L'histoire le démontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont introduit et développé l'usage des méthodes expérimentales et, par réaction, ces dernières ont reçu certaines applications en astronomie et en mécanique. C'est en effet un phénomène historique constant en rapport avec le caractère interdépendant de toutes les sciences, que les perfectionnements des instruments de méthode dans les sciences plus complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples, spécialement dans leurs parties extrêmes qui servent de transition avec les sciences plus complexes.
En revanche, chaque science supérieure utilise les procédés des sciences antécédentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractère original d'être des sciences expérimentales, ne cessent pas pour cela d'être également des sciences descriptives et d'observation directe. A mesure qu'on gravit l'échelle des sciences, les instruments d'étude s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus délicats n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de fer n'ont supprimé les canaux, les routes et les voies naturelles.
Les sciences physiologiques, à leur tour, ont été fécondées par l'emploi successif et de plus en plus complet des méthodes précédentes; c'est l'expérimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au chimiste et au physicien, d'agir sur les phénomènes naturels, sur les organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible évidemment qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de l'organisme, en y déterminant par une mutation des conditions ordinaires une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation ou variation de la structure. Après les belles expériences et les démonstrations de l'illustre et regretté Claude Bernard, il est inutile d'insister sur l'application des procédés d'expérimentation en physiologie. La pratique et la théorie des variations dans les espèces animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une justification supplémentaire, si c'était nécessaire, de la légitimité de la méthode expérimentale en physiologie.
Un procédé spécial à la science des corps vivants, surtout en ce qui concerne leur structure, c'est laméthode de comparaisonqui, en biologie, vient s'ajouter à tous les procédés antérieurs: observation directe et expérimentation. A son tour, elle réagit sur le progrès des sciences antérieures. Ce sont les méthodes d'expérimentation et de comparaison qui, depuis un siècle, ont fait réaliser à la biologie et à la physiologie les progrès décisifs qui nous permettent de leur attribuer la dignité de sciences positives au même titre qu'à leurs aînées. Goethe et Cuvier peuvent être cités comme des exemples à jamais mémorables de l'application de la méthode comparative dans l'étude des êtres vivants et notamment dans la reconstitution des structures appartenant aux périodes préhistoriques.
Les considérations qui précèdent suffiraient à elles seules à nous convaincre que tous les procédés dont nous venons de parler, observation directe, expérimentation, comparaison, sont tous également utilisables dans cette branche spéciale de la physiologie qui constitue la science de l'activité et de la structure des phénomènes affectifs, émotionnels et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle, réduire ses instruments de méthode à la seule observation, soit interne, soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renoncé, à limiter ses procédés dans ces bornes étroites où la prudence et l'imperfection même de la science l'enfermaient, naturellement peut-être à l'origine, elle exclurait par cela même l'étude des phénomènes psychiques les plus importants et les plus intéressants: la physiologie et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des déments, des délinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de même de l'étude de toutes les passions humaines où l'observation interne est également impuissante, puisque la première condition de celle-ci est une sérénité absolue dans la personne même de l'agent qui s'observe. Les phénomènes du sommeil et du rêve lui seraient aussi interdits, bien que ce soit surtout dans le rêve que la psychologie subjective se complaise. Quant à l'observation externe, elle ne peut être qu'une description superficielle tout à fait insuffisante pour nous révéler les caractères intimes des phénomènes psychiques, tant au point de vue de la manière dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des troubles qu'ils apportent dans les organes mêmes, pas du tout extérieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation externe, ne sont aptes à mesurer exactement les conditions les plus élémentaires des phénomènes psychiques, telles que leur durée, leur intensité, leurs périodes de croissance et de décroissance, etc.; et, cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les autres sciences, ne peut résulter que de cette transformation de science purement descriptive et qualitative, en science expérimentale et quantitative.
Renfermée dans les limites de l'observation, la psychologie serait certainement restée à l'état stagnant, si elle n'avait pas été renouvelée et vivifiée par la méthode expérimentale au point de vue principalement fonctionnel et, par la méthode de comparaison, au point de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit, à la lettre, son salut et sa rénovation actuels à ce que la biologie et la physiologie lui ont prêté leurs instruments d'exploration et d'expérimentation, dans le sens le plus matériel de ces mots, instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera réaliser plus de progrès à la science des phénomènes mentaux que ne l'ont fait depuis des siècles toutes les soi-disant observations externes et internes qui généralement même ne constituaient pas des descriptions exactes.
Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antécédentes tous leurs procédés d'investigation: observation directe, expérimentation, comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire général d'un instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance incomparable, mais d'une délicatesse excessive en rapport étroit avec la puissance et la délicatesse des phénomènes à l'étude desquels il doit être utilisé; cet instrument, c'est laLogique.
La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la science des lois du raisonnement, science que des métaphysiciens pouvaient seuls placer avec les mathématiques parmi les sciences les plus générales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution même, encore fort défectueuse, ne pourra se parfaire que grâce aux progrès de la psychologie générale dont elle est une dépendance. Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phénomènes tellement délicats et dont les conditions sont tellement malaisées à reproduire et à réunir, même par les procédés et les instruments les plus perfectionnés, qu'il devient nécessaire d'y suppléer par des procédés intellectuels empruntés à notre constitution cérébrale. Ces instruments véritablement psychiques, mais organisés dans leur structure, permettent, par le raisonnement, de créer hypothétiquement ce milieu artificiel que produit effectivement l'expérimentateur dans les sciences physico-chimiques.
Cette étude n'est pas un traité de Logique; nous devons donc ici nous borner à rappeler ce qui doit être enseigné dans les diverses Facultés dont l'enseignement est préparatoire aux Instituts de Sociologie. Il existe quatre Méthodes expérimentales ou d'induction directea posteriori: 1° la Méthode de Concordance; 2° la Méthode de Différence; la première, plus spéciale, applicable surtout là où l'expérimentation artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors, comme s'exprime Stuart Mill, «presque toujours la seule ressource directement inductive»; 3° la Méthode des Résidus, application encore plus spéciale de la Méthode de Différence, et 4° la Méthode des Variations concomitantes. Cette dernière reçoit son application la plus large dans tous les cas où les variations des conditions déterminantes du phénomène à produire ou à étudier portent sur la quantité de ces variations; si les variations des conditions du phénomène et celles du phénomène lui-même sont exactement correspondantes, leur rapport, leur loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent être exactement établis, sinon ils ne peuvent l'être aussi que partiellement.[4]
La méthode expérimentale logique intervient donc là où les autres instruments, soit à cause de la ténuité, soit à cause de la multiplicité et de la complexité des conditions des phénomènes, soit pour tous ces motifs réunis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous l'avons indiqué à propos de tous les procédés antérieurs, les procédés logiques d'expérimentation profitent à leur tour en partie tant aux sciences antécédentes qu'aux sciences subséquentes. C'est ainsi que Stuart Mill observe notamment avec raison que la méthode expérimentale de concordance, en tant que méthode purement logique, est applicable à l'astronomie aussi bien qu'à la sociologie.
