Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire était de forme circulaire et maçonné. Il était évident que jadis il avait servi de cage à un escalier régulier qui, depuis longues années sans doute, avait disparu. M. de Belen avait attaché la lanterne à son cou, de telle sorte que le rayon de lumière, partant de sa poitrine, éclairât en plein la muraille fruste.
La descente n'était rien moins que facile. De place en place, des crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord de creux ménagés de distance en distance. Il était aisé de comprendre qu'il avait déjà suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin périlleux, car ses mouvements, réguliers et en quelque sorte automatiques, ne décelaient aucune hésitation. A mesure qu'il descendait, il semblait que l'obscurité, fendue en quelque sorte par le rayon qui s'échappait de la lanterne, se refermât au-dessus de lui plus épaisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour rétablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine de mètres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrêta, restant suspendu dans le vide. Sans hésiter, et comme s'il eût répété un exercice qui lui était familier, il se courba légèrement en arrière, puis il sauta. La hauteur d'où il se laissait tomber était d'à peine deux mètres: ses pieds frappèrent le sol avec un bruit mat. L'homme leva sa lanterne dont la lueur éclaira l'endroit où il se trouvait. C'était un vaste caveau circulaire, dont la voûte en ogive présentait des lignes garnies d'arêtes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre. Les murailles, formées d'une pierre solide noircie par les ans, semblaient être les assises de la maison qu'il avait quittée tout à l'heure. M. de Belen, après un rapide examen, pour la forme sans doute—car il n'était pas supposable qu'un étranger se fût introduit dans cet étrange souterrain—se baissa et posa la lanterne sur le sol. Puis, se dirigeant vers un des points de la circonférence, il se courba de nouveau. On entendit le cliquetis de pièces de fer, et quand il revint dans le rayonnement de la lumière, il tenait à la main un levier et une pioche dont la pointe soigneusement aciérée présentait un tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point où il avait pris ces instruments et revint encore une fois portant une bêche et une large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui échappa. Sur la terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds humains. Une sourde exclamation s'échappa de sa poitrine.
—Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.
Non! Cette découverte n'était que trop réelle. Les empreintes étaient petites; on eût dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glacée. Il restait immobile, comme s'il se fût attendu à voir surgir de l'ombre quelque spectre effrayant.
—Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.
Mais, malgré lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces, elles s'étendaient sur un périmètre étroit. Au point central, elles s'étaient plus profondément enfoncées dans le sol, comme si l'être mystérieux qui avait laissé cette trace indélébile de son passage se fût arc-bouté sur ses jambes pour s'élancer.... Nous l'avons dit, l'ouverture du puits se trouvait à plus de deux mètres de hauteur. Était-il possible que d'un bond un homme eût pu atteindre les premiers crampons de fer qui seuls pouvaient y donner accès? Problème que de Belen ne cherchait même pas à résoudre. En vérité, il avait peur. Tout à coup, il fit un geste de résolution. Sa main glissant dans sa poche s'assura de la présence du pistolet à deux coups dont il s'était muni par précaution. Cependant, un dernier point lui restait à vérifier. D'où était venu l'être qui avait pénétré dans le souterrain? par quelle issue s'était-il introduit? Cette question s'imposait à son esprit avec d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas ne se trouvait, on l'a remarqué, qu'au milieu même du cercle formé par la muraille! Il fallait donc que l'inconnu eût surgi de terre. Or, il existait bien une plaque de pierre dissimulée sous le tuf; mais cette plaque ne se trouvait découverte en aucun point, et de Belen avait assez soigneusement exploré la partie du sol correspondant aux fissures pour être certain que la trappe n'avait pas été dérangée. Il resta un instant plongé dans ses réflexions. Mais c'était une de ces natures énergiques qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant résolument le tuf, il ne tarda pas à mettre à nu la dalle dont nous avons parlé et dont l'étendue était d'environ un mètre carré. Puis à l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-même et vint retomber lourdement sur le sol. Une dernière fois, de Belen promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un à un par l'ouverture béante les instruments dont il s'était muni. Et enfin, s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit à son tour. Il se trouvait alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.
La terre était fouillée en tous sens, et laissait en plusieurs points de larges trous béants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.
—Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je découvrirai, a pénétré jusqu'ici n'a en somme rien trouvé.
Puis il ajouta avec un sourire:
—Il a eu grand tort de ne pas faire disparaître ces empreintes... il m'a trop bien prouvé qu'il était maladroit, et par conséquent peu à craindre. Mais quel peut être cet homme... dont le pied est si petit?...
Il saisit la pioche.
—En tout cas, le mieux est de se hâter. Je dois toucher au terme de mes recherches, et alors je défie le monde entier....
Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis à nu des biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes. Il se mit alors à creuser le sol, divisant d'abord la terre friable à coups de pioche, puis, à l'aide de la pelle, la rejetant contre la muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui s'égrenait sur le monceau qui grandissait peu à peu. De Belen s'arrêta alors, et parut mesurer la profondeur du trou creusé.
—Pas d'imprudence, murmura-t-il.
Et, plus lentement, il continua son œuvre, usant maintenant de précaution comme s'il eût craint que le choc du fer ne brisât l'objet qu'il cherchait à déterrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle venait de rencontrer une résistance subite.
