CHAPITRE VI

I        II         IIIROYAUME   HAINAUT   LUXEMBOURG1840..        6.33       5.73       2.531841-1850     7.43       7.59       2.531851-1860     7.91       8.40       2.751861-1870     7.13       8.94       2.731871-1880     7.20       8.32       2.431881-1889     8.72      10.74       2.711890            ?          ?          ?

Joignons maintenant à ce tableau celui des salaires des houilleurs du Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le Luxembourg:

B.—Tableau des salaires.

IVDES HOUILLEURS DU HAINAUT1841-1850   1.391851-1860   2.851861-1870   2.621871-1880   3.391881-1889   3.001890        3.69

VSALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITUREHommes      Femmes1830    1.08        0.741835    1.09        0.741840    1.12        0.761846    1.16        0.791850    1.30        0.921856    1.81        1.101874    2.38        1.481880    2.48        1.62

Les phénomènes sociaux d'ordre génésique enregistrés par le premier tableau mis en regard de ceux enregistrés par le second, constituent une véritable expérimentation, dont par les procédés logiques expérimentaux et inductifs en général, nous pouvons dégager des lois.

La simple comparaison des indications fournies par les données statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des conditions ou causes générales qui agissent dans un sens défavorable sur la production du phénomène naissances illégitimes. En un demi-siècle le rapport pour cent des naissances illégitimes aux naissances en général s'est élevé de 6,33 p. 100 à 8,71 p. 100.

L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le royaume en général a été soumis, au point de vue du fait envisagé, à des conditions socialement désavantageuses, il y a des facteurs spéciaux qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manière encore plus néfaste que dans le royaume sur l'apparition du phénomène; dans le Hainaut, en effet, le pour cent de naissances illégitimes, inférieur, en 1840, à celui de l'ensemble du pays, a depuis lors progressé de 5,73 p. 100 à 10,74 p. 100!

Quelles sont les conditions qui différencient particulièrement le Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont évidemment les conditions économiques et principalement le développement de la grande industrie: mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spéciales sont si bien les causes ou conditions de la différence entre le Hainaut et le royaume de la proportion des naissances illégitimes, que si nous remontons à une époque antérieure au développement de l'industrialisme capitaliste, c'est-à-dire à la période qui a précédé celle de 1841-1850, la situation du Hainaut ne diffère guère de celle de la moyenne des naissances illégitimes de tout le pays. Enéliminantles causes ou conditions industrielles propres à la période d'exploitation industrielle du Hainaut, nous obtenons unrésiduou reste qui est égal à la situation de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est donc la condition ou la cause de ladifférencequi existe entre le phénomène tel qu'il apparaît dans le pays en général et tel qu'il se produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des conditions industrielles spéciales au Hainaut, nous embrassons par ces mots une pluralité de causes ou de conditions qui elles-mêmes pourraient faire l'objet d'une recherche spéciale. Nous pouvons en examiner une:

La colonne IV du deuxième tableau, relative aux salaires des houilleurs du Hainaut, nous permet de constater que lesvariationsfavorables de ces salaires sontconcomitantesavec les variations relativement favorables que manifestent certaines périodes du premier tableau, colonne II. Ainsi la période de hauts salaires industriels de 1871-1880, dans le Hainaut,concordeavec un abaissement favorable du rapport des naissances illégitimes dans la même province.

Cetteconcordanceest prouvée plus exactement encore par le fait que lesvariationsdes deux faits envisagés, salaires et naissances illégitimes, sontconcomitantes. Ainsi, dans cette même période de 1871-1880, les années 1872-1874, supérieurement avantageuses au point de vue de l'élévation des salaires, ont vu réduire le rapport des naissances illégitimes à 7,04 p. 100 pour le royaume et à 8,28 p. 100 pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les chiffres moyens de cette période décennale et constituaient, particulièrement pour le Hainaut, par eux-mêmes, une variation favorable. La méthode des variations concomitantes confirme encore cette induction expérimentale en nous montrant par la statistique officielle que la période la plus mauvaise de toutes pour la production des naissances illégitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires, mais qu'en revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent dans le taux des salaires, se manifestent immédiatement par des variations concomitantes également favorables dans la proportion des naissances illégitimes; le taux de ces dernières qui, de 1881 à 1889, est de 10,74 p. 100 se réduit immédiatement, en 1888-1889, à 10,66 p. 100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des naissances illégitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890, mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harzé sur laStatistique des mines, que la moyenne du salaire des houilleurs du Hainaut s'est élevée à 3 fr. 69. Nous pouvons dès lors à peu près avec certitude prévoir et prédire que la réduction favorable qui s'est manifestée en 1888-1889 dans la proportion des naissances illégitimes s'accentuera encore pour l'année 1890.[16]

Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et physiologiques, les méthodes de recherche expérimentale nous permettent de découvrir les conditions de production et de reproduction des phénomènes, c'est-à-dire les lois de leur apparition et de leur évolution, et d'introduire dans la politique la prévoyance, cette véritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.

Il y a donc des lois, c'est-à-dire des rapports nécessaires qui déterminent les phénomènes génésiques et les relient à l'ensemble notamment des conditions économiques de leur milieu de production et d'activité; les salaires sont une de ces conditions économiques. Les variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par elles-mêmes une cause de perturbation nocive; même un relèvement important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien taisants que produirait un relèvement faible, mais régulier et continu.

La colonne III du tableauAet la colonne V du tableauBrelatives aux naissances illégitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg constituent, sous ce rapport, une véritable expérimentation sociale, surtout si on met cette expérimentation en rapport avec les données fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions sociales; les plus générales, les conditions économiques, n'y ont pas subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de grands centres industriels; les chemins de fer eux-mêmes n'y ont que fort peu activé la circulation et développé les centres urbains. Au contraire, la progression lente mais régulière des salaires agricoles y a assuré la stabilité et la régularité des rapports familiaux, notamment des parents vis-à-vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg, l'invariabilité relative du milieu social et notamment du milieu économique a nécessairement déterminé l'invariabilité du rapport du phénomène: naissances illégitimes, avec ce milieu. La méthode expérimentale de concordance vient donc ici confirmer la méthode expérimentale des variations concomitantes, de même que cette dernière confirme les méthodes de différence et des résidus.

En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage des données statistiques, éliminer par la pensée, c'est-à-dire par un procédé purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou conditions spéciales, telles que l'industrialisme intense et instable avec ses conséquences, les grandes agglomérations urbaines, le morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot réduire par la pensée le pays à la même situation que celle du Luxembourg: les différences constatées seront les conditions et les causes des différences constatées dans la production des naissances illégitimes; au contraire les résidus de ressemblances seront les conditions communes à tous les pays.

On comprend dès lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des naissances illégitimes n'a pour ainsi dire pas varié, la constance relative du milieu y est en rapport avec la régularité relative du phénomène social produit; les conditions restant les mêmes, le phénomène apparaîtra naturellement de même; les conditions variant, le phénomène apparaîtra aussi, mais modifié.

Observons que ce phénomène spécial relatif à la cohérence des liens familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au mouvement général de la population. Ce mouvement est aussi lent et régulier dans la dernière province qu'il est rapide et excessif dans la première. Dans une période de cinquante-sept ans la population du Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p. 400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'élève à 230 p. 100 tandis que, dans la même province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath. Donc, au point de vue de la population en général, comme à celui des naissances illégitimes, les conditions sociales du Hainaut présentent des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances excessives du milieu, à tel point qu'outre ces véritables excroissances harmoniques le Hainaut, en dehors même de tous autres aspects, révèle encore au point de vue du mouvement de la population en général, des variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.

Il y a, en conséquence, des lois génésiques ou relatives à la population; en effet, par exemple, toutes autres conditions égales, il y a un rapport nécessaire entre l'état économique d'un pays, notamment ses salaires industriels, et la proportion des naissances illégitimes dans le chiffre total des naissances; aux variations de cet état économique correspondent des variations du taux des naissances illégitimes; elles dépendent donc nécessairement du milieu économique, plus spécialement encore des conditions où le travail est rémunéré. Ces conditions sont ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illégitimes.

Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports nécessaires qui existent entre un phénomène génésique et son milieu, en un mot sur le déterminisme des phénomènes sociaux, on peut procéder à des vérifications complémentaires par l'étude de faits du même ordre. Dans ce cas, encore une fois, la méthode expérimentale sera pleinement efficace.

