II

Tandis que la voiture mystérieuse entraîne Martial, miraculeusement arraché à la mort, revenons à la maison de la rue de Seine.

Madame de Silvereal venait de pénétrer dans les salons, suivie de Lucie; leur apparition avait été saluée d'un murmure d'approbation admirative, et elles auraient eu quelque peine à percer le flot qui se pressait sur leur passage, si le maître de la maison n'était venu leur offrir son bras et les dégager de la foule.

—En vérité, baronne, dit-il, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. L'heure s'avançait, et je commençais à craindre que mes salons ne fussent privés de leur plus gracieux ornement.

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en touffes sur son crâne en saillie, tandis que des favoris presque blancs formaient éventail de chaque côté de ses joues. C'était presque une copie de la tête légendaire si spirituellementcroquéepar Philippon et qu'on a justement appelée lapoire.

Cependant, à vrai dire, cette coupe absolument française n'était pas en rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la nuance bistrée rappelait une origine étrangère.

Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habité l'Amérique du Sud, et, possesseur d'une fortune énorme, était venu, il y avait quelques années, éblouir Paris de son luxe et de ses prodigalités.

Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui étaient encore inexpliqués, le duc de Belen avait abandonné le magnifique hôtel qu'il possédait au faubourg Saint-Honoré, pour venir occuper les deux étages de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui appartenait, et dont il avait transformé les appartements en une demeure presque princière.

Peu à peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de l'hôtel entier. C'était grâce à une sorte de pitié et peut-être de protection occulte de M. Benoît que Martial avait pu garder jusque-là sa mansarde.

Après avoir adressé ce compliment banal à madame de Silvereal, le duc s'était tourné avec empressement vers Lucie:

—N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de Favereye?

—Ma mère est souffrante, monsieur le duc.

—Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour décider Lucie à m'accompagner.

—Oserai-je espérer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa condescendance?

Lucie s'inclina sans répondre.

Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le passage d'une rapide pâleur.

La jeune fille, vêtue d'une robe blanche relevée de fleurs bleues, simplement coiffée de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux, blonds comme la moisson, réalisait le type le plus achevé de la grâce et de la beauté.

Quand M. de Belen eut parlé, elle s'appuya au bras de madame de Silvereal comme pour la prier de répondre.

—Ma sœur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc. Il est naturel que Lucie, ma nièce, n'ait pas grand goût à ces fêtes auxquelles sa mère n'assiste pas.

M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des salons les plus animés, et leur ayant choisi des places, il se préparait à continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire à ses invitées, quand un nouveau personnage s'approcha:

—Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu sympathique, allez-vous donc abandonner vos invités en l'honneur de ma femme?...

De Belen le regarda en souriant:

—Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de m'oublier ici pendant quelques minutes.

A ce compliment, presque grossier à force de netteté, Lucie ne put réprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son éventail.

—Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de Silvereal.

—Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous! j'ai si longtemps vécu loin de toute civilisation....

A ce moment, de nouveaux noms furent jetés par l'introducteur, et force fut au trop galant duc de s'arracher à sa douce contemplation.

M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant à son oreille:

—Par grâce, dit-il, en s'efforçant d'adoucir l'accent de sa voix rude, excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....

Madame de Silvereal se tourna à demi vers lui:

—Dites qu'il manque de la plus vulgaire éducation...

—Madame! fit M. de Silvereal avec colère.

—Pardon! je vous prierai de ne point élever ici la voix. Vous m'avez ordonné de venir, je suis venue; de conduire Lucie à cette fête, j'ai prié la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de plus.

Le baron ouvrit les lèvres comme pour répliquer.

Puis ses yeux se portèrent sur Lucie, et il haussa les épaules.

—Après tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volonté s'accomplisse.

Et il se perdit dans la foule.

—Mon Dieu! murmura Lucie à l'oreille de sa tante, que se passe-t-il donc ici, et pourquoi suis-je venue?...

—Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise. As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie ridicule?

—N'avez-vous pas vu le regard que m'a lancé M. de Silvereal? En vérité, on eût dit une menace.

Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:

—Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte. Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.

—Mais cette assurance même m'épouvante. Il est donc bien vrai qu'un danger nous menace?

—Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grâce, ne m'adresse pas une question, ici surtout.

Elle lui prit la main.

—Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants cavaliers qui s'apprêtent à te venir demander la faveur d'une contredanse. Accepte... retrouve la gaieté et l'insouciance de tes seize ans.

—Et vous me jurez que je puis sans crainte...

—Je te le jure. Tes yeux brillent déjà, chère enfant. Autrefois, j'aurais banni toute inquiétude, quand il s'agissait de danser... qu'il en soit ainsi pour toi.

Un jeune homme s'approcha de Lucie et prononça la formule d'usage.

La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit et inclina la tête en signe de consentement.

Lucie prit le bras de son cavalier.

A peine s'était-elle éloignée, qu'un homme d'une quarantaine d'années, d'une remarquable élégance, s'approcha de madame de Silvereal.

—Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.

Sans hésiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui de son cavalier.

Tous deux traversèrent la foule.

Madame de Silvereal était arrivée à cet âge où la femme vraiment belle s'épanouit dans toute sa magnifique éclosion. Grande, admirablement faite, elle portait avec une désinvolture vraiment royale sa toilette de velours noir, constellée de diamants. Ses épaules blanches et fermes comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues antiques, et, à regarder son visage de camée, on se fût demandé si cette création parfaite n'était pas quelque statue descendue de son socle.