Les sciences sociales qui, dès l'abord, ont surtout et spécialement scruté les phénomènes de solidarité, de continuité et de succession, dans le temps et l'espace, des phénomènes collectifs, avaient nécessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une portée encore plus étendue en correspondance avec la complexité, la grandeur et la durée supérieures des organismes soumis à leur investigation. Cet instrument approprié à ces conditions tout à fait spéciales, elles l'ont trouvé dans laMéthode historique, laquelle, appliquée à son tour à toutes les sciences antécédentes, leur a fait réaliser de nouveaux progrès en leur révélant, par la description de leurs accroissements successifs antérieurs, la direction à suivre pour leurs développements futurs. Par l'usage de la méthode historique, notre activité scientifique avait ainsi elle-même conscience qu'elle était une oeuvre en réalité impersonnelle et collective, reliée à la structure générale et à la vie d'ensemble des sociétés dans le passé, le présent et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la méthode historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus compliquée de la sociologie pourra sans doute aboutir à constituer une philosophie politique de l'histoire.
Les considérations que nous avons exposées relativement à l'application rétroactive, tout au moins partielle, des méthodes des sciences plus complexes aux sciences antécédentes plus simples et plus générales, doivent nous préparer à admettre qu'à son tour la sociologie peut faire et continuera toujours à faire son profit de toutes les méthodes propres à chacune des sciences dont nous avons indiqué les instruments d'observation; les méthodes logiques, celles de comparaison, d'expérimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les auxiliaires naturels et indispensables de la méthode historique, en sociologie; réunies, elles constituent la méthode inductive ou de la découverte scientifique, dont la déduction n'est jamais qu'une dérivation toujours soumise au contrôle permanent de la première.
En définitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation directe jusques et y compris la méthode historique, sont de véritables prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement de tous en rapport avec le cerveau.
De même que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la méthode expérimentale qui a été contestée en sociologie, même par les partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que J.-S. Mill notamment avance que «dans les sciences ayant pour objet les phénomènes dans lesquels l'expérimentation est impossible, l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part très réduite, comme dans la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale, l'induction de l'expérience directe est d'une pratique si fautive qu'elle est généralement à peu près impraticable.[5]M. A. Bain partage la même opinion.
J.-S. Mill atténue toutefois un peu plus loin son appréciation, tout en proclamant, à tort, suivant nous, que «le mode d'investigation qui, par suite de l'inapplicabilité constatée des méthodes directes d'observation et d'expérimentation, reste comme principal instrument de la connaissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et aux lois de réapparition des phénomènes les plus complexes est, au sens le plus général, la méthode déductive», il corrige lui-même cette proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte immédiatement en reconnaissant que a le premier pas du procédé déductif est une opération inductive, parce que c'est une induction directe qui doit être la base de tout». Et encore: «Le problème de la méthode déductive consiste à déterminer la loi d'un effet d'après les lois des diverses tendances dont il est le résultat commun. En conséquence, la première condition à remplir est de connaître les lois de ces tendances.Ce qui suppose une observationou uneexpérimentation préalable pour chaque cause séparée, ou une déduction préliminaire dont les prémisses supérieures doivent dériver aussi de l'observation ou de l'expérimentation. Ainsi, s'il s'agit des phénomènes sociaux ou historiques, les prémisses doivent être les lois des causes dont dépendent les phénomènes de cet ordre; ces causes sont les actions des hommes, ainsi que les circonstances extérieures sous l'influence desquelles le genre humain est placé et qui constituent la condition de l'homme sur la terre. La méthode déductive, appliquée aux faits sociaux, doit donccommencer par rechercher les lois de l'activité humaineet ces propriétés des choses extérieures par lesquelles sont déterminées les actions des hommes en société. Naturellement quelques-unes de ces vérités générales seront obtenues par l'observation et l'expérience, d'autres par déduction.Les lois les plus complexes des actions humaines,par exemple,peuvent être déduites des lois plus simples, mais les lois simples ou élémentaires seront toujours et nécessairement déterminées par l'induction directe.»[6]
Malheureusement les lois simples ne suffisent pas à l'explication des lois plus complexes; cette explication qu'on leur réclame ne peut être également que simple ainsi que nous croyons l'avoir démontré au commencement de notre étude; donc, même dans les limites tracées par J.-S. Mill, la méthode déductive est subordonnée aux divers procédés de l'induction et toute déduction n'est légitime que si elle est l'application d'une loi générale, simple ou complexe, induite, à un fait particulier compris dans les rapports nécessaires formulés et embrassés par cette loi.
Il y a contradiction à dire que la méthode déductive est la méthode des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la méthode utilisable surtout après coup, à partir de leur constitution plus ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus générales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont, du reste, démontré par le fait que les procédés inductifs, y compris l'expérimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches complexes, les instruments véritables de tous nos progrès scientifiques.
En sociologie, en ce qui concerne la méthode expérimentale, il ne faut notamment jamais perdre de vue que si les procédés expérimentaux individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de plus en plus, qui seront de véritables instruments collectifs en rapport avec les expérimentations collectives qu'il convient d'instituer de plus en plus en matière sociale. Le cabinet du savant est, sous ce rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux, consacrés spécialement à dresser des statistiques intelligentes et non incohérentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels, et à suivre dans leurs effets les plus éloignés les lois en général et toutes ces mesures beaucoup trop empiriques émanées des administrations et des législatures, mesures et lois qui sont en réalité de véritables expériences collectives. Dans ces matières étendues et complexes, l'oeil du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires en rapport avec la nature des études. L'histoire en général est au surplus une expérimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes pas actuellement suffisamment outillés pour procéder à des expérimentations méthodiques et systématiques, il n'est pas permis de conclure qu'il faille rejeter la méthode expérimentale du domaine sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes les conditions, tous les facteurs d'un phénomène social et surtout de reproduire artificiellement ces conditions et ces phénomènes pour établir le rapport nécessaire et invariable qui existe entre le phénomène et ses conditions, rien n'autoriseapréjuger que la puissance collective, supérieurement armée, ne puisse le faire; dans ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui expérimente est égal en étendue et en puissance aux objets soumis à ses expériences et à ses observations; c'est la société qui s'observe et qui expérimente sur elle-même.
