The Project Gutenberg eBook ofLes lois sociologiques

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This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Les lois sociologiquesAuthor: Guillaume de GreefRelease date: February 7, 2006 [eBook #17538]Most recently updated: December 13, 2020Language: FrenchCredits: Produced by Marc D'Hooghe.From images generously made available by Gallica(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.

Title: Les lois sociologiques

Author: Guillaume de Greef

Author: Guillaume de Greef

Release date: February 7, 2006 [eBook #17538]Most recently updated: December 13, 2020

Language: French

Credits: Produced by Marc D'Hooghe.From images generously made available by Gallica(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.

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Chapitre I—La classification des sciences.Chapitre II—Les lois scientifiques.Chapitre III—Les méthodes.Chapitre IV—Analyse et classification naturelle sociologiques.Chapitre V—Lois sociologiques élémentaires.Chapitre VI—Lois sociologiques composées.Chapitre VII—Les croyances et les doctrines politiques.Chapitre VIII—Lois sociologiques progressives et régressives.

Quelles sont les méthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre par lois sociologiques? Quel est, en général, le sens de ce mot: loi? Il semble extraordinaire que les juristes, les légistes et les politiciens possèdent les notions les plus confuses à ce sujet, si même ils y ont jamais réfléchi; une longue et constante expérience nous prouve cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutôt cette séparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique d'un côté et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son explication dans ce fait que les phénomènes juridiques et politiques sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis à nos méditations, L'empirisme et la métaphysique chassés de presque tontes les autres sciences physiques et naturelles proprement dites se sont réfugiés et barricadés dans cette dernière et haute citadelle largement approvisionnée depuis des siècles, en prévision de cet assaut ultime, des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes dont les éternels vaincus du progrès scientifique reconnaîtront bientôt eux-mêmes l'irrémédiable insuffisance.

Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique, auront emprunté aux sciences antécédentes les armes, c'est-à-dire les méthodes positives qui ont donné la victoire à leurs aînées, cette forteresse en apparence inaccessible et irréductible s'écroulera d'elle-même ou mieux encore, pareille à ces demeures enchantées défendues par des monstres et des chimères, elle s'évanouira, comme une pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystérieuses régions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions légendaires où se complaisent les sociétés dans leur enfance.

Avant donc d'aborder l'étude des sciences sociales et surtout de la politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements, c'est-à-dire dans les procédés ou instruments d'investigation qu'il faut employer dans ce genre de recherches.

Les sciences en général, au point de vue de la méthode, peuvent être envisagées sous trois aspects différents: au point de vue dogmatique, c'est-à-dire de leur enseignement; au point de vue historique, c'est-à-dire de leur formation et de leur évolution réelles dans le temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est-à-dire des procédés ou des lois du raisonnement.

La question se présente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des sciences correspond à leur ordre historique et l'un et l'autre à leur ordre dogmatique.

Une première distinction est à faire entre les sciences abstraites et les sciences concrètes: les premières ont pour objet les phénomènes, abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se manifestent; les secondes considèrent les phénomènes en tant qu'incorporés. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites; la minéralogie, la géologie, la zoologie, des sciences concrètes. La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des civilisations particulières, est une science concrète; lorsqu'elle s'élève jusqu'à l'étude des lois qui règlent les rapports sociaux dans toute société quelconque, indépendamment du moment et de l'espace historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractère des sciences ne doit pas être perdu de vue dans les considérations qui vont suivre.

On peut, à la façon idéaliste, soutenir que l'histoire des sciences, tant particulière que générale, doit être assimilée à un véritable raisonnement logique; on peut, s'élevant à des hauteurs métaphysiques, au delà même des nuages, prétendre indifféremment ou bien que le noumène est un produit du phénomène ou celui-ci une création du noumène, que l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce sont là jeux de princes, des princes de la pensée humaine, nous le concédons, mais de princes qui, à l'exemple des souverains temporels, vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne s'élève pas à ces sublimités; elle n'a pas de ces envolées qui font perdre de vue à la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la prétention d'observer, de classer et de juger même ces grandes doctrines qui semblent échapper à toute loi; elle les ramène à leur relativité naturelle et sociale; elle décrit et explique leurs formes et leurs évolutions successives; ainsi elle réduit ces absolus apparents à ce qu'ils sont et peuvent être socialement: des phénomènes soumis eux-mêmes à un ordre statique et dynamique comme tous les phénomènes naturels. Si l'immortel auteur de l'Esprit des loisa pu dire avec raison que «la Divinité même a des lois», l'orgueil métaphysique peut bien se plier au même niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer ce caractère relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le faisant entrer dans l'histoire, à côté et au-dessus des religions et de leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilités, c'est-à-dire démontrer que le hasard même n'a rien d'absolu; si les religions et les métaphysiques soulevaient la prétention de se soustraire au déterminisme universel, par cela même elles méconnaîtraient leur incontestable et respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas déchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais cela même ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur assignant leur rôle transitoire bien que considérable, dans l'évolution générale, leur garantit la seule immortalité possible, celle que procure l'histoire, organe enregistreur de la mémoire collective.

Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les sociétés que leurs phénomènes et les rapports entre ces derniers, c'est-à-dire encore des phénomènes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent être scientifiquement atteints; il en est de même des causes premières et des causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer des uns et des autres qu'en tant que leur préoccupation et leur recherche sont elles-mêmes des phénomènes sociaux, dès lors relatifs et susceptibles d'être étudiés.

Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences positives, si en outre, départageant celles-ci en concrètes et abstraites, nous avons surtout égard à ces dernières, nous reconnaissons que la série logique des sciences correspond d'une façon assez générale à leur évolution historique, c'est-à-dire aux divers moments où elles sont parvenues à se constituer comme sciences abstraites à l'état positif.

Les phénomènes relatifs à l'étendue et au nombre sont les plus simples et les plus généraux; les mathématiques sont aussi la plus abstraite des sciences; non seulement il est possible de les étudier indépendamment de toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une expérience antique a dégagées dans leur domaine sont tellement parfaites, que le raisonnement déductif a pu s'y substituer en très grande partie à la méthode inductive, en dehors de toute application concrète et particulière. Bien que, comme toutes les sciences, la mathématique ait été précédée d'une période d'empirisme, de tâtonnements et d'inductions accompagnées et suivies de constantes vérifications, sa perfection est devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractères primitifs; en réalité les mathématiques doivent tout à l'observation et à l'expérience comme toutes les autres sciences. L'étendue et le nombre sont les phénomènes et les rapports les plus simples et les plus généraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore y crut trouver la cause première de tous les faits naturels, y compris les faits sociaux et politiques; plus tard, les métaphysiciens en firent des catégories de l'esprit humain, des cadres préexistants à toutes nos idées et où elles venaient nécessairement se classer. La vérité est que tout phénomène implique la double relation d'étendue et de nombre; on n'en peut concevoir aucun indépendamment de ces propriétés élémentaires; l'étendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrême de toute abstraction.