Quant à celui qui venait de réclamer de si étrange façon la faveur d'un entretien avec une des reines du bal, c'était, nous l'avons dit, un homme d'une quarantaine d'années; et cependant, il eût été difficile de lui assigner un âge précis.

De taille moyenne, Armand de Bernaye réunissait en quelque sorte le double caractère de la beauté naturelle et de la perfection civilisée.

Grand, admirablement proportionné, Armand avait le front haut, l'œil noir, largement fendu, étincelant d'intelligence et de volonté: les mains eussent fait envie à une petite-maîtresse; son pied, chaussé avec une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus délicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.

Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'était la franchise quasi dominatrice de sa physionomie. Ce n'était ni unjolini unbeaugarçon. C'était un homme, avec tout la développement de son énergie, avec la suprême rectitude de sa conscience.

Il semblait que de ces lèvres fermes, ombragées d'une moustache noire et retombant en deux pointes sans apprêt, ne pussent s'échapper que des paroles honnêtes.

Devant lui, les étoiles decotillons'écartaient avec une sorte de respect non dissimulé. On eût dit que cesdandies, comme on disait alors, devinaient en ce personnage une nature supérieure à la leur.

—C'est le savant, murmurait-on sur son passage.

Le savant! Ce mot résumait pour ces ignorants une double impression de terreur respectueuse et d'envie.

Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son laboratoire, où il cherchait à dérober à la nature ses secrets les plus cachés. Plus d'une fois son nom avait été prononcé à l'Académie des sciences, et on lui devait d'importants progrès en chimie.

Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on eût tenu à honneur de le recevoir, il était rare qu'il s'arrachât à ses études: la rareté de ses apparitions lui donnait même auprès des fidèles de la valse et de la trénisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait de sa retraite que lorsqu'il avait à accomplir dans la société quelque œuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois déjà sa présence avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps à autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute société parisienne.

Tel était l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de Belen, ayant à son bras madame de Silvereal.

Il marchaient lentement, lui, absorbé dans quelque pensée intérieure; elle, un peu pâle, et cependant la tête haute, fière de l'homme qui s'était fait momentanément son cavalier.

Ils arrivèrent ainsi à une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et où le duc avait prodigué, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une végétation tropicale.

En ce moment, la serre était vide.

Armand s'effaça en s'inclinant.

La baronne entra la première.

M. de Bernaye lui désigna un siége et s'assit lui-même à quelque distance d'elle.

—Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce à la fois, je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrachée pour quelques instants aux plaisirs de cette fête.

Elle releva la tête et le regarda.

—Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui ont été un jour échangées entre nous?

—Je ne les ai pas oubliées.

Il passa sa main sur son front.

—C'était en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aimée, vous à qui j'avais dévoué ma vie entière, vous aviez rivé votre existence à celle d'un autre.

—Hélas! vous le savez... c'était mon devoir.... J'obéissais à mon père.

—Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de Mauvillers devait servir de marchepied à M. de Mauvillers, magistrat, pair de France... et elle n'avait pas le droit de résister.

—Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des destinées humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que sont les tortures endurées par moi en face de celles qui ont accablé ma pauvre sœur?

—Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire connaître les terribles circonstances de ce drame passé. Et quand tout espoir a été arraché de mon cœur, lorsque j'ai compris que désormais je ne pouvais aimer celle qui cependant était ma vie et mon avenir, je vous ai dit: «Mathilde! la fatalité nous sépare. Obéissons.» Main souvenez-vous que le jour où le danger vous menacera, je serai là près de vous, prêt à vous défendre, à sacrifier ma vie pour vous épargner une larme.

—Et moi, je vous ai dit, Armand: «A quelque heure que ce soit, en quelque lieu que je me trouve, le jour où vous m'appellerez, je viendrai à vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main dans la vôtre, je vous écouterai comme un ami, comme un frère...»

—Vous ne m'avez pas appelé... et je suis venu.

Mathilde répondit simplement:

—C'est qu'un danger me menace?

—Le savez-vous donc?

—Je le devine.

—Et vous ne tremblez pas?

—Non; je savais que vous viendriez.

Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de Silvereal.

—Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.

—Je vous écoute comme on écoute Dieu.

—M. de Silvereal veut votre mort...

—Je le sais!

—Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...

—Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de ces deux secrets?

—Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici.... Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut épouser une femme qu'il aime... Certes, il est facile de déjouer ses projets en lui disant en face qu'on a lu dans son âme perverse; mais, pour des motifs qui vous seront dévoilés plus tard, il faut que cet homme conserve sa sécurité... Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....

Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:

—Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de cette liqueur dans un verre d'eau.

Elle étendit la main, prit le flacon et dit:

—Je le ferai.

—Vous êtes sauvée!

—Mais vous avez prononcé le nom de Lucie?

—Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la femme de ce misérable qu'on appelle le duc de Belen.

—Un misérable! avez-vous dit?

—Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pensée.... M. de Belen paraît tout-puissant. Devant son nom presque princier, devant ses richesses énormes, tous plient et se courbent; mais je secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en poussière.

Disant cela, Armand s'était levé; son œil étincelait. Mathilde eut un tressaillement.

—Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en hésitant.

Armand se tut un instant.

—Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet homme! Mais avez-vous donc quelque pitié pour lui... vous dont il a juré la mort....

Madame de Silvereal le regarda.

—J'ai peur qu'en le punissant nous ne cédions à un mouvement de colère et de vengeance.

Armand pâlit.

—Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos mains restent pures.

