LETTRE XLIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j’ai triomphé de ce cœur rebelle. C’est en vain qu’il dissimule encore, mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui m’intéresse: depuis la nuit, l’heureuse nuitd’hier, je me trouve dans mon élément, j’ai repris toute mon existence, j’ai dévoilé un double mystère d’amour et d’iniquité, je jouirai de l’un, je me vengerai de l’autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m’en fais me transporte au point que j’ai quelque peine à rappeler ma prudence, que j’en aurai peut-être à mettre de l’ordre dans le récit que j’ai à vous faire. Essayons cependant.Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j’en reçus une de la céleste dévote. Je vous l’envoie, vous y verrez qu’elle me donne, le moins maladroitement qu’elle peut, la permission de lui écrire, mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans me nuire.Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi, j’étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d’elle de me livrer les poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s’emparer aisément le soir et qu’il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J’offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai qu’une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il fallut la laisser, trop heureux qu’elle voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.Jamais je n’eus plus d’humeur. Je me sentais compromis et je me reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en sa qualité d’amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou qu’il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu’il s’assurât de sa discrétion; mais lui, qui d’ordinaire ne doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à ce sujet une réflexion qui m’étonna par sa profondeur.«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une fille ce n’est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.»Le bon sens du maraud quelquefois m’épouvante[21].«Je réponds d’autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j’ai lieu de croire qu’elle a un amant et que je ne la dois qu’au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n’aurais eu cela qu’une fois». (C’est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre, puisqu’elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu’il est important, et par là lui donner plus d’envie d’en faire sa cour à sa maîtresse.»Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j’avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette fille, il m’apprit que comme la chambre qu’elle occupe n’est séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser entendre un bruit suspect, c’était dans la sienne qu’ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le lui communiquai et nous l’exécutâmes avec succès.J’attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d’avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de désespoir et d’excuse, que je terminai en l’envoyant me faire chauffer de l’eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la scrupuleuse chambrière était d’autant plus honteuse que le drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l’avait déterminée à une toilette que la saison comportait, mais qu’elle n’excusait pas.Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j’en disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m’attendre chez moi, je m’assis à côté d’elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai ma conversation. J’avais besoin de garder l’empire que la circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l’occasion semblaient lui donner le droit d’espérer, je lui parlai d’affaires aussi tranquillement que j’aurais pu faire avec un procureur.Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près, elle melivrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets encore aujourd’hui. Je ne veux pas abuser de votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je me retirai et permis à l’heureux couple de réparer le temps perdu.J’employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d’avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.A mon retour, je fus reçu assez froidement. J’ai lieu de croire qu’on fut un peu piqué du peu d’empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l’on m’avait écrite. J’en juge ainsi, sur ce que Mmede Rosemonde m’ayant fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu d’aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu’il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette injustice, et j’en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec ces dames que j’y sacrifiais une lettre très intéressante que j’avais à écrire. J’ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j’avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon insomnie. J’eus soin d’avoir toute la soirée une douceur mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai l’impatience où j’étais de voir arriver l’heure qui devait me livrer le secret qu’on s’obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m’apporter le prix convenu de ma discrétion.Une fois maître de ce trésor, je procédai à l’inventaire avec la prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre tout en place. Je tombai d’abord sur deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès et de tirades d’amour conjugal, que j’eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s’adoucit en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon, soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je l’avoue, je cédaià un mouvement de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai l’heureux examen, je retrouvai toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle que je croyais m’avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d’une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.Jusque-là j’étais tout entier à l’amour, bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j’adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la connaissez: c’est votre amie, votre parente, c’est Mmede Volanges. Vous n’imaginez pas quel tissu d’horreurs l’infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C’est elle, elle seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c’est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m’éloigner, c’est à elle enfin que l’on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n’est pas assez, il faut la perdre, et puisque l’âge de cette maudite femme la met à l’abri de mes coups, il faut la frapper dans l’objet de ses affections.Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m’y force! soit, j’y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fonds d’honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je m’oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s’est passé aujourd’hui. Revenons.Ce matin, j’ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l’avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d’une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l’âme, dont on parle toujours et qu’on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs, et c’est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l’idée que j’allais être privé du plaisir de la voir servait-il à l’embellir. Enfin, à l’arrivée du courrier on m’a remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j’hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j’ai rencontré les yeux de ma belle et il m’aurait été impossible de lui rien refuser.J’ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mmede Rosemonde nous a laissés seuls, mais j’étais encore à quatrepas de la farouche personne, que se levant avec l’air de l’effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m’a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que m’animer davantage. Déjà j’étais auprès d’elle et je tenais ses mains qu’elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mmede Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.Je lui ai pourtant offert la main qu’elle a acceptée, et augurant bien de cette douceur, qu’elle n’avait pas eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j’ai essayé de serrer la sienne. Elle a d’abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s’est livrée d’assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j’ai voulu baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche, mais unsongez donc que je pars, prononcé bien tendrement, l’a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit mon histoire.Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où sûrement je n’irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu’à notre première entrevue nous aurons plus d’une affaire à traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j’ai pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue qu’elle est, je ne la fermerai qu’au moment de l’envoyer à la poste, car au terme où j’en suis, tout peut dépendre d’une occasion, et je vous quitte pour aller l’épier.P.-S. à huit heures du soir.Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour l’éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent, c’est que je suis chargé d’une invitation de Mmede Rosemonde à Mmede Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.De..., ce 28 août 17**.[21]Piron,Métromanie.LETTRE XLVLa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m’avez paru tant désirer ce départ que j’ai cru devoir vous en instruire. Mmede Rosemonde regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu’en effet la société est agréable; elle a passé toute la matinée à m’en parler avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J’ai cru lui devoir la complaisance de l’écouter sans la contredire, d’autant qu’il faut avouer qu’elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que j’avais à me reprocher d’être la cause de cette séparation, et je n’espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l’ai privée. Vous savez que j’ai naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener ici n’est pas fait pour l’augmenter.Si je ne m’étais pas conduite d’après vos avis, je craindrais d’avoir agi un peu légèrement, car j’ai vraiment été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m’a touchée au point que j’aurais volontiers mêlé mes larmes aux siennes.Nous vivons à présent dans l’espoir que vous accepterez l’invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mmede Rosemonde, de venir passer quelque temps chez elle. J’espère que vous ne doutez pas du plaisir que j’aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus prompte avec MlleVolanges, et d’être à la portée de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.De..., ce 29 août 17**.LETTRE XLVILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que sontdevenus vos serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut aujourd’hui vous les faire oublier? J’ai beau m’examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m’est affreux d’avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n’êtes ni légère, ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n’êtes-vous plus la même? Non, cruelle, vous ne l’êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j’adore et dont j’ai reçu les serments n’aurait point évité mes regards, n’aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait auprès d’elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l’avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n’eût pas au moins dédaigné de m’en instruire.Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m’avez fait souffrir aujourd’hui, ce que je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre d’être entendue; et cet obstacle, qui n’existait pas alors, vous l’avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l’heure à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l’ignorer et il a fallu que ce fût Mmede Volanges qui m’en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître en moi que de l’inquiétude, et le plaisir de vous voir, jusqu’alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous être importun.Déjà, je le sens, cette crainte m’arrête et je n’ose vous parler de mon amour. Ceje vous aime, que j’aimais tant à répéter quand je pouvais l’entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne m’offre plus, si vous êtes changée, que l’image d’un désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa puissance et j’essaie de m’en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songezque vous m’avez accoutumé à l’entendre et que m’en priver c’est me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu’avec ma vie.De..., ce 29 août 17**.[22]Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase.LETTRE XLVIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je ne vous verrai pas encore aujourd’hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j’ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l’Opéra, où j’espérais que vous pouviez être.L’Opéra fini, j’ai été revoir mes amies au foyer; j’y ai retrouvé mon ancienne Émilie entourée d’une cour nombreuse, tant en femmes qu’en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J’acceptai.J’appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d’Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l’attente du bonheur dont il allait jouir; il m’en parut si satisfait, qu’il me donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.La seule difficulté que j’éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.L’idée sublime que nous nous étions formée d’un buveur hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu’au dessert il n’avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi l’entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle qu’elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme il n’avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l’assemblée qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m’ont fait trouver Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du Hollandais.Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu’elle vient d’avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui j’ai trouvé plaisant d’envoyer une lettre écrite du lit et presque d’entre les bras d’une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l’épître, en a ri comme une folle, et j’espère que vous en rirez aussi.Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l’envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n’allez pas vous servir de votre cachet ni même d’aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.P.-S.—Je rouvre ma lettre, j’ai décidé Émilie à aller aux Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez Mmede Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l’invitation que j’ai à lui faire de la part de Mmede Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges.Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.De P..., ce 30 août 17**.LETTRE XLVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Timbrée de Paris.C’est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n’ai pas fermé l’œil, c’est après avoir été sans cesse ou dans l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j’ai besoin et dont pourtant je n’espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me faitconnaîtreplus que jamais la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment? J’ose croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne n’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier dans le délire qu’il me cause le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports; l’air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour; combien elle va s’embellir à mes yeux! j’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant et qui devient plus forte que moi.Je reviens à vous, madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous convaincre? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la force m’abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant, jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser; il est tel, j’ose le dire, que la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que j’éprouve. Assuré que l’objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que d’employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**.LETTRE XLIXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d’être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d’en changer; j’en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu’à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que l’état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j’ai pleuré toutes les fois que j’ai songé à vous. Mais j’espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir et matin. J’attends même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne chercherezpas à me troubler dans la bonne résolution qu’on m’a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous demande d’avoir la complaisance de ne me plus écrire, d’autant que je vous préviens que je ne vous répondrais plus et que vous me forceriez d’avertir maman de tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.Je n’en conserverai pas moins pour vous tout l’attachement qu’on puisse avoir sans qu’il y ait du mal; et c’est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m’aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j’ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu’à Dieu et à mon mari, quand j’en aurai un. J’espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse et qu’elle ne me donnera de peine que ce que j’en pourrai supporter.Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s’il m’était permis d’aimer quelqu’un, ce ne serait jamais que vous que j’aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et c’est peut-être même plus que je ne devrais.De..., ce 31 août 17**.LETTRE LLa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles j’ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et puis-je nepas avoir à m’en plaindre, quand vous ne m’y parlez que d’un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs?Au reste, si j’avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour, que faites-vousau contraire, que m’en montrer les orages redoutables? Qui peut vouloir d’un bonheur acheté au prix de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?Vous-même, chez qui l’habitude de ce délire dangereux doit en diminuer l’effet, n’êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu’il devient souvent plus fort que vous, et n’êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire qu’il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu’il serait obligé de lui faire?Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l’amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu’il me rendrait malheureuse que je voudrais n’entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d’en parler seulement altère la tranquillité, et c’est autant par goût que par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce point.Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m’accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d’occasions d’oublier un sentiment qui peut-être n’a dû sa naissance qu’à l’habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa force qu’au désœuvrement de la campagne. N’êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous m’aviez vue avec tant d’indifférence? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer? et n’y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe; j’ai encore moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de l’orgueil; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi, ce n’est donc que vous prier de faire aujourd’hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu’à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le contraire.Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J’en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m’en tiens à vous prier, comme je l’ai déjà fait,de ne plus m’entretenir d’un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.De..., ce 1erseptembre 17**.LETTRE LILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j’étais votre maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai et que j’ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivéeindécemmenttard chez Mmede Volanges et que toutes les vieilles femmes m’ont trouvéemerveilleuse. Il m’a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme j’en meurs d’envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par l’ennui qu’elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n’aie pas le temps de vous gronder davantage. N’allez pas croire pour cela que je vous pardonne: c’est seulement que je suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c’est celui du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du diable qu’elle veut rompre absolument. Elle m’a raconté tous ses petits scrupules avec une vivacité qui m’apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m’a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui aitle sens commun. Mais elle ne m’en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne pouvais risquer de m’ouvrir vis-à-vis d’une aussi mauvaise tête.J’ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu’elle n’en aime pas moins son Danceny; j’ai remarqué même une de ces ressources qui ne manquent jamais à l’amour et dont la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le désir de s’occuper de son amant et par la crainte de se damner en s’en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant du jour, elle trouve le moyen d’y penser sans cesse.Avec quelqu’un de plususagéque Danceny, ce petit événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si céladon que, si nous ne l’aidons pas, il lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers obstacles qu’il ne nous laissera pas celui d’effectuer notre projet.Vous avez bien raison; c’est dommage, et je suis aussi fâchée que vous qu’il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c’est votre faute. J’ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m’a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d’haleine pour lui prouver qu’un sentiment involontaire ne peut pas être un crime: comme s’il ne cessait pas d’être involontaire, du moment qu’on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu’elle est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d’une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et sincère, qu’il me semble impossible qu’une femme qui trouve l’occasion de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas tentée de s’en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu’il n’est pas moine, comme la petite le croyait, et c’est, sans contredit, ce qu’il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l’amour monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence.Quoi qu’il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui m’auraient compromise, et peut-être sans persuader, j’ai approuvé le projet de rupture, mais j’ai dit qu’il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu’il était d’usage aussi de rendre les lettres et les autres bagatellesqu’on pouvait avoir reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l’ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider la mère à sortir sans sa fille; c’est demain après-midi que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si vous en trouvez l’occasion, décidez donc ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui, puisqu’il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n’ai pas manqué d’élever quelques doutes dans l’esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu’elle paye à présent la peur qu’elle m’a faite par celle qu’elle a que le sien n’aille tout dire à sa mère. J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu[24].Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l’avions cru d’abord, songeons, pour animer notre zèle, vous, qu’il s’agit de la fille de Mmede Volanges, et moi, qu’elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.De... ce 2 septembre 17**.[23]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.[24]Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de Mmede Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.LETTRE LIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d’un sentiment qui devrait être si doux et quevous rendez si cruel, languissant dans l’exil où vous m’avez condamné, ne vivant que de privations et de regrets, en proie à des tourments d’autant plus douloureux qu’ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d’autre que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble et d’amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu’à l’hommage des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l’est que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et rigoureuse?Vous feignez de craindre l’amour, et vous ne voulez pas voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas? L’amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l’espoir enchanteur, les souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l’amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu’il offre, n’avez qu’à ne plus vous y refuser, et moi j’oublie les peines que j’éprouve pour m’occuper à le défendre.Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l’aveu, vous vous plaisez à confondre ce que j’étais alors avec ce que je suis à présent. Non contente de m’avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous m’avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu’au moins vous ne suspecterez pas; c’est vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si vous n’êtes pas assurée d’avoir fixé ce cœur, en effet jusqu’ici trop volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j’en gémirai, mais n’en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice àtous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n’avez, que vous n’aurez jamais de rivale, ne m’obligez plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d’un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu’avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n’est pas qu’au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans lequel j’avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une résistance qu’on ne m’opposait point, ou devais-je me punir d’un moment d’erreur, et que souvent on avait provoqué, par une constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n’aurait vu qu’un ridicule? Eh! quel autre moyen qu’une prompte rupture peut justifier d’un choix honteux!Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de la vanité, n’a point passé jusqu’à mon cœur. Né pour l’amour, l’intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l’occuper; entouré d’objets séduisants, mais méprisables, aucun n’allait jusqu’à mon âme: on m’offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j’étais délicat et sensible.C’est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j’ai reconnu que le charme de l’amour tenait aux qualités de l’âme; qu’elles seules pouvaient en causer l’excès et le justifier. Je sentis enfin qu’il m’était également impossible et de ne pas vous aimer, et d’en aimer une autre que vous.Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l’attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.De..., ce 3 septembre 17**.LETTRE LIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai vu Danceny, mais je n’en ai obtenu qu’une demi-confidence; il s’est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il ne m’a parlé que comme d’une femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m’a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le dernier événement. Je l’ai échauffé autant que j’ai pu et l’ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît qu’il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et je m’occuperai à le scruter pendant la route.Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd’hui me donne aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s’y fût passé à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu’à en arracher l’aveu et à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu’à moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j’y ferai mon possible.Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.De..., ce 3 septembre 17**, au soir.LETTRE LIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Oh! oui, c’est bien avec Danceny qu’il y a quelque chose à savoir! S’il vous l’a dit, il s’est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j’ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m’en vengerai, je le promets.Quand j’arrivai hier pour prendre Mmede Volanges, elle ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été d’autant plus gauche que Mmede Volanges lui avait dit la veille qu’elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s’occuper encore, j’augurai des merveilles de la soirée.Je n’étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Mmede... que Mmede Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi je le voulais d’autant moins que j’avais peur, si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l’effrayer sur sa santé, ce qui heureusement, n’est pas difficile, et je la tins une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d’avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu’à l’heure convenue. A l’air honteux que je remarquai en arrivant, j’avoue que j’espérai qu’au moins mes peines n’auraient pas été perdues.Le désir que j’avais d’être instruite me fit rester auprès de Mmede Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu’elle avait besoin de repos, et nous passâmes dans l’appartement de sa fille. Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j’attendais d’elle: scrupules évanouis, nouveaux serments d’aimer toujours, etc., etc.; elle s’est enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n’a pas passé d’une ligne le point où il était auparavant. Oh! l’on peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.La petite assure pourtant qu’il voulait davantage, mais qu’elle a su se défendre. Je parierais bien qu’elle se vante ou qu’elle l’excuse; je m’en suis même presque assurée. En effet, il m’a pris fantaisie de savoir à quoi m’en tenir sur la défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de propos en propos, j’ai monté sa tête au point... Enfin, vous pouvez m’en croire, jamais personne ne fut plus susceptible d’une surprisedes sens. Elle est vraiment aimable, cette chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une bonne amie, car je m’attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d’avoir une femme dans ma confidence, et j’aimerais mieux celle-là qu’une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu’elle ne sera pas... ce qu’il faut qu’elle soit; c’est une raison de plus d’en vouloir à Danceny.Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le matin. J’ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite maison.De..., ce 4 septembre 17**.LETTRE LVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu l’avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions. Ah! je ne m’en repens pas, et toi, si tu m’en grondes, ce sera faute de savoir le plaisir qu’il y a à aimer Danceny. Il t’est bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t’en empêche; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu’un qu’on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire non quand c’est oui que l’on veut dire, tu ne t’étonnerais plus de rien: moi-même qui l’ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même? Je t’assure bien que cela m’est impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; ce qu’on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c’est comme ça.Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n’est pas là ce que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi quelqu’un;ce ne serait pas seulement pour que tu m’entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais c’est qu’aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement alors à le devenir.Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux d’enfants; il n’en reste rien après qu’ils sont passés. Mais l’amour, ah! l’amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien! c’est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n’est pas avec moi, j’y songe; et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois l’entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir en place. C’est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.Je crois même que quand une fois on a de l’amour, cela se répand jusque sur l’amitié. Celle que j’ai pour toi n’a pourtant pas changé; c’est toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l’éprouve avec Mmede Merteuil. Il me semble que je l’aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois je voudrais qu’elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce n’est pas une amitié d’enfant comme la nôtre, ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. Enfin, ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à eux deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu’il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu’à rester comme je suis; et il n’y a que l’idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de Gercourt est comme on me l’a dit, et je n’en doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t’aime toujours bien tendrement.De..., ce 4 septembre 17**.LETTRE LVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?Supposé que vous m’aimiez véritablement (et c’est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à faire qu’à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même quece sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point. Or vous savez assez qu’il m’est impossible de le partager; et quand même ce malheur m’arriverait, j’en serais plus à plaindre, sans que vous en fussiez plus heureux. J’espère que vous m’estimez assez pour n’en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.Chérie et estimée d’un mari que j’aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois l’être. S’il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir que des jours sereins, de s’endormir sans trouble et de s’éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s’embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les liens qui m’y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne m’y parlezque de votre fol amour. Vous m’entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu’on vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d’une autre manière. Vous vous plaisez à m’embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu’elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, jusqu’à l’estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l’idée seule en fait frémir. Que m’importe, après tout? Pourquoi m’occuperais-je d’elles ou de vous? De quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m’écrivez plus, je vous en prie; je l’exige. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.De..., ce 5 septembre 17**.LETTRE LVIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m’a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C’est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m’étonne pas qu’on vous résiste moins qu’à Danceny.Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n’a plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l’amour honnête était le bien suprême, qu’un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j’étais moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m’a trouvé enfin une façon de penser si conforme à la sienne que, dans l’enchantement où il était dema candeur, il m’a tout dit et m’a juré une amitié sans réserve. Nous n’en sommes guère plus avancés pour notre projet.D’abord, il m’a paru que son système était qu’une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu’une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité de l’épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment plus riche que l’homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l’intimide et l’arrête. L’embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu’ils soient. Avec un peu d’adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits; d’autant qu’ils prêtent au ridicule et qu’on aurait pour soi l’autorité de l’usage. Mais ce qui empêche qu’il n’y ait de prise sur lui, c’est qu’il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au moins, plus lentes dans leur marche, ce n’est pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité: c’est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme qu’il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu’un libertin amoureux, si un libertin peut l’être, devient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu’enfin, entre la conduite de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mmede Tourvel, il n’y a que la différence du plus au moins.Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d’obstacles qu’il n’en a rencontrés; surtout qu’il eût un besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l’audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un hommeusagé, qui n’eût eu que des désirs; mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, le plus grand prix des faveurs est d’être la preuve de l’amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d’être aimé, moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n’en sais rien; mais je n’espère pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour nos frais; j’en suis fâché, mais je n’y vois pas de remède.Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. Cela me fait songer que vous m’avez promis une infidélité en ma faveur, j’en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faireun billet de la Châtre. Je conviens que l’échéance n’est pas encore arrivée, mais il serait généreux à vous de ne pas l’attendre; de mon côté, je vous tiendrais compte des intérêts. Qu’en dites-vous, ma belle amie? Est-ce que vous n’êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c’est que vous m’aviez oublié.Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant d’ardeur.De..., ce 5 septembre 17**.LETTRE LVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites et la colère que vous me témoignez? L’attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en deux mots l’histoire de mes sentiments et de ma conduite. Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais d’autre consolation que celle de vous voir; vous m’avez ordonné de m’en priver, j’ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m’avez permis de vous écrire, et aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon cœur? C’est le seul qui me reste et je le tiens de vous.Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous et que, cependant, vous n’avez reçu que deux lettres de moi.Je ne vous y parle que de mon amour!Eh! que puis-je dire, que ce que je pense?Tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir l’expression et vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu’il ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu’en avez-vous besoin? N’êtes-vous pas sûre d’être obéie, même dans vos ordres injustes? M’est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l’ai-je pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi? Après m’avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m’a laissée maîtresse de son sort et j’ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l’ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu’où peut aller mon désespoir? Non.Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d’un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l’effroi qu’ils vous causent vous l’attribuez à l’amour. Un peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la cause[25]. C’est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que c’est à vousseule qu’il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me ravir, le seul que vous m’avez laissé; je vous crie: écoutez mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?De..., ce 7 septembre 17**.
LETTRE XLIVLe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j’ai triomphé de ce cœur rebelle. C’est en vain qu’il dissimule encore, mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui m’intéresse: depuis la nuit, l’heureuse nuitd’hier, je me trouve dans mon élément, j’ai repris toute mon existence, j’ai dévoilé un double mystère d’amour et d’iniquité, je jouirai de l’un, je me vengerai de l’autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m’en fais me transporte au point que j’ai quelque peine à rappeler ma prudence, que j’en aurai peut-être à mettre de l’ordre dans le récit que j’ai à vous faire. Essayons cependant.Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j’en reçus une de la céleste dévote. Je vous l’envoie, vous y verrez qu’elle me donne, le moins maladroitement qu’elle peut, la permission de lui écrire, mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans me nuire.Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi, j’étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d’elle de me livrer les poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s’emparer aisément le soir et qu’il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J’offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai qu’une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il fallut la laisser, trop heureux qu’elle voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.Jamais je n’eus plus d’humeur. Je me sentais compromis et je me reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en sa qualité d’amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou qu’il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu’il s’assurât de sa discrétion; mais lui, qui d’ordinaire ne doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à ce sujet une réflexion qui m’étonna par sa profondeur.«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une fille ce n’est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.»Le bon sens du maraud quelquefois m’épouvante[21].«Je réponds d’autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j’ai lieu de croire qu’elle a un amant et que je ne la dois qu’au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n’aurais eu cela qu’une fois». (C’est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre, puisqu’elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu’il est important, et par là lui donner plus d’envie d’en faire sa cour à sa maîtresse.»Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j’avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette fille, il m’apprit que comme la chambre qu’elle occupe n’est séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser entendre un bruit suspect, c’était dans la sienne qu’ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le lui communiquai et nous l’exécutâmes avec succès.J’attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d’avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de désespoir et d’excuse, que je terminai en l’envoyant me faire chauffer de l’eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la scrupuleuse chambrière était d’autant plus honteuse que le drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l’avait déterminée à une toilette que la saison comportait, mais qu’elle n’excusait pas.Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j’en disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m’attendre chez moi, je m’assis à côté d’elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai ma conversation. J’avais besoin de garder l’empire que la circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l’occasion semblaient lui donner le droit d’espérer, je lui parlai d’affaires aussi tranquillement que j’aurais pu faire avec un procureur.Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près, elle melivrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets encore aujourd’hui. Je ne veux pas abuser de votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je me retirai et permis à l’heureux couple de réparer le temps perdu.J’employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d’avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.A mon retour, je fus reçu assez froidement. J’ai lieu de croire qu’on fut un peu piqué du peu d’empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l’on m’avait écrite. J’en juge ainsi, sur ce que Mmede Rosemonde m’ayant fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu d’aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu’il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette injustice, et j’en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec ces dames que j’y sacrifiais une lettre très intéressante que j’avais à écrire. J’ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j’avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon insomnie. J’eus soin d’avoir toute la soirée une douceur mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai l’impatience où j’étais de voir arriver l’heure qui devait me livrer le secret qu’on s’obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m’apporter le prix convenu de ma discrétion.Une fois maître de ce trésor, je procédai à l’inventaire avec la prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre tout en place. Je tombai d’abord sur deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès et de tirades d’amour conjugal, que j’eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s’adoucit en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon, soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je l’avoue, je cédaià un mouvement de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai l’heureux examen, je retrouvai toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle que je croyais m’avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d’une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.Jusque-là j’étais tout entier à l’amour, bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j’adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la connaissez: c’est votre amie, votre parente, c’est Mmede Volanges. Vous n’imaginez pas quel tissu d’horreurs l’infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C’est elle, elle seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c’est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m’éloigner, c’est à elle enfin que l’on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n’est pas assez, il faut la perdre, et puisque l’âge de cette maudite femme la met à l’abri de mes coups, il faut la frapper dans l’objet de ses affections.Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m’y force! soit, j’y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fonds d’honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je m’oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s’est passé aujourd’hui. Revenons.Ce matin, j’ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l’avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d’une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l’âme, dont on parle toujours et qu’on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs, et c’est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l’idée que j’allais être privé du plaisir de la voir servait-il à l’embellir. Enfin, à l’arrivée du courrier on m’a remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j’hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j’ai rencontré les yeux de ma belle et il m’aurait été impossible de lui rien refuser.J’ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mmede Rosemonde nous a laissés seuls, mais j’étais encore à quatrepas de la farouche personne, que se levant avec l’air de l’effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m’a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que m’animer davantage. Déjà j’étais auprès d’elle et je tenais ses mains qu’elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mmede Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.Je lui ai pourtant offert la main qu’elle a acceptée, et augurant bien de cette douceur, qu’elle n’avait pas eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j’ai essayé de serrer la sienne. Elle a d’abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s’est livrée d’assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j’ai voulu baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche, mais unsongez donc que je pars, prononcé bien tendrement, l’a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit mon histoire.Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où sûrement je n’irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu’à notre première entrevue nous aurons plus d’une affaire à traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j’ai pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue qu’elle est, je ne la fermerai qu’au moment de l’envoyer à la poste, car au terme où j’en suis, tout peut dépendre d’une occasion, et je vous quitte pour aller l’épier.P.-S. à huit heures du soir.Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour l’éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent, c’est que je suis chargé d’une invitation de Mmede Rosemonde à Mmede Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.De..., ce 28 août 17**.[21]Piron,Métromanie.LETTRE XLVLa Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m’avez paru tant désirer ce départ que j’ai cru devoir vous en instruire. Mmede Rosemonde regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu’en effet la société est agréable; elle a passé toute la matinée à m’en parler avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J’ai cru lui devoir la complaisance de l’écouter sans la contredire, d’autant qu’il faut avouer qu’elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que j’avais à me reprocher d’être la cause de cette séparation, et je n’espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l’ai privée. Vous savez que j’ai naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener ici n’est pas fait pour l’augmenter.Si je ne m’étais pas conduite d’après vos avis, je craindrais d’avoir agi un peu légèrement, car j’ai vraiment été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m’a touchée au point que j’aurais volontiers mêlé mes larmes aux siennes.Nous vivons à présent dans l’espoir que vous accepterez l’invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mmede Rosemonde, de venir passer quelque temps chez elle. J’espère que vous ne doutez pas du plaisir que j’aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus prompte avec MlleVolanges, et d’être à la portée de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.De..., ce 29 août 17**.LETTRE XLVILe Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que sontdevenus vos serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut aujourd’hui vous les faire oublier? J’ai beau m’examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m’est affreux d’avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n’êtes ni légère, ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n’êtes-vous plus la même? Non, cruelle, vous ne l’êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j’adore et dont j’ai reçu les serments n’aurait point évité mes regards, n’aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait auprès d’elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l’avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n’eût pas au moins dédaigné de m’en instruire.Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m’avez fait souffrir aujourd’hui, ce que je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre d’être entendue; et cet obstacle, qui n’existait pas alors, vous l’avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l’heure à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l’ignorer et il a fallu que ce fût Mmede Volanges qui m’en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître en moi que de l’inquiétude, et le plaisir de vous voir, jusqu’alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous être importun.Déjà, je le sens, cette crainte m’arrête et je n’ose vous parler de mon amour. Ceje vous aime, que j’aimais tant à répéter quand je pouvais l’entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne m’offre plus, si vous êtes changée, que l’image d’un désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa puissance et j’essaie de m’en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songezque vous m’avez accoutumé à l’entendre et que m’en priver c’est me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu’avec ma vie.De..., ce 29 août 17**.[22]Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase.LETTRE XLVIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.Je ne vous verrai pas encore aujourd’hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j’ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l’Opéra, où j’espérais que vous pouviez être.L’Opéra fini, j’ai été revoir mes amies au foyer; j’y ai retrouvé mon ancienne Émilie entourée d’une cour nombreuse, tant en femmes qu’en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J’acceptai.J’appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d’Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l’attente du bonheur dont il allait jouir; il m’en parut si satisfait, qu’il me donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.La seule difficulté que j’éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.L’idée sublime que nous nous étions formée d’un buveur hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu’au dessert il n’avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi l’entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle qu’elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme il n’avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l’assemblée qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m’ont fait trouver Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du Hollandais.Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu’elle vient d’avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui j’ai trouvé plaisant d’envoyer une lettre écrite du lit et presque d’entre les bras d’une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l’épître, en a ri comme une folle, et j’espère que vous en rirez aussi.Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l’envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n’allez pas vous servir de votre cachet ni même d’aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.P.-S.—Je rouvre ma lettre, j’ai décidé Émilie à aller aux Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez Mmede Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l’invitation que j’ai à lui faire de la part de Mmede Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges.Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.De P..., ce 30 août 17**.LETTRE XLVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Timbrée de Paris.C’est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n’ai pas fermé l’œil, c’est après avoir été sans cesse ou dans l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j’ai besoin et dont pourtant je n’espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me faitconnaîtreplus que jamais la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment? J’ose croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne n’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier dans le délire qu’il me cause le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports; l’air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour; combien elle va s’embellir à mes yeux! j’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant et qui devient plus forte que moi.Je reviens à vous, madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous convaincre? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la force m’abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant, jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser; il est tel, j’ose le dire, que la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que j’éprouve. Assuré que l’objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que d’employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**.LETTRE XLIXCÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d’être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d’en changer; j’en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu’à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que l’état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j’ai pleuré toutes les fois que j’ai songé à vous. Mais j’espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir et matin. J’attends même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne chercherezpas à me troubler dans la bonne résolution qu’on m’a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous demande d’avoir la complaisance de ne me plus écrire, d’autant que je vous préviens que je ne vous répondrais plus et que vous me forceriez d’avertir maman de tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.Je n’en conserverai pas moins pour vous tout l’attachement qu’on puisse avoir sans qu’il y ait du mal; et c’est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m’aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j’ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu’à Dieu et à mon mari, quand j’en aurai un. J’espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse et qu’elle ne me donnera de peine que ce que j’en pourrai supporter.Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s’il m’était permis d’aimer quelqu’un, ce ne serait jamais que vous que j’aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et c’est peut-être même plus que je ne devrais.De..., ce 31 août 17**.LETTRE LLa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles j’ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et puis-je nepas avoir à m’en plaindre, quand vous ne m’y parlez que d’un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs?Au reste, si j’avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour, que faites-vousau contraire, que m’en montrer les orages redoutables? Qui peut vouloir d’un bonheur acheté au prix de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?Vous-même, chez qui l’habitude de ce délire dangereux doit en diminuer l’effet, n’êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu’il devient souvent plus fort que vous, et n’êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire qu’il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu’il serait obligé de lui faire?Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l’amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu’il me rendrait malheureuse que je voudrais n’entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d’en parler seulement altère la tranquillité, et c’est autant par goût que par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce point.Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m’accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d’occasions d’oublier un sentiment qui peut-être n’a dû sa naissance qu’à l’habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa force qu’au désœuvrement de la campagne. N’êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous m’aviez vue avec tant d’indifférence? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer? et n’y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe; j’ai encore moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de l’orgueil; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi, ce n’est donc que vous prier de faire aujourd’hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu’à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le contraire.Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J’en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m’en tiens à vous prier, comme je l’ai déjà fait,de ne plus m’entretenir d’un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.De..., ce 1erseptembre 17**.LETTRE LILa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j’étais votre maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai et que j’ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivéeindécemmenttard chez Mmede Volanges et que toutes les vieilles femmes m’ont trouvéemerveilleuse. Il m’a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme j’en meurs d’envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par l’ennui qu’elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n’aie pas le temps de vous gronder davantage. N’allez pas croire pour cela que je vous pardonne: c’est seulement que je suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c’est celui du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du diable qu’elle veut rompre absolument. Elle m’a raconté tous ses petits scrupules avec une vivacité qui m’apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m’a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui aitle sens commun. Mais elle ne m’en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne pouvais risquer de m’ouvrir vis-à-vis d’une aussi mauvaise tête.J’ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu’elle n’en aime pas moins son Danceny; j’ai remarqué même une de ces ressources qui ne manquent jamais à l’amour et dont la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le désir de s’occuper de son amant et par la crainte de se damner en s’en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant du jour, elle trouve le moyen d’y penser sans cesse.Avec quelqu’un de plususagéque Danceny, ce petit événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si céladon que, si nous ne l’aidons pas, il lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers obstacles qu’il ne nous laissera pas celui d’effectuer notre projet.Vous avez bien raison; c’est dommage, et je suis aussi fâchée que vous qu’il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c’est votre faute. J’ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m’a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d’haleine pour lui prouver qu’un sentiment involontaire ne peut pas être un crime: comme s’il ne cessait pas d’être involontaire, du moment qu’on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu’elle est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d’une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et sincère, qu’il me semble impossible qu’une femme qui trouve l’occasion de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas tentée de s’en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu’il n’est pas moine, comme la petite le croyait, et c’est, sans contredit, ce qu’il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l’amour monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence.Quoi qu’il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui m’auraient compromise, et peut-être sans persuader, j’ai approuvé le projet de rupture, mais j’ai dit qu’il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu’il était d’usage aussi de rendre les lettres et les autres bagatellesqu’on pouvait avoir reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l’ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider la mère à sortir sans sa fille; c’est demain après-midi que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si vous en trouvez l’occasion, décidez donc ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui, puisqu’il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n’ai pas manqué d’élever quelques doutes dans l’esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu’elle paye à présent la peur qu’elle m’a faite par celle qu’elle a que le sien n’aille tout dire à sa mère. J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu[24].Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l’avions cru d’abord, songeons, pour animer notre zèle, vous, qu’il s’agit de la fille de Mmede Volanges, et moi, qu’elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.De... ce 2 septembre 17**.[23]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.