Dans un beau livre sur «la Politique expérimentale», M. Donnât, tout en ne se rendant pas compte des difficultés théoriques et philosophiques de la question, a exposé d'une façon empirique et approximative la possibilité d'utiliser la méthode expérimentale dans le domaine des arrangements sociaux pratiques. Nous avons également ailleurs proposé des expérimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le problème de la limitation des heures de travail dans les charbonnages et celui de la réorganisation des circonscriptions administratives actuelles par l'application facultative du régime des syndicats avec personnification civile aux communes et aux cantons.[7]
Par cela même que la sociologie est la plus complexe de toutes les sciences, sa matière est susceptible d'un nombre considérable de combinaisons; elle est donc, par excellence, une matière plastique, malléable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur certains facteurs sociaux, dans des conditions déterminées, surtout sur les facteurs les plus généraux et les plus simples, produire des phénomènes nécessaires, c'est-à-dire en rapport avec des lois observées, expérimentées, et permettant par conséquent la prévision scientifique du phénomène social dont la production ou la reproduction sont recherchées. Ceci constitue la méthode expérimentale proprement dite, avec cette réserve, que dans ses applications aux phénomènes sociologiques, cette méthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, être l'oeuvre raisonnée à la fois des générations passées, présentes et futures. La méthode historique, essentiellement propre à la sociologie, n'est au surplus elle-même qu'une extension collective des procédés expérimentaux; elle est la méthode expérimentale mise en action par les sociétés devenues conscientes de leur activité vitale.
S'il faut donc restreindre la méthode expérimentale, en sociologie, dans des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donné par exemple à un individu isolé, quelque savant qu'il puisse être, d'instaurer lui-même des expériences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut encore, dans une certaine mesure, grâce aux méthodes purement logiques que nous avons indiquées ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans recourir à des expérimentations réelles, procéder à des expérimentations essentiellement intellectuelles, c'est-à-dire fictives ou raisonnées, bien que toujours basées sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par un exemple emprunté aux rapports nécessaires qui existent entre l'état économique général d'un pays et l'état de sa population, qu'il est possible par la méthode des variations concomitantes, par la méthode d'élimination, par la méthode de différence et celle des résidus, d'utiliser les matériaux fournis par la statistique pour créer des expériences idéales ou artificielles permettant, d'une façon suffisamment certaine, d'aboutir à des prévisions sociales, c'est-à-dire de conclure de certaines conditions déterminées à la production d'un phénomène social également déterminé.
Ainsi, même dans le milieu social et politique actuel, encore bien incohérent et si mal outillé au point de vue des méthodes d'observation et d'expérimentation, une science sociologique suffisante est dès à présent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments imparfaits des sciences antécédentes à la sociologie. L'empirisme grossier des législateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc à tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante coordination de faits sociaux observés et expérimentés pour régler scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement à notre portée de suivre toute mesure législative et autre dans ses conséquences, de manière à faire de toute loi, au sens politique, une véritable expérience sociale, la constatation d'une loi dans le sens scientifique de ce terme.[8]
Ainsi, en résumé, les sciences sociales empruntent à toutes les autres sciences, dans des proportions diverses, leurs méthodes: aux mathématiques, à la mécanique, à l'astronomie l'observation directe et indirecte avec ses applications déductives, en rapport avec la perfection supérieure de ces sciences, mais toujours sous le contrôle sévère des modes inductifs de vérification et de preuve; aux sciences physico-chimiques, la méthode expérimentale; à la biologie, la méthode de comparaison; à la psychologie tous ses procédés logiques légitimes; enfin la sociologie se complète elle-même et perfectionne toutes les autres sciences par la méthode historique. C'est en utilisant, à l'exclusion de tous autres procédés subjectifs, dans la mesure du possible, ces instruments de méthode positive, que dans nos travaux sociologiques antérieurs nous avons essayé de parfaire, surtout au point de vue de la méthodologie des sciences sociales, les monuments considérables élevés notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer; pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune étudiant actuel d'être plus fort en mathématiques que Newton, pas plus il n'est difficile, après les défrichements opérés par ces illustres penseurs, d'améliorer et d'utiliser le domaine ainsi hérité; on peut même, sans avoir du génie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent légitimement. Le siècle actuel a produit des savants qui ont révolutionné les bases des sciences spéciales, notamment des sciences organiques, y compris la psychologie, mais c'est à ces princes de la pensée que nous devons et la constitution positive de la Sociologie, c'est-à-dire d'une philosophie des sciences sociales et, par suite, la possibilité d'une philosophie positive de la série hiérarchique complète de l'ensemble du savoir humain.
La méthode positive, avec ses procédés divers, est donc la seule applicable aux sciences sociales, comme à toutes les autres parties de nos connaissances; il y a unité de méthode, bien que variété d'instruments. Le raisonnement déductif en sociologie, comme ailleurs, n'est donc légitime que si les conclusions particulières déduites de leurs prémisses générales sont comprises dans ces prémisses; si on procède à une telle déduction du général au particuler,a priori, la conclusion n'a de valeur que dans la mesure même de la vérification et de l'expérience; sinon, elle reste à l'état d'hypothèse. Si le raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel, est exact, ce n'est pas parce que les prémisses générales ont pu être observées et vérifiées, nos observations à cet égard sont, en effet, incomplètes, et la conclusion particulière déduite ne constitue qu'une probabilité très forte,[9]c'est seulement parce que les phénomènes de vie et de mort se rapportent à des lois physiologiques générales, lesquelles peuvent être considérées comme démontrées.
Dans l'étude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord des purs raisonnements déductifs, quelque rigoureux et séduisants qu'ils paraissent; leurs prémisses ne constituent, en général, que des hypothèses plus ou moins heureuses. Nous avons à faire table rase de toutes les constructions subjectives des réformateurs, quelque bien agencées et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant elles-mêmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens que, par le fait même de leur apparition spontanée à de certains moments de l'histoire, elles font partie des phénomènes vitaux des sociétés, par conséquent de la science sociale et notamment de l'évolution des croyances et doctrines politiques dont l'étude est une branche de la sociologie générale. Les constructions subjectives ne sont pas la science sociale; elles font partie des matériaux de cette dernière tout aussi bien que les rêves font partie de notre psychologie individuelle. Pour imaginer et construire intellectuellement une société idéale parfaite, il suffirait, dès que l'on renonce aux méthodes positives, d'être un bon romancier; cette création subjective sera, du reste, et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend davantage et même uniquement comme type idéal le contre-pied absolu de la société actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans tous les cas, un tableau plus agréable que la situation présente. Ces dernières années ont vu éclore un grand nombre de constructions subjectives de ce genre. Elles tiennent à un état psychique réel. A ce point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et positive, offre toujours une utilité critique et négative réelle, ne fût-ce qu'au point de vue de la préparation des esprits à l'inévitable et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au progrès social.