L'homme se mit à genoux, et, de ses ongles, il écarta la terre. Puis il prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire, sur laquelle on distinguait des traces brillantes, émergeait de la terre sombre. Il sembla que cette vue donnât au travailleur une nouvelle énergie. Ses mains infatigables s'efforçaient de dégager cette pierre. Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint à la détacher du sol. Il l'écarta d'un effort vigoureux, et dans le moule laissé à découvert il plongea son bras comme s'il eût supposé qu'au-dessous il dût rencontrer ce qu'il cherchait. Mais il laissa échapper un cri de colère.
—Rien! rien! fit-il. Malédiction!
Et saisissant de nouveau la pioche, il élargit l'ouverture; puis, frappant de toutes ses forces, il enfonçait le pic de fer dans la terre. Mais la pointe pénétrait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait avec une sorte de rage fiévreuse. La terre jaillissait sous ses coups. Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien n'apparaissait.... Alors, découragé, il se releva, et laissant échapper la pioche, qui tomba:
—Je suis maudit! murmura-t-il.
A ce moment, un râle sourd s'échappa de sa poitrine... Une main venait de se poser sur son épaule, tandis qu'une voix ironique prononçait ces mots:
—Eh bien! monsieur le duc, il paraît que la chasse a été mauvaise!...
De Belen fit un effort pour s'élancer... mais la main qui s'était appesantie sur lui était si lourde qu'il était pour ainsi dire cloué au sol.... De Belen était d'une force exceptionnelle, dont témoignaient, malgré ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompté, vaincu. Ainsi cet être mystérieux, dont il avait constaté l'existence aux empreintes laissées sur le sol, cet être se trouvait là, près de lui, et du premier coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce réellement un ennemi? Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre, s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un impôt immédiat, mais un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent à rassurer la possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage à longue portée.... En vérité, on s'étonnera que ces réflexions aient pu germer dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen était le sang-froid fait homme. Son organisme avait payé sa dette à l'ébranlement nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc, il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas répondu aux paroles de défi qui lui avaient été jetées. Il attendait. Seulement sa main droite, par un mouvement insensible, descendait vers la poche où se trouvait son pistolet. L'autre continuait:
—Eh bien! beau duc, tu ne réponds pas.... Je comprends bien qu'il soit désagréable d'être dérangé pendant qu'on se livre à de délicates opérations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur à ce point... Voyons! répondras-tu? Ah çà! est-ce que, par hasard, tu serais mort de frayeur?...
—Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme mort.
Il avait saisi l'arme chargée, et tournant son bras derrière son dos, il savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il pressa sur la détente. Une détonation violente ébranla le souterrain. Belen secoua son épaule d'un élan vigoureux; mais, à sa grande surprise, la main—sorte de grappin de bronze—pesait toujours sur lui. Un second coup partit.
—Ah! cette fois! cria de Belen...
—Cette fois! répondit la voix de l'autre avec un éclat de rire, cette fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux même plus conserver l'illusion de te débarrasser de moi.... Donc, je te rends la liberté...
Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'élancer. Mais une ombre noire se dressait devant lui: il savait par expérience que tenter la lutte eût été folie. La lanterne éclairait sur le sol deux pieds élégants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle, interdisaient toute pensée nouvelle de résistance. Belen se contint.
—Qui es-tu? demanda-t-il.
—Prends ta lanterne, et regarde!
Le duc hésita à se baisser. Il crut à quelque coup traîtreusement porté. Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratagème inutile. Donc il obéit. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa lanterne.
—Je ne vous connais pas! s'écria-t-il.
—Vraiment? En vérité, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si longtemps que nous nous sommes vus...
—Je ne me souviens pas! commença Belen, qui, de très-bonne foi, cherchait dans sa mémoire.
—Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons deux choses: la première, c'est de perdre l'un vis-à-vis de l'autre cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient nullement, comme je vous le prouverai tout à l'heure...
—Et l'autre...
—C'est de me permettre d'éclairer un peu mieux ce lieu ténébreux qui va se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en cabinet de conférence...
—A votre aise, fit le duc.
L'autre tira de sa poche une boîte d'allumettes et, un instant après, une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.
—Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous plaît nous asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite négociation qui m'amène....
Celui qui parlait ainsi d'une voix sèche, martelant chaque mot distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taillés ras couvraient son crâne et descendaient sur son front bas. Le nez était osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au vêtement, rien de spécial. La redingote était noire et serrée à la taille, le linge blanc, et, détail bizarre, le chapeau était tenu par une main finement gantée. Cependant le duc, redevenu maître de lui, prit le premier la parole.
—Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens que rien ne justifie....
L'autre haussa légèrement les épaules.
—Voilà de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre, assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous plaignez...
—Mais... commença le duc, que ce ton railleur exaspérait.
—Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la liberté de vous rendre visite sans avoir été invité?
—Monsieur, fit Belen avec colère, je vous serai obligé de mettre un terme à vos railleries. Si vous êtes venu pour m'assassiner, tuez-moi, mais du moins ne m'insultez pas.
—Quelle manie d'hyperboles! Voilà maintenant que je veux vous assassiner, et tout cela parce que je vous ai posé la main sur l'épaule.
—Posé!
—Bah! parce que cette main est un peu lourde.
—Viendrez-vous au fait?
—J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'étrange personnage, vous ne vous êtes pas encore demandé comment un excellent pistolet à deux coups, sortant des ateliers d'un armurier émérite et chargé par vos soins, n'a produit sur moi aucun effet.
