Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.
Du mariage, & comme il est entretenu par la Folie.Le Mariage, qui n'est autre chose que une perpetuelle & inseparable compagnie entre le mary & la femme, ha grande voisinance & conformité avec l'amitié: Et si les maris avant que d'eux marier vouloyent, comme prudens, eux informer & enquerir de la vie, des complexions, & de toutes les façons de faire de leurs femmes: sans aucune doubte ils trouveroyent tant de belles choses, & si diverses, que nul, ou bien peu se marieroyent. Et si depuis qu'ils sont mariez, ils s'estudioyent aussi à diligemment observer, & subtilement veoir & prendre garde à toutes les faultes & erreurs d'elles, ô Dieu! en combien de travaux, en quelles contentions & en quels tourmens vivroyent-ils? Certes il ne seroit pas possible qu'ils peussent ensemble durer, ne jamais n'auroyent une seule heure de repos: mais se verroyent tous les jours infinis divorces, & choses beaucoup plus mauvaises que cela, sans les separations des licts, qui se font aujourd'huy, lesquels se feroyent encores plus souvent, voire à toutes heures, si la Folie à cela ne pourveoit & donnoit ordre: Car incontinent que l'homme & la femme sont couchez & joincts ensemble, elle se met entre eux deux, & fait que non croyant, supportant & dissimulant les deffaults l'un de l'autre respectivement, vivent en si grande amour, en si parfaicte charité, & en telle mutuelle affection, que en deux corps il semble n'estre qu'une seule ame: & ne sentent point lors les cruelles passions & griefves angoisses dont ordinairement sont tormentez & dessirez les esprits des pauvres malheureux jaloux, les induisant aucunesfois à faire horribles tragedies.
Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans la Folie.
Aucune conjonction ne obeissance ne seroyent fermes sans la Folie.Et certainement les peuples ne pourroyent souffrir ne tolerer les Princes, ne les Princes les aimer, ne les serviteurs les seigneurs, ne les fils les peres, ne les disciples leur maistre d'eschole, ne semblablement aucune compagnie ne conjonction ne pourroit demourer ferme ne durable, si la Folie avec sa douceur & benignité ne les venoit à domestiquer, apprivoiser & addoulcir: de sorte qu'aimant la moleste & dure severité, avec le trop sçavoir, l'un benignement comporte l'autre: Ainsi par le benefice de la Folie tout le monde vit en charité & union, & se conserve en amitié. Je pense bien qu'il vous semblera quasi incroyable que la Folie puisse faire les grandes choses que je vous ay racontees: mais donnez moy benigne audience, & vous orrez & entendrez qu'elle en fait beaucoup de plus grandes.
De la Nature.
Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.
La Folie nous persuade que nous passons les autres.
De la Nature.La Nature, laquelle en beaucoup de choses a esté plustost trescruelle marastre que benigne mere, a engendré en nos esprits desirs & affections insatiables, avec infinies passions, dont quasi tous les jours ils sont tourmentez. Entre autres lon voit que les discrets &Les hommes ne sont jamais contents de leurs conditions.les prudens jamais quasi ne se contentent d'eux-mesmes, ne des choses qui leur touchent & appartiennent, estimans singulierement celles d'autruy. Et si la Folie ne se trompoit & abusoit en nos mesmes defaults, comme en ceux de nos amis: qui seroit celuy lequel ne se contentant de soy mesmes, vouldroit presumer de pouvoir satisfaire à autruy: ou bien penser faire aucune chose avec grace, luy semblant de soy estre desaggreable? De là proviendroit que desesperans de nos propres jugemens & entendemens, nous ne nous adventurerions, ne mettrions jamais peine d'acquerir nom ne louange aucune, & tousjours vivrions sans gloire & reputation.La Folie nous persuade que nous passons les autres.Mais la Folie voulant s'esvertuer aux faicts magnanimes, se fait amouracher de nousmesmes, nous persuadant qu'en nos exercices & operations, nous avons beaucoup l'advantage, & passons tous les autres. Et qui est celuy qui pourroit nier qu'aimer soymesmes, & avoir en admiration ses propres choses, ce ne soit la plus grande folie du monde: toutesfois cela pourtant contente les hommes, & quasi les rend heureux.
L'autheur discourt touchant son livre.