[24]Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de Mmede Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.LETTRE LIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d’un sentiment qui devrait être si doux et quevous rendez si cruel, languissant dans l’exil où vous m’avez condamné, ne vivant que de privations et de regrets, en proie à des tourments d’autant plus douloureux qu’ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d’autre que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble et d’amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu’à l’hommage des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l’est que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et rigoureuse?Vous feignez de craindre l’amour, et vous ne voulez pas voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas? L’amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l’espoir enchanteur, les souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l’amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu’il offre, n’avez qu’à ne plus vous y refuser, et moi j’oublie les peines que j’éprouve pour m’occuper à le défendre.Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l’aveu, vous vous plaisez à confondre ce que j’étais alors avec ce que je suis à présent. Non contente de m’avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous m’avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu’au moins vous ne suspecterez pas; c’est vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si vous n’êtes pas assurée d’avoir fixé ce cœur, en effet jusqu’ici trop volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j’en gémirai, mais n’en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice àtous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n’avez, que vous n’aurez jamais de rivale, ne m’obligez plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d’un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu’avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n’est pas qu’au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans lequel j’avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une résistance qu’on ne m’opposait point, ou devais-je me punir d’un moment d’erreur, et que souvent on avait provoqué, par une constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n’aurait vu qu’un ridicule? Eh! quel autre moyen qu’une prompte rupture peut justifier d’un choix honteux!Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de la vanité, n’a point passé jusqu’à mon cœur. Né pour l’amour, l’intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l’occuper; entouré d’objets séduisants, mais méprisables, aucun n’allait jusqu’à mon âme: on m’offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j’étais délicat et sensible.C’est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j’ai reconnu que le charme de l’amour tenait aux qualités de l’âme; qu’elles seules pouvaient en causer l’excès et le justifier. Je sentis enfin qu’il m’était également impossible et de ne pas vous aimer, et d’en aimer une autre que vous.Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l’attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.De..., ce 3 septembre 17**.LETTRE LIIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai vu Danceny, mais je n’en ai obtenu qu’une demi-confidence; il s’est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il ne m’a parlé que comme d’une femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m’a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le dernier événement. Je l’ai échauffé autant que j’ai pu et l’ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît qu’il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et je m’occuperai à le scruter pendant la route.Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd’hui me donne aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s’y fût passé à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu’à en arracher l’aveu et à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu’à moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j’y ferai mon possible.Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.De..., ce 3 septembre 17**, au soir.LETTRE LIVLa Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.Oh! oui, c’est bien avec Danceny qu’il y a quelque chose à savoir! S’il vous l’a dit, il s’est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j’ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m’en vengerai, je le promets.Quand j’arrivai hier pour prendre Mmede Volanges, elle ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été d’autant plus gauche que Mmede Volanges lui avait dit la veille qu’elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s’occuper encore, j’augurai des merveilles de la soirée.Je n’étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Mmede... que Mmede Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi je le voulais d’autant moins que j’avais peur, si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l’effrayer sur sa santé, ce qui heureusement, n’est pas difficile, et je la tins une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d’avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu’à l’heure convenue. A l’air honteux que je remarquai en arrivant, j’avoue que j’espérai qu’au moins mes peines n’auraient pas été perdues.Le désir que j’avais d’être instruite me fit rester auprès de Mmede Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu’elle avait besoin de repos, et nous passâmes dans l’appartement de sa fille. Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j’attendais d’elle: scrupules évanouis, nouveaux serments d’aimer toujours, etc., etc.; elle s’est enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n’a pas passé d’une ligne le point où il était auparavant. Oh! l’on peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.La petite assure pourtant qu’il voulait davantage, mais qu’elle a su se défendre. Je parierais bien qu’elle se vante ou qu’elle l’excuse; je m’en suis même presque assurée. En effet, il m’a pris fantaisie de savoir à quoi m’en tenir sur la défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de propos en propos, j’ai monté sa tête au point... Enfin, vous pouvez m’en croire, jamais personne ne fut plus susceptible d’une surprisedes sens. Elle est vraiment aimable, cette chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une bonne amie, car je m’attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d’avoir une femme dans ma confidence, et j’aimerais mieux celle-là qu’une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu’elle ne sera pas... ce qu’il faut qu’elle soit; c’est une raison de plus d’en vouloir à Danceny.Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le matin. J’ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite maison.De..., ce 4 septembre 17**.LETTRE LVCÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu l’avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions. Ah! je ne m’en repens pas, et toi, si tu m’en grondes, ce sera faute de savoir le plaisir qu’il y a à aimer Danceny. Il t’est bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t’en empêche; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu’un qu’on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire non quand c’est oui que l’on veut dire, tu ne t’étonnerais plus de rien: moi-même qui l’ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même? Je t’assure bien que cela m’est impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; ce qu’on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c’est comme ça.Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n’est pas là ce que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi quelqu’un;ce ne serait pas seulement pour que tu m’entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais c’est qu’aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement alors à le devenir.Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux d’enfants; il n’en reste rien après qu’ils sont passés. Mais l’amour, ah! l’amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien! c’est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n’est pas avec moi, j’y songe; et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois l’entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir en place. C’est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.Je crois même que quand une fois on a de l’amour, cela se répand jusque sur l’amitié. Celle que j’ai pour toi n’a pourtant pas changé; c’est toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l’éprouve avec Mmede Merteuil. Il me semble que je l’aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois je voudrais qu’elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce n’est pas une amitié d’enfant comme la nôtre, ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. Enfin, ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à eux deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu’il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu’à rester comme je suis; et il n’y a que l’idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de Gercourt est comme on me l’a dit, et je n’en doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t’aime toujours bien tendrement.De..., ce 4 septembre 17**.LETTRE LVILa Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?Supposé que vous m’aimiez véritablement (et c’est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à faire qu’à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même quece sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point. Or vous savez assez qu’il m’est impossible de le partager; et quand même ce malheur m’arriverait, j’en serais plus à plaindre, sans que vous en fussiez plus heureux. J’espère que vous m’estimez assez pour n’en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.Chérie et estimée d’un mari que j’aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois l’être. S’il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir que des jours sereins, de s’endormir sans trouble et de s’éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s’embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les liens qui m’y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne m’y parlezque de votre fol amour. Vous m’entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu’on vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d’une autre manière. Vous vous plaisez à m’embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu’elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, jusqu’à l’estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l’idée seule en fait frémir. Que m’importe, après tout? Pourquoi m’occuperais-je d’elles ou de vous? De quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m’écrivez plus, je vous en prie; je l’exige. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.De..., ce 5 septembre 17**.LETTRE LVIILe Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.J’ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m’a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C’est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m’étonne pas qu’on vous résiste moins qu’à Danceny.Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n’a plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l’amour honnête était le bien suprême, qu’un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j’étais moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m’a trouvé enfin une façon de penser si conforme à la sienne que, dans l’enchantement où il était dema candeur, il m’a tout dit et m’a juré une amitié sans réserve. Nous n’en sommes guère plus avancés pour notre projet.D’abord, il m’a paru que son système était qu’une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu’une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité de l’épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment plus riche que l’homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l’intimide et l’arrête. L’embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu’ils soient. Avec un peu d’adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits; d’autant qu’ils prêtent au ridicule et qu’on aurait pour soi l’autorité de l’usage. Mais ce qui empêche qu’il n’y ait de prise sur lui, c’est qu’il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au moins, plus lentes dans leur marche, ce n’est pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité: c’est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme qu’il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu’un libertin amoureux, si un libertin peut l’être, devient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu’enfin, entre la conduite de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mmede Tourvel, il n’y a que la différence du plus au moins.Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d’obstacles qu’il n’en a rencontrés; surtout qu’il eût un besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l’audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un hommeusagé, qui n’eût eu que des désirs; mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, le plus grand prix des faveurs est d’être la preuve de l’amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d’être aimé, moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n’en sais rien; mais je n’espère pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour nos frais; j’en suis fâché, mais je n’y vois pas de remède.Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. Cela me fait songer que vous m’avez promis une infidélité en ma faveur, j’en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faireun billet de la Châtre. Je conviens que l’échéance n’est pas encore arrivée, mais il serait généreux à vous de ne pas l’attendre; de mon côté, je vous tiendrais compte des intérêts. Qu’en dites-vous, ma belle amie? Est-ce que vous n’êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c’est que vous m’aviez oublié.Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant d’ardeur.De..., ce 5 septembre 17**.LETTRE LVIIILe Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites et la colère que vous me témoignez? L’attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en deux mots l’histoire de mes sentiments et de ma conduite. Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais d’autre consolation que celle de vous voir; vous m’avez ordonné de m’en priver, j’ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m’avez permis de vous écrire, et aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon cœur? C’est le seul qui me reste et je le tiens de vous.Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous et que, cependant, vous n’avez reçu que deux lettres de moi.Je ne vous y parle que de mon amour!Eh! que puis-je dire, que ce que je pense?Tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir l’expression et vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu’il ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu’en avez-vous besoin? N’êtes-vous pas sûre d’être obéie, même dans vos ordres injustes? M’est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l’ai-je pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi? Après m’avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m’a laissée maîtresse de son sort et j’ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l’ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu’où peut aller mon désespoir? Non.Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d’un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l’effroi qu’ils vous causent vous l’attribuez à l’amour. Un peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la cause[25]. C’est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que c’est à vousseule qu’il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me ravir, le seul que vous m’avez laissé; je vous crie: écoutez mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?De..., ce 7 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j’ai triomphé de ce cœur rebelle. C’est en vain qu’il dissimule encore, mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui m’intéresse: depuis la nuit, l’heureuse nuitd’hier, je me trouve dans mon élément, j’ai repris toute mon existence, j’ai dévoilé un double mystère d’amour et d’iniquité, je jouirai de l’un, je me vengerai de l’autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m’en fais me transporte au point que j’ai quelque peine à rappeler ma prudence, que j’en aurai peut-être à mettre de l’ordre dans le récit que j’ai à vous faire. Essayons cependant.
Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j’en reçus une de la céleste dévote. Je vous l’envoie, vous y verrez qu’elle me donne, le moins maladroitement qu’elle peut, la permission de lui écrire, mais elle y presse mon départ et je sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans me nuire.
Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi, j’étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la femme de chambre et je voulus obtenir d’elle de me livrer les poches de sa maîtresse, dont elle pouvait s’emparer aisément le soir et qu’il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J’offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai qu’une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand le souper sonna. Il fallut la laisser, trop heureux qu’elle voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.
Jamais je n’eus plus d’humeur. Je me sentais compromis et je me reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.
Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon chasseur, qui, en sa qualité d’amant heureux, devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou qu’il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu’il s’assurât de sa discrétion; mais lui, qui d’ordinaire ne doute de rien, parut douter du succès de cette négociation et me fit à ce sujet une réflexion qui m’étonna par sa profondeur.
«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que coucher avec une fille ce n’est que lui faire faire ce qui lui plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.»
Le bon sens du maraud quelquefois m’épouvante[21].
«Je réponds d’autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que j’ai lieu de croire qu’elle a un amant et que je ne la dois qu’au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de monsieur, je n’aurais eu cela qu’une fois». (C’est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret, ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre, puisqu’elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu’il est important, et par là lui donner plus d’envie d’en faire sa cour à sa maîtresse.»
Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et comme j’avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette fille, il m’apprit que comme la chambre qu’elle occupe n’est séparée de celle de sa maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser entendre un bruit suspect, c’était dans la sienne qu’ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le lui communiquai et nous l’exécutâmes avec succès.
J’attendis deux heures du matin et alors je me rendis, comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d’avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de désespoir et d’excuse, que je terminai en l’envoyant me faire chauffer de l’eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la scrupuleuse chambrière était d’autant plus honteuse que le drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l’avait déterminée à une toilette que la saison comportait, mais qu’elle n’excusait pas.
Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée, plus j’en disposerais facilement, je ne lui permis de changer ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon valet de m’attendre chez moi, je m’assis à côté d’elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai ma conversation. J’avais besoin de garder l’empire que la circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l’occasion semblaient lui donner le droit d’espérer, je lui parlai d’affaires aussi tranquillement que j’aurais pu faire avec un procureur.
Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près, elle melivrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets encore aujourd’hui. Je ne veux pas abuser de votre situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire; alors je me retirai et permis à l’heureux couple de réparer le temps perdu.
J’employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle avant d’avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je restai presque tout le jour.
A mon retour, je fus reçu assez froidement. J’ai lieu de croire qu’on fut un peu piqué du peu d’empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la lettre plus douce que l’on m’avait écrite. J’en juge ainsi, sur ce que Mmede Rosemonde m’ayant fait quelques reproches sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu d’aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu’il peut trouver ici.» Je me plaignis de cette injustice, et j’en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec ces dames que j’y sacrifiais une lettre très intéressante que j’avais à écrire. J’ajoutai que, ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j’avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon insomnie. J’eus soin d’avoir toute la soirée une douceur mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous laquelle je masquai l’impatience où j’étais de voir arriver l’heure qui devait me livrer le secret qu’on s’obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après, la fidèle femme de chambre vint m’apporter le prix convenu de ma discrétion.
Une fois maître de ce trésor, je procédai à l’inventaire avec la prudence que vous me connaissez, car il était important de remettre tout en place. Je tombai d’abord sur deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès et de tirades d’amour conjugal, que j’eus la patience de lire en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur, mais elle s’adoucit en trouvant sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon, soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je l’avoue, je cédaià un mouvement de jeune homme et baisai cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai l’heureux examen, je retrouvai toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me surprit plus agréablement encore fut de retrouver la première de toutes, celle que je croyais m’avoir été rendue par une ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d’une écriture altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.
Jusque-là j’étais tout entier à l’amour, bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j’adore? Quelle furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la connaissez: c’est votre amie, votre parente, c’est Mmede Volanges. Vous n’imaginez pas quel tissu d’horreurs l’infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C’est elle, elle seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique; c’est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois forcé de m’éloigner, c’est à elle enfin que l’on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n’est pas assez, il faut la perdre, et puisque l’âge de cette maudite femme la met à l’abri de mes coups, il faut la frapper dans l’objet de ses affections.
Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m’y force! soit, j’y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fonds d’honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je m’oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s’est passé aujourd’hui. Revenons.
Ce matin, j’ai revu ma sensible prude. Jamais je ne l’avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau moment d’une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l’âme, dont on parle toujours et qu’on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs, et c’est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l’idée que j’allais être privé du plaisir de la voir servait-il à l’embellir. Enfin, à l’arrivée du courrier on m’a remis votre lettre du 27, et pendant que je la lisais j’hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole, mais j’ai rencontré les yeux de ma belle et il m’aurait été impossible de lui rien refuser.
J’ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mmede Rosemonde nous a laissés seuls, mais j’étais encore à quatrepas de la farouche personne, que se levant avec l’air de l’effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m’a-t-elle dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que m’animer davantage. Déjà j’étais auprès d’elle et je tenais ses mains qu’elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; là je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Mmede Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.
Je lui ai pourtant offert la main qu’elle a acceptée, et augurant bien de cette douceur, qu’elle n’avait pas eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j’ai essayé de serrer la sienne. Elle a d’abord voulu la retirer, mais sur une instance plus vive elle s’est livrée d’assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivé à la porte de son appartement j’ai voulu baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche, mais unsongez donc que je pars, prononcé bien tendrement, l’a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici finit mon histoire.
Comme je présume que vous serez demain chez la maréchale de..., où sûrement je n’irai pas vous trouver, comme je me doute bien aussi qu’à notre première entrevue nous aurons plus d’une affaire à traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j’ai pris le parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue qu’elle est, je ne la fermerai qu’au moment de l’envoyer à la poste, car au terme où j’en suis, tout peut dépendre d’une occasion, et je vous quitte pour aller l’épier.
P.-S. à huit heures du soir.
Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du soin même pour l’éviter. Cependant, autant de tristesse que la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement, qui peut ne pas être indifférent, c’est que je suis chargé d’une invitation de Mmede Rosemonde à Mmede Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.
Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus tard.
De..., ce 28 août 17**.
[21]Piron,Métromanie.
[21]Piron,Métromanie.
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m’avez paru tant désirer ce départ que j’ai cru devoir vous en instruire. Mmede Rosemonde regrette beaucoup son neveu, dont il faut convenir qu’en effet la société est agréable; elle a passé toute la matinée à m’en parler avec la sensibilité que vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J’ai cru lui devoir la complaisance de l’écouter sans la contredire, d’autant qu’il faut avouer qu’elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que j’avais à me reprocher d’être la cause de cette séparation, et je n’espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l’ai privée. Vous savez que j’ai naturellement peu de gaieté et le genre de vie que nous allons mener ici n’est pas fait pour l’augmenter.
Si je ne m’étais pas conduite d’après vos avis, je craindrais d’avoir agi un peu légèrement, car j’ai vraiment été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m’a touchée au point que j’aurais volontiers mêlé mes larmes aux siennes.
Nous vivons à présent dans l’espoir que vous accepterez l’invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de Mmede Rosemonde, de venir passer quelque temps chez elle. J’espère que vous ne doutez pas du plaisir que j’aurai à vous y voir, et en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus prompte avec MlleVolanges, et d’être à la portée de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.
De..., ce 29 août 17**.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que sontdevenus vos serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut aujourd’hui vous les faire oublier? J’ai beau m’examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m’est affreux d’avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n’êtes ni légère, ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n’êtes-vous plus la même? Non, cruelle, vous ne l’êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j’adore et dont j’ai reçu les serments n’aurait point évité mes regards, n’aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait auprès d’elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l’avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n’eût pas au moins dédaigné de m’en instruire.
Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous m’avez fait souffrir aujourd’hui, ce que je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre d’être entendue; et cet obstacle, qui n’existait pas alors, vous l’avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l’heure à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l’ignorer et il a fallu que ce fût Mmede Volanges qui m’en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître en moi que de l’inquiétude, et le plaisir de vous voir, jusqu’alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte m’arrête et je n’ose vous parler de mon amour. Ceje vous aime, que j’aimais tant à répéter quand je pouvais l’entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne m’offre plus, si vous êtes changée, que l’image d’un désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa puissance et j’essaie de m’en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songezque vous m’avez accoutumé à l’entendre et que m’en priver c’est me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu’avec ma vie.
De..., ce 29 août 17**.
[22]Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase.
[22]Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je ne vous verrai pas encore aujourd’hui, ma belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.
Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque sur ma route et à qui j’ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l’Opéra, où j’espérais que vous pouviez être.
L’Opéra fini, j’ai été revoir mes amies au foyer; j’y ai retrouvé mon ancienne Émilie entourée d’une cour nombreuse, tant en femmes qu’en hommes, à qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt entré dans ce cercle que je fus prié du souper par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J’acceptai.
J’appris, dans ma route, que la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d’Émilie pour cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l’attente du bonheur dont il allait jouir; il m’en parut si satisfait, qu’il me donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.
La seule difficulté que j’éprouvai fut de décider Émilie, que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.
L’idée sublime que nous nous étions formée d’un buveur hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bien qu’au dessert il n’avait déjà plus la force de tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi l’entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse telle qu’elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et comme il n’avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l’assemblée qui se retira bientôt après et me laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite, m’ont fait trouver Émilie si désirable que je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du Hollandais.
Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu’elle vient d’avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle dévote à qui j’ai trouvé plaisant d’envoyer une lettre écrite du lit et presque d’entre les bras d’une fille, interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Émilie, qui a lu l’épître, en a ri comme une folle, et j’espère que vous en rirez aussi.
Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je vous l’envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire, la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n’allez pas vous servir de votre cachet ni même d’aucun emblème amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
P.-S.—Je rouvre ma lettre, j’ai décidé Émilie à aller aux Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez Mmede Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l’invitation que j’ai à lui faire de la part de Mmede Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite Volanges.
Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.
De P..., ce 30 août 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Timbrée de Paris.
C’est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n’ai pas fermé l’œil, c’est après avoir été sans cesse ou dans l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j’ai besoin et dont pourtant je n’espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me faitconnaîtreplus que jamais la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment? J’ose croire cependant que si vous le connaissiez bien vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne n’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier dans le délire qu’il me cause le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports; l’air que je respire est plein de volupté, la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour; combien elle va s’embellir à mes yeux! j’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant et qui devient plus forte que moi.
Je reviens à vous, madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous convaincre? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la force m’abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant, jamais mon amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous offenser; il est tel, j’ose le dire, que la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que j’éprouve. Assuré que l’objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que d’employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.
Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août 17**.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur, d’être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d’en changer; j’en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu’à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que l’état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j’ai pleuré toutes les fois que j’ai songé à vous. Mais j’espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir et matin. J’attends même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne chercherezpas à me troubler dans la bonne résolution qu’on m’a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquence, je vous demande d’avoir la complaisance de ne me plus écrire, d’autant que je vous préviens que je ne vous répondrais plus et que vous me forceriez d’avertir maman de tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.
Je n’en conserverai pas moins pour vous tout l’attachement qu’on puisse avoir sans qu’il y ait du mal; et c’est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m’aimer autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la faute que j’ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne devais donner qu’à Dieu et à mon mari, quand j’en aurai un. J’espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse et qu’elle ne me donnera de peine que ce que j’en pourrai supporter.
Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s’il m’était permis d’aimer quelqu’un, ce ne serait jamais que vous que j’aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et c’est peut-être même plus que je ne devrais.
De..., ce 31 août 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions auxquelles j’ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et puis-je nepas avoir à m’en plaindre, quand vous ne m’y parlez que d’un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs?
Au reste, si j’avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour, que faites-vousau contraire, que m’en montrer les orages redoutables? Qui peut vouloir d’un bonheur acheté au prix de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?
Vous-même, chez qui l’habitude de ce délire dangereux doit en diminuer l’effet, n’êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu’il devient souvent plus fort que vous, et n’êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire qu’il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu’il serait obligé de lui faire?
Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l’amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu’il me rendrait malheureuse que je voudrais n’entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d’en parler seulement altère la tranquillité, et c’est autant par goût que par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce point.
Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m’accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d’occasions d’oublier un sentiment qui peut-être n’a dû sa naissance qu’à l’habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa force qu’au désœuvrement de la campagne. N’êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous m’aviez vue avec tant d’indifférence? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer? et n’y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe; j’ai encore moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de l’orgueil; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi, ce n’est donc que vous prier de faire aujourd’hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu’à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le contraire.
Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J’en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m’en tiens à vous prier, comme je l’ai déjà fait,de ne plus m’entretenir d’un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.
De..., ce 1erseptembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j’étais votre maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai et que j’ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivéeindécemmenttard chez Mmede Volanges et que toutes les vieilles femmes m’ont trouvéemerveilleuse. Il m’a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.
A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme j’en meurs d’envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par l’ennui qu’elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n’aie pas le temps de vous gronder davantage. N’allez pas croire pour cela que je vous pardonne: c’est seulement que je suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.
Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c’est celui du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du diable qu’elle veut rompre absolument. Elle m’a raconté tous ses petits scrupules avec une vivacité qui m’apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m’a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui aitle sens commun. Mais elle ne m’en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne pouvais risquer de m’ouvrir vis-à-vis d’une aussi mauvaise tête.
J’ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu’elle n’en aime pas moins son Danceny; j’ai remarqué même une de ces ressources qui ne manquent jamais à l’amour et dont la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le désir de s’occuper de son amant et par la crainte de se damner en s’en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant du jour, elle trouve le moyen d’y penser sans cesse.
Avec quelqu’un de plususagéque Danceny, ce petit événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si céladon que, si nous ne l’aidons pas, il lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers obstacles qu’il ne nous laissera pas celui d’effectuer notre projet.
Vous avez bien raison; c’est dommage, et je suis aussi fâchée que vous qu’il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c’est votre faute. J’ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m’a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d’haleine pour lui prouver qu’un sentiment involontaire ne peut pas être un crime: comme s’il ne cessait pas d’être involontaire, du moment qu’on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu’elle est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d’une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et sincère, qu’il me semble impossible qu’une femme qui trouve l’occasion de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas tentée de s’en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu’il n’est pas moine, comme la petite le croyait, et c’est, sans contredit, ce qu’il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l’amour monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence.
Quoi qu’il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui m’auraient compromise, et peut-être sans persuader, j’ai approuvé le projet de rupture, mais j’ai dit qu’il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu’il était d’usage aussi de rendre les lettres et les autres bagatellesqu’on pouvait avoir reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l’ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider la mère à sortir sans sa fille; c’est demain après-midi que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si vous en trouvez l’occasion, décidez donc ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui, puisqu’il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.
Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n’ai pas manqué d’élever quelques doutes dans l’esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu’elle paye à présent la peur qu’elle m’a faite par celle qu’elle a que le sien n’aille tout dire à sa mère. J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu[24].
Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l’avions cru d’abord, songeons, pour animer notre zèle, vous, qu’il s’agit de la fille de Mmede Volanges, et moi, qu’elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.
De... ce 2 septembre 17**.
[23]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.[24]Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de Mmede Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.
[23]Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
[24]Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de Mmede Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Vous me défendez, madame, de vous parler de mon amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d’un sentiment qui devrait être si doux et quevous rendez si cruel, languissant dans l’exil où vous m’avez condamné, ne vivant que de privations et de regrets, en proie à des tourments d’autant plus douloureux qu’ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et puis-je en avoir d’autre que de vous offrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble et d’amertume? Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu’à l’hommage des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux, qui ne l’est que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et rigoureuse?
Vous feignez de craindre l’amour, et vous ne voulez pas voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas? L’amitié tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines adoucies, les plaisirs augmentés, l’espoir enchanteur, les souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l’amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu’il offre, n’avez qu’à ne plus vous y refuser, et moi j’oublie les peines que j’éprouve pour m’occuper à le défendre.
Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l’aveu, vous vous plaisez à confondre ce que j’étais alors avec ce que je suis à présent. Non contente de m’avoir livré au tourment de vivre loin de vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous m’avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu’au moins vous ne suspecterez pas; c’est vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de régner seule sur mon âme, si vous n’êtes pas assurée d’avoir fixé ce cœur, en effet jusqu’ici trop volage, je consens à porter la peine de cette erreur; j’en gémirai, mais n’en appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice àtous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n’avez, que vous n’aurez jamais de rivale, ne m’obligez plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d’un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu’avec ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre positivement à cet article de ma lettre.
Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n’est pas qu’au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.
Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans lequel j’avais été jeté? Entré dans le monde jeune et sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur être agréable, était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une résistance qu’on ne m’opposait point, ou devais-je me punir d’un moment d’erreur, et que souvent on avait provoqué, par une constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n’aurait vu qu’un ridicule? Eh! quel autre moyen qu’une prompte rupture peut justifier d’un choix honteux!
Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être même ce délire de la vanité, n’a point passé jusqu’à mon cœur. Né pour l’amour, l’intrigue pouvait le distraire et ne suffisait pas pour l’occuper; entouré d’objets séduisants, mais méprisables, aucun n’allait jusqu’à mon âme: on m’offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j’étais délicat et sensible.
C’est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j’ai reconnu que le charme de l’amour tenait aux qualités de l’âme; qu’elles seules pouvaient en causer l’excès et le justifier. Je sentis enfin qu’il m’était également impossible et de ne pas vous aimer, et d’en aimer une autre que vous.
Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l’attachent à vous: ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.
De..., ce 3 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai vu Danceny, mais je n’en ai obtenu qu’une demi-confidence; il s’est obstiné surtout à me taire le nom de la petite Volanges, dont il ne m’a parlé que comme d’une femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m’a raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le dernier événement. Je l’ai échauffé autant que j’ai pu et l’ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il paraît qu’il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste, je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailles, et je m’occuperai à le scruter pendant la route.
Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd’hui me donne aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s’y fût passé à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu’à en arracher l’aveu et à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu’à moi, car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde que son discret amoureux. Cependant j’y ferai mon possible.
Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.
De..., ce 3 septembre 17**, au soir.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Oh! oui, c’est bien avec Danceny qu’il y a quelque chose à savoir! S’il vous l’a dit, il s’est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j’ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m’en vengerai, je le promets.
Quand j’arrivai hier pour prendre Mmede Volanges, elle ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été d’autant plus gauche que Mmede Volanges lui avait dit la veille qu’elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu que, malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi s’occuper encore, j’augurai des merveilles de la soirée.
Je n’étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Mmede... que Mmede Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi je le voulais d’autant moins que j’avais peur, si nous surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l’effrayer sur sa santé, ce qui heureusement, n’est pas difficile, et je la tins une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d’avoir, du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu’à l’heure convenue. A l’air honteux que je remarquai en arrivant, j’avoue que j’espérai qu’au moins mes peines n’auraient pas été perdues.
Le désir que j’avais d’être instruite me fit rester auprès de Mmede Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne heure, sous le prétexte qu’elle avait besoin de repos, et nous passâmes dans l’appartement de sa fille. Celle-ci a fait de son côté, tout ce que j’attendais d’elle: scrupules évanouis, nouveaux serments d’aimer toujours, etc., etc.; elle s’est enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n’a pas passé d’une ligne le point où il était auparavant. Oh! l’on peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont pas dangereux.
La petite assure pourtant qu’il voulait davantage, mais qu’elle a su se défendre. Je parierais bien qu’elle se vante ou qu’elle l’excuse; je m’en suis même presque assurée. En effet, il m’a pris fantaisie de savoir à quoi m’en tenir sur la défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de propos en propos, j’ai monté sa tête au point... Enfin, vous pouvez m’en croire, jamais personne ne fut plus susceptible d’une surprisedes sens. Elle est vraiment aimable, cette chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins une bonne amie, car je m’attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d’avoir une femme dans ma confidence, et j’aimerais mieux celle-là qu’une autre; mais je ne puis en rien faire tant qu’elle ne sera pas... ce qu’il faut qu’elle soit; c’est une raison de plus d’en vouloir à Danceny.
Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le matin. J’ai cédé aux instances du chevalier pour une soirée de petite maison.
De..., ce 4 septembre 17**.
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu l’avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions. Ah! je ne m’en repens pas, et toi, si tu m’en grondes, ce sera faute de savoir le plaisir qu’il y a à aimer Danceny. Il t’est bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t’en empêche; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu’un qu’on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et comme il est difficile de dire non quand c’est oui que l’on veut dire, tu ne t’étonnerais plus de rien: moi-même qui l’ai senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même? Je t’assure bien que cela m’est impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; ce qu’on dit ne change pas ce qui est, et je suis bien sûre que c’est comme ça.
Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n’est pas là ce que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi quelqu’un;ce ne serait pas seulement pour que tu m’entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais c’est qu’aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement alors à le devenir.
Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont que des jeux d’enfants; il n’en reste rien après qu’ils sont passés. Mais l’amour, ah! l’amour!... un mot, un regard, seulement de le savoir là, eh bien! c’est le bonheur. Quand je vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas, je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait; mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n’est pas avec moi, j’y songe; et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois l’entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une agitation... Je ne saurais tenir en place. C’est comme un tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.
Je crois même que quand une fois on a de l’amour, cela se répand jusque sur l’amitié. Celle que j’ai pour toi n’a pourtant pas changé; c’est toujours comme au couvent: mais ce que je te dis, je l’éprouve avec Mmede Merteuil. Il me semble que je l’aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois je voudrais qu’elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce n’est pas une amitié d’enfant comme la nôtre, ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe. Enfin, ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à eux deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois pas qu’il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu’à rester comme je suis; et il n’y a que l’idée de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de Gercourt est comme on me l’a dit, et je n’en doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t’aime toujours bien tendrement.
De..., ce 4 septembre 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?
Supposé que vous m’aimiez véritablement (et c’est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à faire qu’à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même quece sentiment est pénible quand l’objet qui l’inspire ne le partage point. Or vous savez assez qu’il m’est impossible de le partager; et quand même ce malheur m’arriverait, j’en serais plus à plaindre, sans que vous en fussiez plus heureux. J’espère que vous m’estimez assez pour n’en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.
Chérie et estimée d’un mari que j’aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois l’être. S’il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir que des jours sereins, de s’endormir sans trouble et de s’éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s’embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les liens qui m’y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne m’y parlezque de votre fol amour. Vous m’entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu’on vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d’une autre manière. Vous vous plaisez à m’embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu’elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu, jusqu’à l’estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l’idée seule en fait frémir. Que m’importe, après tout? Pourquoi m’occuperais-je d’elles ou de vous? De quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m’écrivez plus, je vous en prie; je l’exige. Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.
De..., ce 5 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m’a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C’est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m’étonne pas qu’on vous résiste moins qu’à Danceny.
Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n’a plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l’amour honnête était le bien suprême, qu’un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j’étais moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m’a trouvé enfin une façon de penser si conforme à la sienne que, dans l’enchantement où il était dema candeur, il m’a tout dit et m’a juré une amitié sans réserve. Nous n’en sommes guère plus avancés pour notre projet.
D’abord, il m’a paru que son système était qu’une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu’une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité de l’épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment plus riche que l’homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l’intimide et l’arrête. L’embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu’ils soient. Avec un peu d’adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits; d’autant qu’ils prêtent au ridicule et qu’on aurait pour soi l’autorité de l’usage. Mais ce qui empêche qu’il n’y ait de prise sur lui, c’est qu’il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au moins, plus lentes dans leur marche, ce n’est pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité: c’est que le cœur, étonné par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme qu’il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu’un libertin amoureux, si un libertin peut l’être, devient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu’enfin, entre la conduite de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mmede Tourvel, il n’y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d’obstacles qu’il n’en a rencontrés; surtout qu’il eût un besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l’audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un hommeusagé, qui n’eût eu que des désirs; mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, le plus grand prix des faveurs est d’être la preuve de l’amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d’être aimé, moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n’en sais rien; mais je n’espère pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour nos frais; j’en suis fâché, mais je n’y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier. Cela me fait songer que vous m’avez promis une infidélité en ma faveur, j’en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faireun billet de la Châtre. Je conviens que l’échéance n’est pas encore arrivée, mais il serait généreux à vous de ne pas l’attendre; de mon côté, je vous tiendrais compte des intérêts. Qu’en dites-vous, ma belle amie? Est-ce que vous n’êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c’est que vous m’aviez oublié.
Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant d’ardeur.
De..., ce 5 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que vous me faites et la colère que vous me témoignez? L’attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en deux mots l’histoire de mes sentiments et de ma conduite. Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais d’autre consolation que celle de vous voir; vous m’avez ordonné de m’en priver, j’ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m’avez permis de vous écrire, et aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre? Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon cœur? C’est le seul qui me reste et je le tiens de vous.
Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous et que, cependant, vous n’avez reçu que deux lettres de moi.Je ne vous y parle que de mon amour!Eh! que puis-je dire, que ce que je pense?Tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir l’expression et vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu’il ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? Qu’en avez-vous besoin? N’êtes-vous pas sûre d’être obéie, même dans vos ordres injustes? M’est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l’ai-je pas déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi? Après m’avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire? Ne vous direz-vous jamais: «Il m’a laissée maîtresse de son sort et j’ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l’ai regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu’où peut aller mon désespoir? Non.
Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.
A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu. Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d’un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et l’effroi qu’ils vous causent vous l’attribuez à l’amour. Un peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.
Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la cause[25]. C’est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs, et je sens que c’est à vousseule qu’il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me ravir, le seul que vous m’avez laissé; je vous crie: écoutez mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me refuserez-vous?
De..., ce 7 septembre 17**.