—Je ne crois pas à la sorcellerie, fit de Belen.
—Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez complaisamment placées.
—La chose est probable.
—Elle est vraie.
—Et qui a fait cela?
—Vous vous en doutez bien un peu...
—C'est vous?
—Évidemment.
—Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.
—Tendu d'étoffes orientales du goût le plus étrange et du meilleur effet.
—Vous connaissez ce cabinet?
—Aussi bien que ce souterrain.
—Quand et par quelle voie vous y êtes-vous donc introduit?
—Par la voie qui m'a amené ici.
—Et que vous me ferez connaître, je l'espère.
—Tout à l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un inconnu désireux d'avoir avec vous un entretien sérieux, très-sérieux, et qui, par crainte des importuns, a dû choisir le lieu et le moment où il était certain que cette entrevue ne serait pas troublée... je dois vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...
—En vérité?
—Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: «Germandret, achat et vente de livres au comptant.» Monsieur le duc a dû remarquer mon humble boutique, au 22 de la rue de Seine, juste à côté de votre hôtel. Puis-je espérer que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera à monter sa bibliothèque?
Le duc ne put à son tour réprimer un sourire: il était clair que le prétendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la lutte décisive.
—Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes pistolets inoffensifs et qu'enfin il a pénétré dans ce souterrain.
—Il est vrai que mon plus grand désir est d'entrer en relations avec monsieur le duc.
De Belen se demandait s'il avait affaire à un fou.
—Reste à savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner à des questions purement bibliographiques.
—Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.
Puis il reprit tout haut:
—Vos affaires ne se bornent-elles donc pas à la librairie?
—Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps sont difficiles.
—Ah! vous avez d'autres branches... à votre arc?
—Quelques-unes.
—Et sans doute, vous ne ferez aucune difficulté à me les faire connaître, puisque vous êtes venu pour cela?
—Je n'ai rien à vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art, d'antiquités de toute sorte, et notamment....
Il appuya sur les mots.
—D'objets précieux provenant de l'extrême Orient.
Le duc laissa échapper un mouvement.
—J'ai dit l'extrême Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent très-cher les curiosités des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.
—Du Cambodge? fit de Belen, en s'efforçant d'affermir sa voix.
—Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous ridicules, de ces flèches, de ces armes que le premier voyageur venu peut acquérir en échange de quelques pièces de monnaie.
—De quoi s'agit-il donc?
—De ces monuments étranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les vestiges ont été révélés au monde scientifique par quelques rares explorateurs, et qui constituent aux yeux des délicats une source féconde de recherches historiques et ethnologiques.
Le duc ne répondit pas et se contenta d'incliner la tête.
—Or, reprit Germandret sans paraître s'inquiéter de ce silence, le hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc était passionné pour ces sortes d'étrangetés; j'ai voulu m'assurer par moi-même de la réalité de mes hypothèses; c'est pourquoi je me trouve ici.
—Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand intérêt aux recherches dont vous parlez?
—Intérêt est le mot propre.
—Et quelle preuve en avez-vous?
—Votre présence dans ce souterrain.
—Expliquez-vous.
—Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de Belen, type de l'élégance parisienne, vêtu comme un ouvrier, maniant la pioche à tours de bras, et je pourrais encore douter?
—Qui vous dit que je cherche... ces antiquités inutiles?
Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de Belen avait mis à découvert:
—Voilà qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgré l'exclamation de dépit qui lui échappait au moment où je l'ai interrompu.
—Ah! vous croyez que j'ai réussi? fit de Belen qui considérait attentivement son interlocuteur.
—Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constellé d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient évidemment à la statue dont vous possédez déjà un fragment dans votre cabinet?
De Belen s'était levé pour vérifier l'observation.
—C'est vrai! s'écria-t-il. Je n'avais pas remarqué tout d'abord.
—Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion se réveille.
Le duc ne semblait pas l'entendre.
—Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?
—Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?
—Non, elles sont tracées en une langue dont le secret n'a pas encore été retrouvé.
Il avait prononcé ces mots avec un accent de sincérité qui parut frapper le prétendu Germandret.
—C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.
—Oui.
—En somme, monsieur le duc s'attendait à trouver ici autre chose que cette pierre mal sculptée?
—Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.
Puis, s'approchant de l'antiquaire:
—Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair, découvrir un secret, et pour arriver à votre but, vous avez employé des moyens qu'il me répugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je cherche des antiquités que je sais avoir été enfouies autrefois dans le sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voilà ce que vous a révélé votre indiscrétion coupable, qui n'est autre qu'une violation de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien à faire ici et que vous allez enfin me débarrasser de votre présence.
Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'éclaira d'une expression de profonde ironie.
—Monsieur le duc, reprit-il, vous êtes un enfant!
—Ah! c'en est trop! et votre insolence...
—Bon! Que prétendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes seuls et que je suis le plus fort.
—Des menaces?
—Non, un simple rappel à la froide raison. Je voulais, en effet, connaître votre secret, et je vais vous prouver que j'ai réussi. Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux de pierre couverts d'hiéroglyphes, qui sont pour vous lettre morte: vous cherchez, avec une ardeur et une énergie fiévreuses, un trésor qui vous a été révélé...
De Belen s'était reculé et fixait sur son interlocuteur des yeux hagards.
—Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées.