Les mathématiques, limitées au calcul et à la géométrie, nous présentent principalement le monde des phénomènes au point de vue statique, à l'état de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif des notions qu'elles dégagent; les nombres, par exemple, nous donnent en effet déjà, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de multiplication, de succession, de développement, de croissance, d'ordre sériel hiérarchique et par conséquent d'évolution, en un mot une vue rudimentaire, la plus simple possible, de propriétés dynamiques. C'est dans la mécanique rationnelle, cette troisième branche des mathématiques, que la division logique et naturelle des phénomènes en statiques et dynamiques acquiert une importance décisive. D'un autre côté, il est incontestable qu'on peut étudier et enseigner le calcul et la géométrie indépendamment de la mécanique, même statique, on ne peut, au contraire, aborder cette dernière sans le secours des Mathématiques proprement dites. Les propriétés relatives à l'étendue et au nombre sont aussi plus générales que celles relatives aux forces; celles-ci sont déjà une combinaison particulière de celles-là; l'arithmétique et la géométrie sont donc des sciences plus simples, plus générales, plus abstraites que la mécanique.

Nombre, étendue, forces en repos ou en activité, voilà les trois propriétés élémentaires de la phénoménalité universelle. Nous les rencontrons aux confins les plus éloignés, aux dernières cimes accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'évolution cosmique; elles sont à la base de tout enseignement; de même, au point de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites, les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme les premières en possession de leurs méthodes et de leurs lois; leurs applications concrètes elles-mêmes ont précédé dans leurs progrès toutes les autres.

On peut envisager l'astronomie, à l'exemple d'A. Comte, comme science abstraite, c'est-à-dire en tant qu'ayant pour objet les lois générales des corps célestes, indépendamment de leurs structures et de leurs évolutions particulières. Si l'arithmétique, la géométrie, la mécanique se suffisent à elles-mêmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, même abstraite; celle-ci n'a plus la même indépendance; elle a toujours besoin de l'appui de ses soeurs aînées: le nombre, l'étendue, le mouvement sont inséparables de l'étude des corps célestes; la théorie de leur formation et de leur évolution, la loi de la gravitation universelle sont des applications plus complexes à des cas spéciaux des propriétés dont s'occupent les sciences antécédentes; il y a une astronomie mathématique et une mécanique céleste, qui sont quelque chose de plus que la mathématique et la mécanique; elles sont en un mot moins simples, moins générales, moins abstraites. L'ordre logique postpose donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des mathématiques. Or, on ne peut étudier et enseigner ce qui est complexe qu'à la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la même manière que, dans un raisonnement logique, on ne peut déduire des lois générales ou des conclusions complexes que d'inductions particulières et de propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science positive abstraite, s'est conformée historiquement à cette loi logique; elle fut consécutive à la constitution des sciences mathématiques abstraites.

Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons nous occuper, sont, remarquons-le bien, considérées toujours ici en tant que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord en tant qu'elles peuvent être étudiées et enseignées, abstraction faite des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant qu'elles peuvent et doivent l'être, abstraction faite des sciences postérieures plus complexes.

Il ne faut pas non plus confondre le degré d'abstraction d'une science avec son degré de généralité, bien qu'en fait ces deux notions se confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus générales sont également les plus abstraites ou susceptibles de la plus grande abstraction; mais les sciences les plus générales ne sont pas nécessairement et seulement abstraites, elles peuvent être également concrètes, c'est-à-dire s'appliquer à l'étude de formes, corps inorganiques, organiques ou sociaux, déterminées. C'est ainsi qu'il y a une astronomie abstraite et une astronomie concrète, une sociologie abstraite et une sociologie concrète. Il y a, en effet, une astronomie et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les corps célestes et de toutes les sociétés, abstraction faite de la structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces sociétés dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la sociologie et de l'astronomie concrètes; dans les deux cas, le degré de généralité des phénomènes relatifs à ces sciences reste le même; la différence est dans leur aspect concret ou abstrait.

Parmi les sciences abstraites consacrées à l'étude des corps bruts, la physique est évidemment moins simple et moins générale, plus complexe et plus spéciale que les sciences antécédentes. Elle étudie les rapports des corps les uns avec les autres, indépendamment de la composition de ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par conséquent de leurs propriétés chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut étudier les mathématiques, la mécanique et l'astronomie, abstraction faite des phénomènes relatifs à la barologie, à la thermologie, à l'acoustique, à l'optique, à l'électricité, etc., on ne peut étudier ceux-ci sans celles-là. La théorie des mouvements des corps célestes, la loi de la gravitation universelle sont tirées des rapports entre la masse et la distance des corps, c'est-à-dire de rapports de nombre et d'étendue d'après lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou l'intensité de leur gravitation; ainsi, géométrie, calcul, mécanique sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De même les lois astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent constamment dans l'étude des phénomènes physiques; il en est ainsi, par exemple, de la pesanteur qui se relie directement à la gravitation universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la physique s'est constituée comme science positive postérieurement aux mathématiques, à la mécanique et à l'astronomie: les sciences mathématiques et mécaniques avaient dès la plus haute antiquité, en Orient, en Egypte et en Grèce, réalisé des progrès considérables même comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire, la science astronomique, surtout abstraite, malgré des observations empiriques, des inductions, des généralisations et surtout des hypothèses importantes très anciennes, ne s'est élevée à la dignité de science abstraite que très tard, vers la fin duxveauxvieet au commencement duxviiesiècle. Il suffit de citer Copernic, Galilée, Kepler. Si Newton découvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur, c'est qu'il était le plus grand mathématicien de son temps. La physique, à son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion primitive bien que naturelle de l'animé et de l'inanimé, une des sources principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le fétichisme le plus grossier jusqu'au monothéisme le plus élevé, alimentèrent l'ignorance universelle et remplacèrent provisoirement la philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier que, déjà au déclin du monothéisme occidental, il y a trois cents ans à peine, les théories métaphysiques d'après lesquelles, par exemple, la nature avait horreur du vide, étaient encore en pleine efflorescence. C'est, en définitive, auxviiesiècle seulement que la physique s'érigea en science positive, indépendante de la religion et des vaines et puériles entités et subtilités de la métaphysique. En réalité, la physique est une science non seulement européenne, mais moderne.