Les conditions sociales qui règlent d'une façon nécessaire la production des naissances illégitimes sont si bien des conditions désavantageuses d'une nature déterminable, que nous pouvons poursuivre ce phénomène génésique déjà spécial dans des modalités encore plus originales. Ainsi, jusque dans le sein de leur mère, les conditions des enfants illégitimes sont plus défavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement plus de mort-nés illégitimes que de légitimes!

Voici, en effet, quelle a été la proportion des mort-nés pour 100 enfants vivants, légitimes ou non:

1841-1850   4.37 p. 1001851-1860   4.73   —1861-1870   4.81   —1871-1880   4.54   —1881-1890   4.50   —

Au contraire, la proportion des mort-nés pour 100 enfants illégitimes vivants a été en:[17]

1841-1850   6.20 p. 1001851-1860   6.40    —1861-1870   6.97    —1871-1880   6.25    —1881-1890   6.45    —

Ainsi, d'une façon constante, la loi agit au détriment des enfants illégitimes mort-nés d'une façon plus meurtrière que vis-à-vis des autres, dans une proportion à peu près invariable d'un tiers à leur préjudice; donc inégalité jusque dans le phénomène de production des mort-nés. Pourquoi? Évidemment parce qu'il y a une inégalité correspondante dans les conditions où ils naissent morts.

Nous savons du reste également que, nécessairement et d'une façon plus générale, la mortalité des enfants illégitimes est supérieure à celle des enfants légitimes et la mortalité des enfants pauvres supérieure à celle des enfants des classes aisées.

EXEMPLE D'UNE LOI ESTHÉTIQUE

Nous avons exposé ailleurs les principales lois abstraites relatives à la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18]toute production artistique exige une épargne, une réserve de forces physiologiques sans emploi actuel pour les nécessités économiques, génésiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production artistique réclame un certain loisir économique, une certaine excitation vers la beauté idéale provoquée directement par les relations sexuelles et les autres affections familiales et indirectement par les autres formes encore plus élevées mais consécutives de la vie collective; la société la plus artistique, toutes autres conditions égales, sera donc nécessairement celle où ces divers facteurs du phénomène appelé art se rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par expérience, c'est-à-dire par l'histoire des sociétés, que ces circonstances avantageuses commencent par être le privilège de certaines castes et de certaines classes. Nous pouvons dès lors également prévoir et prédire que la diffusion du loisir physiologique et économique résultant de l'émancipation progressive des classes inférieures, diffusion qui sera accompagnée d'une excitation constante vers le beau par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus en plus accessible à la masse dans la mesure même des autres progrès sociaux et notamment des loisirs physiologiques et économiques qu'une limitation rationnelle et humaine du travail et de la production entraînera.

Voilà la description succincte d'une loi esthétique, à la fois statique et dynamique, abstraite à la fois et générale. Comme exemple d'une loi abstraite plus spéciale, mais également statique et dynamique, nous pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antérieure à la sculpture et cette dernière à la peinture, bien entendu en tant que la sculpture et la peinture s'appliquent à des créations distinctes, détachées des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est construit sur l'autre, puis s'en différencie successivement et cela est vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractère abstrait de cette loi à la fois statique et dynamique.

EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES

Dans les premières parties de cette étude, nous avons suffisamment indiqué le caractère du tableau hiérarchique et intégral des sciences. Ce tableau nous décrit à la fois leur structure et leur évolution dans tous les temps et dans tous les pays, par conséquent la loi statique et dynamique des sciences. La classification hiérarchique des croyances en fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique, philosophie positive, nous montre l'aspect particulier de cette même loi au point de vue de la conception générale de l'ensemble des phénomènes de l'univers également sous leur double aspect, statique et dynamique.

EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE

Le suicide.[19]

Les précieux travaux de Quetelet et de M. Yvernès, notamment les tableaux et les cartes si soigneusement et si complètement dressés par ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phénomènes moraux se produisant nécessairement et invariablement dans certains conditions, tant que celles-ci sont elles-mêmes invariables et constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les planches XI et XII nous montrent à toute évidence qu'il y a un rapport nécessaire entre le phénomème social, suicide, et le milieu où il fait son apparition:

Il y a un rapport nécessaire entre les suicides et les saisons, entre les suicides et le sexe, l'âge, les heures habituelles du jour où le phénomène se produit, l'état de mariage ou de célibat, les conditions économiques, surtout les crises, les professions exercées, et même les moyens de destruction de soi-même employés. En France, c'est toujours et invariablement dans le département de la Seine que le chiffre des suicides, proportionnellement à la population, est le plus élevé, et c'est dans douze départements, formant entre eux une agglomération distincte et tranchée, qu'ils le sont invariablement le moins.[20]Si par les méthodes employées ci-dessus pour les naissances illégitimes, nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le département de la Seine dans cette situation particulièrement désavantageuse au point de vue du phénomène moral dont il s'agit, nous déterminerions d'une façon précise la loi même de ces perturbations ou variations. Nous devons nous borner ici à indiquer l'évidence de leur existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre d'importance et en dehors des maladies cérébrales, la misère, les chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est à peu près égale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la débauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une façon constante également, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de célibataires que de gens mariés ou de veufs et de mariés et veufs ayant charge d'enfants que de mariés et veufs n'en ayant pas, etc. En somme, les troubles physiques, y compris les troubles cérébraux, les troubles économiques et génésiques sont le champ de culture le plus favorable à la production des suicides; en France, ce champ de culture par excellence c'est Paris et le département de la Seine.

EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES

L'Infanticide.

Parmi tous les crimes et délits commis et poursuivis en France de 1826 à 1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrés sur cent accusés est la plus considérable; elle est en moyenne de 72 p. 100. L'infanticide est donc le crime des illettrés; voilà une des conditions qui favorisent l'apparition de ce phénomène criminel; nous serons encore plus exactement renseignés après avoir constaté que ces illettrés sont généralement des célibataires et ces célibataires des femmes dans la proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont celles dont la condition est la plus dépendante, la plus servile en réalité, les moins capables par conséquent de réagir par leur volonté contre toutes les causes ambiantes qui concourent à les accabler et à les pousser nécessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus élevé du contingent des suicides. En France, en effet, comme en Belgique, les cinq dixièmes des infanticides sont commis par des ouvrières agricoles et des domestiques de ferme, deux autres dixièmes par les domestiques attachées au service des personnes dans les villes et ailleurs. Les femmes indépendantes, exerçant des professions libérales, n'y participent pas pour un centième par cent crimes.

Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent les circonstances atténuantes, c'est-à-dire dans une proportion plus large que pour n'importe quel autre crime.[21]

En vérité, une peine ne devrait être prononcée que si, par hypothèse, un infanticide avait été déterminé par une cause à laquelle il serait prouvé que l'accusée pouvait résister ou s'il avait été commis sans cause, c'est-à-dire si le crime était inconditionné. Dans tous les autres cas, l'irresponsabilité de l'individu vis-à-vis de la Société est évidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige nécessairement la mère à agir contre toutes les lois naturelles:ellen'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux infanticides sera nécessairement levée à charge d'un contingent invariable de personnes du même sexe et de la même catégorie, ce n'est pas à ces personnes qu'unepeinesupplémentaire doit être infligée, c'est la collectivité qui doit prendre à son compte la peine de modifier à tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi naturellement et aussi nécessairement que certains poisons produisent la mort.

Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui fait l'objet de tant de controverses stériles dans le champ clos de la psychologie et de la morale individuelles, est une quantité tellement petite qu'elle peut être négligée sans grave inconvénient. Socialement, notre libre arbitre est limité à un point pour ainsi dire idéal, non susceptible de mensuration, noyé au milieu du rythme régulier des flots du déterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement établi la constance et la régularité des moyennes dans les phénomènes sociaux pour des périodes de temps données; il a évidemment attaché à ces moyennes une importance excessive en négligeant trop souvent les variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si l'on observe des périodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain que plus, dans un pays et dans un temps déterminés, les variations sociales s'éloignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent rares; or, le libre arbitre consiste précisément dans le pouvoir de s'écarter par une énergie subjective volontaire suffisamment supérieure, du milieu, c'est-à-dire des conditions moyennes; il en résulte quela loi du libre arbitreserait précisément d'être d'autant plus efficace qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans application. Le libre arbitre implique donc sa propre négation; cette contradiction essentielle est du reste scientifiquement démontrée par le fait qu'il est possible de dégager les lois mêmes des variations et des probabilités.