—...Qui vous a été révélé, dis-je, lors du crime que vous avez commis, de complicité avec le baron de Silvereal, dans les déserts de l'Inde orientale.
—Misérable! cria le duc.
D'un bond il ramassa la pioche qui gisait à terre, et, la levant par un mouvement formidable, il la lança sur le crâne de l'inconnu.
Mais, d'un geste brusque qui semblait la détente d'un ressort mû par la vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer, et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lancé contre la muraille. Puis, comme obéissant à une fureur dont il n'était plus le maître, il l'avait pris à la gorge et renversé sur le sol. L'honnête de Belen râlait et se tordait en convulsions impuissantes.
—Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix éclatante, je ne sais ce qui me retient de t'étrangler comme un chien!...
Cependant, obéissant à une réflexion qui venait de traverser son cerveau, il le secoua furieusement comme fait une bête fauve de la proie qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque inanimé. Cette fois le duc était vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu avaient laissé leurs empreintes violacées autour de son cou.
—Grâce! murmura-t-il d'une voix dolente.
—Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas déjà rendu ta belle âme au diable?
De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint à lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas de terre.
—Là, maintenant nous allons être sage, pas vrai, papa, et plus deblaguescomme tout à l'heure, ou bien....
Il eut un geste significatif.
La voix calme et mesurée de l'antiquaire avait fait place à un accent rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces dernières phrases, émaillées d'argot. Quelques minutes se passèrent, et enfin une large aspiration venue de la poitrine du duc apprit à son interlocuteur que «le petit tour de vis» avait fini son effet. Germandret lui frappa familièrement sur le genou:
—Peut-on causer, papa?
—Mais qui êtes-vous donc? balbutia le duc.
—Tu m'as déjà demandé cela tout à l'heure. Pour l'instant, je te dirai franchement que ça ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de m'écouter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir de te borner à une pantomime extrêmement réservée. Cela dit, je commence.
De Belen poussa un soupir résigné.
—Donc, mon bon duc, vous avez dans votre passé un tas de peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle Germandret, et vous êtes duc comme je suis marchand d'Elzéviers, c'est-à-dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, ça ne servirait à rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal—un bien honnête homme aussi—avait l'indélicatesse de vous rappeler tout à l'heure.
Il s'arrêta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler la plus légère remarque.
—Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est lié par une complicité nette et sérieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret indo-chinois, se croit maître de Silvereal, auquel il promet... combien? mettons un demi-million... le jour où, ayant réussi à retrouver le trésor en question, il sera devenu.... M'écoutez-vous, monsieur le duc?
De Belen avait relevé la tête, non par défi, mais par curiosité. Il était profondément surpris d'entendre un inconnu lui rapportant textuellement le programme sur lequel s'exerçaient ses plus secrètes pensées. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout à l'heure avoir entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'était quelques minutes après le tour de vis, et qu'à ce moment les idées de M. le duc n'étaient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de répondre à la question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en préoccuper:
—Quand il sera devenu l'heureux époux de mademoiselle Lucie de Favereye...
—Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.
—Mais oui! et, par parenthèse, je me permettrai de vous dire que vous êtes un fameux niais...
—Oh! fit le duc avec un geste de profond nâvrement.
—J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous êtes le complice de M. de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus, vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission... qui lui soucie comme un couvert d'argent à un lézard....
Cette fois, de Belen écoutait. La fixité de ses yeux ne laissait aucun doute à cet égard.
—Cela m'étonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton plus que familier qui tranchait avec ses manières habituelles. Eh bien!... écoute-moi!... de ton histoire de trésor je me moque absolument... et je te laisse maître de ton affaire, maintenant que je la connais... mais, dans tes autres opérations, je puis te rendre service, à condition...
—A condition?...
—Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux épouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un imbécile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton âme... mieux que cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille fois plus... je cote ton âme vingt sous... tu ne m'accuseras pas d'impolitesse... mais quant à compter sur le Silvereal, il faut que tu sois complétement fou...
—Que voulez-vous dire?
—Il faut te mettre les points sur lesi, j'y consens. Oui ou non, le baron est-il amoureux de la dame de Torrès, autrement dit du Ténia?...
—C'est exact...
—Que faut-il pour qu'il arrive à donner à cette belle ethonnestedame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve d'amour qu'elle ambitionne?... Mais répondez donc, cher duc?...
—Je ne sais!... je ne devine pas!...
—Décidément, vos facultés sont gravement altérées... heureusement je suis là pour leur venir en aide. Le Ténia, madame de Torrès, veux-je dire, exige qu'on l'épouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal... histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est marié, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...
—Qu'il soit veuf!
—Allons donc! voilà que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une créature superbe, bien en chair, d'une admirable santé, et qui ne paraît pas le moins du monde disposée à laisser la place libre à madame de Torrès...
—Silvereal attendra.
Germandret éclata de rire.
—Parbleu! il attendra qu'une épidémie... le choléra... une phthisie galopante veuille bien envoyer la baronnead matres... et, comme cela pourrait être long, il aura tout d'abord à cœur d'être agréable à son excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa légitime influence sur sa femme pour qu'à son tour elle contraigne mademoiselle Lucie à devenir l'épouse du duc de Belen... voilà bien ce qui a été convenu?
—Absolument.
—Vous êtes arrivé à la période de franchise. Nous finirons par nous entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous... comment dirai-je cela pour être poli?... vous trompe.