Pour réaliser, d'une façon raisonnée et consciente, des progrès sociologiques, il faut s'en tenir aux méthodes positives; elles suffisent parfaitement à cette mission. La grande erreur d'A. Comte, dans sonSystème de politique positive, provient d'avoir renoncé, sans doute par suite d'une insuffisante élaboration des sciences particulières et notamment de l'économie politique, du droit et de la politique proprement dite, aux procédés inductifs qui sont la conditionsine qua nonde toute généralisation objective. Heureusement la méthode positive suffit à redresser elle-même ces déviations et ces erreurs momentanées.
Les phénomènes sociologiques se présentent tout d'abord à nos observations, comme tous les autres phénomènes naturels, sous leur forme concrète, complexe, comme un agrégat compact d'éléments divers, mais confus et non encore dissociés pour notre intelligence. La première opération consiste à dissocier par l'analyse ces éléments combinés, à les réduire à leurs éléments les plus simples,irréductibles. Il faut, en effet, entendre par éléments sociologiques ceux qui, par l'analyse, ne peuvent être ramenés à des constituants plus simples sans empiéter sur le domaine des sciences antécédentes. C'est ainsi qu'en biologie, les éléments les plus simples sont les éléments anatomiques ultimes que l'analyse anatomique parvient à dégager sans pénétrer sur le terrain réservé à la chimie.
Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les plus généraux et les plus simples, deux éléments irréductibles, le territoire d'un côté, la population de l'autre.[10]Ces deux éléments, tissés de façons diverses, constituent la matière élémentaire de tous les phénomènes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au delà sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques proprement dites.
Cette analyse préliminaire terminée, observons les diverses combinaisons sociologiques auxquelles, dans les sociétés passées ou présentes, le mélange variable de ces éléments a donné lieu. Prenons, pour ne rien négliger, si nous voulons, la société la plus complexe, c'est-à-dire la plus parfaitement combinée ou organisée contemporaine, de cette manière nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses actuellement observables.
Cette opération nécessite une accumulation énorme de faits particuliers, c'est-à-dire d'observations particulières. Ceci ne fut pas l'oeuvre de quelques individualités, quel que fut leur génie, mais l'héritage sans cesse agrandi de la pensée collective depuis ses origines les plus lointaines, oeuvre empirique primitivement où les religions d'abord, les métaphysiques ensuite, tentèrent d'établir une certaine coordination malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trésors accumulés, transmis et accrus d'âge en âge, la méthode sociologique procède laborieusement à un travail de comparaison. Or, toute comparaison aboutit, en dernière analyse, à la constatation soit d'une ressemblance, soit d'une différence, c'est-à-dire d'un rapport; lorsque ce rapport est envisagé au point de vue du temps, la ressemblance et la différence constituent des rapports de coexistence ou de conséquence.
C'est par l'observation directe, par l'expérimentation, par l'analyse, par la comparaison, par les procédés logiques, par la méthode historique, appliqués aux phénomènes sociologiques que nous parvenons à reconnaître et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le territoire et la population peuvent donner lieu.
Ces applications, aussi complètes que possible de la méthode positive, nous ont permis de ramener à un nombre limité de combinaisons sociales les résultats du mélange variable des grands facteurs élémentaires de toute structure sociale: combinaisons économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes ces combinaisons sociales diffèrent les unes des autres par des propriétés ou modalités spéciales, bien que formées des mêmes éléments, territoire et population.
Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti à une première généralisation. Cette généralisation constitue ce qu'on appelle une classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet, des généralisations tirées des ressemblances et des différences également naturelles des objets observés et comparés. Moins ces observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont profondes et plus elles sont des généralisations ou classifications exactes et complètes, embrassant tous les caractères des choses. Le progrès des classifications, dans toutes les sciences de la Nature, a toujours été des classifications purement subjectives aux classifications objectives et, dans ces dernières, des classifications simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et organiques des êtres; il en a été ainsi des classifications botaniques et zoologiques; il en a été de même des classifications sociologiques. En démontrant ailleurs que notre classification des phénomènes sociaux correspondait à celle des fonctions et des organes sociaux depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les progrès réalisés par les autres sciences naturelles.[11]
Si cependant ces données fournies par l'application consciencieuse de la méthode positive aux faits sociaux peuvent paraître à certains inexactes ou incomplètes, nous répétons ici l'appel que nous avons adressé à nos lecteurs à l'occasion de chacun de nos ouvrages précédents: si vos observations vous amènent à pouvoir relever des phénomènes sociaux qui ne se rapportent à aucune des sept combinaisons spéciales énumérées ci-dessus, cette constatation ne sera pas un échec pour la méthode positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous empresserons d'enregistrer à son actif; elle diffère en cela des religions et des métaphysiques qu'elle se prête à toutes les découvertes scientifiques d'autant plus aisément qu'elle en est toujours elle-même l'instrument.
Dans les diverses combinaisons auxquelles a donné jusqu'ici et continue à donner lieu la contexture sociale élémentaire, nous reconnaissons donc qu'il y a des phénomènes qui se rapportent principalement à la vie nutritive des sociétés, d'autres à leur vie reproductive et affective, d'autres à leur vie émotionnelle et esthétique, d'autres à leur activité intellectuelle proprement dite, un certain nombre à leur conduite et à leurs moeurs, une quantité plus restreinte à leur existence juridique, c'est-à-dire à des cas plus spéciaux où la pure contrainte morale semble insuffisante; finalement nous distinguons des phénomènes d'une nature tout à fait particulière, relatifs à la direction plus ou moins volontaire des sociétés, c'est-à-dire politiques.
Quelle a donc été notre troisième opération? Nous avons placé sous une étiquette commune les phénomènes sociaux qui présentaient les mêmes caractères en en distinguant par d'autres étiquettes ceux qui présentaient des caractères spéciaux. Nous avons ainsi abouti à une première classification ou généralisation simples.