L'autheur discourt touchant son livre.Quant à moy escrivant ceste mienne folie, j'esprouve assez de combien est grand ce plaisir, me semblant quelquefois avoir trouvé invention aucunement subtile, ingenieuse & belle, & ne l'avoir encores trop lourdement escripte; mais si aucuns viennent par cy apres à veoir & lire telles lourderies, ils pourront facilement juger & cognoistre comme en cest endroict je suis excessivement trompé & abusé: estans choses indoctes, impertinentes, mal limees, & sans aucun goust ne saveur. Or elles seront telles que lon voudra, si est-ce toutesfois que pour l'amour & grace de la Folie, je ne me suis peu delecté à les escrire: & ay esperance que paradventure elles ne desplairont point à quelque autre bon & honneste compaignon, qui ne sera du tout ennemi de la Folie. Conclusion, il se peult clairement cognoistre que tous les grands & glorieux faicts procedent de l'instance de la Folie, & la plus grande part se font avec son aide & faveur.
Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie c'est.
A quelles gens appartient la vacation de la guerre.
Quel conseil y est requis.
Demosthene.
M. T. Ciceron.
Sosyne.
Xenocrates.
Des guerres & faicts-d'armes, & quelle grande folie c'est.Qui est celuy qui ignore que les guerres & les faicts d'armes ne soyent les plus grandes & haultes choses qui se puissent faire & exercer entre les hommes, puis que de là sourdent & procedent les grans Empires, & la supresme autorité des trespuissans Rois, qui font trembler tout le monde, avec leurs exercites & armees. Et qu'est-ce qu'une bataille, sinon la plus grande folie que lon sçauroit imaginer, quand lon y perd quasi tousjours beaucoup plus que lon n'y gaigne? Là on est à l'effroy des sons de tabourins & de trompettes entre les terribles & espouantables bruits & coups d'artillerie, ausquels n'y a nul rampart. Et puis en la meslee des coups de main où se respand le sang de tous costez, à la discretion de la Fortune & de la Folie, qui gouverne tout cela. Et desirerois bien sçavoir quel lieu pourroyent tenir là les saiges avec leur prudence, leurs ombres & continuelles estudes. Certes ce n'est pas ce qu'il leur fault, & ne leur est la guerre convenable, car ils n'ont ne force ne vigueur:A quelles gens appartient la vacation de la guerre.mais ce mestier & telle vacation appartient à fols, desbridez, larrons, volleurs, braves, ruffians, pauvres, malheureux, audacieux, deseperez & furieux: lesquels n'ayants ne bien ne cervelle, n'estiment leur propre vie, & moins encores se soucient des manifestes & evidens perils. Toutesfois lon dit communément que le conseil vault beaucoup au faict de la guerre: ce qui ne se peult nier: Mais il s'entend aussi le conseilQuel conseil y est requis.des Capitaines, & hommes experimentez à la guerre, & non des personnages doctes & sçavans, ne des Philosophes, qui naturellement ont peu de cueur, & sont pusillanimes. S'en est-il trouvé de plus sçavants ne plus eloquents queDemosthene.Demosthene &M. T. Ciceron.Marc Tulle Ciceron, qui ont esté & demeureront perpetuellement fontaines de l'eloquence Grecque & Latine: Et toutesfois lon voit par escript que tous deux furent merveilleusement timides: de sorte que Demosthene en un faict d'armes, que luy-mesmes avoit persuadé & dressé, subitement qu'il vit devant luy ses ennemis, leur tourna le dos, & jettant sa targe sur l'espaule en fuyant alla dire, Celuy qui fuit, une autre fois peult combattre: voulant faire croire par cela, que meilleur estoit de perdre l'honneur que la vie. Quant à Marc Tulle, il trembloit tousjours au commencement de ses oraisons. Et de nostre temps un nomméSosyne.Sosyne estant si excellent docteur, que durant son vivant n'a esté son pareil: Luy venu en public consistoire de la part de sa Republique rendre obeissance au Pape Alexandre, demoura, comme feitXenocrates.Xenocrates tout court, sans sçavoir ce qu'il devoit dire. Et plusieurs autres hommes tressçavans ne sont-ils pas semblablement en leurs oraisons & concions souvent demourez comme muets, sans pouvoir dire une parolle? Voyez doncques ce que eussent peu faire tels personnages s'ils eussent eu à combattre avec les harquebouzes, que seulement avec la parolle, ils se sont trouvez espouvantez & esperdus.
Les sages ont esté le plus souvent ruine de leurs Republiques.
Tiberius & Caius freres.
Les deux Catons.