—Impossible!
—Ce mot, vous le savez, n'est pas français, surtout quand il s'agit de la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre immédiatement à votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux échantillons.
—Qui sont?
—Vous d'abord, puis M. de Silvereal.
—Et le troisième?
—Le troisième, c'est moi!
De Belen commençait à le regarder avec intérêt. Un peu remis des alertes de tout à l'heure, il devinaitprimoque celui qui parlait n'était pas un sot,secundoqu'il y aurait probablement nécessité de s'entendre avec lui. Ces mots «le troisième, c'est moi!» lui arrachèrent même un sourire, un vrai sourire, non forcé, mais épanoui, presque gai. Il eut même un mot charmant:
—Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?
—C'est inutile, je le comprends, entre nous!
—Mais le second?
—Silvereal?
—Justement.
—Eh bien! maître Silvereal, sortant de votre cabinet, après vous avoir extorqué cinquante mille francs...
—Oh! il ne les a pas encore touchés!
—Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous appréciiez vous-même en quoi il vous adaubé.
—Je vous avoue que je commence à vous croire sur parole.
—Alors, je dois me taire?
—Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement de...
—De la petite opération de tout à l'heure...
—Et que je suis persuadé que nous deviendrons bons amis.
Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se méfiait. Et pourtant il avait tort. De Belen avait pris carrément son parti. Avoir cet homme contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du moins avec soi était ledesideratum. Quoi qu'il en soit, de Belen continua:
—Donc, mon ami Silvereal...
—Est un bandit, compléta Germandret.
Seulement il eut l'indélicatesse d'ajouter:
—Comme vous et moi.
De Belen réprima une grimace et reprit:
—Bandit, soit. Mais pourquoi?
—Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il vous a extorqué, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc, va-t'en voir s'ils viennent!
—Hein?...
—Moi, s'est-il dit en palpant le bienheureux papier, je vais me débarrasser de ma femme, épouser la Torrès, après quoi je me moque de Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour, toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient à rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh bien, je me soucie de lui comme de ça!
Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.
De Belen était livide de colère.
—Ainsi, vous l'avez entendu?
—Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses affaires aux étoiles?
—Mais alors...
—Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous promettait de décider sa femme à votre mariage avec Lucie, il ne pensait qu'à une seule chose...
—A quoi donc?
—Au poison que lui vendra demain certain personnage...
—Que vous connaissez?
—Un peu!
—Mais cet homme est un misérable assassin!
De Belen s'indignant touchait au sublime.
—Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le plan. On vous a soutiré cinquante mille francs, et vous épouserez Lucie, si vous pouvez!
—Oh! l'infâme voleur!
—L'homme habile, tout au plus!
—Je me vengerai de lui.
—Comment? et puis, en somme, à quoi bon?
De Belen se leva brusquement.
—Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...
—Enfin!
—Vous voulez que je me livre à vous... je ne sais d'où vous vient votre puissance... mais elle est réelle, et je m'incline.... Je le répète, jouons franc jeu. Si vous êtes venu, c'est parce que vous avez un pacte à m'offrir...
—Parfaitement raisonné!
—Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont acceptées d'avance...
—Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc, écoutez-moi. Voici, de votre côté, ce que vous voulez: découvrir le secret des trésors indiens...
—Le connaissez-vous?
—Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'énigmes, j'en ai déchiffré de plus difficiles.... Second point, vous voulez épouser Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...
—Oui, je le veux...
—Et il ne vous répugnerait pas de commencer par le second point?
—Je suis assez riche, dès à présent, pour prétendre à cette alliance.
—Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...
—Vous! mais vous êtes fou!...
—Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas à la légère...
—Mais de quelle influence disposez-vous donc?
—D'une influence telle que, lorsque vous la connaîtrez, vous en serez épouvanté vous-même.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis que vous épouserez Lucie de Favereye.
—Mais en échange de cette promesse... à laquelle je ne puis ajouter foi... que me demandez-vous?
—Deux choses... l'une immédiate, l'autre postérieure à votre mariage...
—Voyons la condition immédiate...
—Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier à tous les détails de l'affaire relative au trésor...
—Après mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?
—Bien entendu...
—Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associé... mais Silvereal...
—Ne vous inquiétez pas de lui... je m'en charge...
—Venons alors à la première condition...
—Vous allez être étonné de sa simplicité... il s'agit tout simplement d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous présenterai moi-même...
—Hein? un complice, un espion?...
—L'être le plus niais et le plus malléable qui se puisse trouver...
—Mais... dans quel but?
—Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je m'intéresse. Il est pauvre, il mérite toute sympathie.... Vous le prendrez comme secrétaire, par exemple, et vous le produirez dans le monde....
De Belen secoua la tête:
—Sous sa simplicité apparente, cette exigence doit cacher quelque piége...
—Voyons, duc. Nous parlons à cœur ouvert. Croirez-vous à une affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre eux...
—Dicton démenti par l'expérience.
—Et cependant très-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune homme soit lancé dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire.... Mais je vous jure, là, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation dépend le succès de votre mariage.
—Alors, j'accepte.
—Sans défiance?
—A quoi la défiance me servirait-elle?
—Allons! je vous avais bien jugé!
—Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre véritable nom...
—C'est votre droit.
D'un geste rapide, le prétendu Germandret arracha sa perruque et sa barbe grise.