Les mêmes considérations s'appliquent aussi à plus forte raison à la chimie; cette science ne peut être étudiée ni enseignée sans une initiation préliminaire et suffisante aux sciences antérieures; elle est un degré de plus dans l'ordre de complexité et de spécialité des phénomènes. Longtemps la composition et la décomposition des corps furent la base des croyances et des dogmes mystérieux sur le fumier desquels pullulèrent les religions; longtemps la chimie fut la science hermétique, scholastique et puis franchement métaphysique; pendant des siècles, sous le nom de chrysopée ou d'alchimie, elle s'affola dans la recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procédés pour changer les métaux en or. Ce n'est qu'après de longs tâtonnements empiriques, que, parvenant enfin à rompre ses préjugés mystiques et philosophiques, vers la fin seulement duxviiiesiècle, la chimie réussit à circonscrire nettement son domaine dans le monde de la phénoménalité universelle; elle se limita dès lors à la recherche des rapports et des lois de combinaison et de décomposition résultant de l'action moléculaire des diverses espèces de corps cristallisables ou volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie chimique devint possible par la généralisation de plus en plus parfaite des faits et des rapports observés ou expérimentés; alors seulement on put commencer à entreprendre de déduire de ces généralisations des lois abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considérât surtout lesconditionsnécessaires dans lesquelles les phénomènes peuvent avoir lieu, c'est-à-dire sontaptesà agir, soit que l'on considérât principalement les actions moléculaires elles-mêmes dans leuractivité.La constitution de la chimie abstraite et positive nous reporte seulement à la fin duxviiiesiècle; le nom de l'illustre et malheureux Lavoisier restera à jamais attaché à cette période capitale de l'évolution historique des sciences.

La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est postérieure à celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe des substances organisées, telles que la fibrine, l'albumine, la cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littré ont soutenu avec raison, au point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait de la rattacher de préférence à l'anatomie et à la physiologie, le domaine de la chimie devant être limité à celui des corps non vivants, non organisés. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait donc en réalité déjà à la physiologie. La controverse soulevée autour de cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite organique est la transition naturelle, à la fois logique et historique, reliant la chimie à la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne peut être ni étudiée ni enseignée sans le secours des autres sciences antécédentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'être et se sont constituées historiquement avant et sans la chimie.

Si Lavoisier peut être considéré comme ayant, à la fin du XVIIIesiècle, jeté les bases de la philosophie chimique abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrès décisifs et continus depuis lors de cette dernière science pour permettre à la physiologie de dégager ses premières lois abstraites des conceptions empiriques, métaphysiques et même religieuses où elle se complaisait encore au siècle dernier. De tous les ancêtres de la physiologie générale ou, si l'on préfère, de la philosophie physiologique, l'illustre Wolf seul appartient à la fin du XVIIIesiècle; tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier, Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout à fait au siècle actuel, ou en partie seulement aussi au siècle précédent. Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins générale, il ne viendra à l'idée de personne de le contester; son enseignement serait impossible sans l'étude préliminaire de cette dernière. Les propriétés vitales résultent d'un degré supérieur de composition et de combinaison des corps; de là des caractères spéciaux, lesquels ne peuvent être reconnus et dégagés qu'à la suite des propriétés chimiques. La vie et la mort sont la province de la physiologie, province comprise dans un Etat plus étendu dont les autres départements ne manifestent pas les mêmes phénomènes; au delà de l'étude des éléments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au delà de celui des éléments chimiques s'ouvre celui de la physique, et puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux phénomènes de l'étendue et du nombre, lesquels eux-mêmes confinent à l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.

Comme dépendance particulière et plus complexe encore de la physiologie, A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hiérarchique des sciences le groupe de phénomènes désigné par lui sous le titre de physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie psychique ou Psychologie. Elle aussi, à cette heure, s'érige en science abstraite indépendante.

Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phénomènes est un cas spécial, mais plus complexe des propriétés vitales en général, de la même manière que celles-ci sont une combinaison supérieure et particulière des propriétés chimiques, physiques, mécaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en général de la figuration et de la situation (géométrie) d'un certain nombre (calcul) d'éléments ou d'agrégats d'éléments inorganiques dans le temps et dans l'espace. L'étude des phénomènes psychiques est impossible sans la connaissance préalable des lois de la physiologie générale et de celles de toutes les sciences antécédentes. Historiquement, du reste, la physiologie psychique s'est dégagée seulement dans ces derniers temps de la gangue fruste des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques: elle n'a commencé à être en possession constante de sa méthode scientifique que dans la dernière moitié de ce siècle. L'antique classification même des sciences, basée non pas sur leurs caractères objectifs, mais sur les facultés subjectives déduitesa prioride la constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'établirent F. Bacon et après lui d'Alembert lui-même, dans la GrandeEncyclopédie,est la meilleure preuve qu'auxxviieetxviiiesiècles la science des phénomènes mentals était encore, chez ses représentants les plus éminents, dans sa période de gestation métaphysique. Le tableau des facultés cérébrales dressé par A. Comte est aussi essentiellement subjectif, et les déductions sociologiques qu'il en tira étaient la négation radicale de sa propre méthode positive. Il a fallu, en définitive, que nos laboratoires de physiologie, après que celle-ci elle-même fut devenue une science expérimentale, prêtassent aux psychologues leurs instruments d'observation et d'expérimentation, pour que la science des phénomènes mentals fût enfin entraînée dans le courant scientifique général. Alors seulement la psychologie, devenue positive, put s'arracher notamment à la simple et stérile observation interne du moi par le moi, procédé si imparfait qui excluait naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses attardées qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut révélé principalement par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer à mesurer, d'une façon exacte, la quantité, la durée, l'intensité des faits psychiques, problèmes si importants au point de vue, par exemple, de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et même la simple observation externe étaient également impuissantes à aborder l'examen des phénomènes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs à la psychologie des idiots, des déments, des délinquants, sans compter celle des femmes et des vieillards; tous ces états mentals, le plus grand métaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut évidemment les produire en lui-même à volonté aux fins de les contempler dans le champ de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus guère à même de les observer, car on ne se figure pas aisément ce dédoublement mystérieux d'une âme dont une part, en pleine conscience scientifique, observerait avec sérénité l'autre devenue déraisonnable et même imbécile. L'étude des passions en général, dans ce système, révèle la même inconséquence, les mêmes contradictions. L'observation directe externe elle-même ne peut nous en révéler que les caractères également externes, c'est-à-dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas étaient impuissantes à transformer les simples descriptions psychiques qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idéal de toute science parfaite en possession de sa méthode.

Il faut donc étudier la physiologie végétale d'abord et animale ensuite avant la psychologie; cette initiation préliminaire est indispensable, ne fût-ce que pour acquérir la notion de ce que sont la structure et le fonctionnement des êtres vivants, ces deux aspects, l'un statique, l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie proprement dite, la première élève notre intelligence à la notion de structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous fournit celle du fonctionnement, non plus d'entités idéales, mais de combinaisons objectives supérieures dont l'activité constitue la vie des organes et des systèmes généraux de structure.