Faut-il en conclure, comme on reproche à tort aux doctrines positives de le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le soutenir sérieusement alors que le déterminisme scientifique, dans tous les ordres de nos connaissances, a précisément pour objet et pour mission de nous prouver qu'il existe des lois nécessaires que nous ne pouvons enfreindre sans supporter immédiatement la peine de notre révolte? Les phénomènes moraux et sociaux ont même ce privilège d'être plus malléables et par conséquent plus modifiables que tous les autres; nous pouvons donc agir sur les conditions qui les déterminent de manière à les modifier sans cesse dans le sens du progrès de la vertu et de la justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice, c'est la science qui nous les fait connaître et qui en impose la poursuite et la réalisation à notre conscience, c'est la science, disons-nous, et non pas la révélation ni des concepts innés et indéterminés; voilà ce qui nous sépare de toutes les religions et de toutes les métaphysiques, c'est une différence de Méthode; la nôtre implique la reconnaissance complète et exclusive de la Souveraineté de la Science, l'autre en est la négation. C'est la science qui nous fait connaître de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est honnête et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre révélation et de critérium que l'expérience.

La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois grands courants principaux dont le cours, désormais unique et majestueux, entraîne la civilisation moderne vers les vastes océans transformés de barrières en voies naturelles par excellence de la civilisation mondiale. La science sociale fut constituée le jour où, brisant ses enveloppes religieuses et métaphysiques primitives et atteignant dans ses recherches les phénomènes intimes et profonds de la structure et de la vie des sociétés, elle parvint à en dégager des rapports et des lois. Ces faits primordiaux et élémentaires, à la fois les plus simples et les plus généraux, étaient ceux relatifs à la vie de nutrition et de reproduction de l'espèce humaine. Ce sera l'éternel honneur de l'économie politique, même métaphysique, d'avoir déterminé l'importance prédominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut de les considérer comme des entités abstraites, immuables et, ce qui fut peut-être plus néfaste encore, comme indépendantes des autres facteurs sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.

La révolution scientifique s'opéra par le triple et irrésistible effort du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers appliquèrent aux faits sociaux élémentaires les méthodes des sciences physiques et naturelles et, à peu près en même temps, par les fondateurs de la sociologie intégrale comme science indépendante et comme philosophie de toutes les sciences sociales particulières.

Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation des formules vides et généralement optimistes à l'observation des réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction énergique de la volonté réformatrice collective.

Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques, moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc., introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes scientifiques générales.

C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs eux-mêmes des encyclopédistes duxviiiesiècle et des fondateurs anglais, hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il devint possible, vers le milieu de notrexixesiècle, d'essayer de constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la sociologie.

Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie divergents.

Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque, A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps social la méthode des sciences exactes; il base saPhysique socialesur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager, très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier l'insuffisance.

A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions, mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'unTableau des fonctions intérieures du cerveauqui est lui-même défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.

Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective, hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.

M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais, malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions organiques, son point de départ est défectueux; ses données sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées; ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs rapports et leurs lois mal définis et conçus.

Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective, la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.

Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept classes de phénomènes sociologiques (nos7 à 13) par lesquelles se termine notreTableau hiérarchique intégral des sciences abstraitesdu chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes, des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes, des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du général au complexe et au spécial par des gradations successives, conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.

Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout d'abord ceux qui existent entre des faits de la même classe. Ainsi, dans le groupe des phénomènes économiques, il y a, comme nous l'avons montré, des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs à la circulation des produits et des signes représentatifs de ces produits.

Il faut cependant signaler que clans la même classe de phénomènes il peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc., composés; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phénomènes économiques se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phénomènes de circulation, le groupe des phénomènes de consommation, le groupe des phénomènes de production; ceux-ci se différencient en groupes secondaires: ainsi, le groupe relatif à la circulation embrasse des phénomènes ayant pour objet:

1° Le transport des marchandises;

2° La transmission des offres et des demandes de marchandises;

3° Les signes fiduciaires ou intermédiaires des échanges;

4° La circulation même de ces signes fiduciaires.

Dans chacune des sept classes de phénomènes sociologiques dont nous avons tracé le tableau hiérarchique, il y a donc des rapports et des lois internes soit simples soit composées à divers degrés. Dans chacune de ces classes, la méthode exige donc que l'on passe successivement des rapports et des lois les plus simples et les plus généraux aux rapports et aux lois les plus spéciaux.