—Mancal! s'écria de Belen.
—Lui-même, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant était de vos amis...
—C'était vous! Vous vous grimez avec un art admirable.
—Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que j'exerce.
—Eh bien, monsieur Mancal, voilà qui est entendu... alliance absolue...
—Et complète. Je vous donne Lucie de Favereye.
—Et nous chercherons ensemble les trésors de l'Eni...
—Hein?
—Bon! voilà que je vous dis une partie du secret...
—Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard...
—Je préfère un peu plus tard...
—A votre aise. Mais mon jeune homme...
—Je l'attends... me l'amènerez-vous vous-même?...
—Point.... Il ne me connaît pas...
—Vous êtes tout mystère.... Comment le reconnaîtrai-je?...
—Ne vous inquiétez pas de ces détails... il saura se présenter de telle sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identité... Maintenant, monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous séparer... rentrez dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de MeMancal...
—Si nous nous serrions la main? dit le duc.
—Au fait, pourquoi pas?...
Les deux hommes échangèrent une vigoureuse étreinte.
—A propos, dit le duc, comment vous êtes-vous introduit ici?...
—Un peu plus tard, vous saurez cela....
Et avant que le duc eût répété sa question, Mancal—c'est-à-dire Biscarre—avait disparu par l'orifice supérieur.... Quand le duc revint dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien découvrir:
—Bah! fit-il, qui ne risque rien!...
Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque, était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple. L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or, c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.
Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière, cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion. Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial, qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:
—Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui s'appelle la mort!...
Et elle ajouta encore:
—Pauvre Martial! vingt ans!...
Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup imposée à elle:
—Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine et le crime l'ont poussé!
La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible, percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de surprise retentit:
—Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui l'a sauvé?
—Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui était de taille moyenne, trapu, carré des épaules et dont les cheveux blancs indiquaient l'âge avancé. Mais vous-même, que voulez-vous faire maintenant?
—Je retourne à l'hôtel. Demain, à la première heure, je reviendrai... que les Morts m'attendent.
L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son apparence sénile, il saisit Martial et l'enleva comme il eût fait d'un enfant. La porte se referma derrière lui, tandis que les chevaux légèrement touchés du fouet, entraînaient l'inconnue. Celui qui portait Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers une maison cachée derrière un rideau d'ormes et de chênes, dernier vestige des anciens bois qui, jadis, s'étaient étendus jusqu'à la Seine.
Un mot sur la maison mystérieuse où nous pénétrons. Pendant longues années, cette propriété, qui avait appartenu, disait-on, à une noble famille du midi de la France éteinte depuis longtemps, était restée abandonnée. Des procès s'étaient engagés au sujet de ces terrains et de tous les domaines de cette famille, et avaient duré aussi longtemps que les avocats et gens de loi avaient trouvé aliment à leur... activité. Mais un jour était venu où subitement les procédures s'étaient arrêtées. Des dédommagements qu'on évaluait à haut chiffre avaient été accordés aux parties belligérantes, et finalement cet héritage mystérieux avait été recueilli... par qui? Voilà ce que les curieux eussent bien voulu savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements précis avaient dû se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six années, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peupataudes, était arrivé par une chaise de poste qui s'était arrêtée devant la grille rouillée se trouvant juste à l'angle de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers et autres, s'étaient plantés sur le pas de leur porte, comme bien on pense. Or, le vieillard en question était descendu, et comme il avait fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laissé échapper un de ces juronssui generisauxquels l'oreille des connaisseurs devine une origine certaine.
Le vieillard était du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci était acquis. Second point. L'homme était marié, et sa femme l'accompagnait. Même âge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, à n'en pas douter, ayant passé vingt-cinq ans, et qui témoignait aux deux vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise de poste était partie. La grille s'était refermée. Il restait en conséquence beaucoup de détails à surprendre. Et cependant, en dépit de toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la récolte resta maigre. Le vieillard s'appelait—ou du moins se faisait appeler—le Castigneau. Est-ce que c'était là un nom de chrétien? On avait beau chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attablé dans un des bouges de l'entrée de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot de Castigneau, se laissa aller à dire:
—Je connais ça, moi!
Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme était fâché d'avoirlâchésa phrase, et il fallut grandement l'amadouer pour qu'il consentît à compléter sa première énonciation. Bref, le Castigneau, ce n'était pas le nom d'un homme, mais bien d'un quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'œil et comprit l'embarras et l'hésitation de son client. Puis une idée surgit dans son cerveau fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit à voix basse:
—Tu connais bien Toulon?
—Oui... après? Fichez-moi la paix!
Le ton de la réponse manquait d'aménité.
—Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou,en ami, est-ce qu'on fait des cachotteries entre soi?... Tu as été... là-bas?
C'était poser carrément la question. La réponse fut cette fois un peu plus catégorique:
—Quand cela serait?...
—Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux me rendre un service....