En fait, c'est par les progrès d'une dépendance directe de la physiologie, c'est-à-dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est émancipée et des dogmes religieux et des hypothèses métaphysiques. Ce progrès, réalisé dans les cas anormaux ou morbides, s'étendra naturellement de plus en plus à l'ensemble de la science mentale. Il restera à la philosophie métaphysique cette gloire, qui n'est pas petite au point de vue des progrès de l'esprit humain, d'avoir contribué, au nom de la raison à arracher nos conceptions en général au joug des superstitions religieuses; ce fut son grand rôle social; dans l'oraison funèbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra jamais oublier le caractère positif et organique par lequel la métaphysique, comme du reste les religions elles-mêmes, ont participé au progrès de l'humanité par la réduction successive des superstitions et des systèmes: de ce progrès, religion et métaphysique furent inconsciemment les artisans sociaux.

Mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie, telle est donc d'après A. Comte et la philosophie positive en général, à part certaines divergences particulières inutiles à discuter ici, la classification hiérarchique, à la fois logique et historique des sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.

D'après A. Comte, cette classification hiérarchique serait conforme non seulement à l'ordre logique et historique, mais à l'ordre dogmatique, c'est-à-dire relatif à l'enseignement des sciences. Il restreint cependant cette vue trop générale en ajoutant qu'au point de vue dogmatique l'ordre logique est et doit rester prédominant, tandis qu'au point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir compte d'un phénomène considérable, c'est-à-dire de leur connexion statique, ou de structure et de leur interdépendance dynamique, c'est-à-dire de leur activité réciproque, de l'influence mutuelle qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur évolution progressive. De ce phénomène capital résulte leur avancement, non plus simplement successif, mais aussi et à la fois connectif ou collectif et simultané.

Cette considération de Comte nous semble elle-même devoir être restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement à la structure et à l'évolution historiques des sciences concrètes. Toutes les sciences abstraites dont nous venons de parcourir la série ont, en effet, leurs sciences correspondantes concrètes. Il en est ainsi des mathématiques, y compris la mécanique, en tant que sciences appliquées; il y a de même une astronomie concrète; les sciences physico-chimiques abstraites ont leurs équivalents concrets, par exemple, dans la minéralogie et la géologie; la physiologie, dans la médecine, la botanique, la zoologie, l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des civilisations particulières.

Ces sciences concrètes préparées et fortifiées pendant des siècles, par des procédés d'abord empiriques, doivent faire seules, en réalité, l'objet principal de la restriction apportée par Comte à la concordance qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur constitution historique; en tant que sciences abstraites, même au point de vue historique comme nous l'avons indiqué, la correspondance entre l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf les variations accessoires et négligeables que l'on rencontre à l'occasion de l'étude de tous les phénomènes sociaux, variations dont l'importance disparaît, pour ainsi dire, à mesure que l'on embrasse un champ d'expérience plus étendu dans le temps et dans l'espace.

L'observation de Comte exige encore d'être rectifiée et complétée sous un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique d'un côté et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre dogmatique n'est pas et ne peut pas être absolument le même que l'ordre logique; il est quelque chose d'intermédiaire, par sa nature, entre les lois de la pensée et du raisonnement et les lois de l'histoire; il emprunte aux unes et aux autres des caractères spéciaux qui en font un type à part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des conséquences graves à la fois théoriques et pratiques. Dans l'enseignement, le procès logique et le procès historique doivent se prêter un constant et mutuel appui; par là seulement l'enseignement à tous ses degrés revêt ce grand caractère social de simultanéité et de continuité qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme scientifique soient disloquées et mutilées à l'école, non plus qu'elles le sont dans la structure générale effective des sociétés et dans leur évolution ou dynamique réelle.

Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conformé plus ou moins, bien que d'une façon encore empirique et insuffisante, aux véritables et permanentes nécessités scientifiques des sociétés. A tous les degrés, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y compris les athénées, et dans les universités, l'enseignement est déjà et continuera d'une façon de plus en plus raisonnée et systématique à être à la fois successivement et simultanément intégral; l'ordre successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus en plus combiné avec les nécessités dogmatiques de simultanéité et d'interdépendance de toutes les sciences, en ce sens, qu'à chaque degré plus élevé dans la hiérarchie de l'enseignement et dans chaque classe plus élevée de chaque degré, cet enseignement sera de plus en plus approfondi dans toutes et chacune des branches spéciales. L'enseignement, en un mot, à tous les degrés devra toujours être à la fois général et spécial, c'est-à-dire encyclopédique; en outre, il devra devenir de plus en plus approfondi et spécial, à mesure que l'on gravit les échelons scolaires, mais en contre-balançant de plus en plus rigoureusement cette spécialisation croissante par le contrepoids nécessaire de considérations générales et abstraites tirées des sciences particulières et des rapports qui les unissent entre elles. Cette prédominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier imprime seule à l'enseignement son véritable caractère social.

Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute l'école positiviste y compris Spencer, nous complétons maintenant le tableau hiérarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par l'adjonction de la science la plus spéciale et la plus complexe de toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.

La sociologie abstraite complète la série logique et historique des autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la connaissance des lois générales qui résultent des rapports des hommes les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales, variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent dans les sociétés particulières; celles-ci sont le domaine réservé de la sociologie concrète.

Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et indéniable que les phénomènes sociologiques sont de leur nature plus complexes et moins généraux que les phénomènes purement physiologiques et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent déjà un degré très intéressant des propriétés d'association tant organiques proprement dites qu'émotionnelles et intellectuelles. Les phénomènes relatifs à l'imitation, à la sympathie, à l'association des sentiments et des idées, le langage lui-même sont à la fois d'ordre psychique individuel et collectif; par eux la sociologie se relie fonctionnellement et organiquement aux phénomènes du ressort de toutes les sciences antécédentes. Par cela même ils constituent la transition naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites encore. Les sociétés, en effet, nous présentent des propriétés, des formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons nulle part ailleurs, pas même dans les corps organisés et vivants en général. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractères distinctifs, que dans les agrégats sociaux toutes les unités composantes sont plus ou moins douées de sensibilité et de conscience, qu'en outre, tout au moins dans les structures sociales supérieures, des combinaisons originales résultent, notamment en ce qui concerne leurs liens connectifs, de la propriété que possèdent ces mêmes unités composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue économique qu'aux points de vue génésique ou familial, intellectuel, moral, juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour reconnaître que la science sociale a un domaine privé, constitué d'un ensemble de propriétés particulières qu'on ne rencontre dans les départements d'aucune des sciences antérieures. De ces titres authentiques résulte pour la sociologie son droit légitime à sa reconnaissance comme science à la fois indépendante et souveraine, bien que la dernière conçue et née de toutes les autres sciences. Telle est, en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume féodal des sciences, elle est à la fois serve et seigneur; serve en tant que dépendante elle-même de toutes les sciences antécédentes, seigneur en tant que par sa naissance et son évolution elle s'est élevée au-dessus de ces dernières par la dignité et la supériorité croissante de ses prérogatives et de ses fonctions. Si nous complétons maintenant à ce point de vue nos précédentes conclusions dogmatiques, nous devons dire qu'à tous les degrés, primaire, moyen, supérieur, l'enseignement des sciences doit être parfait par un enseignement, proportionnel en intensité, des sciences sociale.