Réduction des agrégats sociaux à leurs facteurs élémentaires, analyse des combinaisons diverses auxquelles ces éléments donnent naissance, classification de ces combinaisons ou phénomènes sociaux suivant leurs caractères communs et spéciaux, à cela cependant ne se bornent pas encore nos opérations méthodiques; nous pouvons faire un pas de plus. Toujours armés des seuls instruments d'induction, nous avons à rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en général, si, outre la classification simple des phénomènes sociaux suivant leurs propriétés communes, une classification hiérarchique de ces phénomènes ne correspond pas à leur structure et à leur évolution naturelles. Nous constatons en effet que parmi les diverses classes de phénomènes sociaux dont nous avons noté l'existence, il en existe dont les propriétés sont à la fois plus simples et plus générales les unes que les autres; il en est, en effet, qui se rencontrent également dans tous les cas, un plus petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus restreintes; quelques-unes enfin qui sont limitées à des cas tout à fait spéciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut être complété par un ordre de classification sérielle ou hiérarchique. Il y a, en effet, dans la structure et la formation des phénomènes sociaux un ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans tous les autres phénomènes naturels qui font l'objet des autres sciences. Ce n'est pas tout; comme les propriétés sociologiques sont relatives à des corps supérieurement organisés, cette superposition et cette succession ne constituent pas seulement une série purement logique, mais une structure et une filiation également organiques dont le caractère n'a été méconnu qu'à cause même de la complication plus grande des corps sociaux. Chaque classe spéciale de phénomènes sociaux naît organiquement par voie de filiation ou de différenciation naturelles, de la classe plus simple et plus générale immédiatement antécédente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et plus générales.
Nos recherches ont abouti à reconnaître que les phénomènes économiques sont les plus généraux et les plus simples de la vie collective; la nutrition c'est-à-dire la circulation, la consommation et la production des utilités assimilables, est la conditionsine qua nonde toute existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus constante; il est impossible même de se figurer un fait social quelconque sans le soutènement de certaines formes économiques. Supprimez la vie économique des sociétés, tout s'écroule: vie affective ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit même n'a plus de raison d'être et la direction politique collective devient sans force et sans objet. Nous avons exposé ailleurs l'ordre hiérarchique naturel des phénomènes sociaux suivant leur spécialité et leur complexité croissantes.[12]Nous pouvons donc maintenant, complétant l'oeuvre d'A. Comte, grâce à l'utilisation des méthodes positives par lui malheureusement délaissées en partie en sociologie, établir comme suit le tableau hiérarchique intégral de toutes les sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus générales jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciales:
Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites:
1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique, statique et dynamique.2. Astronomie rationnelle ou abstraite.3. Physique.4. Chimie:a) inorganique;b) organique.5. Physiologie:a) végétale;b) animale.6. Psychologie et Logique.7. Economique.8. Génétique.9. Esthétique.10. Croyances:a) religieuses;b) métaphysiques;c) positives.11. Ethique.12.A. Droit:a) procédure; droit pénal;b) droit civil économique;c) droit personnel et familial;d) droit artistique, moral et philosophique;e) droit administratif—interne et international.B. Droit public:a) interne;b) international.13. Politique:a) représentation;b) délibération;c) exécution—internes et internationales.
1. Mathématiques: calcul, géométrie, mécanique, statique et dynamique.
2. Astronomie rationnelle ou abstraite.
3. Physique.
4. Chimie:a) inorganique;b) organique.
5. Physiologie:a) végétale;b) animale.
6. Psychologie et Logique.
7. Economique.
8. Génétique.
9. Esthétique.
10. Croyances:a) religieuses;b) métaphysiques;c) positives.
11. Ethique.
12.A. Droit:a) procédure; droit pénal;b) droit civil économique;c) droit personnel et familial;d) droit artistique, moral et philosophique;e) droit administratif—interne et international.
B. Droit public:a) interne;b) international.
13. Politique:a) représentation;b) délibération;c) exécution—internes et internationales.
Ce tableau hiérarchique des sciences se distingue radicalement de ceux de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond à la constitution objective de nos connaissances et non plus à un groupement plus ou moins fantaisiste, c'est-à-dire subjectif, des facultés de l'homme. Il diffère par les mêmes caractères de celui d'A. Comte, et en outre par l'importance plus grande accordée à la physiologie psychique et en ce que la logique y trouve sa place véritable comme dépendance directe de la psychologie; notre innovation principale, bien que déjà préparée vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre d'écrivains qui généralement divisaient les sciences sociales en sciences économiques, morales et politiques, comprenant même parfois la science économique dans les sciences politiques, consiste dans une analyse et une classification sérielle plus complètes et plus précises des divers phénomènes sociologiques et des sciences correspondantes.
Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites, mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre nécessaire, naturel, constant; il y a, en un mot, une loi à la fois statique et dynamique de toutes nos connaissances. De même que nous l'avons vu pour les autres sciences, cette loi est à la fois, bien que dans des proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique et historique.
L'évolution des sciences en général est déjà par elle-même un phénomène sociologique; à plus forte raison en est-il ainsi de l'évolution des sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et de leur activité doit donc être, en ce qui les concerne, complétée et rectifiée en partie par cette autre loi que manifestent déjà les sciences antécédentes. Les sciences et les phénomènes sociaux, surtout à un point avancé de leur développement, nous montrent encore mieux que toutes les autres sciences l'interdépendance de leurs divers organes et la simultanéité de leurs progrès. La filiation naturelle et historique, bien que continuant, d'une façon générale, à y être conforme à la série logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous, par conséquent, évoluent, sinon du même pas et sur le même rang, dans tous les cas concurremment, comme les individualités d'une subdivision militaire ou corporative quelconque, en exercice.
Les conditions et les lois qui président au développement historique des sciences sociales sont donc déjà quelque chose de plus compliqué que les conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois dogmatiques des sciences sociales c'est-à-dire celles qu'il faut observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractère superorganique interdépendant et de leur simultanéité historique relative. Les sciences sociales les plus générales seront donc toujours enseignées avant les plus spéciales, mais, dans l'application, cette nécessité logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais régit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs généralités d'abord, dans leurs particularités ensuite, peuvent et doivent être l'objet de cours à tous les degrés de l'enseignement, mais partout et à tous les degrés également, il conviendra de ne jamais perdre de vue et de faire bien pénétrer dans les intelligences qu'aucune des sciences sociales ne se suffit à elle-même, que toutes en définitive trouvent seulement leur justification et leur explication complètes clans leur agencement organique, dans leurs réactions réciproques; de la même manière, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la société, comme unité d'une fonction sociale nécessaire à la vie de l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les autres sciences, se consacrer de préférence à l'étude d'une branche spéciale, mais, comme ailleurs, cette spécialisation, si elle était absolue et exclusive, conduirait à la destruction de la science même et à l'abrutissement du savant, si elle n'était continuellement vivifiée par la considération supérieure du vaste ensemble sociologique dont chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en était autrement, le particularisme scientifique produirait les mêmes résultats néfastes que l'extrême division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive inévitablement, par son abêtissement, à devenir un coopérateur détestable, même dans sa spécialité. La coordination des fonctions et des organes est le caractère essentiel de toute structure sociale; cette coordination objective doit avoir son équivalent dans l'intelligence de toutes les unités humaines qui concourent à l'activité de ces fonctions et à la formation de ces organes.