L'usage des diagrammes, surtout en économie politique et, par extension, à l'étude des faits intellectuels, moraux, juridiques et même politiques, permet de se faire une idée pour ainsi dire palpable et matérielle des rapports et des lois qui régissent le monde social.

Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas de diagrammes relatifs à ses diverses opérations.[22]On y constate notamment, de visu, ce que la critique et la théorie avaient déjà d'ailleurs démontré, qu'il n'y a pas de rapport nécessaire entre le capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en réalité sans l'intervention de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est-à-dire depuis quarante-deux ans, est resté immobilisé en fonds publics. Au contraire, les mêmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clarté les rapports constants et nécessaires qui existent entre toutes les fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci est en corrélation avec tous les autres éléments dont il apparaît comme une résultante et une dépendance.

Voilà donc le processus méthodique à suivre dans la recherche des rapports et des lois relatifs à une seule classe de phénomènes sociologiques.[23]

Nous pouvons maintenant monter à un échelon supérieur.

Il y a des rapports et des lois entre les phénomènes de chaque classe particulière et les phénomènes de chacune de toutes les autres classes. Ainsi l'économie politique a des relations avec la population, avec l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la politique. Voilà le premier aspect à considérer dans les rapports entre ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue déjà par elle-même une collectivité complexe de groupes primaires et secondaires.

Rappelons-nous encore une fois notre tableau hiérarchique des sept classes de phénomènes sociologiques; considérons-le au point de vue que nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immédiatement que les rapports de l'économie politique avec les six autres classes sont directs ou indirects. C'est là une observation importante. L'économie politique se relie directement à la science de la population et, de plus en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques. Or nous savons que les phénomènes les plus généraux sont ceux qui déterminent, d'une façon également générale, les plus spéciaux; ils les conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage métaphysique. Donc, sauf leurs caractères spéciaux, les rapports et les lois relatifs à la population sont directement déterminés et conditionnés par les facteurs économiques; les rapports et les lois relatifs à l'art, à la science, à la morale, au droit, à la politique, le sont au contraire de plus en plus indirectement.

Ceci même constitue une des lois sociologiques générales les plus importantes, car il en résulte que plus on s'élève dans l'échelle hiérarchique des phénomènes sociaux, plus la volonté collective devient apte à intervenir efficacement dans l'organisation des sociétés par son adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spéciales produites naturellement par le développement de la civilisation.

Au point de vue simplement logique, la même loi nous permet aussi d'affirmer que les conditions ou causes les plus générales de l'état et du fonctionnement de tous les autres phénomènes sociaux résident essentiellement dans la classe générale des facteurs économiques.

Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications apportées par la politique au régime économique, tout en étant les plus difficiles à réaliser, eu égard à ce que les rapports entre l'économique et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles dont les effets sont les plus féconds et les plus durables précisément parce que leur action est à la fois la plus simple et la plus générale. C'est ainsi que les médicaments agissent sur l'organisme individuel par leur introduction dans le système circulatoire général.

Le tableau hiérarchique des phénomènes sociaux nous montre comment cette influence politique sur l'organisation économique peut et doit s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en transformant les notions et les règles juridiques, en transformant les idées morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrès scientifiques, en rendant l'art même pour ainsi dire le complice et l'adjuvant du progrès et, finalement, en pénétrant par toutes ces influences réunies les populations dont le concours et l'acquiescement sont la condition primordiale de toute réforme sociale dans les sociétés modernes.

Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composés, directs ou indirects, médiats ou immédiats. Les rapports et les lois simples sont ceux qui existent entre phénomènes d'une même classe ou entre phénomènes d'une même subdivision de classe; les rapports et les lois composés sont ceux que l'observation dégage des phénomènes soit de subdivisions d'une même classe, soit de classes différentes.

Les rapports et lois directs sont ceux qui s'établissent entre phénomènes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermédiaire d'autres facteurs.

Dans les exemples statistiques que nous avons donnés antérieurement, le tableau des naissances illégitimes par cent naissances de 1840 à 1890, nous montre des rapports simples empruntes à une même subdivision de la classe des phénomènes génésiques, le groupe de la natalité.