Ici se place naturellement une observation applicable à toutes les sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement scientifique doit être encyclopédique à tous les degrés, mais cet enseignement doit être méthodique, c'est-à-dire conforme aux procédés rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mêmes des lois tirées de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi, au degré inférieur doivent naturellement être enseignées seulement de chaque science les notions les plus simples et les plus générales; cette nécessité résulte à toute évidence de nos considérations antérieures; mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de généraliser; ce n'est que peu à peu et très lentement, à force d'observations et d'expériences particulières et accumulées, qu'il parvient à s'élever à des concepts généraux, à la notion de lois d'abord concrètes, puis abstraites.

L'enseignement inférieur et même moyen, dans les classes inférieures, celui-ci cependant dans une proportion déjà moindre, sera donc avant tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant partout et toujours l'arbre encyclopédique complet des sciences, y compris les sciences sociales, il ne se départira qu'avec une circonspection extrême de ces procédés dogmatiques imposés par la nature elle-même. C'est dans tous les cas par des observations tirées des sciences les plus générales et les plus simples, des phénomènes les plus fréquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer, à pas comptés, par enseigner aux jeunes gens à formuler eux-mêmes leurs premières généralisations, leurs abstractions spontanées, notamment dans la géométrie, le calcul, la mécanique et la physique, tous ordres de phénomènes du plus haut intérêt pour les enfants et les jeunes gens et constituant même une véritable récréation quand, au lieu de se servir de formules sèches et abrutissantes, le professeur objective expérimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel enseignement desrèglesde la grammaire, par exemple, est aussi peu en rapport avec l'état des jeunes intelligences que celui d'une métaphysique ou d'une philosophie générale et abstraite des sciences. La grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou écrit doit être rigoureusement expulsée de renseignement au moins primaire tout aussi bien que le cathéchisme. Il n'y a pas plus de place dans les cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour une conception cosmogonique et sociale, générale ou abstraite et même concrète.

C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner toujours rigoureusement les nécessités de l'ordre logique avec celles de l'ordre historique, en procédant en définitive pour chaque éducation particulière, mais avec une rapidité incomparable, par les mêmes stades traversés par les civilisations particulières et l'humanité en général dans son évolution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il est inutile de repasser par les mêmes erreurs ou déviations, et qu'il est possible actuellement de suivre une ligne raisonnée et droite.

En résumé, les procédés dogmatiques, tout en se conformant aux classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins rigoureux; ils doivent également tenir compte des grandes conditions de simultanéité et d'interdépendance historiques des sciences, surtout concrètes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les classifications logiques sont elles-mêmes en rapport avec la structure et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de l'évolution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des modalités différentes selon les âges; son activité est autrement conditionnée pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturité; les méthodes dogmatiques, tout en se différenciant partiellement de l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer à la constitution physiologique et psychique des élèves; elles doivent par conséquent transiter du concret à l'abstrait, du particulier au général, du simple au composé.

D'un autre côté, renseignement scientifique n'a pas son objectif en lui-même; il a une destination sociale; il s'applique à tous les besoins de plus en plus complexes, non seulement matériels, mais idéaux, des individus et des sociétés; chaque science correspond, dans ses applications, à un ou à plusieurs arts et professions différents. Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se confondent généralement avec leur utilité pratique, mais à mesure qu'il devient à la fois plus généralisateur, plus abstrait et en même temps plus intensif, la nécessité apparaît, dans l'intérêt de l'équilibre intellectuel et même physiologique et surtout dans l'intérêt supérieur de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une intervention de plus en plus considérable de l'enseignement professionnel. Ainsi, dans les instituts supérieurs du Commerce, de l'Industrie, de l'Agriculture, dans les écoles polytechniques et dans les diverses facultés universitaires, le maximum d'abstraction et de généralisation scientifiques et philosophiques doit être naturellement contre-balancé par le maximum de spécialisation professionnelle. Là où l'enseignement universitaire se réduit à être une fabrique de diplômes professionnels, il est aussi vicieux que là où il ne produirait que des théoriciens et des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce n'est pas la métaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rêves, à la différenciation sociale progressive des études et des fonctions; la philosophie de chaque science particulière et la philosophie générale des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la spécialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la généralisation également scientifique qui permet à chaque conscience individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulière à l'ensemble de l'organisation collective et par là de reconnaître et de proclamer la dignité et l'équivalence de tous les métiers, libéraux ou manuels, dans la trame indivisible de la vie des sociétés.

Cette considération est de la plus haute importance, surtout si l'on complète le tableau hiérarchique des sciences par la philosophie des sciences sociales particulières, c'est-à-dire par la sociologie qui en est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable conclusion de l'enseignement de toutes les écoles, instituts ou facultés, dont l'ensemble constitue l'Instruction supérieure. Sans l'initiation à cette philosophie générale, les spécialistes non seulement ne pourront jamais être que des particularistes très bornés et sujets à toutes les divagations dès qu'ils seront, comme c'est inévitable pour tout homme vivant en société, entraînés à sortir du domaine restreint de leur activité ordinaire, mais ils en arriveront même à être des spécialistes inférieurs en intelligence à ceux de leurs confrères dont l'équilibre intellectuel n'aura pas été déformé comme le leur par l'exercice de facultés isolées. Il se produira, et il s'est malheureusement produit déjà, dans le domaine des professions dites libérales, le même phénomène qui s'est manifesté dans le domaine industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amènera l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale générale.

L'enseignement doit donc être intégral à tous les degrés; il commencera par être concret et, à mesure qu'il se différenciera en spécialités professionnelles, cette division nécessaire sera compensée par une généralisation et une abstraction progressives non moins nécessaires. Les spécialités les plus éminentes, si elles ne sont pas constamment dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale, n'apparaissent plus, en définitive, que comme des déviations et des déformations organiques; les gibbosités les plus hautes n'ont jamais, en aucun temps, été considérées comme un attribut de la beauté; les difformités intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue de la plastique du corps social.

De tout ce qui précède il résulte, avec non moins d'évidence, qu'il existe, dans la législation qui règle notre enseignement supérieur, des lacunes et des vices considérables. Les conditions physiologiques, psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons brièvement exposées ci-dessus, conditions actuellement reconnues par tous les hommes de science, constituent, en réalité, les lois nécessaires, c'est-à-dire naturelles, qui doivent présidera l'organisation de tout enseignement notamment supérieur.