D'avantage lisez les histoires, & vous trouverez queLes sages ont esté le plus souvent ruine de leurs Republiques.les saiges ont esté quasi tousjours la ruine de leurs Republiques. Et pour revenir aux deux personnages que j'ay cy dessus alleguez, c'est assçavoir Tulle & Demosthene, n'ont-ils pas hazardé & puis ruiné, l'un la Republique des Atheniens, & l'autre celle des Romains, avec leur grand babil? Et les deux freres, qui furent dicts Gracchi,Tiberius & Caius freres.Tiberius & Caius, treseloquens entre les autres de leur temps, ne tournerent-ils pas avec leurs loix plusieurs fois dessus dessoubs la cité de Rome, jusques à tant que en leurs seditions & contentions ils perdirent la vie? Et les deuxLes deux Catons.Catons, qui entre les Romains furent tenus tressages, le plus grand desquels reprenoit & accusoit ordinairement quelque citadin: ne troubla-il pas la Republique? Et le mineur, voulant avec trop grande severité defendre la liberté du peuple Romain, ne fut-il pas cause & occasion de la faire perdre? L'on peult facilement & aiseement juger par cela de combien sont les peuples heureux n'ayans point ces sages avec eux.
Du peuple de l'Indie Occidentale.
Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple susdict.
Et en font d'avantage preuve suffisante & manifeste, la vie, les coustumes & les façons de faire du peuple nouvellement descouvert en l'Indie Occidentale, lesquels bienheureux sans loix,Du peuple de l'Indie Occidentale.sans lettres, & sans aucuns saiges, ne prisoyent rien l'or, ne les joyaux precieux: & ne cognoissoyent ne l'avarice, ne l'ambition, ne quelque autre art que ce fust: prenoyent leur nourriture des fruicts que la terre sans artifice produisoit: & avoyent comme en la Republique de Platon, toutes choses communes, jusques aux femmes & petits enfans: lesquels dés leur naissance ils nourrissoyent & eslevoyent en communité comme propres. Au moyen dequoy tels petits enfans (recognoissans sans aucune difference tous les hommes pour leurs peres) sans haine ne passion aucune vivoyent en perpetuelle amour & charité: tout ainsi qu'au siecle heureux qui fut dict doré du vieil Saturne. Laquelle joyeuse, gracieuse & pacifique façon de vivre,Les Espaignols ont interrompu la façon de vivre du peuple susdict.les ambitieux & avaritieux Espaignols leur ont troublee & interrompue, en communiquant & frequentant en ceste Region: Car avec leur trop de sçavoir, leurs grandes finesses, leurs tresdures & insupportables loix & edicts l'ont remplie de cent mille maux, fascheries & travaux: tout ainsi que s'ils avoyent porté pardelà le vaisseau de Pandora.
Sentence de Platon non approuvee.
Pour ces causes je voudrois bien demander si lon doit louer & approuverSentence de Platon non approuvee.la sentence de Platon, qui dit que les Republiques seroyent heureuses estans gouvernees de Philosophes. Là dessus je respondray que non: mais que les peuples ne sçauroyent estre plus malheureux, n'en plus grande calamité, que d'eux veoir tomber és mains de tels philosophastres & trop saiges hommes.
Anthonin Empereur Romain.
Commode dict Incommode.
Les sages ont souvent des fils fols, & pour raison.
Et encores qu'il se die qu'AnthoninAnthonin Empereur Romain.Empereur Romain, qui par sa doctrine & louable façon de faire estant surnommé philosophe, fust un tresbon Prince: toutesfois apres sa mort il a esté estimé & reputé trespernicieux à la République, ayant laissé pour successeur son fils nommé Commode, tant vicieux, que ceCommode dict Incommode.nom Commode luy fut renversé, estant appelé Incommode & ruine de son siecle. Cela advient quasi tousjours à ces trop saiges personnages, qu'ils laissent desLes sages ont souvent des fils fols, & pour raison.fils fols & insensez, lesquels ne leur ressemblent de riens. Et la raison est, que nature ne veult que la mauvaise semence de ces trop saiges hommes pullulle & multiplie: Car oultre ce qu'ils sont (comme nous avons ja dict) la ruine & la peste du peuple, ils se trouvent encores en leur conversation & frequentation avecque les autres hommes, fort molestes, fascheux, odieux & intolerables en toutes les actions humaines.
Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les sçavans.
Un peuple en Norvvegue chasse de son conseil tous les sçavans.Et à ce propos il y a un peuple en Norvvegue, lesquels considerans combien sont pernicieux les sçavans & lettrez au gouvernement de leur Cité & Republique, font crier à haulte voix par leur huissier ou herault, quand ils veulent entrer en leur conseil publique, Dehors dehors tous lettrez. Ne voulans souffrir qu'aucun entendant les lettres demeure ne comparoisse là en ceste compaignie: à fin qu'avec les sophistiqueries des lettres leur jugement naturel & sincere (qui n'ha besoin d'interpretation) ne soit aucunement interrompu.
Combien les sages sont fascheux en toutes les actions humaines.