Quand nous avons mis ces phénomènes génésiques en rapport avec les salaires, nous avons dégagé des rapports composés, c'est-à-dire provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une économique, l'autre génésique; ces rapports étaient en même temps directs, puisque la classe des phénomènes génésiques dépend directement, tant au point de vue organique que logique, de celle des phénomènes économiques.

Voici du reste quelques exemples des rapports les plus généraux qui résultent des liens directs ou indirects d'une classe particulière de faits sociaux, la classe économique avec les six autres classes.

Rapports directs entre l'Economique et la Génétique: le prix des grains a des rapports constants et nécessaires avec la natalité, la matrimonialité et la mortalité.

Vis-à-vis des autres classes sociologiques, les rapports de l'Economique deviennent de plus en plus indirects et médiats dans l'ordre des exemples suivants:

Rapports entre l'Economique et l'Esthétique: la qualité et la quantité de la production artistique sont dans un rapport constant et nécessaire avec le degré de bien-être et de loisir économiques.

Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch. Darwin dit: «J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu à gagner mon pain»; il établit un rapport nécessaire entre cette condition économique favorable et ses succès scientifiques; ce rapport généralisé est une loi sociologique.

Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples précédents sur les naissances illégitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent suffisamment les liens qui unissent la vie morale à la vie nutritive des sociétés.

Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et nécessaires entre le paupérisme et la criminalité; d'un autre côté, au point de vue civil, il est suffisamment démontré que la transformation du Droit est dans un rapport nécessaire et constant avec les transformations du travail, de la propriété, des modes de production et de consommation, etc.

Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports constants et nécessaires entre la liberté et l'égalité économiques et la liberté et l'égalité politiques; ces dernières ne sont qu'apparentes et trompeuses là où les premières font défaut.

Il convient de signaler ici à nouveau que les rapports et les lois que parviennent à dégager des faits et des groupes naturels de faits, l'observation, l'expérimentation, et les autres procédés méthodiques de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas être uniquement des rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible, quantitatifs, de manière à fournir non seulement une description, mais une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensité de ces rapports et de ces lois. Grâce à la Statistique, ce progrès scientifique a été réalisé en bien des points surtout dans l'Economique, dans la Génétique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le véritable aliment de la méthode historique propre à la Sociologie aussi bien statique que dynamique.

De l'étude des rapports et des lois élémentaires simples et composés, directs et indirects, on passe naturellement à celle des fonctions et des organes sociaux dans lesquels les éléments se combinent et s'intègrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue de la Méthode, d'avoir négligé et même systématiquement nié l'utilité et la possibilité de procéder à une classification des phénomènes sociaux. Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.

La classification élémentaire naturelle fait défaut chez M.H. Spencer, celle des éléments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare transportent, il est vrai, à des hauteurs vertigineuses d'où son génie embrasse vaguement les lois sociales les plus générales, mais qui tombe finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental où il s'engloutit.

L'étude des rapports et des lois organiques des sociétés ne peut donc être méthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification des phénomènes sociologiques élémentaires, de leurs rapports et de leurs lois également abstraits et élémentaires.

Les phénomènes élémentaires fonctionnent dans la vie sociale par des organes qui en règlent, facilitent et modèrent l'exercice; ces organes sont les institutions proprement dites.

Il y a des institutions ou organes économiques: chemins de fer, canaux, postes et télégraphes, banques de dépôt, d'émission, de circulation, de crédit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales où s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la circulation. Il y a des institutions génésiques: la famille, le mariage, la paternité, l'adoption, le divorce, la tutelle.

Il y a des institutions artistiques: écoles, académies, musées.

Il y a des institutions scientifiques: écoles à tous les degrés, professionnelles ou humanitaires, instituts, congrès, laboratoires, commissions nationales et internationales de statistique, instituts.

Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.

Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce, répressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.

Il y a enfin des institutions politiques: assemblées représentatives à tous les degrés, administration, pouvoir exécutif.

Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons seulement d'indiquer des spécimens il existe des rapports constants et nécessaires et par conséquent des lois; ces rapports et ces lois sont abstraits en tant qu'ils s'appliquent à toutes les sociétés, abstraction faite des conditions spéciales que ces sociétés subissent, concrets en tant qu'on les envisage dans ces conditions particulières.

