LETTRE XCVI

LETTRE XCVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j’ai toujours pensé que quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s’en reposer sur elle et s’occuper d’autre chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté j’aurai du moins rempli la vôtre en partie.Ce n’est pas de Mmede Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop lente vous déplaît; vous n’aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je n’ai jamais goûté le plaisir que j’éprouve dans ces lenteurs prétendues.Oui, j’aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans s’en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l’attire malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril qu’elle court, elle voudrait s’arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands, mais il faut qu’ils se succèdent. Quelquefois n’osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller, s’abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n’ayant plus que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle m’implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la Divinité, c’est moi qui le reçois d’elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu’elle me rend, j’emploie à la précipiter la puissancequ’elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d’observer ces touchants combats entre l’amour et la vertu.Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d’une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur qu’elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors qu’elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme; ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m’offre chaque jour, et vous me reprochez d’en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi qu’une femme ordinaire.Mais j’oublie, en vous parlant d’elle, que je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m’y attache, m’y ramène sans cesse, alors même que je l’outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s’agit de votre pupille, à présent devenue la mienne, et j’espère qu’ici vous allez me reconnaître.Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par conséquent moins occupé d’elle, j’avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et que s’il y avait de la sottise à en être amoureux comme Danceny, peut-être n’y en avait-il pas moins de ma part à ne pas chercher auprès d’elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l’aviez offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu’il ne possédait qu’à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d’agir en conséquence, et le succès a couronné l’entreprise.Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté l’amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n’en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à l’homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n’avais besoin de ruse quepour m’en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle, et après l’en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n’en pas trouver le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé le mal, j’indiquai le remède.La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il ne s’agissait que de s’en rendre maître. Rien de plus facile dans l’exécution; je ne demandais que d’en disposer deux heures et je répondais d’en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le croiriez-vous? l’enfant timide prit peur et refusa. Un autre s’en serait désolé; moi, je n’y vis que l’occasion d’un plaisir plus piquant. J’écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n’eut de cesse qu’il n’eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu’elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.J’étais bien aise, je l’avoue, d’avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l’aventure; aussi, dès que j’ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d’en faire usage: c’était la nuit dernière.Après m’être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l’heure et qu’exigeait la circonstance, j’ai rendu ma première visite à votre pupille. J’avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu’à son lit sans qu’elle se soit réveillée. J’ai d’abord été tenté d’aller plus avant et d’essayer de passer pour un songe; mais, craignant l’effet de la surprise et le bruit qu’elle entraîne, j’ai préféré d’éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n’étais pas venu là pour causer, j’ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à combiende périls divers est exposée la timide innocence et tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre d’un baiser, qui n’était qu’une fausse attaque, tout le reste était sans défense; le moyen de n’en pas profiter! J’ai donc changé ma marche, et sur-le-champ j’ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa voix s’est éteinte dans les pleurs. Elle s’était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour toujours? Qu’on vienne et que m’importe? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m’aura fourni le moyen de m’y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je n’ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d’en indiquer l’usage?» Cette courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais si j’avais le ton de l’éloquence, au moins est-il vrai que je n’en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu’au moins elle était favorable à l’attaque; mais moi, je n’entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu’il fallait prendre un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j’ai vendu bien cher ce poste important; non, j’ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n’ai pas tenu ma promesse; mais j’avais de bonnes raisons. Étions-nous convenus qu’il serait pris ou donné? A force de marchander, nous sommes tombés d’accord pour un second, et celui-là, il était dit qu’il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour de mon corps, et la pressant de l’un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: tellement enfin que l’Amour n’aurait pas pu mieux faire.Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s’est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous mesupposez là bien empressé, bien actif, n’est-il pas vrai? Point du tout. J’ai pris goût aux lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage?Sérieusement, j’étais bien aise d’observer une fois la puissance de l’occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l’amour, et l’amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout par l’humeur que j’avais donnée et dont on avait beaucoup pris. L’occasion était seule, mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l’amour était absent.Pour assurer mes observations, j’avais la malice de n’employer de force que ce qu’on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité, se trouvait prête à m’échapper, je la contenais par cette même crainte dont j’avais déjà éprouvé les heureux effets. Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a cédé d’abord et fini par consentir; non pas qu’après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j’ignore s’ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que je me suisoccupéà y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre et également d’accord pour le rendez-vous de ce soir.Je ne me suis retiré chez moi qu’au point du jour et j’étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j’ai sacrifié l’un et l’autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner: j’aime de passion, les mines de lendemain. Vous n’avez pas d’idée de celle-ci. C’était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s’était tant allongée! Rien n’était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui s’empressait autour d’elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour-là n’est pas loin. Adieu, ma belle amie.Du château, ce 1eroctobre 17**.LETTRE XCVIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.Hier, M. de Valmont s’est servi de cette clef pour venir dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que je me défendais commec’est naturel, il a si bien fait, que je n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après, c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre. Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais eu bien tort de lui promettre. Aussi, j’ai pleuré tout le reste du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais changée.Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a parléavec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su que lui dire.Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...Je n’ose pas signer cette lettre.Du château de..., ce 1eroctobre 17**.LETTRE XCVIIIMadame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l’enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m’aperçoisque cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé m’en dire davantage: mais il n’en est pas moins clair que c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent. J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non, je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Carenfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.Aux malheurs qu’elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la fortune?Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d’enrichir ce qu’elle aime!Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère devotre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l’une ou l’autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.Du château de..., ce 2 octobre, 17**.Pl. VIIIAgrandirMlleGérard inv.P. Baquoy sc.Lettre XCIX