Combien les sages sont fascheux en toutes les actions humaines.Si de malheur aucuns de ces sages entrent en un banquet, soudainement avec leur trop de gravité, leur pondereux propos & fascheux discours, ils le remplissent tout de tristesse, melancholie & silence. S'ils sont appelez aux festes, aux danses, aux jeux, à ouir chanter & sonner d'instrumens de Musique, ils veulent que lon pense que tout procede & est faict pour l'amour d'eux. Et toutesfois ils sont comme l'asne au son de la lyre: car ils ne sçavent que c'est que de se resjouir, de baller ne de danser. Si d'adventure ils interviennent en quelques bons, gracieux & honnestes propos d'hommes joyeux, facetieux & aggreables, leur presence les fait incontinent taire, & leur faillir la parolle, comme s'ils estoyent veuz du loup. Aussi en entrant aux theatres & publiques spectacles lon les reçoit pour fascheux & molestes: de sorte que souvent ils sont contraincts d'eux en aller & vuider la place, comme quelques fois est advenu au saige Caton: à fin qu'estans là ils n'empeschent les plaisirs, risees, demonstrations de joye & follastries du peuple. Et consequemment s'ils ont à achepter ou à vendre, contracter, negocier, ou faire les autres choses qui appartiennent à l'exercice & office de nostre vie: jamais ne se pourront bien accorder avec les autres hommes, lesquels en bon langaige sont quasi tous fols, & ne traictent que folies en la plus grande part de leurs actions: & si ont continuellement à besongner avec des fols. Par ainsi la concorde & convenance ne pouvans avoir lieu en ceste tant grande curiosité de vie, de coustumes & d'opinions, fault confesser que ces sages sont par la leur trop grande curiosité & sagesse, extremement hays de tous.
Aristides surnommé le juste.
Socrates.
Messire Cecho & Copula, finent leurs jours par les bourreaux.
Messire Falcone meurt de fascherie.
Aristides surnommé le juste.Aristides surnommé le juste, fut-il pas pour sa trop grande justice & sagesse chassé d'Athenes, & envoyé en exil? EtSocrates.Socrates, qui par l'oracle d'Apollo fut jugé le plus sage de son siecle, ne fut-il pas aussi (seulement pour son trop grand sçavoir) condamné à mort: lequel estant en prison, beut du jus de la Cicue pour exterminer ses jours. D'avantage du temps de nos derniers peres, MessireMessire Cecho & Copula, finent leurs jours par les bourreaux.Cecho, Secretaire du seigneur Jean Galeace Duc de Millan: & un autre nommé Copula, du Roy Alphonce de Naples:Messire Falcone meurt de fascherie.Et Messire Falcone, qui estoit au Pape Innocent huictieme, n'estoyent-ils pas reputez les plus sages, & plus prudens hommes de toute l'Italie? Les deux avec leur prudence finirent leur miserable vie par la main des bourreaux: & le tiers voyant le Pape son maistre mort, qui avoit si grande creance en luy, & duquel il estoit tant estimé, & qu'en son lieu estoit creé au papat AlexandreVI. son plus grand ennemi, mourut soudainement d'ennuy & fascherie.
Jean Jacques de Trevolse.
Encores ne s'est-il point veu de ce temps de plus prudent ne vertueux Chevalier, que le seigneurJean Jacques de Trevolse.Jean Jacques de Trevolse; si est-ce que luy se trouvant relegué en France, est mort avec peu de contentement.
Archisages retournez au college de Folie.
Archisages retournez au college de Folie.Je parlerois aussi volontiers d'aucuns autres Archisages, que nous avons veus avec leur prudence presumer de gouverner & reformer le monde: si n'estoit que depuis avoir esté par eux eschappez des mains de la Prudence, ils sont avec si grande ardeur venus à trois pas & un sault, eux jetter en nostre college de Folie, que certainement j'espere encores un jour (si les tresveritables signes qui apparoissent en eux ne me trompent) de les veoir en nostre profession faire miracles. Or estant doncques ces saiges inutiles à eux-mesmes, & à leur patrie, & hays quasi de tout le monde, laissons les avec leur prudence & sagesse malheureux & infortunez: & d'autre costé considerons de combien tousjours a esté la Folie utile aux choses publicques & privees.
L'excellence de la liberté.
Junius Brutus.
Tarquin Roy superbe.
Menenius Agrippa.
Themistocle.
D'un Sicilien.
Galuaguo Visconte.
Sertorio.
Numa Pompilius.
Machomet.
L'excellence de la liberté.Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin, mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils pas du commencement par les œuvres deJunius Brutus.Junius Brutus, lequel feignant estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la servitude & tyrannie duTarquin Roy superbe.Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent appaisé & reduict à union & concorde parMenenius Agrippa.Menenius Agripa, en leur recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons, persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le Senat ensemble.Themistocle.Themistocle pareillement avec une autre fable du herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens.D'un Sicilien.Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit & persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire. EtGaluaguo Visconte.Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts & unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des Tudesques? EtSertorio.Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval & l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le courage de ses soldats.Numa Pompilius.Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? EtMachomet.Machomet avec les incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent oyr ne cognoistre.
Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs, lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, & puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.
Curtius le Romain.
Codrus Roy d'Athenes.
Les deux Romains appelez Decii.
Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meuCurtius le Romain.Curtius le Romain à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: EtCodrus Roy d'Athenes.Codrus Roy d'Athenes,Les deux Romains appelez Decii.les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses & patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, & gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans, & acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres, statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois, sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans & pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce soit quasi tousjours manifeste folie.
D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies entreprises.
D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies entreprises.Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi, combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans esperance de vie, ils le porterent en son logis.
Ne fut-ce pas encores une autre grande & excessive folie, quand un si grand & si magnanime Roy que luy, pour faire preuve de sa personne, se meit volontairement à combatre un trescruel lyon, lequel il tua vertueusement: mais ce fut avec l'aide de la Folie qui l'avoit à un si evident & notable peril induict & persuadé.
Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.
Du tresgrand danger ou se meit Jules Cesar.Et que devons-nous dire aussi de Cesar, qui en faisant la guerre en Alexandrie contre Ptolomee Roy d'Egypte, estant suyvi de ses ennemis, nagea un grand travers de mer avec le bras senestre seulement, tenant, en si grand danger qu'il estoit, tousjours la main dextre empeschee de certains papiers qu'il portoit & eslevoit dessus l'eaue, pour ne les mouiller ne gaster: & avec les dents tiroit ses vestements, à fin que les ennemis ne se peussent glorifier d'avoir gaigné aucune chose de sa despouille?
Autre folie que feit ledict Cesar.
Lucius Cassius Capitaine du party de Pompee.
Mutius Scevola.
Horace Cocle.
Le More de Grenade.
La gloire cause de l'invention des arts & sciences.
Autre folie que feit ledict Cesar.Ne feit-il pas aussi une autrefois une tresexcellente folie, quand apres la victoire de Pharsalie, ayant envoyé tout son exercite en Asie, & passant avec une seule petite barquette la mer Hellespont, rencontraLucius Cassius Capitaine du party de Pompee.Lucius Cassius Capitaine du parti de Pompee, avec dix grosses naufs, & fut si temeraire, que combien que la fortune l'eust presenté & reduict au pouvoir de son ennemi, il ne daigna toutesfois s'escarter ne penser à se sauver, mais s'alla mettre au devant de luy, & avec audacieuses parolles le feit rendre. Qui voudroit certes reciter toutes les folies de ces deux tant grands Empereurs, il fauldroit prendre & poursuyvre le commencement de leurs vies jusques à la fin: & lon trouveroit, comme de celles des autres hommes, que ce n'a esté en la plus grande partie que un jeu de fortune & de folie. Et qui persuadaMutius Scevola.Mutius Scevola, à se brusler la main, &Horace Cocle.Horace Cocle à soustenir le pont contre toute l'armee des Toscans? Et de nostre tempsLe More de Grenade.le More de Grenade à se soubsmettre au manifeste peril de certaine cruelle mort, qu'il receut depuis, pour vouloir tuer le Roy Catholique Ferdinand & la Roine Ysabel, qui venoyent occuper son naturel pays? ne fut-ce pas la folie & tresfolle affection d'acquerir nom immortel? D'avantage quelle occasion pensez-vous qui ait incité les entendements subtils des hommes excellens, de eux travailler avec un si grand labeur & vigilance, à inventer tant de beaulx arts, & chercher tant de sciences & profitables disciplines:La gloire cause de l'invention des arts & sciences.sinon le mesme desir d'acquerir eternelle fame & gloire, qui est une vanité sur toutes les autres vanitez: Ainsi que apertement se peult recueillir par ceste divine sentence qui dit en ceste maniere,
O aveuglez, que sert l'extreme peineQu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retournerTous au geron de la grand' mere ancienne,Et vostre nom à peine on pourra retrouver?
O aveuglez, que sert l'extreme peine
Qu'icy bas vous prenez, puis qu'il fault retourner
Tous au geron de la grand' mere ancienne,
Et vostre nom à peine on pourra retrouver?
La naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est miserable.