Ici la statistique se transforme véritablement en histoire proprement dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une science dont les progrès placent notre siècle bien au-dessus de ceux illustrés par les plus grands historiens de l'antiquité. A. Thierry, Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus célèbres, ont scruté les organes spéciaux des sociétés à une profondeur et avec un talent d'analyse et de synthèse que n'atteignirent jamais les anciens; ils en ont décrit la structure et l'évolution, chacun dans la branche particulière du savoir à laquelle ils avaient consacré leur vie. Leurs travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les parties des sciences sociales tant élémentaires qu'organiques, rendent enfin, réalisable avec une perfection plus grande l'étude de cette structure ou statique sociale générale d'ensemble que l'imperfection transitoire des connaissances avait rendue si périlleuse pour les précurseurs de la Sociologie positive.

L'oeuvre des savants qui ont décrit la structure et le fonctionnement des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur continuité et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple au point de vue de la propriété, du mariage, des diverses formes artistiques, des institutions religieuses, des écoles métaphysiques et scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des théories et de leurs applications juridiques et enfin du régime et du système politiques, a eu déjà et aura de plus en plus cet heureux résultat de nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos investigations aux simples relations des phénomènes sociaux élémentaires, mais leur oeuvre nous prépare à une conception plus exacte, plus réaliste et plus élevée; elle nous initie et nous prépare à la compréhension d'une structure sociale, analogue aux structures organiques bien que considérablement plus vaste et plus compliquée; rien ne pouvait mieux nous élever à cette notion finale d'une structure sociale d'ensemble si ce n'est la démonstration désormais acquise que les rapports et les lois entre phénomènes sociaux élémentaires se combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions collectives particulières. Dès lors ces rapports et ces lois ne sont plus simplement des rapports et des lois idéaux, des formules purement subjectives destinées à, venir en aide à la faiblesse de notre intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions positives; celles-ci à leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent, s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de relation qui forment de la vie collective générale non plus une simple idée, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.

Ainsi l'idéalisme et le matérialisme sociologiques absolus se fondent méthodiquement et historiquement dans ce réalisme scientifique où aboutit aussi la philosophie générale des sciences.

La dynamique sociale générale était inabordable sans une connaissance suffisante de la structure intégrale des sociétés et de celle de leurs institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure générale, organographie et fonctionnement spéciaux avaient à leur tour comme fondement naturel et nécessaire l'observation et la classification hiérarchique naturelle des phénomènes sociaux élémentaires,

La recherche des rapports et des lois sociologiques nous permettra-t-elle de dégager une loi sociologique générale, à la fois statique et dynamique, abstraite et concrète? Si notre classification hiérarchique des phénomènes sociaux est exacte, nous pouvons supposer dès maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus simple et la plus générale de toutes celles qui se rapportent à la classe également la plus simple et la plus générale de l'ordre sociologique, c'est-à-dire, l'économique, et dans cette classe à la division primaire, la circulation. Dès à présent, il n'est pas téméraire d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expériences acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les sociétés sont déterminés en général par la structure et le fonctionnement économiques et, en première ligne, par les lois de leur circulation économique.

Les lois sociologiques elles-mêmes sont déterminées par les lois de tous les phénomènes qui forment l'objet des sciences antécédentes; il est toujours nécessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force, de la concentration et de la diffusion incessantes de la matière et du mouvement, lois communes à tous les ordres de phénomènes depuis l'astronomie jusqu'à la sociologie; dans la nature entière, le passage de la diffusion à la concentration concorde habituellement avec un passage de l'homogène à l'hétérogène; partout et toujours l'évolution et la dissolution sont étroitement unis et dans ce passé et cet avenir qui nous apparaissaient sans limite déterminante, la force rentre dans la même catégorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle n'admet de bornes dans la pensée.

S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et universelles, il importe cependant d'ajouter que ces généralisations ne sont pas du domaine privé de la sociologie, mais plutôt de la philosophie générale des sciences; la sociologie n'est que la philosophie des sciences sociales particulières.

Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les combinaisons, auxquels donnent naissance et se prêtent les faits sociaux. A elles seules, les sept classes de phénomènes, considérées d'une façon indivise comme groupes séparés, peuvent donner lieu à cent vingt-sept combinaisons, savoir:


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