LETTRE XCVILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j’ai toujours pensé que quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s’en reposer sur elle et s’occuper d’autre chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté j’aurai du moins rempli la vôtre en partie.Ce n’est pas de Mmede Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop lente vous déplaît; vous n’aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je n’ai jamais goûté le plaisir que j’éprouve dans ces lenteurs prétendues.Oui, j’aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans s’en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l’attire malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril qu’elle court, elle voudrait s’arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands, mais il faut qu’ils se succèdent. Quelquefois n’osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller, s’abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n’ayant plus que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle m’implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la Divinité, c’est moi qui le reçois d’elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu’elle me rend, j’emploie à la précipiter la puissancequ’elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d’observer ces touchants combats entre l’amour et la vertu.Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d’une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur qu’elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors qu’elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme; ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m’offre chaque jour, et vous me reprochez d’en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi qu’une femme ordinaire.Mais j’oublie, en vous parlant d’elle, que je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m’y attache, m’y ramène sans cesse, alors même que je l’outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s’agit de votre pupille, à présent devenue la mienne, et j’espère qu’ici vous allez me reconnaître.Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par conséquent moins occupé d’elle, j’avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et que s’il y avait de la sottise à en être amoureux comme Danceny, peut-être n’y en avait-il pas moins de ma part à ne pas chercher auprès d’elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l’aviez offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu’il ne possédait qu’à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d’agir en conséquence, et le succès a couronné l’entreprise.Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté l’amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n’en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à l’homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n’avais besoin de ruse quepour m’en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle, et après l’en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n’en pas trouver le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé le mal, j’indiquai le remède.La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il ne s’agissait que de s’en rendre maître. Rien de plus facile dans l’exécution; je ne demandais que d’en disposer deux heures et je répondais d’en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le croiriez-vous? l’enfant timide prit peur et refusa. Un autre s’en serait désolé; moi, je n’y vis que l’occasion d’un plaisir plus piquant. J’écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n’eut de cesse qu’il n’eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu’elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.J’étais bien aise, je l’avoue, d’avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l’aventure; aussi, dès que j’ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d’en faire usage: c’était la nuit dernière.Après m’être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l’heure et qu’exigeait la circonstance, j’ai rendu ma première visite à votre pupille. J’avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu’à son lit sans qu’elle se soit réveillée. J’ai d’abord été tenté d’aller plus avant et d’essayer de passer pour un songe; mais, craignant l’effet de la surprise et le bruit qu’elle entraîne, j’ai préféré d’éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n’étais pas venu là pour causer, j’ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à combiende périls divers est exposée la timide innocence et tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre d’un baiser, qui n’était qu’une fausse attaque, tout le reste était sans défense; le moyen de n’en pas profiter! J’ai donc changé ma marche, et sur-le-champ j’ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa voix s’est éteinte dans les pleurs. Elle s’était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour toujours? Qu’on vienne et que m’importe? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m’aura fourni le moyen de m’y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je n’ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d’en indiquer l’usage?» Cette courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais si j’avais le ton de l’éloquence, au moins est-il vrai que je n’en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu’au moins elle était favorable à l’attaque; mais moi, je n’entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu’il fallait prendre un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j’ai vendu bien cher ce poste important; non, j’ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n’ai pas tenu ma promesse; mais j’avais de bonnes raisons. Étions-nous convenus qu’il serait pris ou donné? A force de marchander, nous sommes tombés d’accord pour un second, et celui-là, il était dit qu’il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour de mon corps, et la pressant de l’un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: tellement enfin que l’Amour n’aurait pas pu mieux faire.Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s’est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous mesupposez là bien empressé, bien actif, n’est-il pas vrai? Point du tout. J’ai pris goût aux lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage?Sérieusement, j’étais bien aise d’observer une fois la puissance de l’occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l’amour, et l’amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout par l’humeur que j’avais donnée et dont on avait beaucoup pris. L’occasion était seule, mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l’amour était absent.Pour assurer mes observations, j’avais la malice de n’employer de force que ce qu’on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité, se trouvait prête à m’échapper, je la contenais par cette même crainte dont j’avais déjà éprouvé les heureux effets. Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a cédé d’abord et fini par consentir; non pas qu’après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j’ignore s’ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que je me suisoccupéà y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre et également d’accord pour le rendez-vous de ce soir.Je ne me suis retiré chez moi qu’au point du jour et j’étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j’ai sacrifié l’un et l’autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner: j’aime de passion, les mines de lendemain. Vous n’avez pas d’idée de celle-ci. C’était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s’était tant allongée! Rien n’était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui s’empressait autour d’elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour-là n’est pas loin. Adieu, ma belle amie.Du château, ce 1eroctobre 17**.LETTRE XCVIICÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.Hier, M. de Valmont s’est servi de cette clef pour venir dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que je me défendais commec’est naturel, il a si bien fait, que je n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après, c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre. Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais eu bien tort de lui promettre. Aussi, j’ai pleuré tout le reste du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais changée.Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a parléavec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su que lui dire.Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...Je n’ose pas signer cette lettre.Du château de..., ce 1eroctobre 17**.LETTRE XCVIIIMadame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l’enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m’aperçoisque cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé m’en dire davantage: mais il n’en est pas moins clair que c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent. J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non, je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Carenfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.Aux malheurs qu’elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la fortune?Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d’enrichir ce qu’elle aime!Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère devotre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l’une ou l’autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.Du château de..., ce 2 octobre, 17**.