Or, non seulement la sociologie abstraite et même concrète est écartée des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par une réminiscence théologique et métaphysique inconcevable dans l'état de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Faculté de philosophie, au point de vue de l'ordre des études, avant les autres facultés, notamment celle de droit? Il est évident, pour peu qu'on y réfléchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche des lois dégagées par l'étude de toutes les sciences antérieures; c'est à cette condition seulement qu'elle peut être elle-même une philosophie positive ou scientifique. La philosophie des sciences en général et des sciences sociales en particulier ne peut donc être que le couronnement, la terminaison naturelle de ces dernières; son enseignement final devrait réunir dans un même auditoire les étudiants detoutesles Facultésaprèsl'achèvement de leurs études professionnelles, c'est-à-dire spéciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne s'explique précisément que par le caractère soit théologique, soit métaphysique de l'enseignement philosophique dominant.

Voilà pour la philosophie en général. En ce qui concerne la psychologie en particulier, elle est une dépendance de la physiologie, elle ne peut donc et ne doit être enseignée qu'après une initiation physiologique suffisante; la dernière loi sur l'enseignement universitaire, en Belgique, a déjà partiellement reconnu cette dépendance nécessaire; il faut l'affirmer d'une façon de plus en plus nette; il faut insister notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement scientifique est le véritable préliminaire à l'étude des sciences sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignées dans les facultés de droit. Le droit lui-même et surtout le droit criminel ont leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la théorie de la responsabilité pénale n'est qu'un cas particulier de la théorie de la responsabilité morale; l'une et l'autre sont conditionnées par la psycho-physiologie; même toute là théorie du consentement, celle des conventions et des obligations en droit civil sont à réviser dans ce sens; ici également l'ancienne métaphysique doit être expulsée par la philosophie positive.[2]

L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les sciences particulières nous montre déjà par lui-même ce qu'il faut entendre par loi au sens scientifique de ce mot:la loi est le rapport nécessaire qui existe entre tout phénomène et les conditions où ce phénomène apparaît.Le tableau hiérarchique des sciences depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie, est la formule d'une loi à la fois statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre nécessaire de l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spéciales et les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus générales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activité et notamment dans leur évolution à la fois historique et logique elles obéissent à la même loi, au même ordre, déterminés par les mêmes conditions.

Voyons maintenant par quelles méthodes nous pouvons reconnaître et dégager les lois scientifiques des phénomènes en général et notamment des phénomènes sociologiques.

La classification des sciences, conformément aux considérations précédentes, et moyennant les réserves qu'il convient d'y apporter selon que l'on envisage spécialement cette classification, soit au point de vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point de vue dogmatique, nous fournit par elle-même un premier et frappant exemple de ce qu'il faut entendre par:loi sociologique.Cette classification formule de la façon la plus simple et la plus générale lerapport nécessairequi, abstraction faite de toutes les circonstances locales ou temporaires, c'est-à-dire quel que soit le corps social observé, relie indissolublement les phénomènes scientifiques entre eux tant à l'état statique, c'est-à-dire sous le rapport de leur structure générale, qu'à l'état dynamique, c'est-à-dire sous le rapport de leur évolution et de leur action réciproque. Il s'agit donc, dans cet exemple, d'une loi sociologique abstraite dégagée des sciences également abstraites.

Comment, par quelle méthode les fondateurs de la philosophie générale des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A. Comte ont-ils d'une façon successivement plus parfaite et plus complète, dressé ce tableau hiérarchique des sciences, comment sont-ils parvenus à dégager et à formuler cette loi?

L'évolution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent les plus nobles représentants fut, en réalité, conforme aux lois mêmes de notre constitution psychique dont les lois logiques, à leur tour, sont une application. Les sciences abstraites succédèrent naturellement aux sciences concrètes, comme ces dernières elles-mêmes avaient été précédées d'une phase principalement empirique dont la nécessité explique à son tour les hypothèses théologiques et métaphysiques qui furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives, confuses et incohérentes. Le progrès de la philosophie positive ou générale repose sur le progrès des sciences abstraites et celui-ci sur le perfectionnement des sciences concrètes dont les premiers pas sont empiriques; sciences abstraites et sciences concrètes se prêtent, en outre, un appui mutuel, celles-là servant à leur tour au perfectionnement de celles-ci, à mesure que la série hiérarchique des sciences abstraites devient plus complète par la constitution de ses départements les plus spéciaux et les plus complexes, tels que la physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la fonction sociale de la théologie et de la métaphysique, bon gré, mal gré, disparaît faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient comme tous les organes hors d'usage.

Les procédés individuels des précurseurs de la philosophie générale des sciences furent, en réalité, le reflet du processus intellectuel collectif. Ils avaient recueilli par héritage ancestral ou social une masse considérable d'observations de tous genres; ils y avaient ajouté un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs étaient précisément ceux qui, sous le masque des hypothèses religieuses ou métaphysiques, s'offraient déjà fallacieusement sous une apparence séduisante de cohésion naturelle et universellement admise par les consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inappréciable service philosophique en faisant du doute le point de départ de tout progrès philosophique. Dès lors, la première opération devait être nécessairement une révision ainsi qu'un dénombrement analytique de tout le savoir scientifique emmagasiné par l'intelligence des siècles. La deuxième opération fut de réunir sous une même dénomination ou étiquette toutes les observations, tous les phénomènes qui présentaient des caractères communs et de former successivement des groupes distincts de phénomènes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractères spéciaux qui ne se retrouvaient pas chez les autres.

L'observation, l'analyse, l'induction, voilà quels furent les flambeaux de la méthode; par elles, il fut possible de procéder à des classifications naturelles, à des groupements de phénomènes d'après leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite à des généralisations.

Cette première et double entreprise d'analyse et de synthèse, menée à bonne fin, nous montre à ce moment, par le seul examen des résultats obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de phénomènes ainsi établis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y rapportent: certaines propriétés, telles que les propriétés mathématiques, se retrouvent dans tous les groupes; les propriétés physiques proprement dites, les propriétés chimiques, biologiques, psychiques, sociologiques apparaissent d'une façon de moins en moins générale.

Dès lors, les propriétés qui se rencontrent indistinctement partout, dans toutes les classes des phénomènes naturels, sont par cela même les plus générales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se concevoir comme non mélangées avec les autres; elles sont non seulement les propriétés les plus générales, mais aussi les moins composées, les plus simples.

C'est d'après cette juste observation tirée du degré de généralité et de simplicité décroissantes des groupes des phénomènes naturels que la philosophie naturelle positive put finalement, à dater d'A. Comte, instaurer la classification non pas seulement complète, mais hiérarchique des sciences.