Or, le cabaretier—qui s'appelait Malgâcheux et que nous aurons l'honneur de revoir dans la cours de ce récit—avait, lui aussi, quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'était pas pour quelques années de bagne qu'il eût fait la petite bouche. Il s'entendit donc rapidement avec son compère, et un plan fut ébauché pour arriver à savoir si d'aventure le Castigneau n'était pas tout simplement un vieuxcheval de retour. Cette constatation n'était pas d'ailleurs aussi aisée qu'elle le semblait au premier coup d'œil. Le Castigneau sortait peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme, paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le père était propriétaire d'unimmeublesérieux. La femme du Castigneau allait faire le marché, et à l'estimation des commères, elle dépensait à peine quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgâcheux et Bridoine—c'était le nom du forçat—s'imaginèrent que le plus simple était de s'introduire dans la maison pendant la journée, en choisissant l'heure où le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant à avouer un passé peu flatteur, il s'exécuterait plus facilement sans témoins. Il ne s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grâce à l'aide de l'honorable Malgâcheux, s'affubla d'une houppelande de propriétaire, se coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi respectable, s'arma d'une canne à double fin, soutien et défense, et finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons, il s'en vint de son air le plus paterne sonner à la grille de la maison. On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une troisième fois. Pour être ex-forçat on n'en est pas moins homme. Voilà que maître Bridoine commença à s'exaspérer, et, revenant à son excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien d'édifiant et qui sentait de plusieurs lieues sagrande fatigue. Il sembla que cette exclamation fût un: Sésame, ouvre toi! Car soudain la porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont il désirait si vivement faire la connaissance. La scène fut courte.
—Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.
—C'est bien à M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?
—A lui-même. Après?
—Peut-on causer un instant?
—Non.
Cette singulière réponse déconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrière, l'œil à la fois défiant et railleur, n'avait pas un air des plus engageants. Mais en somme, c'était un vieillard, sans doute peu redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dépit de tout, la conversation réclamée, quand le Castigneau fit un pas vers lui.
—Tu vas t'en aller, dit-il froidement.
—Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...
—Poliment! alors ôte ton chapeau....
Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colère.
—Ne remue donc pas comme ça, reprit l'autre, tu déranges ta perruque.
Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main à son front; mais plus vif encore, le Castigneau lui avait arraché ses cheveux postiches, mettant à nu le crâne pointu du forçat. En même temps, faisant demi-tour, le Castigneau, dont on n'eût pas soupçonné la force et l'agilité, se plaça entre la porte et le visiteur. Bridoine commençait à perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.
—Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.
—Ça ne te regarde pas!
—Vrai!... alors, je cogne....
Le poing du Castigneau, qui était d'une remarquable solidité, s'abattit, à l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trébuchant.
—Veux-tu répondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.
—Je vais te découdre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout à coup armée d'un couteau.
Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paraître s'émouvoir du danger, il marcha droit à Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il sût trop comment, Bridoine se trouva—désagréable surprise—le nez sur le sable, qu'il rougissait de son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses épaules, le serrait d'une main à la nuque.
—Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et que viens-tu faire ici?
Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimité propre à sa nature, se décida à se soumettre:
—Je suis Bridoine.
—D'où viens-tu?
—De Toulon.
—Bien! Qui t'a envoyé ici?
—Malgâcheux!
—Qu'est-ce que Malgâcheux?
—Le cabaretier d'ici près:Aux Bons Amis!
—Et pourquoi es-tu venu?
—Pour savoir qui vous êtes.
—Le sais-tu?
—Parbleu! non.
—Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....
Tout en parlant, le Castigneau continuait à tenir serré le cou de Bridoine, qui se sentait congestionner.
—Tu diras à Malgâcheux—puisque Malgâcheux il y a—que le Castigneau est un bonhomme qui ne doit de comptes à personne et qui n'aime pas qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la première fois qu'il s'occupera de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la façon que tu vas voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu, comme ça....
Ajoutons que le Castigneau exécutait en même temps, avec la plus grande aisance, les opérations qu'il décrivait.
—Je t'ai soulevé de terre comme un lapin... puis je t'ai emporté vers la porte par laquelle tu étais entré, et... une, deux, trois... je t'ai flanqué dans la rue.... Sur ce, bonsoir!
Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il eût été un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez Malgâcheux eut le caractère d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son nez, ses épaules, ses genoux et le reste demandaient des soins multiples. Quand le Malgâcheux l'interrogea, Bridoine raconta l'histoire, et, en vérité, il mit dans son récit une franchise qui lui faisait honneur. Le Malgâcheux resta pensif.
—Faudra voir pourtant, dit-il.
—En ce cas, tu verras toi-même...
—Bah! pour une malheureuse râclée...
—J'aurais bien voulu vous y voir!
—Alors tucanes?
—Absolument.
Malgâcheux haussa les épaules en signe de souverain mépris, et se promit,in petto, de satisfaire sa curiosité par des moyens moins dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du cœur—à supposer qu'il possédât cet organe essentiel—une rancune féroce contre le Castigneau, et, bien qu'il se hâtât de quitter le cabaret desBons Amis, il se promettait bien de revenir rôder autour de la maison où il avait été reçu de si touchante façon. Mais il se garda d'en rien témoigner à son excellent camarade Malgâcheux, qui réfléchissait de son côté et se disait qu'en somme, le mieux était de vivre en paix avec un voisin dont la poigne était si rude et le biceps si solide. Bref, soit que Bridoine eût ajourné ses projets, soit que Malgâcheux fût réellement venu à résipiscence, le Castigneau ne fut plus inquiété et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours soigneusement fermée. Et si certaine petite porte, donnant sur le carré Marigny, n'avait pas attiré l'attention, c'était uniquement parce que, de jour, il n'était jamais arrivé qu'on la vit même s'entre-bâiller. Donc, sachant maintenant quelle était la réputation quasi fantastique de la maison dans le quartier, revenons dans le jardin où le Castigneau—car c'était sans doute lui, à en juger par la vigueur dont il faisait preuve—emportait sur ses épaules le corps inanimé de Martial. Au moment où il approchait de la maison, de la porte ouverte sortit une femme, la tête et les épaules enveloppées d'un châle et qui tenait une chandelle dont elle abritait la lumière derrière sa main étendue.
—Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?
—Femme, réveille le gars. Prépare la chambre du premier, nous avons un malade.
—Bon Dieu! le pauvre jeune homme!
—Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paraîtra plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tête basse.... Maintenant, le gars!...
—Me voici, père, dit une voix jeune et mâle.
—Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le numéro 5...
—Bien! c'est compris.
—Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y avoir des curieux...
—En tout cas, ils n'ont qu'à courir après moi.
—Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu diras à son domestique de la lui porter immédiatement.
Pierrot serra soigneusement le billet bordé de noir que lui avait donné son père; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixés au mur, il disparut.
Cependant Martial avait été porté dans la chambre. Micheline s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible. L'immersion avait été si rapide et si courte qu'il ne s'était pas déclaré de symptômes d'asphyxie. C'était un évanouissement causé sans doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retroussé et mis à nu ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade à une de ces frictions qui réveilleraient un mort. Micheline présentait à son mari les linges chauds destinés à rétablir la circulation. Au bout d'un quart d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux et regarda autour de lui.
—Où suis-je? murmura-t-il.
—Chez des amis, dit le Castigneau.
—Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.
—Faut pas dire de ces choses-là. Il y a de bons et braves cœurs partout... et souvent au moment où on s'y attend le moins....
Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il passa ses deux mains sur son front.
—Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...
—Et vous n'êtes pas mort? Bah! ça arrive à tout le monde!
—Ainsi, c'est vous qui m'avez sauvé?
—Moi? pas du tout...
—Cependant... je suis bien sûr...
—D'avoir tâté de l'eau froide. Ça, c'est vrai.
—Qui m'a arraché à la mort?
—Quelque terre-neuve qui passait par là. Il y a tant de chiens errants! fit le Castigneau avec un gros rire.
Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une chevelure et une barbe hérissées. Au premier coup d'œil, son hôte improvisé ne présentait pas une physionomie bien rassurante. Et cependant, dans ces yeux enfoncés, sur ce visage émacié, il y avait comme un rayonnement de bonté probe qui frappait instantanément. Martial devina qu'il n'avait point affaire à un ennemi.
—Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est passé.
—Mon cher monsieur, répondit le Castigneau avec une certaine dignité, quand on est soldat, on doit obéir à sa consigne.
—Que voulez-vous dire?
—Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit: «Voilà un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et rendez-nous-le en bon état.» Je vous soigne, et je ne sors pas de là. Je ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.
—Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.
Martial sourit tristement:
—Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauvé... on a cru me rendre service.... Donc je vous dois, soit à vous, soit à ces chefs dont vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.
—Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne vous a rien demandé, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous pouvez...
—Soyez sûr que dès que mes forces me le permettront, je vous épargnerai l'embarras de ma présence.
—L'embarras!... Enfin, ça ne me regarde pas. Vous partirez si vous voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord, vous bavardez trop... Tenez, voilà vos yeux qui se ferment. Donnez une vigoureuse taloche à votre traversin... et bonsoir!
En effet, Martial, épuisé, s'endormait malgré lui. Le Castigneau et sa femme restèrent pendant quelque temps auprès de son lit.
—Hé! mon vieux Lamalou, dit la femme à voix basse. Il y a encore là quelque bonne action sous roche.
—Ah! si tu savais! répondit sur le même ton le vieux Pierre (car, sous le nom de Castigneau, c'était l'ancien geôlier de la Grosse-Tour), quand elle m'a dit: «Prenez ce jeune homme dans vos bras!» j'ai reçu un coup en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le petit...
—Et tu es sûr que ce n'est pas lui?
—Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le retrouverons-nous pas un jour, comme celui-là, désespéré et allant jusqu'au suicide?...
—Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu idée que madame la marquise retrouvera le fils de Jacques.
—Dieu le veuille!
A ce moment, un sifflement doux, continu, perça le silence de la nuit.
—Ça doit être le numéro cinq, fit Lamalou.
Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa lui-même, de l'intérieur, trois coups espacés, puis suivis de deux plus pressés. On répondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.
—Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.
—Un noyé, fit Lamalou sur le même ton.
—Conduisez-moi près de lui.
Armand pénétra doucement dans la chambre où dormait Martial. Puis, prenant la lumière des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune homme. Tout à coup il se redressa avec un frémissement.
—Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.
—Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amené ici dans sa voiture.
—Son nom?
—Je l'ignore.
Armand se courba vers lui.
—Quelle singulière ressemblance! fit-il encore.
Puis se tournant vers Lamalou:
—Il faut le laisser dormir, puis au réveil lui donner un repas léger.
—Monsieur est-il prévenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?
—Je resterai ici.
Armand jeta un dernier regard sur Martial.
—Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques heures il faudra que ce mystère s'éclaircisse.
Et après avoir donné à Lamalou et à sa femme ses dernières instructions, il passa dans une pièce voisine, où il se jeta sur un lit de repos.