Le grand service que rend déjà et que rendra de plus en plus la sociologie, c'est-à-dire la philosophie positive des sciences sociales, sera de faire toujours prédominer, non seulement dans renseignement, mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la même humanité aussi bien les uns vis-à-vis des autres, y compris leurs ancêtres et leurs successeurs, que vis-à-vis de l'ensemble des phénomènes naturels. Tant que l'économie politique a eu la prétention de se suffire à elle-même, elle n'a pas été une science sociale: dans cet état fragmentaire et informe, où elle ne parvenait pas même à se définir, elle devait nécessairement méconnaître l'action sur la vie nutritive des sociétés de toutes les autres fonctions collectives; elle devait sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de la psychologie, dénaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manière la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les progrès du droit en livrant l'humanité à tous les assauts d'une concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir en politique aune simple négation de toute intervention de la volonté collective, c'est-à-dire à la suppression de toute direction collective coordonnée et consciente, en somme, à la destruction du corps social et spécialement de ses organes les plus élevés, de ses régulateurs par excellence analogues à l'organisme cérébral, c'est-à-dire les organes régulateurs politiques.
La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement interdépendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les plus spéciales ont précisément pour mission de faciliter et de régulariser de plus en plus, par l'intervention systématique de la conscience collective, l'action des phénomènes sociaux plus généraux et plus simples tels que ceux relatifs à notre vie de nutrition. Les sciences sociales sont interdépendantes parce que les phénomènes sociaux et, par conséquent, la structure sociale, le sont également.
Les organes des phénomènes sociaux supérieurs servent de régulateurs aux organes des phénomènes sociaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes les pouvoirs régulateurs sociaux des phénomènes physiologiques et psychiques des unités humaines dont l'agrégat forme la masse sociale. Les phénomènes sociaux supérieurs sont donc toujours, de leur côlé, conditionnés par les phénomènes inférieurs plus simples et plus généraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports génésiques, c'est-à-dire sexuels, familiaux ou relatifs à la population en général, vous négligez de tenir compte des nécessités économiques, des données et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux intentionnées seront impuissantes à reconstituer l'ordre dans les familles et à relever le niveau de la natalité encore beaucoup plus que si vous ne tenez pas compte, dans cette législation des besoins esthétiques, moraux, scientifiques et juridiques plus élevés des membres du groupe social. Les organes sociaux supérieurs ont surtout pour mission de parfaire et de régulariser le fonctionnement des organes sociaux les plus généraux, les plus simples; ceux-ci de leur côté doivent se soumettre servilement aux lois dégagées par toutes les sciences plus générales et plus simples que les sciences sociales, donc par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antécédentes.
Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la vertu et de la dignité domestiques, une famille où le père, la mère et même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de notre désorganisation industrielle, condamnés à ne se voir pour ainsi dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect, où l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du ménage et de sa fonction éducatrice, où le père est enlevé à tout et à tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir, sans la moindre préoccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le loisir, ni sans autre excitation idéale que celle que peut procurer l'alcool?
Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis-à-vis des fonctions sociales les plus simples et les plus générales, de celles notamment relatives à la vie économique. Nécessité également de subordonner notre organisation économique aux conditions plus générales et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation industrielle véritablement sociale et stable n'est possible si au point de vue de la durée du travail elle ne commence par respecter les lois physiologiques et psychiques impératives d'après lesquelles toute dépense physiologique a besoin de se réparer; tout effort, au delà d'une certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir, toute attention (phénomène psychique) diminue et finalement même est distraite, puis abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, eu ce qui concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la physiologie et de la psychologie. Cette législation elle-même nécessite à son tour pour correspondre à la variété considérable des conditions du travail manuel, une refonte et une extension du système représentatif à tous les degrés, dans toutes les catégories d'intérêts, une loi uniforme et générale ne pouvant également déterminer que d'une façon uniforme et générale des limites à la durée du travail, limites essentiellement variables suivant les métiers. Pour mieux préciser, les agents ou représentants généraux de la collectivité nationale ou internationale ne sont compétents que pour fixer la durée maxima de la journée normale de travail; aux représentants spéciaux de chaque profession appartient de débattre, de fixer ou de modifier, suivant les circonstances, la durée de cette même journée de travail, dans chaque profession; la représentation centrale ne serait compétente que si elle en arrivait à être elle-même la synthèse représentative exacte de tous les intérêts particuliers.[13]
L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un côté les phénomènes sociaux les plus complexes dépendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un autre côté, comment les organes régulateurs de ceux-là interviennent à leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de ceux-ci; il nous démontre que si le progrès social dépend avant tout des réformes économiques, ces dernières exigent l'extension et le perfectionnement de notre système représentatif, délibérant et même exécutif, en un mot de notre organisation politique.
Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdépendants, mais les sciences sociales dont ils sont le domaine le sont également. De même que la Politique sans le Droit enfante nécessairement le despotisme, de même que le Droit, sans la morale dont il est une dérivation, est un sépulcre blanchi, de même que la Morale non éclairée par la Science est aveugle, de même que la Science séparée de ses utilités artistiques et pratiques dégénérerait en un pédantisme chinois, de même que l'art pour l'art finit en dévergondage, de même que la famille est impossible sans les conditions économiques qui doivent en assurer la dignité et l'existence, de même qu'enfin ces conditions économiques ne peuvent impunément violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de même dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vénérable dont une sève commune parcourt et vivifie toutes les parties; séparez ces branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort, bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, à faire des fagots et à mettre au feu. Ainsi, par elle-même,la description de la structure et de l'évolution logiques, historiques et dogmatiques des sciences en général et des sciences sociales en particulier, nous démontre, en dehors même de l'étude des phénomènes que ces sciences ont pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui, sous ce triple aspect, président à cette structure et à cette évolution.
Tout phénomène social est donc nécessairement déterminé, dans sa forme et dans son activité, par les conditions dans lesquelles il se produit; toutes les conditions étant identiques ou égales, le même phénomène se produira toujours d'une façon invariable; toutes les conditions ou quelques-unes des conditions venant à se modifier, le phénomène se produira d'une façon variable en tout ou en partie.
