LETTRE XCIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d’actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c’est bien pis encore. Eh bien, j’ai le bon esprit de m’amuser de ces misères-là. Véritablement, je m’accoutume fort bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n’ai pas éprouvé un moment d’ennui. Au fait, n’y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu’a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S’ils ne me voient pas à l’ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils n’auront plus qu’à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J’ai assisté ce soir à l’agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n’en fixe pas l’époque plus tard qu’à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l’orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l’avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer par l’histoire de ma défaite.En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C’est bien un enfant qu’il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu’en pénitence! Croiriez-vous qu’après ce qui s’est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin;lorsque j’ai voulu y retourner le soir, comme elle en était convenue, j’ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu’en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n’est-il pas plaisant?Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle qu’il convient d’en avoir? Ah! qu’elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir même que s’est passé, entre Mmede Tourvel et moi, la scène dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserveencore quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord, Mmede Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité,son amitiéqui répondaità mon amour: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.Comme c’est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé demon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un triomphe complet et que jene veux rien devoir à l’occasion. C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme; mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet oubli d’elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regard et j’étais heureux.Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés.Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu le prix.Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s’est fixé sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire: mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas oublié,sans doute, ce que vous m’avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:Je suis juste et ne suis point galant[39].Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m’absenter vingt-quatre heures d’auprès d’elle. Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mllede B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir.[39]Voltaire, comédie deNanine.LETTRE CLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mmede Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l’ai pas su! et je n’étais pas là pour m’opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l’eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ: il faut renoncer à connaître les femmes.Quand je me rappelle la journée d’hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous donc si l’on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu’on emploie est un vol qu’on vous fait.Quel plaisir j’aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l’amour m’a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s’applaudit de m’avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n’a pu la vertu tant vantée, l’esprit de ruse l’a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c’était sa mauvaise foi que je devais craindre.Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n’oser montrer qu’une tendre douleur quand j’ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui s’est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne s’est exercée à combattre. A quoi me sert de m’être établi dans son cœur, de l’avoir embrasé de tous les feux de l’amour, d’avoir porté jusqu’au délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd’hui s’enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n’avez pas de moi cette humiliante idée!Mais quelle fatalité m’attache à cette femme? Cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s’empresseront-elles pas d’y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l’attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l’éclat de leur nombre n’offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l’ignore, mais je l’éprouve fortement.Il n’est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de cette femme que je hais et que j’aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposeraidu sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que j’éprouve en ce moment, j’en exciterai mille autres encore. L’espoir et la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les biens accordés par l’amour, je veux qu’ils remplissent son cœur, qu’ils s’y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j’en étais près hier! et qu’aujourd’hui je m’en vois éloigné! Comment m’en rapprocher? Je n’ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.Ce qui redouble mon tourment, c’est le sang-froid avec lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu’il offre d’extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j’avais consenti qu’on parlât d’autre chose. Mmede Rosemonde chez qui j’ai couru ce matin quand j’ai appris cette nouvelle, m’a répondu avec le froid de son âge que c’était la suite naturelle de l’indisposition que Mmede Tourvel avait eue hier, qu’elle avait craint une maladie et qu’elle avait préféré d’être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant, m’a-t-elle dit; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n’a plus qu’à mourir, et l’autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!Mmede Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me porte à ce parti.Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime mieuxlui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore si j’en aurai la patience; j’ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le fût.Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose.Du château de..., ce 3 octobre 17**.LETTRE CILe Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.(Jointe à la précédente.)Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mmede Tourvel en partaitaussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez Mmede Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mmede Volanges, si vous en rencontrez.Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas vous piquer d’une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mmede Tourvel vous en récompensera de même.Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vousenvoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, s’établir à ***[40]; il y restera jusqu’à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste suffira.Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.Du château de..., ce 3 octobre 17**.[40]Village à moitié chemin de Paris au château de Mmede Rosemonde.LETTRE CIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas assez la tranquilliténécessaire à votre âge, que je m’écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m’a perdue...Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument. Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n’en aurez encore qu’une faible idée.Dans peu de moments, je vais le fuir et l’affliger. Tandis qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!... et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité de m’y soumettre.Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! il a vu ma peineet il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance! Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin.LETTRE CIIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car, en me parlant deluitout le temps, vous n’avez pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois qu’il en est encore comme au temps passé.Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à ce titreque je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu’aveclui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une mère.Du château de..., ce 3 octobre 17**.LETTRE CIVLa Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.En vérité, ma chère et bonne amie, j’ai eu peine à me défendre d’un mouvement d’orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m’honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu’à me demander des conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l’amitié. Au reste, quel qu’en soit le motif, elle n’en est pas moins précieuse à mon cœur, et l’avoir obtenue n’est à mes yeux qu’une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. Je m’en méfie, parce qu’elle diffère de la vôtre; maisquand je vous aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je souscris d’avance à votre jugement. J’aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l’amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous. Qu’il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de prendre! c’est ainsi que s’il vous arrive d’errer quelquefois, ce n’est jamais que dans le choix des vertus.La prudence est à ce qu’il me semble, celle qu’il faut préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C’est alors qu’une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites bien,aider sa fille de son expérience. Or, je vous le demande qu’a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît et ce qui convient.Ne serait-ce donc pas avilir l’autorité maternelle, ne serait-ce pas l’anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu’à ceux qui la redoutent et disparaît sitôt qu’on la méprise? Pour moi, je l’avoue, je n’ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu’on soit convenu de faire l’excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas comment un goût, qu’un moment voit naître et qu’un autre voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeur, d’honnêteté et de modestie, et je n’entends pas plus qu’une femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue, qu’un voleur ne le serait par la passion de l’argent, ou un assassin par celle de la vengeance.Eh! qui peut dire n’avoir jamais eu à combattre? Mais j’ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir, et jusqu’alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans les devoirs qu’elle impose? son culte est dans nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà dépravés espèrent faire un moment d’illusion, en essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.Mais pourrait-on le craindre d’un enfant simple et timide; d’un enfant né de vous et dont l’éducation modeste et pure n’a pu que fortifier l’heureux naturel? C’est pourtant à cette crainte, que j’ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J’aime beaucoup Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt; mais mon amitié pour l’un, mon indifférence pour l’autre, ne m’empêchent point de sentir l’énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.Leur naissance est égale, j’en conviens; mais l’un est sans fortune et celle de l’autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J’avoue bien que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi qu’il le facilite beaucoup. Mllede Volanges est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de Mmede Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il faut l’imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel qui avaitprévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais je n’ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire, vous vous seriez laissée séduire?J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces perfections chimériques n’existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject, mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils nepeuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement. Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre, s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages.Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors que les moindres défaut paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement, c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVLa Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu’il aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez d’envie de savoir! En vérité, ces procédés sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas); vous ne chérissez de l’amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s’il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste.Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d’œuvre: c’était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l’avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d’aise, et pour aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à coup sûr, n’aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous l’êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie,vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu’elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu’on fasse de vous? Quepeut-onespérer si ce qui fait venir l’esprit aux filles, semble au contraire vous l’ôter?Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause l’amour est comme la douleur: on ne l’éprouve qu’une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c’est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait defaire comme vous disiez, qui vous faisait trouversi difficile de se défendre, qui vous rendaitcomme fâchéequand Valmont s’en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c’était le plaisir?et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre, cela ne viendrait-il pas de sesfaçons de faire? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela n’est pas bien. Mais brisons là.Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n’être que cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe d’être aimée et un amant dont vous désirez de l’être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d’obtenir ces succès opposés est de vous occuper d’un tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l’air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant l’honneur d’une belle défense. En l’assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s’en plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l’un de sacrifier l’amour, à ceux de l’autre d’y résister, il ne vous en coûtera que d’en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu leur réputation, qui l’eussent conservée avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens!Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? C’est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d’amour, qu’elle en est outrée et que pour vous en punir elle n’attend que d’en être plus sûre. Elle vient de m’en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu’à vous proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.Cette ruse qu’elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d’autant plus facilement que c’est l’effet ordinaire de l’absence, et elle vous en saura d’autant plus de gré qu’elle y trouvera une occasion de s’applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et qu’elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu’y risquez-vous? Pour ce qu’on fait d’un mari, l’un vaut toujours bien l’autre, et le plus incommode est encore moins gênant qu’une mère.Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c’est un de ces hommes qu’on a quand on veut et tant qu’on veut; on peut donc se mettre à l’aise avec lui. Il n’en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d’adresse, ou, quand on n’en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l’attacher comme ami, ce serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C’est comme cela qu’on acquiert une consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien.P.-S.—A propos, j’oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde, avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvaits’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre et qui vous avait sivivement ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes, dont l’une était déjà au lendemain, et l’autre ne demandait pas mieux que d’y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu’il est facile de prophétiser après l’événement, mais je peux vous jurer que je m’y attendais. C’est que, réellement vous n’avez pas le génie de votre état; vous n’en savez que ce que vous en avez appris et vous n’inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d’usage et qu’il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d’une part; de l’autre, un retour de pruderie, parce qu’on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m’apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il semble que je n’aie rien autre chose à faire que de lesréparer. Il est vrai que ce serait bien assez d’ouvrage.Quoi qu’il en soit, de ces deux aventures l’une est entreprise contre mon gré, et je ne m’en mêle point; pour l’autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j’en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous lirez d’abord et quevous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n’y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n’en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu’elle pourra.Je me désintéresse entièrement sur son compte. J’avais eu quelque envie d’en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour jouerles secondssous moi, mais je vois qu’il n’y a pas d’étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n’a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, lequel pourtant n’en manque guère, et c’est selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s’oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l’intrigue, nous n’en ferions qu’une femme facile. Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.Vous me direz qu’il n’y a qu’à n’en faire que cela et que c’est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n’oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher, s’arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire, que nous importe qu’il se venge, pourvu qu’il ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m’a décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d’y avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l’ingénuité se corrige, nous serons toujoursà temps de changer de projet. Il n’en aurait pas moins fallu, un jour ou l’autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront perdus.Savez-vous que les miens ont risqué de l’être et que l’étoile de Gercourt a pensé l’emporter sur ma prudence? Mmede Volanges n’a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C’était là ce qu’annonçait cet intérêt plus tendre que vous aviez remarquéle lendemain. C’est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d’œuvre! Heureusement la tendre mère m’en a écrit, et j’espère que ma réponse l’en dégoûtera. J’y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu’elle doit trouver que j’ai raison.Je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de prendre copie de ma lettre pour vous édifier sur l’austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d’être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu’aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n’ignore pas que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son jeune temps et je n’étais pas fâchée de l’humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C’est ainsi que, dans la même lettre, l’idée de nuire à Gercourt m’a donné le courage d’en dire du bien.Adieu, vicomte, j’approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n’ai point de moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu’il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n’est pas ma faute.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVIIAZOLAN au Vicomte de VALMONT.Monsieur,Conformément à vos ordres, j’ai été aussitôt la réception de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m’a remis les vingt-cinq louis,comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j’avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me l’avait mandé, et qui n’avait pas d’argent; mais monsieur votre homme d’affaires n’a pas voulu, en disant qu’il n’avait pas d’ordre de ça de vous. J’ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m’en tiendra compte si c’est sa bonté.Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu’on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.J’ai été tout de suite après chez Mmela présidente pour voir MlleJulie; mais elle était sortie et je n’ai parlé qu’à La Fleur, de qui je n’ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n’avait été à l’hôtel qu’à l’heure des repas. C’est le second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j’ai commencé aujourd’hui.Je suis retourné ce matin chez MlleJulie et elle a paru bien aise de me voir. Je l’ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; mais elle m’a dit n’en rien savoir, et je crois qu’elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m’avoir averti de son départ, et elle m’a assuré qu’elle ne l’avait su que le soir même en allant coucher madame, si bien qu’elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n’a pas dormi deux heures. Elle n’est sortie ce soir-là de la chambre de sa maîtresse qu’à une heure passée, et elle l’a laissée qui se mettait seulement à écrire.Le matin, Mmede Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge du château. MlleJulie ne sait pas pour qui, elle dit que c’était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m’en parle pas.Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu’on ne pouvait la voir; mais MlleJulie croit être sûre qu’elle a pleuré souvent. Elle n’a pas dit une parole pendant la route et elle n’a pas voulu s’arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n’a pas fait trop de plaisir à MlleJulie, qui n’avait pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.En arrivant, madame s’est couchée, mais elle n’est resté au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse etlui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle n’a point fait de toilette du tout. Elle s’est mise à table pour dîner, mais elle n’a mangé qu’un peu de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et MlleJulie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que c’était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l’après-midi, il y en a une qu’elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c’est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu’elle s’en est allée comme ça? ça m’étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.Mmela présidente est allée l’après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés dans son boudoir; mais MlleJulie assure qu’elle n’a pas lu dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que MlleJulie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un est le second volume desPensées chrétiennes, et l’autre, le premier d’un livre qui a pour titreClarisse. J’écris bien comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du thé.Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela à monsieur.Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en avait pas pour Mmede Volanges, mais j’en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mmede Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir. Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mmela présidente lui écrit aussi. J’auraipar la suite toutes celles qu’il voudra, car c’est presque toujours MlleJulie qui les remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert, mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.J’espère que monsieur ne trouvera pas que j’aie mis de la négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mmela présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu MlleJulie la veille au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon maître.Pour ce qui est d’entrer au service de Mmede Tourvel, en restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mmela duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de respect que d’affection, son très humble serviteur.Roux Azolan,chasseur.Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir.
LETTRE XCIXLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d’actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c’est bien pis encore. Eh bien, j’ai le bon esprit de m’amuser de ces misères-là. Véritablement, je m’accoutume fort bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n’ai pas éprouvé un moment d’ennui. Au fait, n’y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu’a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S’ils ne me voient pas à l’ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils n’auront plus qu’à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J’ai assisté ce soir à l’agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n’en fixe pas l’époque plus tard qu’à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l’orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l’avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer par l’histoire de ma défaite.En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C’est bien un enfant qu’il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu’en pénitence! Croiriez-vous qu’après ce qui s’est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin;lorsque j’ai voulu y retourner le soir, comme elle en était convenue, j’ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu’en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n’est-il pas plaisant?Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle qu’il convient d’en avoir? Ah! qu’elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir même que s’est passé, entre Mmede Tourvel et moi, la scène dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserveencore quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord, Mmede Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité,son amitiéqui répondaità mon amour: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.Comme c’est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé demon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un triomphe complet et que jene veux rien devoir à l’occasion. C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme; mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet oubli d’elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regard et j’étais heureux.Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés.Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu le prix.Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s’est fixé sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire: mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas oublié,sans doute, ce que vous m’avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:Je suis juste et ne suis point galant[39].Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m’absenter vingt-quatre heures d’auprès d’elle. Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mllede B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir.[39]Voltaire, comédie deNanine.LETTRE CLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mmede Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l’ai pas su! et je n’étais pas là pour m’opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l’eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ: il faut renoncer à connaître les femmes.Quand je me rappelle la journée d’hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous donc si l’on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu’on emploie est un vol qu’on vous fait.Quel plaisir j’aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l’amour m’a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s’applaudit de m’avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n’a pu la vertu tant vantée, l’esprit de ruse l’a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c’était sa mauvaise foi que je devais craindre.Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n’oser montrer qu’une tendre douleur quand j’ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui s’est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne s’est exercée à combattre. A quoi me sert de m’être établi dans son cœur, de l’avoir embrasé de tous les feux de l’amour, d’avoir porté jusqu’au délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd’hui s’enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n’avez pas de moi cette humiliante idée!Mais quelle fatalité m’attache à cette femme? Cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s’empresseront-elles pas d’y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l’attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l’éclat de leur nombre n’offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l’ignore, mais je l’éprouve fortement.Il n’est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de cette femme que je hais et que j’aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposeraidu sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que j’éprouve en ce moment, j’en exciterai mille autres encore. L’espoir et la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les biens accordés par l’amour, je veux qu’ils remplissent son cœur, qu’ils s’y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j’en étais près hier! et qu’aujourd’hui je m’en vois éloigné! Comment m’en rapprocher? Je n’ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.Ce qui redouble mon tourment, c’est le sang-froid avec lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu’il offre d’extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j’avais consenti qu’on parlât d’autre chose. Mmede Rosemonde chez qui j’ai couru ce matin quand j’ai appris cette nouvelle, m’a répondu avec le froid de son âge que c’était la suite naturelle de l’indisposition que Mmede Tourvel avait eue hier, qu’elle avait craint une maladie et qu’elle avait préféré d’être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant, m’a-t-elle dit; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n’a plus qu’à mourir, et l’autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!Mmede Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me porte à ce parti.Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime mieuxlui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore si j’en aurai la patience; j’ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le fût.Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose.Du château de..., ce 3 octobre 17**.LETTRE CILe Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.(Jointe à la précédente.)Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mmede Tourvel en partaitaussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez Mmede Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mmede Volanges, si vous en rencontrez.Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas vous piquer d’une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mmede Tourvel vous en récompensera de même.Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vousenvoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, s’établir à ***[40]; il y restera jusqu’à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste suffira.Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.Du château de..., ce 3 octobre 17**.[40]Village à moitié chemin de Paris au château de Mmede Rosemonde.LETTRE CIILa Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas assez la tranquilliténécessaire à votre âge, que je m’écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m’a perdue...Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument. Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n’en aurez encore qu’une faible idée.Dans peu de moments, je vais le fuir et l’affliger. Tandis qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!... et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité de m’y soumettre.Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! il a vu ma peineet il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance! Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin.LETTRE CIIIMadame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car, en me parlant deluitout le temps, vous n’avez pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois qu’il en est encore comme au temps passé.Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à ce titreque je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu’aveclui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une mère.Du château de..., ce 3 octobre 17**.LETTRE CIVLa Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.En vérité, ma chère et bonne amie, j’ai eu peine à me défendre d’un mouvement d’orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m’honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu’à me demander des conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l’amitié. Au reste, quel qu’en soit le motif, elle n’en est pas moins précieuse à mon cœur, et l’avoir obtenue n’est à mes yeux qu’une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. Je m’en méfie, parce qu’elle diffère de la vôtre; maisquand je vous aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je souscris d’avance à votre jugement. J’aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l’amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous. Qu’il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de prendre! c’est ainsi que s’il vous arrive d’errer quelquefois, ce n’est jamais que dans le choix des vertus.La prudence est à ce qu’il me semble, celle qu’il faut préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C’est alors qu’une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites bien,aider sa fille de son expérience. Or, je vous le demande qu’a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît et ce qui convient.Ne serait-ce donc pas avilir l’autorité maternelle, ne serait-ce pas l’anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu’à ceux qui la redoutent et disparaît sitôt qu’on la méprise? Pour moi, je l’avoue, je n’ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu’on soit convenu de faire l’excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas comment un goût, qu’un moment voit naître et qu’un autre voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeur, d’honnêteté et de modestie, et je n’entends pas plus qu’une femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue, qu’un voleur ne le serait par la passion de l’argent, ou un assassin par celle de la vengeance.Eh! qui peut dire n’avoir jamais eu à combattre? Mais j’ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir, et jusqu’alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans les devoirs qu’elle impose? son culte est dans nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà dépravés espèrent faire un moment d’illusion, en essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.Mais pourrait-on le craindre d’un enfant simple et timide; d’un enfant né de vous et dont l’éducation modeste et pure n’a pu que fortifier l’heureux naturel? C’est pourtant à cette crainte, que j’ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J’aime beaucoup Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt; mais mon amitié pour l’un, mon indifférence pour l’autre, ne m’empêchent point de sentir l’énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.Leur naissance est égale, j’en conviens; mais l’un est sans fortune et celle de l’autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J’avoue bien que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi qu’il le facilite beaucoup. Mllede Volanges est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de Mmede Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il faut l’imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel qui avaitprévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais je n’ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire, vous vous seriez laissée séduire?J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces perfections chimériques n’existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject, mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils nepeuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement. Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre, s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages.Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors que les moindres défaut paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement, c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVLa Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu’il aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez d’envie de savoir! En vérité, ces procédés sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas); vous ne chérissez de l’amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s’il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste.Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d’œuvre: c’était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l’avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d’aise, et pour aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à coup sûr, n’aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous l’êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie,vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu’elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu’on fasse de vous? Quepeut-onespérer si ce qui fait venir l’esprit aux filles, semble au contraire vous l’ôter?Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause l’amour est comme la douleur: on ne l’éprouve qu’une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c’est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait defaire comme vous disiez, qui vous faisait trouversi difficile de se défendre, qui vous rendaitcomme fâchéequand Valmont s’en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c’était le plaisir?et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre, cela ne viendrait-il pas de sesfaçons de faire? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela n’est pas bien. Mais brisons là.Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n’être que cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe d’être aimée et un amant dont vous désirez de l’être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d’obtenir ces succès opposés est de vous occuper d’un tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l’air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant l’honneur d’une belle défense. En l’assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s’en plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l’un de sacrifier l’amour, à ceux de l’autre d’y résister, il ne vous en coûtera que d’en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu leur réputation, qui l’eussent conservée avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens!Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? C’est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d’amour, qu’elle en est outrée et que pour vous en punir elle n’attend que d’en être plus sûre. Elle vient de m’en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu’à vous proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.Cette ruse qu’elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d’autant plus facilement que c’est l’effet ordinaire de l’absence, et elle vous en saura d’autant plus de gré qu’elle y trouvera une occasion de s’applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et qu’elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu’y risquez-vous? Pour ce qu’on fait d’un mari, l’un vaut toujours bien l’autre, et le plus incommode est encore moins gênant qu’une mère.Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c’est un de ces hommes qu’on a quand on veut et tant qu’on veut; on peut donc se mettre à l’aise avec lui. Il n’en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d’adresse, ou, quand on n’en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l’attacher comme ami, ce serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C’est comme cela qu’on acquiert une consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien.P.-S.—A propos, j’oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde, avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvaits’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre et qui vous avait sivivement ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes, dont l’une était déjà au lendemain, et l’autre ne demandait pas mieux que d’y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu’il est facile de prophétiser après l’événement, mais je peux vous jurer que je m’y attendais. C’est que, réellement vous n’avez pas le génie de votre état; vous n’en savez que ce que vous en avez appris et vous n’inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d’usage et qu’il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d’une part; de l’autre, un retour de pruderie, parce qu’on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m’apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il semble que je n’aie rien autre chose à faire que de lesréparer. Il est vrai que ce serait bien assez d’ouvrage.Quoi qu’il en soit, de ces deux aventures l’une est entreprise contre mon gré, et je ne m’en mêle point; pour l’autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j’en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous lirez d’abord et quevous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n’y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n’en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu’elle pourra.Je me désintéresse entièrement sur son compte. J’avais eu quelque envie d’en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour jouerles secondssous moi, mais je vois qu’il n’y a pas d’étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n’a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, lequel pourtant n’en manque guère, et c’est selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s’oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l’intrigue, nous n’en ferions qu’une femme facile. Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.Vous me direz qu’il n’y a qu’à n’en faire que cela et que c’est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n’oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher, s’arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire, que nous importe qu’il se venge, pourvu qu’il ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m’a décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d’y avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l’ingénuité se corrige, nous serons toujoursà temps de changer de projet. Il n’en aurait pas moins fallu, un jour ou l’autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront perdus.Savez-vous que les miens ont risqué de l’être et que l’étoile de Gercourt a pensé l’emporter sur ma prudence? Mmede Volanges n’a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C’était là ce qu’annonçait cet intérêt plus tendre que vous aviez remarquéle lendemain. C’est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d’œuvre! Heureusement la tendre mère m’en a écrit, et j’espère que ma réponse l’en dégoûtera. J’y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu’elle doit trouver que j’ai raison.Je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de prendre copie de ma lettre pour vous édifier sur l’austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d’être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu’aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n’ignore pas que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son jeune temps et je n’étais pas fâchée de l’humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C’est ainsi que, dans la même lettre, l’idée de nuire à Gercourt m’a donné le courage d’en dire du bien.Adieu, vicomte, j’approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n’ai point de moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu’il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n’est pas ma faute.Paris, ce 4 octobre 17**.LETTRE CVIIAZOLAN au Vicomte de VALMONT.Monsieur,Conformément à vos ordres, j’ai été aussitôt la réception de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m’a remis les vingt-cinq louis,comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j’avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me l’avait mandé, et qui n’avait pas d’argent; mais monsieur votre homme d’affaires n’a pas voulu, en disant qu’il n’avait pas d’ordre de ça de vous. J’ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m’en tiendra compte si c’est sa bonté.Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu’on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.J’ai été tout de suite après chez Mmela présidente pour voir MlleJulie; mais elle était sortie et je n’ai parlé qu’à La Fleur, de qui je n’ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n’avait été à l’hôtel qu’à l’heure des repas. C’est le second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j’ai commencé aujourd’hui.Je suis retourné ce matin chez MlleJulie et elle a paru bien aise de me voir. Je l’ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; mais elle m’a dit n’en rien savoir, et je crois qu’elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m’avoir averti de son départ, et elle m’a assuré qu’elle ne l’avait su que le soir même en allant coucher madame, si bien qu’elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n’a pas dormi deux heures. Elle n’est sortie ce soir-là de la chambre de sa maîtresse qu’à une heure passée, et elle l’a laissée qui se mettait seulement à écrire.Le matin, Mmede Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge du château. MlleJulie ne sait pas pour qui, elle dit que c’était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m’en parle pas.Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu’on ne pouvait la voir; mais MlleJulie croit être sûre qu’elle a pleuré souvent. Elle n’a pas dit une parole pendant la route et elle n’a pas voulu s’arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n’a pas fait trop de plaisir à MlleJulie, qui n’avait pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.En arrivant, madame s’est couchée, mais elle n’est resté au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse etlui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle n’a point fait de toilette du tout. Elle s’est mise à table pour dîner, mais elle n’a mangé qu’un peu de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et MlleJulie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que c’était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l’après-midi, il y en a une qu’elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c’est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu’elle s’en est allée comme ça? ça m’étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.Mmela présidente est allée l’après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés dans son boudoir; mais MlleJulie assure qu’elle n’a pas lu dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que MlleJulie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un est le second volume desPensées chrétiennes, et l’autre, le premier d’un livre qui a pour titreClarisse. J’écris bien comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du thé.Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela à monsieur.Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en avait pas pour Mmede Volanges, mais j’en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mmede Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir. Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mmela présidente lui écrit aussi. J’auraipar la suite toutes celles qu’il voudra, car c’est presque toujours MlleJulie qui les remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert, mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.J’espère que monsieur ne trouvera pas que j’aie mis de la négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mmela présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu MlleJulie la veille au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon maître.Pour ce qui est d’entrer au service de Mmede Tourvel, en restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mmela duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de respect que d’affection, son très humble serviteur.Roux Azolan,chasseur.Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d’actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c’est bien pis encore. Eh bien, j’ai le bon esprit de m’amuser de ces misères-là. Véritablement, je m’accoutume fort bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n’ai pas éprouvé un moment d’ennui. Au fait, n’y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu’a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S’ils ne me voient pas à l’ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils n’auront plus qu’à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J’ai assisté ce soir à l’agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n’en fixe pas l’époque plus tard qu’à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l’orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l’avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer par l’histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C’est bien un enfant qu’il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu’en pénitence! Croiriez-vous qu’après ce qui s’est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin;lorsque j’ai voulu y retourner le soir, comme elle en était convenue, j’ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu’en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n’est-il pas plaisant?
Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle qu’il convient d’en avoir? Ah! qu’elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir même que s’est passé, entre Mmede Tourvel et moi, la scène dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserveencore quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord, Mmede Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité,son amitiéqui répondaità mon amour: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c’est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé demon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un triomphe complet et que jene veux rien devoir à l’occasion. C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme; mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet oubli d’elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regard et j’étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés.Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.
J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu le prix.
Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s’est fixé sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire: mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas oublié,sans doute, ce que vous m’avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m’absenter vingt-quatre heures d’auprès d’elle. Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mllede B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.
Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir.
[39]Voltaire, comédie deNanine.
[39]Voltaire, comédie deNanine.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mmede Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l’ai pas su! et je n’étais pas là pour m’opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l’eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ: il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d’hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous donc si l’on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu’on emploie est un vol qu’on vous fait.
Quel plaisir j’aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l’amour m’a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s’applaudit de m’avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n’a pu la vertu tant vantée, l’esprit de ruse l’a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c’était sa mauvaise foi que je devais craindre.
Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n’oser montrer qu’une tendre douleur quand j’ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui s’est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne s’est exercée à combattre. A quoi me sert de m’être établi dans son cœur, de l’avoir embrasé de tous les feux de l’amour, d’avoir porté jusqu’au délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd’hui s’enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n’avez pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m’attache à cette femme? Cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s’empresseront-elles pas d’y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l’attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l’éclat de leur nombre n’offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l’ignore, mais je l’éprouve fortement.
Il n’est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de cette femme que je hais et que j’aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposeraidu sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que j’éprouve en ce moment, j’en exciterai mille autres encore. L’espoir et la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les biens accordés par l’amour, je veux qu’ils remplissent son cœur, qu’ils s’y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j’en étais près hier! et qu’aujourd’hui je m’en vois éloigné! Comment m’en rapprocher? Je n’ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c’est le sang-froid avec lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu’il offre d’extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j’avais consenti qu’on parlât d’autre chose. Mmede Rosemonde chez qui j’ai couru ce matin quand j’ai appris cette nouvelle, m’a répondu avec le froid de son âge que c’était la suite naturelle de l’indisposition que Mmede Tourvel avait eue hier, qu’elle avait craint une maladie et qu’elle avait préféré d’être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant, m’a-t-elle dit; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n’a plus qu’à mourir, et l’autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!
Mmede Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime mieuxlui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore si j’en aurai la patience; j’ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le fût.
Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.
(Jointe à la précédente.)
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mmede Tourvel en partaitaussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez Mmede Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mmede Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas vous piquer d’une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mmede Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vousenvoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission, s’établir à ***[40]; il y restera jusqu’à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste suffira.
Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
[40]Village à moitié chemin de Paris au château de Mmede Rosemonde.