Mathilde laissa échapper un cri de joie:

—Vous m'avez compris, merci!

Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:

—Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je plus?

Le jeune homme se rapprocha.

—Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un mystère que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une promesse?

—Parlez!

—Un jour viendra peut-être où j'aurai besoin de connaître toute la vérité... ce jour-là, il faudra que vous m'aidiez à soulever le voile qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari apparaissent devant nous dans toute la nudité de leur infamie...

—Armand!

—Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur celui qui m'a volé tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas relevé de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles que soient les secrets qui m'auront été dévoilés, M. de Silvereal me sera sacré...

—Je vous crois... donc au jour où vous m'interrogerez, je parlerai...

—Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal... aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....

Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre, elle s'arrêta:

—Mon ami, dit-elle à voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles périls vont vous environner...

—Ne craignez rien pour moi...

—C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi d'être prudent....

Ils se trouvaient si près l'un de l'autre qu'ils étaient presque enlacés. Un frémissement agita Armand. D'un mouvement violent il attira Mathilde sur son cœur:

—Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....

Elle se dégagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune homme:

—Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....

Ils s'éloignèrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'écartèrent lentement, et une tête parut, sinistre, grimaçante:

—Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il paraît que nous conspirons... il est temps de prendre ses précautions... gare à vous!...

Le personnage qui venait de surgir de si étrange façon et qui paraissait avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de Silvereal sortit peu à peu de la touffe exotique qui l'avait si complétement dissimulé. Pour ne point abuser de la patience de nos lecteurs, disons immédiatement qu'à première vue ceux d'entre eux qui se souviennent de certain portrait tracé dans le prologue de ce récit eussent reconnu maître Biscarre. Et cependant, à part le profil bestial dont la nature l'avait gratifié et qu'il lui eût été certes bien impossible de répudier, Biscarre était profondément métamorphosé... En bien? peut-être. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure étaient autant d'œuvres d'art si artistement combinées, que de l'ancien forçat la science dumaquillageétait parvenue à faire un élégant de trente ans à peine, aux traits plutôt sévères que durs, en somme, ce qu'on est convenu d'appeler un homme sérieux. Sa toilette était un chef-d'œuvre de goût. Des diamants de prix scintillaient au devant de sa chemise de fine batiste; des gants irréprochables moulaient ses mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, maître Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la finance—confondues d'ailleurs sous le règne de Louis-Philippe, en une seule caste—offraient de plus remarquables spécimens. Comment Biscarre se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'était abstenu de passer devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte d'entrée ni les salons. Nous saurons tout à l'heure quels étaient les chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avançait dans les salons fendant le flot des invités, et se dirigeait vers M. de Belen, qui paraissait engagé dans une conversation des plus intéressantes avec plusieurs grands spéculateurs de l'époque, MM. Stéphane et Colombet, qui venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M. Allard, le célèbre banquier, qui rêvait les emprunts internationaux, et d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient délicieusement chacune des paroles tombant de ces lèvres privilégiées.

—Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence énorme, à lèvres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la noblesse et de la fortune...

—Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait Stéphane, personnage de bois qui semblait avoir deviné trente ans d'avance le Vertillac desFaux Bonshommes.

Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se fût tout à coup décliqueté. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de ces gracieuses ouvertures.

—Bah! reprenait Allard, le banquier, ce n'est pas pour une bagatelle d'un ou de deux millions que le duc se fera prier...

—Hé! hé! ni pour cinq, ni pour dix, fit tout à coup une voix aigre et dure.

Les causeurs se retournèrent.

—Eh! c'est ce cher monsieur Mancal!

Et toutes les mains, à l'exception de celles du duc, se tendirent vers le nouveau venu. Or, celui-ci n'était autre que Biscarre. Puisque les invités de M. de Belen paraissent ne le connaître que sous le nom de M. Mancal, nous prierons le lecteur, mieux instruit, de ne pas trahir son incognito. L'abstention du duc n'avait pas été remarquée, tant les autres avaient mis d'empressement à accueillir l'arrivant. Cependant, M. Mancal se confondait en salutations.

—Ah! messieurs! que d'honneur!... En vérité, je ne mérite pas...

—Vous-ne-mé-ri-tez pas, articula Stéphane, dont les deux bras se levèrent vers le plafond avec un bruit de roues mal graissées, vous! maître Mancal, le roi des hommes d'affaires de Paris...

—Vous, qui tenez tête à tout notaire, avoué, juge, et savez les mettre à merci!... continua Colombet, dont l'épais visage s'épanouit en un gros rire.

—Messieurs! messieurs!...

—Le dieu de la chicane! acheva Allard. Et à Dieu ne plaise que ce mot doive être pris en mauvaise part. Vous êtes stratégiste, comme le furent Turenne et Napoléon...

—Est-il donc si difficile de manœuvrer, quand on a pour soi les gros bataillons? fit Mancal en riant. Tenez, je fais un pari.... Chacun de vous, messieurs Stéphane, Colombet, Allard, vous représentez une armée.... Avec vos forces réunies, je voudrais conquérir le monde...

—Bah! le monde est trop grand...

—Et un coin de terre suffit...

—Encore faut-il, interrompit Mancal, que ce coin de terre soit bien à vous...

—Certes!

—Ou bien, continua l'homme d'affaires en regardant le duc, qui paraissait fort mal à l'aise, ou bien que le tréfonds, comme nous disons en terme juridique, renferme quelque trésor caché.