Ici se présente une observation, d'une importance capitale pour la sociologie: les conditions les plus générales au milieu desquelles se produisent les phénomènes sociologiques sont les facteurs inorganiques et organiques; ce sont eux qui déterminent la structure et la dynamique des Sociétés d'une façon générale; ils ébauchent les corps sociaux dont les agents spéciaux achèveront en détail la physionomie et l'allure. Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la dénomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants et les moins variables. En somme, les conditions mathématiques, mécaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et psychiques qui déterminent la structure et l'évolution des diverses parties de l'humanité, sur les divers points de notre globe, sont, sinon absolument identiques, dans tous les cas resserrées dans des limites de variation assez étroites; les oscillations de la vie tant individuelle que sociale s'écartent fort peu de la moyenne des conditions générales et, plus elles s'en éloignent, plus les phénomènes vitaux et sociaux deviennent rares à mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'écartement où ils disparaissent tout à fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on établit le tableau de quelques-unes de ces conditions générales inorganiques ou organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la taille humaine ou de la capacité cranienne, ou de la moyenne des climats, etc., on reconnaît immédiatement que l'espèce humaine, dans sa masse la plus considérable, se rapproche de ces moyennes et que plus elle s'en éloigne plus ces écarts ou variations sont rares et deviennent des cas isolés; passé certaines limites, on ne rencontre plus que ce qu'on appelle des anomalies et des monstruosités et, au delà, plus rien. Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de degrés, l'humanité n'est plus possible, les conditions de viabilité pour les unités composantes de cette humanité n'existant plus; l'adaptation aux conditions les plus générales et les plus simples de la nature est la première loi de toute existence, l'adaptation aux conditions spéciales et les variations correspondantes constituent un progrès consécutif et accessoire.
Il résulte de cette constatation un premier fait, une première loi, c'est que les facteurs généraux déterminants de toutes les sociétés sans exception étant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure et l'évolution de toutes les sociétés, c'est-à-dire les phénomènes sociaux dont l'apparition est déterminée par ces facteurs, auront également une tendance générale, constante et permanente à se produire sous des formes et dans une direction identiques, homogènes. En un mot, l'unité de l'espèce humaine que les légendes religieuses et les hypothèses métaphysiques déduisaient de notre commune origine divine ou d'une cause ordonnatrice intelligente est directement déterminée par des conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention mystérieuse: l'unité des conditions les plus générales de notre milieu physique et de notre structure biologique, explique notre unité collective; les diverses sociétés passées et présentes ne sont que des variétés d'un type primitif homogène; les sociétés ne constituent pas des espèces immuables différentes; leurs variations continueront sans doute à s'effectuer suivant des lois régulières dans l'avenir comme pendant les siècles écoulés.
Ceci vient confirmer ce phénomène sociologique considérable que nous avons observé dans nos études antérieures, relativement surtout aux sociétés politiques les moins avancées et les moins complexes: la ressemblance générale, à tous les points de vue, économique, familial, religieux, moral, juridique et politique de toutes les sociétés rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles provienne de la moindre influence réciproque; toutes ces sociétés, tant celles qui sont restées dans leur état rudimentaire, que celles qui ont disparu et que celles qui ont dépassé ces stades primitifs, ont eu la même structure générale, ont agi, c'est-à-dire vécu, senti, pensé, réglé leur conduite et dirigé leur politique d'une façon uniforme, à part des variations accessoires limitées à la mesure des variations également accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les variations sociales ne parviennent jamais à l'emporter sur l'unité fondamentale naturelle à l'espèce humaine.
Les considérations précédentes, d'abord celles relatives à la structure et à l'évolution des sciences, puis celles relatives à la structure et à l'évolution générales des sociétés, nous prouvent ainsi, dès l'abord, que des lois générales, des rapports nécessaires, régissent les phénomènes sociaux au même titre que tous les phénomènes naturels; ces rapports et ces lois sont seulement plus difficiles à reconnaître eu égard à la complexité supérieure des faits sociaux.
Aucun phénomène n'apparaît an hasard; ce que nous appelons de ce nom n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu même a ses lois; il y a une théorie et un calcul des probabilités; les sociétés ont leurs lois. Parmi ces dernières, les lois de la nature inorganique et organique ont été, sont encore et resteront toujours la première Providence de l'humanité, le génie élémentaire, la fée généreuse ou non, peu importe, qui la dota de ses propriétés nocives et bienfaisantes. Ces lois, les plus générales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par notre propre intervention; elles nous dominent par leur généralité et leur simplicité mêmes; elles ont imposé aux sociétés l'uniformité de leur irrésistible empreinte; s'adapter à ces lois fut la première et la plus urgente de toutes les nécessités; là où cette adaptation fit défaut, la mort sociale fut inévitable.
Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le déterminisme admis dans toutes ces sciences, on prétend le rejeter du domaine des sciences sociales. Contradiction étrange cependant; ceux-là mêmes que l'idée des lois sociales offusque, sont précisément aussi ceux qui introduisent la Providence, c'est-à-dire la prévoyance, la prévision dans l'histoire. Or, qui dit prévision, dit science et il n'y a pas de science, ni de prévision, ni de prévoyance s'il n'y a pas de lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnaître des lois sociales, des rapports nécessaires entre les phénomènes sociaux, une science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des commandements arbitraires émanés d'une autorité supérieure, absolue et inconditionnée, et par conséquent non susceptibles d'être humainement prévus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement pour ses adeptes, dans la théorie providentielle il faut aller jusqu'au bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si on admet ces dernières, on reconnaît par cela même que les sociétés ont des lois, les plus simples et les plus générales, il est vrai, mais par cela même les plus importantes. Entre la science intégrale et la Providence intégrale, entre l'ordre universel nécessaire et l'ordre universel arbitraire ou le désordre, il faut donc choisir, il n'y a pas de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.
Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et nécessaires, il nous a suffi de démontrer que la structure de nos connaissances en général et leur évolution sont soumises à des rapports invariables et nécessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par lui-même, crée avec le milieu social des rapports également invariables et nécessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux, qu'il y a des lois sociales et que ces lois spéciales peuvent être dégagées au moyen des diverses méthodes inductives et notamment au moyen des procédés d'expérimentation indiqués antérieurement.
EXEMPLE D'UNE LOI ÉCONOMIQUE
Supposons que le problème à résoudre soit de démontrer qu'un phénomène social, de la classe des phénomènes économiques, se rapportant spécialement à la circulation, se produit suivant des rapports nécessaires avec les conditions où il apparaît, en d'autres termes, suivant des lois.
L'expérience nous démontre que le transport d'une matière quelconque nécessite toujours une dépense ou un effort de tirage.
Abstraction faite de la nature du véhicule et de la voie, l'économie du transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le progrès est donc, avec un véhicule du poids mort le plus faible, de transporter la charge utile la plus grande.
Voilà donc une loi; c'est un rapport nécessaire; elle est générale au point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions où se fait le tirage, ce tirage nécessite un effort, une dépense dont la mesure est en raison directe du poids mort.
C'est en même temps une loi statique parce qu'elle nous montre les conditions du phénomène à l'état de repos et une loi abstraite, parce qu'elle est indépendante de la nature spéciale des objets circulants et des résistances qui font obstacle à leur déplacement.