Qu'est-ce maintenant que cette classification hiérarchique des sciences? C'est la création ou plutôt la découverte d'un ordre naturel dans l'ensemble primitivement incohérent de nos connaissances. C'est laloide nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un rapport de ressemblance ou de dissemblance étendu de deux ou plusieurs phénomènes à la généralité des phénomènes dans la mesure où ces derniers nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions sont insuffisantes, erronées, incomplètes, la loi le sera dans la même proportion; elle sera tôt ou tard infirmée par une découverte nouvelle, mais, en somme, la méthode positive d'observation restera le seul instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte amendera l'observation et la généralisation consécutive fausses; à une observation mal faite, il n'y a de remède qu'une observation bien faite; la méthode positive trouve en elle-même sa règle, sa discipline.

C'est donc par la généralisation et la classification des inductions particulières que nous parvenons à concevoir et à formuler des lois scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considérable d'inductions, plus elles sont générales; plus ces lois éliminent les propriétés spéciales pour ne tenir compte que des caractères les plus simples et les plus généraux, plus les lois ainsi formulées sont abstraites. Les lois naturelles peuvent donc être abstraites sous deux rapports: soit qu'on les dégage indépendamment des corps particuliers dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque de l'ordre hiérarchique des phénomènes et des sciences, on les dégage des propriétés spéciales et complexes de l'ordre auquel elles se rattachent pour les ramener à un ordre plus général et plus simple.

Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minéralogie, la géologie, la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la médecine et la chirurgie, la structure et l'évolution des sociétés particulières sont des sciences concrètes; la géométrie, l'astronomie en général, la physique, la chimie inorganique, la physiologie végétale, la physiologie animale, la physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites; celles-ci formulent les lois des phénomènes compris dans leur département, indépendamment des combinaisons concrètes auxquelles ces phénomènes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi, la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que soient les organismes; les lois qu'elle dégage s'appliquent indifféremment à tous les êtres organisés. De même, en sociologie, si nous étudions la structure et l'évolution d'une société déterminée, la Belgique, par exemple, les généralisations que nous parviendrons à dégager de nos observations relatives à ce pays nous fourniront des lois non pas abstraites mais concrètes, en ce sens qu'elles impliqueront les caractères originaux qui font de la Belgique une société en partie différente des autres sociétés; ces lois seront spécialement particulières à notre pays, puisque, dans l'étude des phénomènes sociaux dont nous les aurons tirées, il aura été tenu compte des conditions sociales particulières qui sans doute ne se rencontrent pas également partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, néglige ces conditions particulières.

L'observation et la généralisation des faits concrets ont, du reste, partout et dans tous les temps, précédé la constatation des phénomènes et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun à l'individu et à la collectivité. L'empirisme le plus grossier a précédé la médecine et la chirurgie et ces dernières à leur tour ont permis à la physiologie de se constituer; de même les biographies, les chroniques locales ont précédé les histoires générales et ces dernières la sociologie abstraite.

Où l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque dans l'étude de phénomènes appartenant à un groupe spécial et plus complexe de la série hiérarchique des sciences, elle supprime précisément les propriétés spéciales qui seules justifient la constitution de ce groupe en science particulière indépendante, en vue de ramener l'explication de ces phénomènes spéciaux aux explications fournies par les lois des classes antécédentes de phénomènes plus simples et plus généraux. Ainsi, les phénomènes sociologiques peuvent se ramener à des phénomènes psychiques et physiologiques, ceux-ci à des lois chimiques, lesquelles peuvent être réduites à des lois purement physiques et finalement astronomiques et même simplement numériques et géométriques. Les phénomènes complexes et spéciaux sont en effet toujours convertibles en phénomènes plus simples et plus généraux; on peut ainsi ramener la science sociale à des principes premiers tels que l'intégration et la désintégration continues de la matière et du mouvement, mais, ce faisant, en réalité, on n'explique rien, on montre simplement que tout est impliqué dans tout. Les phénomènes spéciaux, en un mot, exigent une explication spéciale, tout en s'en référant aux explications plus générales fournies par la série entière des sciences. Ces audacieuses généralisations ont le grave défaut de supprimer les caractères spéciaux des phénomènes pour mieux les expliquer; en réalité, elles suppriment le problème et ne le résolvent pas. Quand, en biologie, on dépasse les éléments anatomiques, on ne fait plus de la biologie, mais de la chimie; de même en sociologie, quand on dépasse les deux agrégats territoire et population en tant qu'agrégats, on tombe dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces abstractions ne doivent être utilisées que pour montrer la dépendance nécessaire qui relie les phénomènes les plus spéciaux aux phénomènes généraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux généralisations et aux lois spéciales dont l'exposé est l'oeuvre de chaque science particulière. Ni les nombres de Pythagore, ni la gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de l'abstraction et de la généralisation sociologiques; ce n'est pas avancer, mais reculer la solution du problème[3]. Chaque science spéciale dégage des lois également spéciales, bien que dépendantes des lois plus générales des sciences antécédentes; mais on ne peut, sans supprimer par le fait cette science spéciale, la ramener exclusivement à ces dernières; le problème des sciences les plus complexes consiste au contraire surtout à déterminer les propriétés et les lois qui les distinguent des sciences les plus simples.

Tous les rapports imaginables entre les phénomènes quelconques se réduisant en fin de compte à des rapports soit de similitude, soit de différence dans l'espace ou le temps, il faut entendre parloi, au sens le plus général, les rapports constants de similitude et de succession qui existent entre les phénomènes de l'univers, inorganiques, organiques et superorganiques ou sociaux.

La réduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de la généralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits particuliers à une loi générale, nous disons communément que cette loi est lacausede ces phénomènes particuliers; c'est là en réalité une expression vicieuse, correspondant à une conception métaphysique et, primitivement même théologique, des rapports qui unissent les phénomènes naturels. Ainsi, l'immense variété des phénomènes astronomiques et de ceux relatifs à la pesanteur des corps en général sont tous compris dans la loi de la gravitation universelle formulée par Newton. Cependant la gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime seulement le fait général de la tendance constante de tous les corps à se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances. La cause n'est donc qu'un rapport plus ou moins constant et formulé d'une façon générale. Généraliser des rapports, dégager des lois, voilà les plus hauts sommets scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes premières et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.

Les causes ne sont donc que des rapports plus généraux de similitude ou de différence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons des phénomènes particuliers.

Quand nous étudions les lois relatives à la pesanteur des corps, lois physiques, et à la gravitation des corps célestes, lois astronomiques, indépendamment des corps déterminés où ces lois se manifestent, nous faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au contraire, nous les étudions dans ces corps, nous faisons de la science concrète.

Le tableau hiérarchique des sciences, dressé par A. Comte, avec les quelques amendements qui n'en détruisent pas les grandes lignes et qu'il convient d'y apporter, nous montre également, par son seul examen, une distinction importante à faire au point de vue de la définition d'une loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport général et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances, mais il nous montre ce rapport général et constant, c'est-à-direla loides phénomènes scientifiques sous un double aspect: l'un statique, l'autre dynamique. Ceci revient à dire qu'il existe des lois statiques et des lois dynamiques; nous le savions déjà d'une façon générale; le tableau des sciences nous le montre pour des phénomènes d'ordre sociologique relatifs, dans l'espèce, à la vie intellectuelle des hommes en société.

Les lois statiques sont celles qui se rapportent à la structure nécessaire et constante des êtres sociaux à l'état de repos, dans un espace et un moment déterminés, s'il s'agit de lois statiques concrètes, ou indéterminés, c'est-à-dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mêmes conditions, se rapportent aux mouvements simultanés, réciproques et surtout successifs des mêmes organismes sociaux.

Le tableau hiérarchique des sciences nous expose d'un côté la structure scientifique invariable et nécessaire des sociétés clans tous les temps, dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes les sciences; de l'autre, l'évolution nécessaire et invariable de cette même structure également dans tous les temps et dans toutes les parties de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.

Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le fonctionnement, nous paraîtra encore plus claire dans la loi des trois états de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre à l'ordre spécial de phénomènes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi sociologique universelle, comme l'a tenté hâtivement celui qui l'a formulée. La période théologique, avec ses subdivisions en âge du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, la période métaphysique avec son stade scholastique préparatoire, la période positive ou purement scientifique représentent parfaitement, bien qu'uniquement au point de vue des croyances générales ou philosophiques, d'un côté l'aspect statique et structural nécessaire de toutes les sociétés, de l'autre leur aspect dynamique et évolutif.

C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois générales de toute la série des phénomènes naturels, depuis, les plus simples et les plus généraux jusqu'aux plus complexes et aux plus spéciaux, en un mot depuis les mathématiques jusqu'aux sciences sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie première et ce qu'on a appelé depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la philosophie scientifique ou positive.La philosophie positive est donc la philosophie générale des sciences; au point de vue de renseignement, il n'en peut exister d'autre; la science ne connaît que des phénomènes, des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les religions et les métaphysiques sont elles-mêmes des phénomènes, des objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de vue scientifique, c'est-à-dire relatif et, dans l'espèce, social. Leur structure et leur évolution sont, comme nous venons de l'indiquer, soumises elles-mêmes à des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu écrire ces paroles profondes: «La Divinité a ses lois.» S'il en est ainsi, la Divinité n'est plus l'absolu, elle est réduite à une simple fonction sociale dont nous pouvons suivre les développements depuis les origines jusqu'à sa transformation positive finale.

Ayant défini la philosophie positive en général, nous pouvons de même définir la science qui en est le couronnement:la Sociologie est la philosophie générale des sciences sociales particulières.

Quel que soit le domaine scientifique spécial dont il s'agisse, la loi est un rapport nécessaire entre deux ou plusieurs phénomènes; c'est un rapport nécessaire qui se reproduit d'une façon constante et invariable quand les conditions où les phénomènes se produisent sont les mêmes, et, d'une façon variable, quand ces conditions varient.

La constatation des phénomènes, de leurs rapports et de leurs lois a une source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre méthode scientifique; les procédés de l'observation seuls différent suivant la nature des phénomènes à étudier et les conditions subjectives de notre constitution physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la méthode positive ont leur correctif dans la méthode positive même; elles ne peuvent, en effet, provenir que soit d'une constitution momentanément ou radicalement défectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des procédés, c'est-à-dire des instruments, soit de rapports erronés supposés entre le sujet et ses instruments d'un côté et les faits observés de l'autre.

Le processus intellectuel est invariable, le point de départ de toute acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction simple et particulière, menée par des intermédiaires successifs, de plus en plus complexes et étendus, jusqu'à des lois ou propositions générales. Toute conclusion raisonnée, toute loi ne trouvent leur preuve que par la vérification de leur conformité avec toutes les inductions et propositions particulières qu'elles embrassent; aucune déduction, même dans les sciences les plus simples, telles que les mathématiques, n'est légitime que sous réserve constante du contrôle de cette conformité. La méthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses procédés ou instruments d'application. Ceci nécessite quelques explications.

Chaque branche principale de l'arbre encyclopédique des sciences développe l'un des aspects caractéristiques des procédés utilisés par la méthode positive. Plus on s'élève vers les degrés de complexité supérieure de l'échelle scientifique, plus les instruments d'observation deviennent à la fois puissants et d'un maniement délicat et difficile; leur perfection et leur force sont naturellement en corrélation avec celles des objets soumis à leurs investigations. Si dans les sciences abstraites les plus générales, telles que les mathématiques, la simplicité et la constance supérieures des rapports qui règnent entre les phénomènes a permis, à tort cependant, de supposer que c'étaient des sciences déductives, il ne paraît plus contesté aujourd'hui que cette illusion logique provenait de ce qu'on avait substitué l'effet à la cause; si les mathématiques autorisent si généralement l'emploi des méthodes déductives, c'est que la généralité et la simplicité des relations qui forment leur département étant naturement mieux connues pour cela même qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la prévision scientifique y est plus facile; or, la prévision est une déduction; c'est une conclusion particulière tirée d'observations générales supposées constantes. Dans les mathématiques aussi bien que dans l'astronomie, ces déductions et ces prévisions ne sont devenues possibles que grâce à l'accumulation des observations particulières finalement généralisées; elles y ont été possibles antérieurement aux prévisions et aux déductions dans les autres sciences, parce que ces dernières sont plus complexes, c'est-à-dire qu'il est plus difficile d'y formuler en lois, eu égard aux multiples conditions au sein desquelles leurs phénomènes se manifestent, les rapports invariables et nécessaires d'apparition de ces phénomènes. Il n'y a donc de différence entre les sciences, au point de vue des méthodes, que dans leurs difficultés relatives. Les mathématiques et l'astronomie doivent leurs progrès fondamentaux àl'observation directe: leurs procédés ont été des procédés inductifs; la déduction n'y devint possible qu'accessoirement, grâce à l'antériorité naturelle et historique de leur constitution positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur méthode propre.

A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un instrument nouveau rendu nécessaire et devenu possible par suite même des conditions et des variations plus nombreuses, des phénomènes que ces sciences embrassent; ce procédé qu'elles inaugurent est en rapport avec la nécessité et la possibilité de reproduire artificiellement, dans cet ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent naissance nécessairement aux phénomènes conformément aux conditions et aux variations de leur milieu artificiel. Ce procédé, c'est laméthode expérimentale; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mêmes conditions produisent invariablement le même phénomène, nous fournit la meilleure démonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les mots rapport, déterminisme et loi. Le déterminisme, en effet, tant en physique qu'en chimie, signifie qu'en recréant les mêmes conditions on recrée toujours le même phénomène suivant un rapport nécessaire, ou bien, qu'en éliminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de nouvelles conditions, on obtient également, suivant un rapport non moins nécessaire et constant, certaines variations correspondantes.


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