Ces mots, qui peut-être renfermaient une allusion mystérieuse, excitèrent l'hilarité des spéculateurs. On sait que le mottréfondssignifie la partie souterraine d'une propriété.

—Bah! les trésors! s'écria Colombet, est-ce qu'il en existe encore au dix-neuvième siècle?...

—Les génies et les fées ont à jamais disparu... dit un autre, et avec eux les cavernes d'or et les grottes de diamant...

—Est-ce votre avis, monsieur le duc? demanda Mancal, dont les lèvres se plissèrent en un ironique sourire.

Il paraît que cette plaisanterie, si innocente d'ailleurs en apparence, n'était pas du goût de M. de Belen, car il répondit d'un ton fort sec:

—M. Mancal a toujours de l'esprit! mais, je vous demande pardon, messieurs, malgré tout le plaisir que je prends à causer avec vous, mes devoirs de maître de maison me forcent à vous quitter un instant....

Comme il s'éloignait:

—En vérité, aurais-je blessé M. le duc? fit Mancal d'un air consterné.

—Et pourquoi? parce que vous avez parlé de trésor?...

—Ce mot a été prononcé sans mauvaise intention...

—Parbleu! fit Stéphane l'automate, supposeriez-vous, par hasard, que M. de Belen possède quelque part une de ces cavernes fantastiques où les gnomes enfouissaient jadis des monceaux d'or?...

—Il est riche! fit Colombet en secouant la tête.

—Voyez! reprit vivement Mancal, voici que, sur une expression qui m'est échappée dans la conversation, vous bâtissez tout un monde de suppositions.... Mais à mon tour, messieurs, veuillez m'excuser... il faut que je présente mes hommages à M. le baron de Silvereal...

—Heureux homme! fit Allard en lui frappant sur l'épaule. Il connaît tout le monde.

—Et il en sait plus long qu'il n'en dit, murmura Colombet, tandis que Mancal se perdait dans la foule.

—Il est dangereux, donc il faut le ménager, ajouta Stéphane avec la netteté qui convient aux consciences de pureté douteuse.

Les trois hommes se regardèrent, ébauchèrent un sourire, puis, sans doute pour chasser certaines pensées importunes qui leur montaient au cerveau, ils se dirigèrent d'un commun accord vers le buffet. Cependant Mancal se glissait à travers les groupes d'invités avec la prestesse d'un fauve: il passait par les interstices les plus étroits sans heurter personne et sans dévier de sa route. Il arriva enfin à quelques pas de M. de Silvereal, qui, appuyé au chambranle d'une porte, semblait perdu dans ses méditations. Ses yeux, attachés au parquet, avaient une singulière fixité. Le mari de Mathilde était petit, maigre; son profil d'oiseau de proie n'était rien moins que sympathique, et, dans la profondeur de ses yeux gris, un observateur eût facilement aperçu le reflet sombre des plus mauvaises passions. Parfois ses regards se portaient vers le groupe dont sa femme était le centre, et alors une sorte d'éclair passait dans ses prunelles dilatées.

—Monsieur le baron de Silvereal permettra-t-il à son humble serviteur de lui offrir le témoignage de son respect? dit Mancal, qui s'était arrêté devant lui et le saluait avec une déférence presque ridicule à force d'affectation.

Le baron tressaillit; il s'arracha à ses méditations et vit Mancal.

—Ah! c'est vous! fit-il avec un mouvement joyeux. Eh bien! m'apportez-vous de bonnes nouvelles?

—Pourrait-il en être autrement? répondit Mancal avec un sourire obséquieux.

—Ainsi,ellea compris?

—Madame de Torrès a bien voulu prêter quelque attention à mes paroles, et j'ai pu facilement lui expliquer que si vous avez été contraint, à votre grand regret, de lui dérober cette soirée pour la consacrer à M. le duc de Belen, c'était uniquement parce que de graves intérêts étaient en jeu.

—Ainsi, elle m'a pardonné? fit le baron, dont tout le corps frémit.

—Elle a fait plus encore...

—Parlez! parlez vite!

—Madame de Torrès a daigné me charger d'une commission pour monsieur le baron.

—Une lettre? donnez!

Et déjà le baron, impatient, tendait la main.

—Une commission verbale, fit Mancal. Madame de Torrès attendra monsieur le baron chez elle... demain, à dix heures du soir.

M. de Silvereal eut un geste découragé:

—Quoi! ne veut-elle plus me recevoir qu'au milieu des nombreux invités qui sans cesse encombrent ses salons?

—Je ne crois pas, monsieur le baron, reprit Mancal, que la pensée de madame de Torrès doive être ainsi interprétée...

—Dites-vous vrai?

—Je le crois, car j'ai cru comprendre que sa porte serait fermée à tout le monde.

—Sans exception?

—S'il était fait une exception, ce serait, en tout cas, en faveur du seul homme dont vous n'ayez pas à vous préoccuper.

—C'est-à-dire?...

—C'est-à-dire de moi-même....

M. de Silvereal respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme.

—Cependant, reprit Mancal, si j'osais parler à monsieur le baron en toute franchise...

—Je vous écoute.

—J'ai peur de blesser monsieur le baron!...

—Vous me faites mourir d'impatience...

—Eh bien! monsieur le baron sait que je lui suis tout dévoué... je croirais commettre un crime si je le trompais et même si je lui cachais ce que j'ai cru découvrir.... Puisque vous m'autorisez à parler, sachez donc que j'ai appris de bonne source que plusieurs personnages importants, de haute distinction et de grande fortune, se disputent la main de madame de Torrès... Certes, elle vous a voué un attachement réel et que rien ne pourrait ébranler... cependant....

M. de Silvereal était devenu livide.

—Crois-tu qu'elle songe à me retirer sa parole?...

Il tutoyait maintenant l'agent d'affaires, descendu à ses yeux au rôle de Scapin.

Mancal eut un geste d'énergique dénégation.

—Non! non! fit-il. Mais cependant... pardonnez-moi si j'hésite... la chose est délicate...

—T'expliqueras-tu!...

—Puisque monsieur le baron l'exige, je dois lui obéir... or, je sais que monsieur le baron, trop honnête pour faire de madame de Torrès sa maîtresse, lui a fait entrevoir que... la santé de madame de Silvereal était chancelante...

—Cela est vrai!

—Je n'en doute pas, fit Mancal en jetant un regard du côté de Mathilde, dont l'apparence contredisait absolument les paroles de son mari. Cependant, avouez que madame de Sylvereal paraît lutter avantageusement... contre le mal qui la mine...

—Illusion! ma femme est atteinte d'une de ces maladies qui laissent au condamné les dehors de la santé... et qui, cependant, le foudroient en quelques heures...

—Soit! mais madame de Torrès n'est pas initiée à ces secrets physiologiques... car je crains qu'elle n'attribue vos promesses de mariage à la passion qu'elle vous a inspirée.

Un rayon sinistre passa dans les yeux du baron.

—Monsieur Mancal, fit-il d'une voix sourde, j'ai juré à madame de Torrès qu'elle serait ma femme... et je veux...

—Vous voulez!...

—Je me trompe... ce mot rend mal ma pensée... je sais, veux-je dire, qu'avant trois mois, je serai libre...

—Ainsi soit-il! fit Mancal en s'inclinant pour cacher le sourire ironique qui crispait ses lèvres.

Puis, après un silence, il ajouta:

—Du reste, le savant docteur du quai de Gèvres est de ceux qui lisent jusqu'au plus profond des mystères naturels.

M. de Silvereal laissa échapper un cri de surprise:

—Quoi! vous savez!...

Mancal le regarda en riant, cette fois, sans se cacher:

—Allez demain chez maître Blasias, fit-il. C'est un conseil d'ami que vous donne votre dévoué serviteur....

Silvereal eut un moment d'hésitation; puis il reprit:

—C'est bien, j'irai!

—Monsieur le baron n'a aucun ordre à me donner?...

—Aucun!

Mancal s'inclina profondément et s'éloigna.

—Allons! murmura-t-il en se perdant à travers les groupes, le crime est semé... il faudra bien qu'il germe.... Ce sont là bonnes et fertiles terres.... Mais quoi est donc le secret de M. de Belen?

A ce moment, l'intendant du duc parut à la porte du salon, et s'arrêta, regardant de tous côtés comme s'il eût cherché quelqu'un.

M. de Belen s'approcha de lui:

—Qu'y a-t-il?

—Monsieur le duc, un être étrange, presque effrayant, qui se dit le serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler immédiatement à son maître...

—M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.

L'intendant se dirigea du côté que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune peine à rejoindre Armand, qui, le sourire aux lèvres, suivait une partie de baccarat engagée entre quelques joueurs, parmi lesquels Stéphane, Colombet et Allard s'étaient érigés en chefs d'attaque. Aux premiers mots prononcés à voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.

—Je vous suis, dit-il.

—J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon réservé.

—C'est bien.

Un instant après, Armand pénétrait dans une petite salle artistement décorée. La porte se referma derrière lui. Le personnage qui venait de le faire demander mérite description. C'était certes une des créatures les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un brun olivâtre, s'épatait un large nez aux narines plates; les joues osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche, aux lèvres jaunes à force d'être pâles, était largement fendue et laissait voir des dents presque noires, mais aiguës comme les pointes d'un crayon d'ébène. Son front était tatoué de lignes bizarres qui s'entre-croisaient géométriquement. Cet être singulier était enveloppé dans un large manteau, sorte deplaidqui tombait jusqu'à ses pieds nus. Son front, ridé et sans cheveux, était à demi caché par un chapeau plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige, en équilibre sur son crâne pointu. S'il se fût découvert, on eût remarqué une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et soigneusement roulée sur elle-même en une espèce de rosette.

Dès que M. de Bernaye parut, le spectre exotique étendit les bras en avant, en même temps qu'il se prosternait presque jusqu'à terre. Quelques mots furent échangés dans une langue que, certes, aucun des invités de M. de Belen n'eût comprise.

—Que me veux-tu, Soëra? demanda Armand.

—C'est un billet.

—Qui l'a apporté?

—Un jeune homme qui est reparti immédiatement.

—C'est bien! donne!

Celui qu'Armand venait de désigner par le nom de Soëra plongea sa main sous son manteau, qui s'entr'ouvrit et laissa apercevoir une sorte de pagne, rayé de blanc et de noir, et tombant jusqu'aux jarrets. Le torse n'était caché que par une ceinture montant de la taille aux aisselles, et dans cette ceinture était retenue une de ces armes redoutables, lames tordues en forme de flamme, et que les Malais désignent sous le nom de «kriss.» Soëra présenta à Armand un petit billet plié en forme de triangle et bordé de noir, comme une lettre de deuil. Armand laissa échapper un geste de surprise. Puis, d'un mouvement rapide, il brisa le cachet. L'enveloppe était vide; seulement, à l'intérieur de l'enveloppe était empreinte, nettement dessinée, l'image d'une tête de mort. Armand réfléchit un instant, puis:

—Va, Soëra, dit-il. Tu es un bon serviteur. Retourne chez moi et ne m'attends pas cette nuit.

Soëra s'inclina en signe de soumission. A ce moment, la voix de M. de Belen se fit entendre dans le salon qui confinait à celui où se trouvait Armand.

—Voyons, messieurs, disait-il, qui de vous se dévouera pour conduire le cotillon?...

Armand réfléchissait, les yeux fixés sur le singulier emblème qui venait de lui être adressé. Une sorte de grondement sourd, sauvage, lui fit lever la tête. Soëra avait rejeté son manteau et, redressant en arrière son torse d'athlète, il avait tiré de sa ceinture le kriss dont la lame luisait, aiguë et sinistre.

—Soëra! fit Armand d'un ton d'autorité.

L'autre grinçant des dents dit à voix basse:

—Maître, avez-vous entendu?

La voix de M. de Belen se fit entendre de nouveau:

—Monsieur le vicomte (il parlait sans doute à un de ces mièvres jeunes gens qui font leur chemin en guidant leur barque à travers valses et mazourkes), monsieur le vicomte, ces dames réclament votre bon concours, vous ne pouvez refuser!

Cette fois, Soëra s'élança, et sans doute il allait franchir la porte du salon, si la main d'Armand s'abattant sur son poignet ne l'eût cloué sur place.

—Es-tu fou?... s'écria le savant.

L'autre, le visage livide sous la teinte d'ocre, semblait ne plus entendre. Sa bouche écumait, et un seul mot s'échappait de ses lèvres:

—Amok! Amok!

—Silence! fit M. de Bernaye.

D'un mouvement vigoureux, il repoussa le sauvage au fond de la pièce; puis, les bras croisés, la tête haute, il se plaça devant lui.

Soëra tremblait: c'était une agitation furieuse, presque convulsive. Il dit encore:

—Avez-vous entendu?...

—Que veux-tu dire?...

—Cette voix...

—Eh bien?

—C'est celle de là-bas... c'est la voix qui résonne dans mes nuits... qui sort de la tombe....

Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se contractèrent.

—Es-tu sûr de ce que tu dis?

—Je le jure par le cadavre de mon père!

—Tes oreilles ne te trompent pas?

Soëra eut un ricanement.

—Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.

Et il continua tout bas:

—Amok! Amok!

—Assez! fit durement Armand. Obéis-moi... retourne chez moi. Je te défends de sortir jusqu'à ce que je te l'aie de nouveau permis.

—Maître! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.

Et, disant cela, Soëra tourmentait la poignée de son kriss. Armand se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Soëra se courba, et, repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de nouveau dans son manteau.

D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. Soëra, frémissant mais dompté, sortit à reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut seul:

—Qui sait? murmura-t-il. Si là était le secret de ces misérables!

Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la missive mystérieuse:

—Avant tout, dit-il, obéissons.

Un instant après, il sortit de la maison de M. de Belen.

Au moment où les derniers invités du duc de Belen se blottissaient dans leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, témoignaient de l'âpreté du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait disparaître tant bien que mal les traces laissées par la cohue, deux personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie de ce cabinet était assez curieuse. Pendant toute la durée de la fête, il avait été soigneusement fermé. Et cependant, si quelque invité y avait pénétré, il y aurait pu trouver satisfaction à ses goûts, à supposer qu'il fût, en si petite proportion que ce fût, porté aux études orientalistes. De tous côtés, aux murailles, au plafond, sur les meubles, ce n'étaient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature portant le caractère indélébile de l'art indo-chinois, depuis letiwa-sa-wota, tabatière en bois de santal, la corne de buffle artistement sculptée, l'écale de noix de coco évidée à jour comme une dentelle, jusqu'à ces inimitables corbeilles, enjolivées d'ornements bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourbé où s'enchâssent les perles vénitiennes, le sabre à la lame plate et s'élargissant à l'extrémité; là, des flèches aiguës aux pointes empoisonnées, le disque métallique à grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des socles de marbre jaspé, de hideuses statues, aux têtes difformes, aux membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les sectateurs de Bouddha prodiguent à leurs idoles. Les tentures de soie brodées d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relevées par des écharpes tissées d'écorce et teintes des plus éclatantes couleurs, sur lesquelles restaient immobiles, posés comme s'ils allaient prendre leur vol, les dragons frangés de rouge et d'or. Des peaux de tigres couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait particulièrement l'attention: c'était un fragment de statue, sculptée dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment semblait avoir été scié et détaché d'une statue de petite taille et représentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du torse. Là encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien empire d'Annam. En réalité, dans cette pièce bizarre, on se fût cru transporté à des milliers de lieues de Paris. C'était comme une échappée à travers l'espace vous entraînant tout à coup aux limites de l'extrême Orient. Mais la présence des deux causeurs, M. de Belen et M. de Silvereal, vous eût bientôt ramené dans le domaine de la réalité. M. de Belen se tenait debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et la lèvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutôt affaissé sur un siége de bambou, paraissait en proie à un malaise difficile à vaincre.

—Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prétendez m'imposer des conditions?

Silvereal protesta d'un geste soumis.

—En vérité, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas déjà fait pour vous plus que je ne vous devais?...

—Cependant... hasarda le baron.

—Cependant!... Que signifie cecependant? Pardieu! il est bon que nous ayons une explication définitive, et puisqu'il vous a convenu de la provoquer vous-même, subissez-la.

Le baron releva la tête et le regarda.

—Je vous écoute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.

—Voyons, continua le duc, récapitulons, si vous le voulez bien, les services que je vous ai rendus, et établissons nos situations respectives.

—Établissons, répéta le baron comme un écho.

—Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez prêté votre concours dans une aventure périlleuse...

—Et délicate.

-Délicate, si l'épithète vous plaît. Je reconnais que vous ne m'avez pas marchandé l'aide que je réclamais de vous. Un seul mot, pourtant. N'était-ce pas moi qui avais conçu l'idée de ce plan?

—L'idée et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui décidément reprenait peu à peu son sang-froid.

Le visage de M. de Belen se contracta légèrement.

—Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il sèchement. Bref, complices tous deux, nous mîmes notre projet à exécution.

—Et le roi des Khmers[2]tomba sous nos coups, fit encore Silvereal, qui avait, paraît-il, la manie des interruptions.

—Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...

—Ce crime...

—Ce crime, soit... notre but était de nous emparer des richesses colossales déposées en un lieu caché dont seul le vieil Eni possédait le secret... mais par une incroyable fatalité, ce secret nous échappa... ou du moins ne nous fut révélé que par des documents si bizarres, disons le mot, si incompréhensibles, que tout d'abord nous nous sentîmes découragés et crûmes que jamais nous n'atteindrions au résultat rêvé... Pour le présent, au lieu des centaines de millions dont nous avions voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouvé? à peine quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas partagé ce butin avec vous?...

—En conservant la part du lion.

—C'était mon droit. Non-seulement j'avais seul organisé le complot, mais encore tandis que vous désespériez, je déclarais hautement qu'un jour viendrait où les énormes richesses de Khmers nous appartiendraient. Pour cela, il fallait des capitaux à l'aide desquels je pusse continuer mes recherches.

—Enfin, j'ai reçu à peine cinq cent mille francs.

—Qui, placés par moi, dans des spéculations commerciales, furent rapidement triplés!

—Hélas! tout cela n'est plus que souvenir!

—A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant à la vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous laissez entraîner par vos passions séniles sur une pente fatale qui vous jettera à la ruine et à la mort. Vous vous croyez fondé maintenant à me rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez aidé, je vous ai payé, et je suis prêt à déclarer, si vous le désirez, que tout doit être désormais fini entre nous!

M. de Silvereal accueillit ces dernières paroles par un ricanement.

—Je vous en défie, dit-il froidement.

—Vous dites?...

—Je dis, monsieur de Belen, que malgré votre forfanterie et vos menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes à jamais liés l'un et l'autre.

—Je vous prouverai le contraire...

—Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne sommes plus aujourd'hui dans les déserts de l'Inde orientale... et qu'à Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me défendre contre vous.

M. de Belen était devenu livide. Était-ce de terreur? était-ce de rage? Au contraire, Silvereal avait retrouvé tout son calme.

—Ces personnages se nomment:primo, le procureur du roi;secundo, l'ambassadeur de Portugal;tertio... oh! c'est letertioqui est surtout intéressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!

—Misérable! cria de Belen.

—Les injures n'ont jamais en rien avancé les affaires... Je reprends mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron très-authentique de Silvereal, n'ayant en somme dans mon passé aucune tache prouvée... car l'histoire du Cambodge est restée parfaitement secrète... supposons, dis-je, que je me présente chez M. le procureur du roi, et que, lui dévoilant certain nom que vous me paraissez avoir complétement oublié, je l'invite à consulter, au sujet du prétendu M. de Belen... du duc de Belen.... MM. les attachés à la légation du Portugal, ne se pourrait-il pas d'aventure que les troisièmes personnages ci-dessus mentionnés, à savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un rôle que vous n'auriez pas suffisamment prévu?...

—Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grinçait des dents, voilà des insolences qui vous coûteront cher.

—Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens à vous en ami et je vous dis franchement: Je suis ruiné, à jamais perdu, si vous ne me prêtez cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire fructifier vos capitaux... je rétablis une situation désespérée.... Voilà ce que je vous explique nettement, franchement, et à cela vous répondez par des injures, par des menaces...

—Je n'ai pas d'argent!

—Bah! dites cela à d'autres, mon cher duc, mais pas à moi. Je connais par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais à la rue un écu de six livres.

M. de Belen gardait maintenant le silence.

—Et de fait, si vous avez quelque reproche à m'adresser, êtes-vous donc vous-même à l'abri de tout blâme? Oui, j'ai le cœur jeune et le cerveau brûlant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-même, ne comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de Favereye?...

—Ah! voilà où je vous attendais! s'écria M. de Belen avec fureur. Oui, j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai réclamé de vous le concours de celui qui se prétend mon ami, de vous, M. de Silvereal. Eh bien! à quoi êtes-vous parvenu? Comment!... Lucie est la nièce de votre femme, à laquelle elle est confiée par sa mère, madame de Favereye, cette folle que l'on croirait en vérité occupée à des œuvres de magie, tant son existence est mystérieuse et retirée. Donc, par votre femme, vous êtes pour ainsi dire maître des destinées de Lucie, et vous pourriez imposer votre volonté. Mais, en vérité, il me semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...

—Cependant c'est par mon ordre que, ce soir même, elle est venue ici avec Lucie.

—Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de Silvereal a consenti à vous obéir, c'est parce qu'un intérêt pressant, personnel, l'engageait à se rendre à ce bal.

—Que voulez-vous dire?

—Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqué que ce M. Armand de Bernaye—encore un ennemi que je devine—ne l'a point quittée des yeux pendant toute la soirée, et qu'ils sont restés ensemble près d'une heure?

—Oh! si je le croyais!...

—Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi, mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand vous croyez qu'elle obéit, elle ne suit que sa propre volonté.

La physionomie de M. de Silvereal s'était tout à coup assombrie.

—Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.

—Elle vous hait et vous la haïssez. Voilà justement où le bât me blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en titre de madame de Torrès ne peut guère faire figure au foyer de famille avec l'autorité nécessaire...

—Taisez-vous, de grâce...

—Non, non. Nous réglons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici pour entendre nos vérités. Vous n'avez reculé devant aucun scandale, et, dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de Silvereal peut attacher à votre avis, dans cette importante question du choix d'un mari pour sa nièce! Au contraire, me voyant lié d'amitié avec vous qu'elle méprise, la baronne se défie de moi et me méprise aussi quelque peu. Voilà la vérité, et voilà ce que vous appelez me prêter votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...

—Non, s'écria Silvereal, dont l'œil s'éclaira d'un reflet sinistre. Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...

—Sur l'honneur... de vous à moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement de Belen.

—Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me méprise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volonté! Sinon...

—Sinon?

Les deux hommes se regardèrent.

—Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de la mort?...

—De la mort, peut-être. De la honte, certainement.

—Tiens! c'est une idée... et si je puis vous être utile...

—Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...

—Et vous allez agir?...

—Je vous le promets.

—Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore cependant... c'est assez délicat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous avertir... Vous connaissez bien madame de Torrès...

—Ne parlons pas d'elle...

—Si fait!... défiez-vous, maître baron... celle qu'on a surnommée le Ténia en a dévoré et tué de plus grands et de plus riches que vous...

—Que m'importe!... je l'aime!...

En prononçant ces mots, le baron se transfigurait. C'était la passion furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.

—Voilà qui répond à tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus. Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... Résumons-nous.... Je ne commettrai pas l'indiscrétion de vous demander quels moyens vous comptez employer pour triompher de la résistance évidente de madame de Silvereal à mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le jour où Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...

—Soit! mais en attendant...

—Il tient à vous que le délai soit court.... Cependant, pour cette fois encore, je veux bien vous aider...

—Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...

—Les voici! fit M. de Belen.

Il tira de sa poche un carnet, détacha une feuille à souche, y inscrivit quelques mots, signa et ajouta:

—Demain, Allard vous payera la somme demandée.

—Ah! mon ami! s'écria Silvereal, vous êtes mon sauveur...

—Une bouchée de pain pour le ténia, fit le duc en riant.

Silvereal haussa les épaules.

—Vous ne la connaissez pas!...

—C'est entendu.... Madame de Torrès est un ange! En tout cas, ceci vous regarde. Mais ne négligez pas les affaires sérieuses...

—Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...

—Tout à votre service, cher ami.

—Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du trésor des Khmers?...

—Vous n'en doutez pas, je suppose?...

—Et croyez-vous être sur la trace?

M. de Belen réfléchit un instant. Comme à son insu, ses yeux se tournèrent vers le fragment de statue dont nous avons parlé, et dont les arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.

—Peut-être! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.

—Et vous croyez que c'est ici, à Paris même, que vous le contraindrez à parler?

—J'en ai la conviction.

—Vienne donc bientôt le jour du succès! Car je suppose, mon cher duc, que ce jour-là, vous ne m'oublierez pas....

Les yeux de Belen étincelèrent:

—Ce jour-là, s'écria-t-il, que m'importera de vous jeter en pâture des millions à dévorer? Ce jour-là, nous serons les rois de Paris, les rois du monde!... Ah! que tout nous paraîtra petit et mesquin!... Nous verrons à nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces misérables qui ramperont en nous tendant la main, nous défierons la société dont les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-là, je serai dieu!...

—Et je serai votre prophète! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et à nous deux le monde!...

Le baron se retira, non sans avoir serré avec effusion la main de son excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tête entre ses mains, il parut absorbé dans ses réflexions. Puis il releva la tête:

—Cet homme est un complice, donc il est gênant; je lui donne un mois.... Au bout de ce temps....

Il n'acheva pas; mais un geste éloquent traduisit sa pensée. Si Silvereal avait pu le voir, il eût frissonné jusqu'au plus profond de son être. Belen alla à la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il était cinq heures du matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais son valet de chambre pour le déshabiller. Il couchait dans une petite pièce attenante à son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur qui a connu les fatigues des longues et périlleuses entreprises. Il entra dans sa chambre, après avoir soigneusement tiré les verrous qui fermaient la porte de son cabinet; il commença à se dévêtir. Mais, au lieu de se coucher, il alla à un large coffre de bois exotique, garni d'énormes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse, un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche. Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie à la serre, que nous avons déjà décrite, et où avait eu lieu l'entretien de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. Là, encore, il s'arrêta et écouta. Sûr de n'être pas épié, il écarta la touffe de yuccas gigantesques, dont les longues feuilles se refermèrent derrière lui. Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimulé dans une fente du plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumière de la lampe sur l'ouverture béante. On eût dit un puits dont la profondeur se perdait dans l'ombre... Un instant après, M. de Belen avait disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaçait toute trace de son passage.


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