Veut-on considérer le phénomène au point de vue dynamique et concret? Alors intervient l'état du véhicule et de la voie; celui-ci détermine le coefficient, c'est-à-dire le rapport entre l'effort de tirage et l'ensemble de la charge à déplacer, poids mort et poids utile. Ce coefficient augmente suivant les résistances que doit vaincre la roue, ou tout autre agent pour avancer.
Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un effort égal au quart ou au cinquième du poids total mis en mouvement. Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids mort.
Sur une bonne route empierrée, ce rapport n'est plus que de 0,080 a 0,030.
Sur des madriers en chêne, ce rapport n'est plus que de 0,022.
Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005 à 0,003.
Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030 à 0,001.[14]
Ces données qui sont des constatations acquises particulièrement par l'observation et l'expérimentation directes ainsi que par voie de comparaison, se rapportent aux phénomènes les plus simples de la circulation économique, à tel point qu'on peut les considérer comme de simples phénomènes mécaniques; ils suffisent déjà cependant pour nous montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en général, et une loi dynamique concrète par opposition à cette même loi abstraite. En effet, l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phénomène, effort de tirage, suivant les variations des conditions où il se produit. Nous pouvons notamment en dégager la loi dynamique abstraite et progressive suivante: Le progrès dans la circulation s'opère dans le sens de la réduction du rapport entre le poids total et le poids mort, c'est-à-dire de l'effort de tirage.
Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une façon abstraite, nous la formulons en spécifiant les corps particuliers qui sont les conditions déterminantes du phénomène: un fardeau d'une certaine espèce, une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux, si en un mot nous incorporons les conditions du phénomène lui-même dans des objets spécifiés, la loi dégagée ne sera plus abstraite, mais concrète.
Nous avons exposé ailleurs que ces mêmes lois, statiques et dynamiques relatives à la circulation en général, s'appliquent également à la circulation économique proprement dite.
Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans l'intervention des signes fiduciaires des échanges et dans la circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la marchandise totale transportée, l'offre et la demande transmises, la monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et de cette circulation. Ce rapport dans l'espèce est représenté par les frais d'expédition et de commission, par le coût de l'instrument monétaire, par l'usure, par l'intérêt. Loi statique aussi certaine, rapport aussi nécessaire que dans le premier exemple de circulation simple donné plus haut. Même loi dynamique, abstraite ou concrète, suivant qu'on la formule pour une société particulière ou pour toutes les civilisations quelconques: partout et toujours le progrès de la circulation économique s'opère dans le sens de la substitution d'une marchandise spéciale comme monnaie, à toutes les marchandises, de la monnaie métallique à la monnaie marchandise, d'une monnaie métallique avec empreinte conventionnelle à la monnaie métallique pesée, du billet de banque à la monnaie métallique, du paiement par simple virement ou compensation au billet de banque.
Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation économique, la loi dynamique est toujours: Le progrès s'opère dans le sens de la réduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de circulation, de l'intérêt, de l'usure.
Il convient cependant de signaler cette restriction importante en sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes perfectionnés nouveaux n'exclut pas nécessairement ni immédiatement l'emploi et la conservation des procédés anciens. Ainsi, les chemins de fer n'ont supprimé ni les routes ni les canaux, les clearing-houses n'ont pas chassé le billet de banque, lequel fonctionne à côté de la monnaie métallique, qui, à son tour, n'a pas complètement supprimé la monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont le plus remarquable exemple de la réduction extraordinaire que peuvent atteindre, dans une société munie de cet instrument supérieur de la circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des échanges. On sait que tout le système des clearing-houses est basé sur la constatation de cette loi, que dans toute société particulière aussi bien que dans l'humanité en général, la valeur des achats est toujours égale à la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y être réglés par des écritures au grand livre social, de telle sorte que la balance des opérations serait la constatation d'un chiffre de ventes égal à celui des achats. Il s'opère ainsi au clearing-house de Londres pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse délier, moyennant des frais minimes d'écritures et de comptabilité.[15]
Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intérêt social et scientifique qui est attaché à la constatation des rapports nécessaires, c'est-à-dire des lois tant statiques que dynamiques qui régissent les phénomènes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment le mètre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation particulière est avancée ou arriérée, si une mesure proposée législativement ou autrement est réactionnaire, conservatrice ou progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mètre ci-dessus à chaque nation successivement: toutes autres conditions égales, la nation la plus civilisée sera celle où le rapport du poids mort au poids total, celui de l'usure à la circulation fiduciaire seront les moins élevés. Toute mesure ayant cette tendance à la réduction du quantum de ce rapport sera un progrès, toute mesure tendant à l'aggravation de ce quantum sera un recul.
EXEMPLES DE LOIS GÉNÉSIQUES
A.—NAISSANCES ILLÉGITIMES
Il existe des rapports nécessaires entre le chiffre des naissances illégitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de ce pays, notamment sa situation économique et tout particulièrement le taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent à des variations dans la cohérence des liens familiaux. Toutes autres conditions égales, le pays le plus civilisé sera celui où les liens sociaux mesurés par le rapport entre le chiffre des naissances illégitimes et celui des naissances en général seront les plus cohérents.
Les procédés à l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de dégager cette loi sont une application pratique des procédés que nous avons signalés comme étant ceux de la méthode logique dite inductive et expérimentale en ce sens que les expériences faites résultent des constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser les quatre procédés de méthode expérimentale dont nous avons parlé plus haut et dont l'usage devrait être rendu familier par le cours de logique qui est compris dans le programme officiel des universités. Ces quatre méthodes de recherche expérimentale sont, comme nous l'avons indiqué ci-dessus: la méthode de concordance, la méthode de différence, la méthode des variations concomitantes et la méthode des résidus.
Nous connaissons des sociétés rudimentaires disparues et même encore actuellement existantes, où les liens familiaux, spécialement ceux entre le père et l'enfant, sont à peu près inexistants; la maternité, fait matériel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci peut être, dans ce stade de civilisation, considéré comme à moitié légitime seulement, c'est-à-dire vis-à-vis de sa mère.
Représentons par 100 le chiffre des naissances dans les sociétés de ce genre; nous pouvons représenter par 50, par exemple, le quantum supposé du rapport entre les naissances en général et leur légitimité de l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considérations qui vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines formes libres d'union sexuelle sont ou non supérieures à certaines formes officiellement légitimes; nous considérons seulement que dans notre état de civilisation, l'illégitimité des naissances est l'indice incontestable d'un relâchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.
Appliquons nos procédés à un pays particulier, la Belgique:
A.Tableau des naissances illégitimespar 100naissances.