[40]Village à moitié chemin de Paris au château de Mmede Rosemonde.
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas assez la tranquilliténécessaire à votre âge, que je m’écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé, il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.
Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m’a perdue...
Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument. Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n’en aurez encore qu’une faible idée.
Dans peu de moments, je vais le fuir et l’affliger. Tandis qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!... et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité de m’y soumettre.
Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh bien! il a vu ma peineet il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.
Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!
Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance! Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.
De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du matin.
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL.
J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car, en me parlant deluitout le temps, vous n’avez pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois qu’il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge. Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à ce titreque je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu’aveclui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une mère.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
En vérité, ma chère et bonne amie, j’ai eu peine à me défendre d’un mouvement d’orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m’honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu’à me demander des conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l’amitié. Au reste, quel qu’en soit le motif, elle n’en est pas moins précieuse à mon cœur, et l’avoir obtenue n’est à mes yeux qu’une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. Je m’en méfie, parce qu’elle diffère de la vôtre; maisquand je vous aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je souscris d’avance à votre jugement. J’aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l’amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous. Qu’il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de prendre! c’est ainsi que s’il vous arrive d’errer quelquefois, ce n’est jamais que dans le choix des vertus.
La prudence est à ce qu’il me semble, celle qu’il faut préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C’est alors qu’une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites bien,aider sa fille de son expérience. Or, je vous le demande qu’a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît et ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l’autorité maternelle, ne serait-ce pas l’anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu’à ceux qui la redoutent et disparaît sitôt qu’on la méprise? Pour moi, je l’avoue, je n’ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu’on soit convenu de faire l’excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas comment un goût, qu’un moment voit naître et qu’un autre voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeur, d’honnêteté et de modestie, et je n’entends pas plus qu’une femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue, qu’un voleur ne le serait par la passion de l’argent, ou un assassin par celle de la vengeance.
Eh! qui peut dire n’avoir jamais eu à combattre? Mais j’ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir, et jusqu’alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans les devoirs qu’elle impose? son culte est dans nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà dépravés espèrent faire un moment d’illusion, en essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d’un enfant simple et timide; d’un enfant né de vous et dont l’éducation modeste et pure n’a pu que fortifier l’heureux naturel? C’est pourtant à cette crainte, que j’ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J’aime beaucoup Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt; mais mon amitié pour l’un, mon indifférence pour l’autre, ne m’empêchent point de sentir l’énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.
Leur naissance est égale, j’en conviens; mais l’un est sans fortune et celle de l’autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J’avoue bien que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi qu’il le facilite beaucoup. Mllede Volanges est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de Mmede Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il faut l’imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel qui avaitprévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais je n’ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire, vous vous seriez laissée séduire?
J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?
J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces perfections chimériques n’existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject, mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.
Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils nepeuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement. Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre, s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages.
Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors que les moindres défaut paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement, c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.
Paris, ce 4 octobre 17**.
La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.
Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu’il aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez d’envie de savoir! En vérité, ces procédés sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas); vous ne chérissez de l’amour que les peines et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s’il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d’œuvre: c’était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l’avoir pas achevée! Votre tendre mère toute ravie d’aise, et pour aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise, et Valmont à coup sûr, n’aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.
Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant comme vous l’êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie,vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avez et le mari qu’elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu’on fasse de vous? Quepeut-onespérer si ce qui fait venir l’esprit aux filles, semble au contraire vous l’ôter?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause l’amour est comme la douleur: on ne l’éprouve qu’une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c’est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait defaire comme vous disiez, qui vous faisait trouversi difficile de se défendre, qui vous rendaitcomme fâchéequand Valmont s’en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c’était le plaisir?et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre, cela ne viendrait-il pas de sesfaçons de faire? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela n’est pas bien. Mais brisons là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n’être que cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe d’être aimée et un amant dont vous désirez de l’être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d’obtenir ces succès opposés est de vous occuper d’un tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l’air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant l’honneur d’une belle défense. En l’assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s’en plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l’un de sacrifier l’amour, à ceux de l’autre d’y résister, il ne vous en coûtera que d’en goûter les plaisirs. O combien de femmes ont perdu leur réputation, qui l’eussent conservée avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens!
Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? C’est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d’amour, qu’elle en est outrée et que pour vous en punir elle n’attend que d’en être plus sûre. Elle vient de m’en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu’à vous proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu’elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d’autant plus facilement que c’est l’effet ordinaire de l’absence, et elle vous en saura d’autant plus de gré qu’elle y trouvera une occasion de s’applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver et qu’elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu’y risquez-vous? Pour ce qu’on fait d’un mari, l’un vaut toujours bien l’autre, et le plus incommode est encore moins gênant qu’une mère.
Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil, mais c’est un de ces hommes qu’on a quand on veut et tant qu’on veut; on peut donc se mettre à l’aise avec lui. Il n’en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d’adresse, ou, quand on n’en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez parvenir à vous l’attacher comme ami, ce serait là le bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C’est comme cela qu’on acquiert une consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien.
P.-S.—A propos, j’oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde, avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.
Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.