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j’ai toujours pensé que quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s’en reposer sur elle et s’occuper d’autre chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté j’aurai du moins rempli la vôtre en partie.

Ce n’est pas de Mmede Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop lente vous déplaît; vous n’aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je n’ai jamais goûté le plaisir que j’éprouve dans ces lenteurs prétendues.

Oui, j’aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans s’en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l’attire malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril qu’elle court, elle voudrait s’arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands, mais il faut qu’ils se succèdent. Quelquefois n’osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller, s’abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n’ayant plus que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle m’implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la Divinité, c’est moi qui le reçois d’elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu’elle me rend, j’emploie à la précipiter la puissancequ’elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d’observer ces touchants combats entre l’amour et la vertu.

Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d’une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur qu’elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors qu’elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme; ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m’offre chaque jour, et vous me reprochez d’en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi qu’une femme ordinaire.

Mais j’oublie, en vous parlant d’elle, que je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m’y attache, m’y ramène sans cesse, alors même que je l’outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s’agit de votre pupille, à présent devenue la mienne, et j’espère qu’ici vous allez me reconnaître.

Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par conséquent moins occupé d’elle, j’avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et que s’il y avait de la sottise à en être amoureux comme Danceny, peut-être n’y en avait-il pas moins de ma part à ne pas chercher auprès d’elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l’aviez offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu’il ne possédait qu’à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d’agir en conséquence, et le succès a couronné l’entreprise.

Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté l’amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n’en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à l’homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n’avais besoin de ruse quepour m’en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.

Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle, et après l’en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n’en pas trouver le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé le mal, j’indiquai le remède.

La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il ne s’agissait que de s’en rendre maître. Rien de plus facile dans l’exécution; je ne demandais que d’en disposer deux heures et je répondais d’en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le croiriez-vous? l’enfant timide prit peur et refusa. Un autre s’en serait désolé; moi, je n’y vis que l’occasion d’un plaisir plus piquant. J’écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n’eut de cesse qu’il n’eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu’elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.

J’étais bien aise, je l’avoue, d’avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l’aventure; aussi, dès que j’ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d’en faire usage: c’était la nuit dernière.

Après m’être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l’heure et qu’exigeait la circonstance, j’ai rendu ma première visite à votre pupille. J’avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu’à son lit sans qu’elle se soit réveillée. J’ai d’abord été tenté d’aller plus avant et d’essayer de passer pour un songe; mais, craignant l’effet de la surprise et le bruit qu’elle entraîne, j’ai préféré d’éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.

Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n’étais pas venu là pour causer, j’ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à combiende périls divers est exposée la timide innocence et tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre d’un baiser, qui n’était qu’une fausse attaque, tout le reste était sans défense; le moyen de n’en pas profiter! J’ai donc changé ma marche, et sur-le-champ j’ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa voix s’est éteinte dans les pleurs. Elle s’était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.

«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour toujours? Qu’on vienne et que m’importe? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m’aura fourni le moyen de m’y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je n’ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d’en indiquer l’usage?» Cette courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais si j’avais le ton de l’éloquence, au moins est-il vrai que je n’en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu’au moins elle était favorable à l’attaque; mais moi, je n’entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.

Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu’il fallait prendre un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j’ai vendu bien cher ce poste important; non, j’ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n’ai pas tenu ma promesse; mais j’avais de bonnes raisons. Étions-nous convenus qu’il serait pris ou donné? A force de marchander, nous sommes tombés d’accord pour un second, et celui-là, il était dit qu’il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour de mon corps, et la pressant de l’un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: tellement enfin que l’Amour n’aurait pas pu mieux faire.

Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s’est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous mesupposez là bien empressé, bien actif, n’est-il pas vrai? Point du tout. J’ai pris goût aux lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage?

Sérieusement, j’étais bien aise d’observer une fois la puissance de l’occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l’amour, et l’amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout par l’humeur que j’avais donnée et dont on avait beaucoup pris. L’occasion était seule, mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l’amour était absent.

Pour assurer mes observations, j’avais la malice de n’employer de force que ce qu’on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité, se trouvait prête à m’échapper, je la contenais par cette même crainte dont j’avais déjà éprouvé les heureux effets. Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a cédé d’abord et fini par consentir; non pas qu’après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j’ignore s’ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que je me suisoccupéà y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre et également d’accord pour le rendez-vous de ce soir.

Je ne me suis retiré chez moi qu’au point du jour et j’étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j’ai sacrifié l’un et l’autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner: j’aime de passion, les mines de lendemain. Vous n’avez pas d’idée de celle-ci. C’était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s’était tant allongée! Rien n’était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui s’empressait autour d’elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour-là n’est pas loin. Adieu, ma belle amie.

Du château, ce 1eroctobre 17**.

CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable, mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.

Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.

Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.

Hier, M. de Valmont s’est servi de cette clef pour venir dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que je me défendais commec’est naturel, il a si bien fait, que je n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après, c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.

Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre. Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.

Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais eu bien tort de lui promettre. Aussi, j’ai pleuré tout le reste du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais changée.

Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a parléavec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su que lui dire.

Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.

J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...

Je n’ose pas signer cette lettre.

Du château de..., ce 1eroctobre 17**.

Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.

Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.

C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l’enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m’aperçoisque cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.

Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé m’en dire davantage: mais il n’en est pas moins clair que c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.

Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!

Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent. J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non, je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.

Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Carenfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi, et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.

Aux malheurs qu’elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la fortune?

Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d’enrichir ce qu’elle aime!

Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.

Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère devotre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l’une ou l’autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.

Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.

Du château de..., ce 2 octobre, 17**.

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