Oultre les excellences que je vien cy dessus de declarer, desquelles manifestement nous sommes obligez à la Folie, il se reçoit encores d'elle plusieurs autres grandes commoditez, non moins dignes que celles là d'estre louees & estimees. Et qui seroit celuy à qui il ne despleust merveilleusement d'estre né, ou qui ne fust trescontent de mourir, si avec la Prudence lon venoit à considerer de combien est malheureuse & pleine de calamité nostre vie humaine: regardant pour le premier combien est miserableLa naissance, jeunesse & vieillesse des hommes est miserable.nostre naissance, à laquelle parvenus nous ne sçavons faire autre chose que plorer & gemir, qui est veritablement un certain augure des infinies miseres où nous sommes entrez. Et apres voyez comme est penible & fascheux nostre eslevement: à quels perils est submise la debile enfance: de combien la jeunesse est pleine de fatigues & travaux: comme est griefve & dure la vieillesse, & de quelles necessitez elle est ordinairement abbayee pour la joindre à l'inevitable mort: sans les innumerables infirmitez & douleurs, à quoy nous sommes subjects durant le cours de nostre pauvre vie, laquelle est tousjours circuye & environnee de tels accidens & naufrages.
Quels maux procedent des hommes pervers.
Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.
Quels maux procedent des hommes pervers.Oultre cela, est encores à considerer quels maux procedent des hommes pervers, comme tromperies, deceptions, injures, parjurements, noises, trahisons, bannissements, prisons, tourments, blesseures, homicides, & autres infinies malheurtez: que qui les voudroit toutes reciter, seroit entreprendre à nombrer le sable de la mer.Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus, & Cornelius Tacitus, se sont tuez eux-mesmes.Diogenes, Xenocrates, Caton, Brutus, Cassius, Silius Italicus, Cornelius Tacitus, & tant d'autres personnages de singuliere prudence & divine vertu, Grecs, Latins & Barbares se sont avec leurs propres mains, ou autrement d'eux-mesmes administré la mort & faict trespasser de ceste dolente vie. Et encores à present en voit lon beaucoup, qui volontairement suyvent ceste malheureuse fin, & se tuent pour la mesme occasion que les autres: qui n'est pas toutesfois la coulpe de la Folie, comme les ignorans croyent: mais de la Prudence, qui induit avec tels moyens les sages faisans profession de la suyvre, d'eux delivrer & jetter hors des adversitez où elle les a mis & reduicts.
L'autheur raconte & se complaint de ses miseres, adversitez & calamitez.
L'autheur raconte & se complaint de ses miseres, adversitez & calamitez.L'exemple desquels je devrois pieça avoir imité, pour tout à un coup donner fin aux miseres & calamitez dont continuellement je suis affligé: ayant desja, & non pas sans honneur & reputation passé la fleur de mon aage. Mais quoy? lors que je pensois doulcement me reposer, & à mon aise continuer le reste de ma vie és estudes de bonnes lettres, exempt de toute cupidité & ambition, la cruelle Fortune troublant mon repos a en un moment interrompu mes vaines deliberations & faulses esperances és deux horribles sacqs intervenus à Rome: esquels les biens que j'avois honnestement acquis avec grans labeurs & infinies fatigues m'ont esté entierement ostez & ravis: y faisant encores perte de la plus grande partie de mes treschers amis.
Et oultre tel dommage insupportable, m'est aussi advenu un autre tresinjuste naufrage en ma douce patrie, où la plus part de mon patrimoine m'a esté prins & usurpé par la main de ceux qui avec leur auctorité pour plusieurs justes causes le me devoyent defendre & conserver. Et encores non contente ceste mauldicte & perverse Fortune continuant ces coups, m'a robé deux de mes tresamez freres, avec injuste & violente mort: la memoire & souvenance desquels me presente au cueur telle & si inestimable douleur, que les tresameres larmes m'en tombent des yeux. Au moyen dequoy je demeure tant affligé, qu'il est impossible à mon esprit supporter plus grands tourmens que ceux là où de present je me retreuve.
Mais ce n'est pas tout: car à ce mesme but je suis tombé en infirmité de maladie incurable: en laquelle estant habandonné des plus excellens medecins, & desesperé de tout allegement & remede, je vis long temps a sans aucun moyen de paix ou de trefve: Me voyant avec douleur & rage devorer non seulement la chair, mais encores les miserables os: Estant si difforme qu'à peine me puis-je moymesmes recognoistre pour celuy que j'ay esté autresfois. Et encores, ce que moins ne me tourmente que cela, est que je me voy du tout quasi privé du doux refuge & delectable repos que je pretendois aux lettres: ayant perdu une grande partie de la veue, de l'ouye, de la memoire, de l'entendement, de l'odorement & du goust: de sorte que estant vif, je suis faict quasi semblable aux morts, & vivant je meurs tous les jours mille fois. Si qu'il ne me reste autre chose que d'attendre d'heure en heure la mort dure & aspre pour exterminer ceste tourmentee vie. Laquelle, à fin que nulle autre misere ne luy faille, se passera sans aucun legitime successeur ne hoir de mon propre sang, ne de mes pauvres & malheureux freres, dont je me voy privé. Et pour conclusion, je suis si empesché de larmes, que je ne puis dire le reste de mes miseres, adversitez & calamitez. Mais la doulce Folie meue de compassion me vient sur cela benignement secourir & consoler: me paissant quelque fois d'une vaine esperance & persuasion de pouvoir guerir, une autre fois elle m'oste la douleur & sentement du mal, avec diverses folies qui me font passer le temps, & à peine me souvient-il que c'est que de mal.
La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.
La raison pourquoy l'autheur loue tant la Folie.Parquoy estant à elle si obligé que je suis, nul ne se doit esmerveiller si meritement je la loue, comme l'unique refrigeration & repos de ma fascheuse vie, & de celle de tous les autres pauvres calamiteux & souffreteux: lesquels, comme ils ont moindre occasion de vivre, plus desirent la vie par le benefice de la Folie. Et le semblable font ces vieillards, lesquels encores qu'ils soyent hors de tout sentiment & à demy mors: se delectent toutesfois de vivre, en souspirant & regrettant les amourettes & plaisirs passez.
Des vieilles qui se veulent encores farder, & faire l'amour.
Le semblable font ces pauvres insenseesDes vieilles qui se veulent encores farder, & faire l'amour.vieillottes: entre lesquelles j'en ay autresfois veu de tant decrepitees & difformes, qu'elles ressembloyent quasi proprement aux malings esprits, & ne laissoyent pas pourtant d'estre si confites & enveloppees en l'amour & és delices, qu'elles ne cessoyent à toutes heures de farder, licer, colorer & peindre leurs visages, tenans ordinairement propos de leurs amours. Et encores qu'en ce faisant elles donnassent matiere aux autres de rire & s'en mocquer, si est-ce qu'elles se satisfaisoyent & contentoyent elles mesmes. Et ainsi passoyent heureusement & gaillardement leur decrepité & tresfascheux aage.
Comparaison de la Prudence avec la Folie.
Comparaison de la Prudence avec la Folie.Or maintenant faisons jugement de ceux lesquels ont tant odieuses les follies, qu'ils ne les veulent ne peuvent comporter: Et leur demandons lequel vault le mieux, ou avec la Prudence vivre en continuels affaires, peines, douleurs & fascheries, & à la fin pour en sortir & alleger leur tourment, se desesperer, pendre & estrangler: ou bien avec la Folie passer les maladies, les miseres, & la vieillesse: si facilement que à peine en peult lon rien sentir.
Les fols jugez heureux & pourquoy.
Les fols bien venus & receus par tout.
La liberté que les loix donnent aux fols.
Les fols escoutez des Rois & Princes.
Les flateurs ordinairement sont alentour des grands seigneurs.
Il me semble que non sans juste occasion ceux qui du tout sont fols, ontLes fols jugez heureux & pourquoy.esté de plusieurs jugez tresheureux: pource qu'ils ne prennent soin, melancholie ne fascherie des grandes molesties & infinis travaux où nous sommes soubmis, & ne sentent perturbation d'entendement: Ils n'ont amour ne haine, & ne cognoissent la honte, ne ce qu'il leur default: Aussi ne sont affligez de la crainte ne de l'esperance, ne pareillement tourmentez de l'ambition, de l'envie ne de l'avarice: Ils n'ont remord de conscience, ne crainte de mort: & ne se soucient de paradis, de l'enfer, ne des diables: & parainsi tousjours demeurent joyeux, & en continuelle feste, rians, chantans, jouans, causans & folastrans devant le peuple, & avec les petits enfans, qui pour participer à leurs folies les suyvent: dont ils reçoivent incroyables plaisirs. Et en quelque lieu qu'ils arrivent,Les fols bien venus & receus par tout.ils sont les tresbien venus, & joyeusement receus avec ris & allegresses, & de la plus grand' part caressez & estrenez de dons & presens: Ils sont en leurs necessitez benignement subvenus & aidez.
Et non seulement les hommes avec grande humanité les comportent, mais encoresLa liberté que les loix donnent aux fols.les rigoreuses loix ont à eux tresgrand respect: ne permettans que pour aucun delict ou malefice, quelque grand ou important qu'il soit, ils puissent estre condamnez, punis ne chastiez. Laquelle liberté leur est concedee & octroyee pour estre en la protection de la Folie: & à fin que plus seurement ils puissent tirer & arracher des cueurs des hommes les molesties, tristesses & fascheries, & les tenir tousjours en plaisir & joyeuseté.Les fols escoutez des Rois & Princes.Parquoy ils sont aux Rois & aux Princes si aggreables, qu'assez volontiers ils escoutent plustost leurs folies, que les graves, prudens & notables propos des saiges: la plus grande partie desquels sont pleins d'adulations, inventions & mensonges, & ne disent pas souvent de la langue ce qu'ils ont sur le cueur: Mais avec flateries & assentations sçavent humer & soufler, & monstrer le noir pour le blanc,Les flateurs ordinairement sont alentour des grands seigneurs.faisans sortir de leurs bouches le chaut & le froid: en maniere que jamais lon ne peult entendre d'eux la verité. Et pour cela les seigneurs les ont volontiers pour suspects, & ne croyent facilement en eux, comme ils font aux fols, qui sont veritables, sans simulation ne trahison aucune. Et laissans la gravité & haultesse, dont avec les autres ils ont accoustumé d'user, ils oyent non seulement la verité, qui quelque fois ne plaist pas beaucoup aux Princes: mais encores ils supportent de ces fols, les vilenies & injures qu'ils disent, & ne s'en font que rire & y prendre singulier plaisir. Et non moins aux femmes qu'aux grands seigneurs plaisent les fols, pource que de nature elles ont grande conformité avec eux: & aucunesfois faisant semblant de jouer & rire ensemble, lon se laisse faire je ne sçay quoy à bon escient.
Les fols vont en paradis apres leur mort.
Pour conclusion, estans tels fols bien venus, regardez & caressez de tous, ils demeurent tousjours tant qu'ils vivent en jeux, en plaisirs & en festes:Les fols vont en paradis apres leur mort.& apres la mort (laquelle directement ils ne peuvent sentir) s'en vont, selon les Theologiens (qui afferment que pour estre hors de tout sentement ils ne peuvent pecher) tout droict en paradis, où ils vivent eternellement avec felicité.
Y aura-il maintenant aucun tant hors de jugement, qui soit si osé & hardi de faire comparaison de l'heureuse fortune & adventure des fols, à la miserable vie & servitude des saiges: lesquels consument toute leur petite enfance, l'adolescence & la plus doulce partie de la vie soubs rigoureux maistres, qui jour & nuict avec aspres & cruelles batures les tourmentent, leur faisant avec grand sueur, labeur & vigilance apprendre la difficile Grammaire, & les autres disciplines. Et en ce faisant ne mangent, ne boivent, ne dorment à suffisance? Et pour eux tenir vigilans & sobres, rudes & cruels à eux-mesmes, & aux autres fascheux & odieux, meurent avant que jamais ils ayent peu avoir une seule heure de bon temps.
De la misere des bœufs.
Il advient aussi en semblable aux animaux, qui pour avoir quelque sentement de Prudence vivent en la compagnie des hommes, estans d'eux continuellement tourmentez. Et quelle misere sçauroit estre plus grande que celleDe la misere des bœufs.des pauvres bœufs, bestes innocentes & sans malice, lesquels dessirez de poignans aguillons consument tout le bon de leur aage à labourer & supporter autres infinis travaux pour nostre vivre: Et apres sur la fin de leur vieillesse, pour recompense de tout ce qu'ils ont faict pour nous, ils sont entierement de nous devorez?
Des chevaux.
Que dirons-nous pareillement desDes chevaux.chevaulx, animaux tant nobles, lesquels non moins que les hommes se repaissent de l'honneur: & non seulement par les longs & fascheux voyages, & quasi inaccessibles chemins, se portent si gaillardement & commodément: Mais encores pour la victoire & pour nos triomphes, combatent armez courageusement & vaillamment: & aucunesfois pour sauver la vie de leur maistre, meurent volontiers? Et quels sont leurs merites & loyers? Les dures & fascheuses brides & mords, les esperons aguts, & force bastonnades. Et lors que lon n'ha besoin d'eux, & qu'on ne les veult point travailler, ils sont pour leur repos avec forces chesnes emprisonnez dedans les estables. Et apres tant de travaux estans faicts debiles, ou pour les coups receus du passé, ou pour l'aage qu'ils ont: lon les met à tirer de grosses & penibles charrettes: ou bien lon les abandonne du tout pour estre proye aux affamez loups.
Des chiens.
Des chiens.Et les chiens tant obeissans & fideles, qui aiment leurs maistres, non moins qu'eux mesmes, ont-ils autre aise ne exercice que l'extreme travail qu'ils prennent ordinairement pour le plaisir des seigneurs és perilleuses chasses: où souventesfois ils sont blessez ou morts? Et depuis que lon les voit vieux, & qu'on ne se peult plus servir d'eulx, ils sont chassez de la maison, où ils ont esté nez & eslevez, & apres ils meurent miserablement de faim.