Paris, ce 4 octobre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvaits’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre et qui vous avait sivivement ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes, dont l’une était déjà au lendemain, et l’autre ne demandait pas mieux que d’y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu’il est facile de prophétiser après l’événement, mais je peux vous jurer que je m’y attendais. C’est que, réellement vous n’avez pas le génie de votre état; vous n’en savez que ce que vous en avez appris et vous n’inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d’usage et qu’il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d’une part; de l’autre, un retour de pruderie, parce qu’on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m’apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il semble que je n’aie rien autre chose à faire que de lesréparer. Il est vrai que ce serait bien assez d’ouvrage.
Quoi qu’il en soit, de ces deux aventures l’une est entreprise contre mon gré, et je ne m’en mêle point; pour l’autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j’en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous lirez d’abord et quevous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n’y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n’en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu’elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J’avais eu quelque envie d’en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour jouerles secondssous moi, mais je vois qu’il n’y a pas d’étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n’a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, lequel pourtant n’en manque guère, et c’est selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s’oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l’intrigue, nous n’en ferions qu’une femme facile. Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.
Vous me direz qu’il n’y a qu’à n’en faire que cela et que c’est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n’oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher, s’arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire, que nous importe qu’il se venge, pourvu qu’il ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m’a décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d’y avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l’ingénuité se corrige, nous serons toujoursà temps de changer de projet. Il n’en aurait pas moins fallu, un jour ou l’autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l’être et que l’étoile de Gercourt a pensé l’emporter sur ma prudence? Mmede Volanges n’a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C’était là ce qu’annonçait cet intérêt plus tendre que vous aviez remarquéle lendemain. C’est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d’œuvre! Heureusement la tendre mère m’en a écrit, et j’espère que ma réponse l’en dégoûtera. J’y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu’elle doit trouver que j’ai raison.
Je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de prendre copie de ma lettre pour vous édifier sur l’austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d’être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu’aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n’ignore pas que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son jeune temps et je n’étais pas fâchée de l’humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C’est ainsi que, dans la même lettre, l’idée de nuire à Gercourt m’a donné le courage d’en dire du bien.
Adieu, vicomte, j’approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n’ai point de moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu’il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n’est pas ma faute.
Paris, ce 4 octobre 17**.
AZOLAN au Vicomte de VALMONT.
Monsieur,
Conformément à vos ordres, j’ai été aussitôt la réception de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m’a remis les vingt-cinq louis,comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j’avais dit de partir sur-le-champ, comme monsieur me l’avait mandé, et qui n’avait pas d’argent; mais monsieur votre homme d’affaires n’a pas voulu, en disant qu’il n’avait pas d’ordre de ça de vous. J’ai donc été obligé de les donner de moi et monsieur m’en tiendra compte si c’est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu’on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.
J’ai été tout de suite après chez Mmela présidente pour voir MlleJulie; mais elle était sortie et je n’ai parlé qu’à La Fleur, de qui je n’ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n’avait été à l’hôtel qu’à l’heure des repas. C’est le second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j’ai commencé aujourd’hui.
Je suis retourné ce matin chez MlleJulie et elle a paru bien aise de me voir. Je l’ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; mais elle m’a dit n’en rien savoir, et je crois qu’elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m’avoir averti de son départ, et elle m’a assuré qu’elle ne l’avait su que le soir même en allant coucher madame, si bien qu’elle a passé toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n’a pas dormi deux heures. Elle n’est sortie ce soir-là de la chambre de sa maîtresse qu’à une heure passée, et elle l’a laissée qui se mettait seulement à écrire.
Le matin, Mmede Tourvel, en partant, a remis une lettre au concierge du château. MlleJulie ne sait pas pour qui, elle dit que c’était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne m’en parle pas.
Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu’on ne pouvait la voir; mais MlleJulie croit être sûre qu’elle a pleuré souvent. Elle n’a pas dit une parole pendant la route et elle n’a pas voulu s’arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n’a pas fait trop de plaisir à MlleJulie, qui n’avait pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
En arrivant, madame s’est couchée, mais elle n’est resté au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son suisse etlui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle n’a point fait de toilette du tout. Elle s’est mise à table pour dîner, mais elle n’a mangé qu’un peu de potage et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et MlleJulie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que c’était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l’après-midi, il y en a une qu’elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c’est encore une de monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu’elle s’en est allée comme ça? ça m’étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.
Mmela présidente est allée l’après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés dans son boudoir; mais MlleJulie assure qu’elle n’a pas lu dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que MlleJulie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un est le second volume desPensées chrétiennes, et l’autre, le premier d’un livre qui a pour titreClarisse. J’écris bien comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.
Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du thé.
Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela à monsieur.
Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en avait pas pour Mmede Volanges, mais j’en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mmede Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir. Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mmela présidente lui écrit aussi. J’auraipar la suite toutes celles qu’il voudra, car c’est presque toujours MlleJulie qui les remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.
Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert, mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.
J’espère que monsieur ne trouvera pas que j’aie mis de la négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mmela présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu MlleJulie la veille au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.
Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon maître.
Pour ce qui est d’entrer au service de Mmede Tourvel, en restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mmela duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de respect que d’affection, son très humble serviteur.
Roux Azolan,chasseur.
Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir.