Nous avons laissé Biscarre et Diouloufait au moment où ils quittaient la tanière creusée dans les rocs d'Ollioules.
Sans s'expliquer davantage, Biscarre avait désigné la maison isolée—c'est-à-dire la chaumière de Bertrade—comme le but de leur excursion criminelle.
La gorge était étroite. Ils marchaient silencieusement entre les murailles à pic qui se dressaient comme d'énormes fantômes noirs.
Biscarre allait en avant, Diouloufait mesurant son pas sur le sien.
Nous saurons tout à l'heure ce qu'était Biscarre. Mais d'où venait ce Diouloufait, vigoureuse nature taillée en pleine chair et qui, cependant, dans sa brutalité, n'avait pas la physionomie froidement cruelle, féroce même, de son compagnon, de son maître?
Diouloufait était pêcheur, fils de pêcheur. Quand il était jeune, il se jetait à travers les dangers de la mer avec l'insouciance des enfants. Son père était un bon et robuste travailleur à qui le repos était inconnu.
Dès l'aube, on le voyait au bord de la Méditerranée examinant ses filets, les raccommodant lorsque la vague les avait déchirés.
Bartholomé, son fils, était auprès de lui, impatient, ne comprenant, dans ces excursions quotidiennes, que le plaisir d'entendre le vent siffler et de voir le flot bondir. Il tirait son père par sa vareuse de laine, et de ses grands yeux glauques, le regardait en lui disant:
—Dépêchons-nous, père.
Celui-ci passait sa main rude sur la tête velue de l'enfant, et répétait, adoucissant sa voix rauque:
—Tout à l'heure!
Puis ils partaient. La barque, lancée, sautait sur les vagues qui la secouaient comme un jouet.
Le père était pensif, sachant quel était le danger, songeant à la mère, qui attendait et le mari et le fils, et aussi le prix de la pêche.
Bartholomé, assis sur les cordages, riait aux coups de lame. Insouciance du danger, ignorance du travail. Cet enfant était solide, carré des épaules avec des bras énormes pour son âge. Le père ne voulait pas qu'il lançât les lourds filets. Il lui plaisait de travailler seul pour la famille.
On vivait mal, d'ailleurs. La concurrence était grande et le salaire peu élevé. Le père Diouloufait ne se plaignait pas. Moins de répit, plus de travail: il acceptait cela comme juste et nécessaire.
Un jour,—Bartholomé avait alors douze ans,—ils partirent. Le ciel était noir, et sur la mer c'était un brouillard tellement épais qu'on ne distinguait pas la crête blanche des vagues.
Le père Diouloufait n'avait pas voulu renoncer à la pêche, d'autant plus que le lendemain était jour de fête et que la vente promettait d'être bonne.
En vue de l'île du Grand-Ribaud, qui n'est séparée de Porquerolles que par un détroit large de quelque dix mètres,—ce qu'on appelle dans le pays une rue de mer,—la barque fut prise en flanc par une énorme lame qui la jeta contre le roc.
On entendit un craquement sinistre.
Puis la barque s'enfonça et disparut.
Une tache noire resta sur le flot. Cette tache était double. C'était le père Diouloufait qui avait saisi l'enfant par la ceinture et qui nageait, le soutenant à fleur d'eau.
Lutter contre la mer est horrible. Mais ici, la mer n'était pas seule. Elle se doublait de la nuit. La brume s'alourdissait, toujours plus épaisse, sur cet homme qui combattait plus encore pour la vie de son fils que pour la sienne propre.
Et plus encore pour la mère qui, là-bas, toute seule, dans sa masure battue par le vent, pleurait en écoutant les hurlements de la tourmente.
Bartholomé avait peur. Seulement, sentant contre ses côtés la main de son père, il se rassurait un peu et s'aidait même autant qu'il le pouvait.
L'autre—presque un vieillard—haletait de fatigue et de désespoir. Il n'avait pas cherché à atteindre l'île. Il avait senti le courant se heurter à sa poitrine et avait deviné la mort certaine.
Donc, il avait tendu vers la rive.
Et chose épouvantable, il faisait cela sans espoir.
Il se savait robuste, cela est vrai. Mais aussi il connaissait la distance, et, dans son cerveau surgissait sans cesse cette pensée que cette distance était infranchissable.
Martyrs de la mer! qui pourra jamais analyser les effroyables tortures qui vous étreignent!
Il se savait perdu quand même, et il nageait. Son bras, lancé comme un levier de fer, fendait le flot qui résistait. Il allait cependant. Il sentait qu'il gagnait du terrain.
Mais déjà ses muscles se raidissaient: il y avait dans ses mouvements un automatisme qui présageait la lassitude décisive.
Cela dura longtemps. Et cependant le père Diouloufait ne coulait pas. Non, il semblait que sa volonté eût un but fixe, au bout duquel elle dût se briser. Ce fut ce qui arriva.
Il vit la rive, aperçut dans le lointain les lumières qui éclairaient les huttes des pêcheurs... la sienne peut-être....
Il réunit toutes ses forces, se lança encore.
L'enfant cria:
—Père! La terre! la terre!...
Alors, comme si c'eût été un signal attendu, le père ouvrit ses doigts crispés à la ceinture de son fils, poussa une sorte de râle... et, debout, à pic, tomba dans le gouffre, qui se referma sur lui....
L'enfant, sauvé, se traîna jusqu'à la masure.
Quand la mère le vit seul, elle eut un mouvement de rage. Elle aimait Diouloufait, si rude et si bon! Elle prit son enfant dans ses bras, le serra avec force contre sa poitrine, et, montrant le poing au ciel, elle cria:
—Il faut le venger!
—De qui?
—De tout le monde.
Ce qu'elle voyait, cette femme, c'est que la misère avait tué son mari, et que cette misère était l'œuvre de la société. Elle ne raisonnait pas. Elle était folle, folle de haine et de désespoir.
De fait, on disait dans le pays que cette catastrophe avait troublé sa raison. Tout semblait le prouver. Dès le lendemain de la mort de son mari, elle vendit la barque, les engins de pêche et jusqu'à la masure que le pauvre homme avait construite de ses propres mains.
Puis elle se mit à errer dans le pays, mendiant, traînant par la main le petit Bartholomé, qui ne comprenait rien à ce changement d'existence et regrettait la mer.
De la mendicité au vol, la distance est courte.
Bientôt, la veuve Diouloufait devint la terreur de ses voisins.
Cependant, comme ils étaient bons et qu'ils la plaignaient d'être seule et malheureuse, ils se contentaient de se barricader chez eux, de cacher les quelques sous péniblement gagnés, de veiller sur leurs poulaillers.
Mais la Dioulou—comme on l'appelait—ne se rebuta pas.
En vain, on lui offrait de tous côtés l'hospitalité et un morceau de pain; en vain, on lui répétait qu'il fallait apprendre un état à Bartholomé, et on s'offrait même à le prendre pour rien en apprentissage.
Elle répondait par un ricanement et reprenait sa course vagabonde, étendant sans cesse le cercle de ses tentatives criminelles.
Une nuit, elle tenta de franchir le mur d'un jardin appartenant à un nouveau venu dans le pays. L'homme ne la reconnut pas, prit son fusil et tira.
La femme tomba frappée d'une balle en plein corps.
Bartholomé resta seul: pour lui ce fut le dernier coup. Cette haine de tous, que sa mère s'était efforcée de lui inculquer, ne fit que grandir et se développer.
Vinrent les mauvaises connaissances.
Il s'adjoignit bientôt à une bande qui dévastait les environs. A seize ans, il fut pris et condamné aux travaux forcés.
Ce fut au bagne de Toulon qu'il dut subir sa peine. Il en avait pour dix ans.
Dès la première année, il tenta de s'évader. Mais le coup avait été mal organisé. On s'empara de lui, et sa peine fut portée à quinze ans. L'année suivante, nouvelle tentative également suivie d'insuccès, et nouvelle augmentation de peine. Cette fois, c'était vingt ans.
Furieux, décidé à tout pour recouvrer sa liberté, sans savoir même quel usage il en pourrait faire, Diouloufait rêvait d'assassiner un gardien et de s'échapper au prix de plusieurs meurtres, lorsque Biscarre arriva au bagne.
A l'époque où se passaient les scènes que nous retraçons, il y avait de cela deux ans.
Biscarre fut mal accueilli par ses compagnons de bagne. Ses allures déplaisaient. De fait, il affectait un profond mépris pour ceux dont la justice humaine le contraignait à subir l'odieux contact.
Il leur était évidemment supérieur en toutes choses, n'ayant ni leur grossièreté, ni leur ignorance.
Il avait été condamné, disait-on, pour tentative d'assassinat, mais nul ne savait au juste dans quelles circonstances le fait s'était produit. Aux premières questions, Biscarre avait répondu par des insultes. Une sorte de conspiration s'était alors ourdie contre lui.
Les anciens du bagne avaient fait courir le bruit que Biscarre était un faux forçat, unmouton(mouchard) envoyé par la police pour trahir les secrets des camarades.
Parmi ces déshérités de l'intelligence et de la conscience, le soupçon germa vite, et le crime suit de près la conception. Il fut décidé que Biscarre mourrait.
On eut recours au sort pour désigner ceux des forçats qui devaient se charger de l'exécution.
Diouloufait se trouva au nombre des bourreaux désignés. On savait que sa force était énorme, et il devait avoir facilement raison de Biscarre, dont la taille était peu élevée et que les privations—et peut-être les souffrances morales—avaient amaigri et sans doute affaibli.
Le plan du meurtre avait été combiné de la façon suivante:
Les forçats au milieu desquels devait s'accomplir ce drame horrible étaient enfermés dans les bagnes flottants ou pontons. Ils couchaient sur le plancher des batteries.
A sept heures du soir, en hiver, le garde-chiourme donnait, par un coup de sifflet, le signal de la prière; puis un second coup retentissait, et à partir de ce moment le silence le plus complet devait régner parmi les condamnés jusqu'au soleil levant.
Il avait été décidé que le meurtre de Biscarre serait exécuté au moment où sonnerait minuit, après la ronde qui d'ordinaire précédait cette heure de quelques minutes. Les assassins devaient se saisir de Biscarre et, sans bruit, le jeter par-dessus bord. On comptait sur la force de Diouloufait pour étouffer ses cris, en le tenant à la gorge.
Il était de règle que les forçats occupassent chaque nuit la même place, une fois désignée.
Cette fois, Diouloufait et ses deux complices avaient trouvé le moyen de se glisser aux côtés de Biscarre, qui, d'ailleurs sans soupçon, ne devinait rien et s'était endormi d'un profond sommeil.
La ronde passa.
Les forçats étaient immobiles. Rien de particulier n'attira l'attention des surveillants, qui s'éloignèrent.
Alors quelques mots furent échangés à voix basse, et les trois hommes se préparèrent à achever l'œuvre de mort. Ils étaient parvenus jusqu'à Biscarre sans qu'il se réveillât.
Tout à coup, la main puissante de Diouloufait s'abattit sur son cou, tandis que les deux autres le saisissaient aux bras et aux jambes.
Biscarre s'éveilla brusquement, et un râle sourd s'échappa de sa gorge. Mais le son s'arrêta sous la pression terrible.
Ses yeux grands ouverts virent à la lueur douteuse de la nuit les assassins penchés sur lui.
Ainsi que nous l'avons dit, un des forçats lui avait ramené violemment les bras en arrière, derrière la tête, tandis que l'autre lui tenait les pieds solidement serrés l'un contre l'autre.
Au-dessus, Diouloufait, dont les doigts énormes meurtrissaient sa chair.
—Enlevez, dit Diouloufait.
Mais, à ce moment, les bras de Biscarre, comme deux leviers d'acier, se relevèrent brusquement.
L'homme qui les tenait tomba, tandis que, dégageant ses jambes d'un seul élan, Biscarre frappait en pleine poitrine le second, qui s'affaissait avec un gémissement rauque.
Restait Diouloufait.
Devenues libres, les mains de Biscarre tombèrent sur ses deux poignets.
Diouloufait crut sentir deux anneaux de fer rivés à ses bras; sous la pression effrayante, ses doigts se détendirent et lâchèrent Biscarre, qui, se soulevant à la force des reins, écartait Diouloufait, qui se tordait sous une torture atroce. Les doigts de Biscarre écrasaient ses muscles et le sang rougissait ses mains.
A ce moment, les surveillants accouraient au bruit.
Biscarre repoussa violemment Diouloufait, qui tomba comme une masse.
Puis Biscarre s'était étendu de nouveau, immobile, sur le plancher.
Les trois assassins, rampant sur le sol, cherchaient à se cacher.
On crut à une rixe.
A toutes les questions, Biscarre opposa le mutisme le plus complet.
Les quatre forçats fut mis au cachot.
Détail singulier: les soupçons des gardes-chiourmes se portèrent sur Biscarre, et ce fut à lui qu'on imputa la responsabilité de cette scène de désordre.
On voulut le contraindre à avouer la vérité, et il fut condamné à la bastonnade. Le forçat chargé de l'exécution fut justement le chef du complot dont Biscarre avait failli devenir victime. Il se promit de prendre sa revanche. Le nombre des coups de corde avait été fixé à quarante.
Au premier, le sang jaillit des épaules de Biscarre. Il eut un froid sourire et ne bougea pas.
Au vingtième, son dos semblait couvert d'une hideuse bouillie sanglante. Et il souriait toujours.
—Assez! dit le commissaire du bagne.
On avait compris qu'il ne parlerait pas.
Biscarre fut placé à l'hôpital; huit jours après il reprenait sa place à la fatigue.
Dès lors, une sorte de respect s'attacha à lui.
Diouloufait éprouvait pour cette vigueur incroyable une admiration qui ne faisait que grandir.
Un mois s'était à peine écoulé que Biscarre était devenu en réalité le roi du bagne. On lui avait tout avoué, et les soupçons qu'il avait inspirés et la tentative de meurtre à laquelle il avait échappé.
Biscarre ne leur adressa pas un reproche. Seulement il leur dit:
—Vous êtes des enfants!
Nous verrons plus loin comment de ces ennemis mortels il avait su faire des amis dévoués, mieux que cela, des esclaves.
Revenons aux gorges d'Ollioules.
Donc, Biscarre marchait silencieux. Celui qui dans cette nuit profonde aurait pu examiner son visage aurait remarqué sur ses lèvres pâles le sourire féroce qui ne le quittait presque jamais.
Tout à coup il s'arrêta.
Il venait de percevoir dans le silence le bruit d'un pas rapide.
Il s'approcha de Diouloufait:
—Qui peut passer à cette heure? demanda-t-il à voix basse.
—Je ne sais. Aucun paysan n'oserait, par une nuit semblable, se hasarder dans les gorges.
—Je veux savoir, reprit Biscarre. La lanterne?
—La voici.
—Elle est allumée?
—Oui.
Et Diouloufait tendit à Biscarre une lanterne sourde et fermée qui ne laissait pas filtrer le moindre rayon de lumière.
Le pas se rapprochait.
Biscarre s'écarta sur le côté de la route et, s'accroupissant au pied de la roche, ordonna à Diouloufait de l'imiter.
—Sur ta vie, pas un mouvement, pas un mot!
—Suffit.
Biscarre fouilla dans sa poitrine et en tira un pistolet qu'il arma. Le ressort ne fit aucun bruit.
Cependant Jacques—car c'était lui—se hâtait de toutes ses forces. Il avait encore près de deux heures devant lui: il était sûr d'arriver à temps pour dégager la responsabilité de Lamalou et tenir la parole qu'il lui avait donnée.
Mais il se sentait au cœur un désespoir si poignant, qu'il lui tardait d'être arrivé au terme de la route: il avait peur de succomber à la tentation, de résister à la voix de l'honneur qui l'appelait en avant... car là-bas, dans cette chaumière qu'il venait de quitter, c'était le passé, le bonheur, l'avenir, l'espérance....
Il lui semblait sentir une main—celle du petit enfant—qui s'attachait à ses vêtements et l'attirait en arrière.
Il se mit à courir....
Tout à coup—il passait alors à quelques mètres de Biscarre—un rayon de lumière le frappa en plein visage....
Il poussa une exclamation de surprise.
Mais une voix lui répondit, jetant son nom dans une imprécation:
—Lui! Jacques de Costebelle! Ah! ma vengeance sera donc complète...
—Qui a parlé? s'écria Jacques.
—Moi!
Et Biscarre, s'élançant au devant de lui, lui appuya le canon de son arme sur la poitrine....
L'arme partit....
Et Jacques, les bras en avant, tomba sur le sol de toute sa hauteur...
—Maintenant, cria Biscarre, à la belle Marie de Mauvillers!... Après le père, l'enfant!...
Diouloufait, terrifié, le suivit en courant...
C'était l'écho de ce coup de feu qui était venu frapper au cœur la pauvre abandonnée.
Instinctivement, elle avait compris qu'un nouveau danger menaçait Jacques.
Avait-il donc été poursuivi depuis le moment de son évasion? Avait-il été surpris?
C'était une horrible angoisse.
—Bertrade! s'était écriée Marie, viens à moi. Je veux me lever, m'habiller, courir...
—Mon Dieu! mais est-ce possible, ma chère enfant? répondait la vieille nourrice. Dans votre état de faiblesse, il vous est interdit de faire un seul mouvement brusque...
—Qu'importe! je mourrai, mais au moins j'aurai tenté de le sauver....
Et la pauvre femme, haletante, avait posé les pieds sur la mauvaise natte qui servait de tapis.
—Vite! une robe, un manteau.... Bertrade, obéis-moi...
—Mais où voulez-vous aller?
—Le sais-je? Ce coup de feu a été tiré aux gorges d'Ollioules.... C'est là que j'irai...
—Quelque contrebandier peut-être.
—Non, ne cherche pas à me rassurer... tes efforts seraient vains. J'irai... j'irai....
Et Marie, réunissant toute son énergie, s'efforçait de se dresser sur ses pieds, mais elle chancelait; une sueur froide mouillait ses tempes; déjà le martellement du vertige frappait son cerveau.
Bertrade la soutenait.
Marie s'était enfin enveloppée dans un long manteau qui la couvrait tout entière.
—Mais l'enfant! cria Bertrade.
—N'es-tu pas là? Tu le défendras... tu te feras tuer avant qu'on ne parvienne jusqu'à lui...
—Je suis vieille, je suis faible!... que pourrai-je faire?
Marie se tordait les mains.
Si son amour l'appelait auprès de Jacques, son devoir la retenait auprès de son enfant.
Tout à coup, la vieille Bertrade tressaillit:
—Écoutez! dit-elle.
Marie la regarda sans comprendre.
—N'avez-vous pas entendu?
—Quoi? En vérité, je ne sais plus, je ne vis plus!
—Non! je ne me trompe pas!... J'entends un pas qui retentit sur la route....
Marie poussa un cri.
—Ah! si c'était lui!... Oui, c'est cela... il revient... il a échappé à ses persécuteurs; mais il est blessé, mourant, peut-être...
—Calmez-vous! je vais au devant de lui.... Mais son pas est ferme; non, il n'est pas blessé!
—Va! va! Bertrade... car je me sens mourir.
La vieille nourrice courut à la porte et l'ouvrit. Puis, traversant le jardinet qui séparait la maison de la route à peine tracée, elle s'avança dans l'obscurité en étendant les mains en avant.
Tout à coup elle se sentit saisir à la gorge, un râle sourd s'échappa de sa poitrine, elle chancela... mais la poigne énorme de Diouloufait la soutenait:
—Tais-toi, vieille sorcière, murmura à son oreille la voix du colosse, ou, par le diable! je serre les doigts... et je t'envoie au sabbat!...
Marie n'avait rien entendu.
Droite, immobile, le cou tendu, elle attendait....
Soudain la porte s'ouvrit violemment...
—Jacques! cria-t-elle.
Celui qui était devant elle jeta à terre le bonnet qui cachait son front.
—Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers... me reconnaissez-vous?...
Haletante, pâle comme un cadavre, Marie était prête à défaillir. Mais elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:
—Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!
L'homme frappa du pied avec fureur.
—Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas à le revoir, n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien rivé à la chaîne du bagne!... bien courbé sous le bâton des gardes chiourmes! et vous vous demandez comment Biscarre n'est pas mort de rage et de désespoir... Eh bien! non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est là, devant vous, vivant, bien vivant... comme un démon sorti de l'enfer... et vous allez compter avec lui, Marie de Mauvillers!
Cette fois, Marie ne tremblait plus.
Debout, la lèvre contractée par une expression de sanglant mépris, elle étendit le bras vers la porte:
—Sortez d'ici, misérable! proféra-t-elle.
Lui, répondit par un éclat de rire.
—En vérité! Ah! vous me chassez!... Cela serait grotesque, si ce n'était terrible!... Vous me montrez la porte comme à un laquais... et de fait, que suis-je? Vous l'avez dit, un misérable! moins qu'un laquais, je suis un forçat.... Eh bien! le forçat est venu pour parler à la fille du comte de Mauvillers... et vous l'entendrez.
La physionomie de Biscarre était épouvantable de haine et de fureur concentrée.
Marie fit un pas en arrière, et portant les mains à son front, comme si elle eût craint que la folie n'eût tout à coup envahi son cerveau, elle cria:
—Bertrade! Jacques! à moi!...
Le forçat, la tête haute, les bras croisés sur sa poitrine, la regardait de ses yeux étincelants.
Jamais figure humaine ne réalisa plus complètement le type bestial des fauves.
Biscarre avait du loup le crâne gros, oblong. La mâchoire s'avançait comme si elle eût été prête à mordre; le front bas s'écrasait sur les yeux petits et aux prunelles jaunâtres.
Et, en ce moment, le visage, illuminé pour ainsi dire par un rayon infernal, résumait toutes les passions de l'animal furieux.
Saisie par une indicible épouvante, Marie cria encore une fois: Bertrade! Jacques!...
—Ni Bertrade ni Jacques ne viendront! dit froidement le forçat.
—Que voulez-vous dire?
—Bertrade est en mon pouvoir.... Quant à Jacques...
—Jacques?
—Oui, Jacques, votre amant, honnête fille des Mauvillers, Jacques, le père de l'enfant qui est là et dont nous allons parler tout à l'heure, Jacques n'entendra pas votre voix qui crie à l'aide... car Jacques est mort.
—Mort!... C'est faux!
—C'est vrai!... Je l'ai tué!
Les yeux de Marie s'ouvrirent démesurément; un flot de sang monta à sa gorge.
—Vous l'avez... tué! murmura-t-elle dans une sorte de râle. Non! c'est impossible!
—N'avez-vous pas entendu, tout à l'heure?... Tenez, voici l'arme qui a tué votre amant. Vous pouvez toucher le canon de fer, il n'a pas encore eu le temps de refroidir.
Ces paroles atroces sifflaient entre ses dents serrées.
C'était l'ironie féroce dans toute sa hideur.
Marie s'était laissé tomber sur les genoux; elle ne pleurait pas. Une angoisse effrayante tenaillait son cœur.
—Je l'ai tué, répéta Biscarre, parce qu'il s'est trouvé sur mon chemin. Aujourd'hui, comme autrefois, je croyais que le bourreau aurait accompli ma tâche en le frappant; il s'était évadé, sans doute, et l'amant dévoué était accouru vers sa maîtresse pour lui apporter la bonne nouvelle.... Heureusement, j'étais là!... et Jacques est mort!
—Mon Dieu! prenez pitié de moi! dit Marie, qui, de ses ongles, meurtrissait sa poitrine.
Tout à coup, elle se redressa, et regardant Biscarre en face:
—Eh bien! assassin! s'écria-t-elle, achève ton œuvre... frappe-moi! maintenant.
—Vous tuer! moi! Ah! tonnerre! vous ne me connaissez pas.... Oui, j'ai tué votre amant... mais vous, Marie de Mauvillers, ce n'est pas par le meurtre que je me vengerai de vous...
—Vous venger! vous parlez de vengeance!... Mais pourquoi?... que vous ai-je fait?...
—Ce qu'elle m'a fait! cria le forçat. Elle le demande!... Attendez, Marie, vous avez oublié... mais moi, je me souviens... et puisqu'il faut aider votre mémoire... je vais vous satisfaire....
La mère, terrifiée, avait pris son enfant dans ses bras et maintenant elle le berçait avec le geste inconscient d'une folle...
—Il y a de cela cinq ans, Marie de Mauvillers.... Biscarre était garde-chasse, au service de M. le comte de Mauvillers... on lui avait jeté un morceau de pain, par pitié... car on ne lui devait rien.... Qu'était-ce après tout que Biscarre?... un bâtard, moins encore, un enfant trouvé... Un jour, un passant l'avait ramassé sur la route, où il geignait dans un fossé... Ce fut un crime... car il eût mieux valu que l'enfant crevât comme un chien....
Le forçat s'interrompit, et, de son poing levé, sembla menacer le ciel.
—J'avais été élevé je ne sais où, je ne sais comment, toujours par aumône. Un instant, triple fou! j'avais eu la pensée, n'étant rien, de me faire quelque chose. Oui, en vérité, j'ai travaillé, j'ai appris, et quand j'allais à la ville je me disais: qui sait? peut-être ta place est-elle marquée d'avance au milieu de tous ces hommes qui passent sans même te jeter un regard? Oh! l'envie! épouvantable passion qui étreint l'âme et la ronge, qui fait résonner sans cesse à notre oreille un glas sinistre, qui étale devant vos yeux des mirages éblouissants et toujours effacés!... Je ne sais devant qui, un jour, je me laissai entraîner à parler de mes rêves d'avenir. Ah! quel éclat de rire! Toi! Biscarre! le mendiant, le misérable!... On me railla, moi! on m'insulta! Oh! de ce jour-là, une haine implacable m'envahit tout entier, et c'était cette haine qui me soutenait; car sans ce but nouveau, sans cette vengeance éclatante qu'il me fallait tirer de ces hommes qui me méprisaient et qui riaient en me regardant, je me serais tué. M. de Mauvillers avait besoin d'un mendiant qui consentit à garder ses porcs. On daigna me désigner à lui, il daigna me choisir. Du moins, je ne connaissais plus la faim, vivant et mangeant avec les bêtes immondes. Je grandis. J'étais devenu, dans mes heures de loisir, un habile jardinier. M. de Mauvillers me confia quelques plates-bandes. Enfin, je fus garde-chasse. C'était un métier de valet, vous l'avez dit. Peu m'importait; M. de Mauvillers m'eût offert d'être son cocher que j'eusse accepté. Savez-vous pourquoi, Marie?
Elle ne tourna pas la tête vers lui.
Un frémissement agita le corps de Biscarre; il continua:
—Je ne voulais plus quitter la maison de M. de Mauvillers; j'étais prêt à subir tous les dédains, à me courber sous toutes les humiliations, parce que....
Il s'arrêta encore, puis avec un geste violent:
—Parce que, s'écria-t-il, moi, Biscarre, le porcher, le mendiant, le bâtard... je vous aimais, vous, fille du comte de Mauvillers....
Une exclamation de dégoût s'échappa des lèvres de Marie, qui cacha son front dans ses mains...
—Ah! taisez-vous!... continua Biscarre dont les dents grinçaient avec un bruit sinistre.
Puis, après un silence:
—D'ailleurs, que m'importe! insultez-moi... je tiens ma revanche, et je vous jure qu'elle sera terrible, si terrible que dans vos rêves vous n'avez jamais pu la prévoir.... Oui, je vous aimais.... Quand vous passiez, je me tapissais dans les broussailles... et je vous regardais!... j'étais fou.... Comment, alors que dans nos bois vous alliez sans défiance, ne me suis-je pas jeté sur vous, pour vous emporter dans mon repaire?... je n'en sais rien! et pourtant mes tempes bourdonnaient, un voile rouge couvrait mes yeux.... Quand vous n'étiez plus là, je me tordais sur le sable que je mordais!... Oh! que cette torture fut longue! Je luttais... je voulais m'enfuir. Mais une force plus puissante que ma volonté me retenait auprès de vous.... Un jour enfin, je sentis que je n'avais plus le courage de combattre... Marie de Mauvillers, avez-vous oublié ce qui s'est passé ce jour-là?
Elle ne répondit pas. Seulement son regard se croisa avec celui du forçat.
—Vous étiez entrée dans un des pavillons de chasse... votre sœur Mathilde s'était éloignée... moi, stupide, j'errais autour de la maison... en songeant à vous... en répétant: Je l'aime! je l'aime!... Tout à coup, j'entendis du bruit... je me blottis dans un fourré... et alors!... terre et ciel!... comment la foudre ne m'a-t-elle pas écrasé?... Un homme sortait du pavillon... et cet homme, c'était Jacques, oui, Jacques de Costebelle qui trahissait son bienfaiteur, qui lui volait sa fille.... Jacques enfin, votre amant.... Je m'appuyai à un arbre pour ne pas tomber... j'étais sans armes!... Ah! comme je l'aurais tué avec joie.... Il s'était déjà éloigné que j'étais encore là, haletant, l'écume aux lèvres.... Alors je ne sais quelle force m'a poussé... je suis entré dans le pavillon.... Vous étiez là, agenouillée, priant... pour lui? n'est-ce pas!... Que vous ai-je dit?... est-ce que je m'en souviens?... c'était toute ma vie, c'était mon sang, mon âme que je mettais à vos pieds!... Et vous!... oh! cela est horrible!... on eût dit, sur ma parole, que vous ne m'aviez pas compris... Vous vous êtes relevée... lentement... puis de la main me désignant la porte: «Sortez!» avez-vous dit. Oui, «sortez!» comme tout à l'heure. Mais alors, j'étais votre esclave.... Sur un mot tombé de vos lèvres, j'aurais volé... j'aurais tué!... Aujourd'hui, c'est autre chose... j'étais le valet... vous étiez la maîtresse. Aujourd'hui, je suis le maître et vous êtes l'esclave!...
La fureur de cet homme était grandiose, à force d'excès. Et réellement, en le regardant, on se fût demandé si ces yeux étincelants, si cette bouche écumante étaient les yeux et les lèvres d'un martyr ou bien d'un fou.
C'était—comme il l'avait rappelé tout à l'heure—un bâtard inconnu, un enfant ramassé au bord d'une route.... D'où venait-il donc? et quel sang coulait dans ses veines?...
Parfois l'horrible confine au sublime. Biscarre, hideux de colère, était presque beau.
Écrasée sous cet anathème, sous ces imprécations qui sortaient de sa poitrine comme un rugissement, Marie était retombée... serrant plus convulsivement contre sa poitrine le petit enfant qui vagissait douloureusement.
Biscarre s'était tu.
Elle n'eut pas le courage de l'interroger.
Elle attendait.
Lui, pressa sur son front ses deux mains qui se mouillèrent d'une sueur brûlante. Il avait peine à se tenir debout: la congestion des violences emplissait les lobes de son cerveau et troublait ses yeux.
—Oui, je me souviens, reprit-il enfin, j'ai prié, j'ai supplié, je me suis traîné à vos genoux en vous criant: Ne me chassez pas! je me cacherai... je me tairai... et ma seule joie sera de vous voir passer.... Mais, implacable, vous êtes restée sourde à mes supplications... et le soir même, j'étais chassé de la maison de M. de Mauvillers. Oh! cette fois, je n'eus plus qu'une pensée... me venger.... Comment! voilà ce que je cherchais....
Il eut un rire méchant
—Je n'avais pas alors l'expérience acquise depuis. Je ne savais pas encore ce que c'est de souffrir et de faire souffrir.... Mon plan se résumait en un seul mot: Tuer! tuer votre amant, vous tuer et me tuer après! Mais dès la première tentative, vous savez ce qui se passa.... Je m'étais glissé dans la maison pour surprendre Jacques de Costebelle et le frapper au cœur... Je fus surpris par les valets. Je m'étais introduit par effraction... c'était la nuit, j'étais armé... je fus accusé de tentative de vol avec circonstance aggravante. Pourquoi ne me condamna-t-on pas à mort[1]? Je n'en sais rien... ou plutôt je dus cette indulgence de mes juges, de M. de Mauvillers lui-même, au repentir que je manifestai devant le tribunal. Ils y crurent, les naïfs! et je fus envoyé au bagne.... Maintenant, je me suis évadé, et je viens régler mes comptes.... J'ai commencé... Le hasard m'a servi... j'ai tué M. de Costebelle.... A votre tour!
Marie se redressa sous cette menace directe: puisque c'était la mort, inévitable, horrible, du moins elle voulait tomber sans lâcheté...
—Tuez-moi donc! dit-elle froidement
Biscarre la regarda en ricanant. Puis, désignant de la main son enfant qu'elle pressait dans ses bras:
—Eh bien! et l'enfant? fit-il.
Marie poussa un cri de suprême angoisse.
—Ah! vous n'oseriez pas toucher à cette pauvre créature!
—En vérité!... et pourquoi donc?...
—Non! c'est impossible! criait la pauvre femme, tordue dans les convulsions de l'épouvante. C'est moi seule qu'il faut frapper!... c'est moi seule qui vous ai insulté, qui vous ai chassé!... Pourquoi puniriez-vous le petit être pour la faute de sa mère?
—Bah! n'est-il pas le fils de Jacques?
Maintenant elle se traînait aux pieds du misérable:
—Frappez-moi! je vous en supplie! mais épargnez mon enfant.... Ma vie pour racheter la sienne....
Biscarre, au lieu de répondre, étendit les bras comme pour se saisir de l'enfant...
Marie bondit en arrière, lui faisant un rempart de son corps. Biscarre s'arrêta. Il y eut un moment d'horrible silence. De ses yeux hagards, la pauvre femme interrogeait ce visage sur lequel apparaissaient les sentiments de la haine et de la fureur....
Tout à coup, Biscarre dit:
—Je ne le tuerai pas!...
—Ah! Dieu soit béni! cria Marie.
—Ne vous hâtez pas de vous réjouir.... Car peut-être, plus tard, pleurerez-vous, en comprenant qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il fût mort!...
—Que voulez-vous dire? s'écria Marie.
—En vérité! avez-vous donc cru à un rayon de pitié?... Ce serait trop de folie!... Avez-vous eu pitié de moi jadis?...
—Mais... que prétendez-vous donc? fit Marie, saisie par un nouvel effroi...
—Je vais vous le dire, Marie de Mauvillers.... Je sais que la mort n'est pas une vengeance suffisante.... Vous, morte!... l'enfant mort! après? que me resterait-il, à moi? Je veux, au contraire, pendant longtemps, bien longtemps, savourer cette vengeance qui est aujourd'hui et qui sera dans l'avenir toute ma vie!...
—Mais parlez! parlez donc!
—Je ne vous tuerai pas, dit Biscarre. Je ne tuerai pas votre enfant.... Seulement...
—Achevez!
—Marie de Mauvillers, reprit lentement Biscarre, avez-vous parfois entendu parler de ces hommes qui, déclarant la guerre à l'humanité tout entière, se mettent en lutte ouverte contre la société?... Ils marchent dans la vie comme à travers un champ de bataille, frappant à la fois amis et ennemis, dépouillant les vivants et les morts.... Ces hommes-là, le peuple les appelle des bandits... Un jour vient où devant eux se dresse la loi, qui les saisit à la gorge et les jette à l'échafaud des voleurs et des assassins...
—Mon Dieu! mon Dieu! quelle est cette épouvantable raillerie? râlait Marie, qui se sentait devenir folle.
—Ces hommes-là, continuait Biscarre, sont attachés au pilori d'infamie... leur nom reste en exécration dans la mémoire des mères... et n'est prononcé qu'avec terreur!... Eh bien! femme qui m'as insulté, qui m'as couvert de ton mépris, femme qui m'as poussé au mal, au bagne, voilà ce que je ferai de ton enfant...
—Taisez-vous! par grâce!...
—Non, point de grâce! Oui, ton enfant vivra, Marie de Mauvillers, mais loin de toi... tu ignoreras où il est... et pendant de longues années tu pleureras en prononçant tout bas son nom.... Mais un jour la rumeur indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable qu'attendra le bourreau. On te racontera la liste de ses forfaits, que tu écouteras en frissonnant.... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant toi, et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur l'échafaud?... cet homme, c'est ton fils!...
—Pitié! Vous ne ferez pas cela!...
—Voilà ma vengeance.... Cet enfant m'appartient désormais... c'est moi qui le guiderai sur la route infâme!... Ne cherchez pas à combattre ma résolution, elle est irrévocable.... Le fils de Jacques de Costebelle et de Marie de Mauvillers est condamné... tu ne le reverras plus qu'une fois... en place de Grève!...
Devant cette monstrueuse évocation, Marie était restée foudroyée.
Biscarre s'approcha.
Par un dernier effort, elle serra contre sa poitrine l'enfant qui dormait... mais elle vit les mains du misérable s'avancer vers elle, saisir la pauvre créature....
Elle poussa un cri terrible, et mourante, morte peut-être, elle tomba à la renverse sur le sol de la masure.
Biscarre enveloppa l'enfant dans son manteau.
—Au revoir! Marie, s'écria-t-il.
Et il s'élança dehors.
Diouloufait l'attendait: la vieille Bertrade gisait inanimée.
—En route! fit Biscarre.
Les deux hommes s'enfoncèrent dans la nuit...
Six heures venaient de sonner.
Dans la prison de la Grosse-Tour, un homme était assis sur un banc de pierre, s'accoudant au parapet qui dominait la rade.
Déjà, glissant sur la mer, une lueur blafarde annonçait le jour. Les nuages avaient été chassés par le vent plus violent et plus froid.
On entendait le cri des sentinelles. Tout à coup, un reflet rouge éclaira le ciel, un coup de canon retentit.
—Bon! encore une évasion! murmura l'homme.
Deux autres détonations éclatèrent. On venait de constater au bagne la disparition de Biscarre.
—C'est le jour aux évasions! ajouta Pierre Lamalou en haussant les épaules.
Il se pencha vers la rade, plongeant son regard dans la profondeur unie et noirâtre.
—Bah! un forçat de perdu, un de retrouvé. Mon brave Lamalou, on te fait de la place.
Il passa sur ses yeux sa main large et velue. Une grosse larme roula sur sa barbe inculte.
—Tu pleures, vieille bête! fit-il. Ah çà! est-ce que par hasard tu t'étais figuré que M. de Costebelle reviendrait?... Tu es encore bien niais pour ton âge... et puis, à sa place, qu'est-ce que tu aurais fait?...
Il se tut, comme s'il s'interrogeait au plus profond de sa conscience.
—Je serais revenu, murmura-t-il. Parce que le pauvre Lamalou a femme et enfants.
Il secoua la cendre de sa pipe sur son ongle.
—Baste! ce qui est fait est fait.... Il est jeune, je suis presque vieux, c'est justice.
Il se livrait un singulier combat dans l'âme du geôlier. Non, il ne regrettait pas ce qu'il avait fait, car il aimait Jacques comme son propre enfant. Au moment où le jeune homme avait disparu par la meurtrière, le sacrifice était fait.
Et pourtant ce qui blessait Lamalou, c'était que Jacques lui eût donné sa parole d'honneur qu'il reviendrait. Est-ce que Pierre, une fois décidé, l'eût empêché de partir? Donc, ce mensonge était inutile.
Lamalou n'aimait pas que Jacques eût menti.
Les honnêtes gens ont dans l'âme un besoin d'estime pour ceux qu'ils aiment.
Et cependant l'heure passait.
Déjà la prison s'animait.
Les sentinelles avaient été relevées.
En vain Lamalou, presque sans se rendre compte de ce qu'il faisait, prêtait l'oreille, attendant qu'un cri, un appel lui rendît le repos.
Pauvre homme! il pensait à sa femme, à ses petits enfants qui, le lendemain, demanderaient où était leur père.
Il se disait aussi que peut-être on aurait pitié de lui. Peut-être ne ferait-on pas retomber sur lui la responsabilité de l'évasion....
Certes, si on eût vécu en des temps moins troublés, la chose eût été possible. Mais il s'agissait de politique. En fait de droit commun, on peut encore compter sur l'indulgence, sur ces sentiments d'humanité qui restent au fond de toute âme. Mais en fait de guerre civile!... N'insistons pas.
Lamalou n'était pas un niais. Dans la sphère étroite où il avait vécu, en face de la mer, il avait appris à connaître les hommes.
Il se savait perdu.
—Ça y est! murmura-t-il.
Il éteignit sa pipe, ajusta son manteau, poussa un hem! hem! pour se donner du cœur, et, d'un pas ferme, il se dirigea vers le cachot du condamné.
Là même, avant d'ouvrir la porte, il eut une seconde d'hésitation. Certes, il eût été bien surpris de trouver Jacques. Et pourtant!
Il ouvrit. Le cachot était vide.
A ce moment, Lamalou entendit dans le couloir l'écho des pas qui s'approchaient, puis le bruit des crosses tombant sur le sol.
Il vint à la porte et se trouva en face d'un officier.
—Nous venons chercher le prisonnier, dit l'officier.
—Il n'est pas sept heures, balbutia Lamalou.
Et, comme pour lui donner un démenti, l'horloge de la grosse tour commença à tinter.
Six... sept.... C'était bien l'heure.
Lamalou eut un tressaillement et dit:
—Le prisonnier s'est évadé...
Une minute après, tout le monde officiel était aux abois.
On examinait la meurtrière. On s'exclamait sur la force de celui qui avait brisé cette énorme barre de fer.
Mais une voix dit:
—Le peloton d'exécution attend à l'esplanade. Il faut conduire le geôlier jusque-là.
Lamalou frissonna.
Il baissa la tête et dit:
—Allons!
On le plaça entre deux soldats.
Le sinistre cortège se mit en marche.
Quand on sortit de la prison, Lamalou eut comme un éblouissement. Le jour était venu et le frappait en plein visage.
On parvint à l'esplanade.
La foule—il y a toujours des curieux pour ces horribles spectacles—occupait les avenues qui entourent le parallélogramme.
On avait requis les troupes qui gardent le bagne.
De plus, par une sorte de raffinement, un groupe de forçats avait été amené pour assister à l'exécution.
C'était chose atroce que cet accouplement monstrueux. D'un côté, les soldats qui représentaient la France; de l'autre, les bonnets verts.
Lamalou s'avançait.
Tout à coup, l'officier qui conduisait l'escouade fit un signe. Et un capitaine se détacha pour s'approcher de lui.
—Où est le condamné? demanda le capitaine.
—Évadé.
—Qui l'a fait évader?
—Cet homme.
Il désigna Lamalou.
Le capitaine était un de ces officiers de la Restauration qui avaient gagné leur grade au prix des trahisons de Francfort et de Fribourg.
L'attentat lui parut monstrueux.
—Il faut le bâtonner.
Lamalou frissonna.
—Et puis les tribunaux feront justice de ce misérable, qu'on enverra au bagne.
—Mais... commença Lamalou.
—Assez! fit l'autre, qui avait à peine trente ans.
Il se tourna vers le groupe des forçats:
—Un homme de bonne volonté! dit-il.
Le garde-chiourme demanda:
—Pourquoi faire?
—Pour bâtonner ce traître.... Il faut faire un exemple... Il a fait évader le condamné.
—Bien.
Le garde-chiourme parla aux forçats.
L'un d'eux, espèce de colosse, se détacha.
Deux autres vinrent se placer aux côtés de Lamalou.
—Allez, dit le capitaine.
D'un seul effort, Lamalou fut renversé. Il ne se défendait pas, d'ailleurs.
Il pensait à sa maison, où, en ce moment même, on disait:
—Il va venir.
Le forçat qui allait faire fonction d'exécuteur avait à la main une corde, à laquelle il avait fait trois nœuds énormes.
On dépouilla Lamalou de ses vêtements. Les épaules velues parurent, rouges sous l'aurore blanche.
—Un mot, dit le capitaine: veux-tu avouer pourquoi et comment tu as fait évader le prisonnier?
Lamalou eut un sursaut.
—Je n'ai rien à dire. Il s'est évadé seul.
—Tu mens!
—Je ne puis vous répondre. Vous me tenez, tuez-moi.
—Frappe, dit l'officier au forçat.
La corde siffla dans l'air et s'abattit avec un bruit mat sur les épaules de Pierre, qui poussa un cri.
Il n'était pas forcé d'être stoïque.
Et c'était une horrible douleur.
Trois fois la corde siffla dans l'air. Trois fois elle retomba sur les chairs, qui s'affaissèrent.
Le sang jaillit.
A ce moment, un homme livide, couvert de sang, s'élança sur l'esplanade.
C'était Jacques!
—Arrêtez! cria-t-il.
—Jacques! fit Lamalou, ah! l'imbécile!
Disant cela, il pleurait. Et il était bien heureux, Jacques était un honnête homme.
Mais cette plaie en pleine poitrine...
—Monsieur, dit Jacques à l'officier, je me suis évadé sans que cet homme en sût rien. Me voici!
Il chancelait.
Il s'approcha de Pierre:
—Ami, dit-il, si je ne suis pas venu plus tôt, c'est qu'on m'a assassiné.
—Qui?...
—Je ne sais pas; mais, dès que tu seras libre, cours aux gorges d'Ollioules, vois Marie, et, je t'en supplie, protége mon enfant.
—Il ne fallait pas revenir.
—Jure à ton tour de te dévouer à mon enfant.
—Je tiendrai ce serment comme vous avez tenu le vôtre.
—Merci.
—Monsieur, dit Jacques à l'officier, je vous appartiens....
Le capitaine était pâle.
Il devinait un drame terrible.
Fusiller cet homme demi-mort, c'était presque un crime.
—Eh bien? fit Jacques.
—Monsieur de Costebelle, commença l'officier....
Jacques s'avança vers les soldats et dit:
—Mes amis, mes frères, je tombe pour la France et la liberté... Obéissez à vos chefs.... Le martyr vous pardonne...
—En joue! cria l'officier.
A ce moment, Jacques étendit les bras en avant, puis il tomba d'un seul coup, comme une masse....
Il était mort.
Les soldats n'avaient pas tiré.
—Jacques de Costebelle, murmura Lamalou, vous êtes un homme de cœur... désormais je vous appartiens....
Et, se baissant sur le cadavre, il l'entoura de ses bras et le baisa au front.
L'officier avait détourné la tête.
On était au mois de janvier 184...
Le vent d'hiver, âpre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs jours, la neige, qui était tombée en abondance, étendait sur la ville son linceul sinistre, moulant son corps énorme comme fait le drap aux membres d'un cadavre.
Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient à ces mausolées qui se découpent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde de la lune.
Nul bruit dans les rues. Déjà minuit avait sonné depuis longtemps, et les voitures, traînées à grand'peine par les chevaux qui glissaient, avaient regagné les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz projetaient, à travers une sorte de buée, leur reflet rougeâtre. Et, par crainte du froid, la ville semblait s'être repliée sur elle-même, se cachant sous la nappe glacée comme l'enfant se blottit sous les courtines de son lit.
Cependant, à quelques rares fenêtres, on apercevait de la lumière, soit filtrant à travers les épais rideaux retombant en plis lourds, soit éclairant la triste mansarde sur son cadre de neige.
Ici le bal, là le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses, riant sous ses tentures de velours et s'échauffant à l'énorme foyer dont l'éclat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la misère grelottante, se courbant sous la bise qui souffle à travers les ais mal joints.
Le passant qui se fût arrêté devant la maison qui portait le n° 20 de la rue de Seine, si peu philosophe qu'il fût, aurait pu, en levant les yeux, laisser échapper cette remarque.
Une file de voitures était arrêtée devant la grande porte. Les chevaux, gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures épaisses, tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde des équipages, se promenaient deux à deux, emmitouflés dans leurs énormes carricks à fourrures.
Au premier étage, les hautes fenêtres se dessinaient dans la façade de pierre, éclairées d'un reflet rougeâtre, tandis que le son des instruments, sonnant joyeusement, éveillait les échos de la rue silencieuse.
Puis, tout au faîte de cette même maison, à une sorte d'œil-de-bœuf s'arrondissant sur la déclivité du toit, on distinguait, comme une étoile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'échappait d'une lampe fumeuse.
C'est d'abord dans cette mansarde que nous pénétrerons.
La mansarde! nos pères l'ont chantée. Et elle apparaît à notre imagination, éclairée par les rayons du soleil levant, égayée par la jeunesse et l'espérance, avec son jardinet penché sur la gouttière et ses fleurs qui s'ouvrent aux premières effluves du printemps....
O poëtes! c'est là le rêve, mais voici la réalité.
Quatre murs à peine crépis, laissant voir sous le plâtre qui s'effrite la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour écraser lentement, l'air qui manque, la lumière avarement mesurée, la fenêtre mal fermée et craquant au vent d'hiver qui la secoue....
Pour mobilier, un grabat gisant à terre comme un mendiant de Goya dans ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachevés; sur un chevalet boiteux, une toile ébauchée.
Et au milieu de ce désordre misérable, un homme affaissé sur une chaise de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il frissonne.
L'homme était jeune, vingt-cinq ans à peine.
Une forêt de cheveux noirs et bouclés couvrait son front large, ses traits, amaigris par la souffrance ou par l'excès de travail, avaient une remarquable finesse. Sa bouche, aux lèvres pâles, était contractée par le sourire d'une douloureuse ironie....
A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'étage inférieur, lui apporta, vibrante et joyeuse, la mélodie d'une valse.
Il se leva brusquement.
—Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir... puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors même que j'éprouve toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses échos de bonheur comme une dernière insulte, j'irai chercher dans la mort un refuge suprême....
Il s'approcha de la toile ébauchée, et prenant sa lampe entre ses doigts amaigris:
—Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai rêvé, moi aussi, au bonheur... à la gloire!... que de fois, dans la fièvre du travail, j'ai aperçu dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y songeons plus! il faut en finir....
Il revint vers la table, et écartant quelques papiers, il prit un manuscrit sur lequel se détachaient ces deux mots:Mon Histoire.
Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.
Prenant alors une plume, il écrivit ces lignes:
«Vous qui avez trouvé mon cadavre, je vous lègue ce manuscrit. Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque pitié pour celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...»
Il plaça le rouleau bien en vue.
Puis, rejetant la couverture qu'il avait attachée autour de lui pour se garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote étriquée et usée qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il enfonça sur son front d'un mouvement sec.
Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.
Peut-être cherchait-il un dernier encouragement. Peut-être se disait-il que tout à coup une voix allait s'élever, qui lui crierait de prendre courage....
Fol espoir! Seule, la misère froide et hideuse répondit à ce regard désespéré.
Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navré, il mit la main sur la serrure.
Il se trouvait sur l'escalier. C'était la route de la mort qui commençait. Chaque marche qu'il franchissait l'entraînait vers le gouffre du suicide.
L'étage qui conduisait à la mansarde, étroit et glissant, conduisait, après une trentaine de degrés, dans le grand escalier, auquel il accédait par une porte basse.
Jusque-là il avait marché dans l'obscurité, s'appuyant au mur pour se guider.
Mais tout à coup il se trouva inondé de lumière.
Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait été orné de fleurs; un épais tapis couvrait les degrés, amortissant le bruit des pas. Des lampadères, fixés aux murailles, jetaient les feux croisés des bougies roses.
Le jeune homme s'arrêta un instant, comme ébloui, et, par un mouvement en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosphère chaude et chargée de senteurs.
Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait à lui.
S'étant penché sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en causant les laquais, groupés dans les antichambres. Evidemment il y avait des portes ouvertes.
Il lui fallait donc passer, lui, le déshérité de toute joie, le misérable à peine vêtu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se poussant du coude, et dont peut-être les rires à peine étouffés parviendraient jusqu'à son oreille.
Bien qu'il fût décidé à mourir, il reculait devant cette souffrance d'amour-propre. Passer à travers cette splendeur pour aller aux ténèbres du tombeau lui semblait plus atroce encore.
Il restait là, accoudé.
La musique parvenait jusqu'à lui: il voyait dans son esprit ces groupes enlacés qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les sourires échangés, les yeux brillants de plaisir, les mains des danseuses abandonnées aux doigts des cavaliers....
Tout à coup il entendit un bruit mat et sourd.
C'était la porte cochère qui venait de s'ouvrir.
Les roues d'une voiture retentirent sur le pavé de la cour et s'arrêtèrent devant le vestibule.
Décidément il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer à croiser sur l'escalier des invités qui peut-être l'auraient reconnu. Car lui aussi avait eu naguère sa part de ces joies mondaines.
Seulement, obéissant à un mouvement de curiosité dont il ne fut pas le maître, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans être vu, il dominait la porte d'entrée.
Deux dames atteignaient le palier du premier étage.
L'une d'elles, enveloppée d'un camail de velours, était de haute taille, tout son être était empreint d'une élégance majestueuse. Son visage disparaissait sous un voile épais qui laissait apercevoir seulement quelques boucles de cheveux bruns, coiffés, ainsi qu'on disait alors, à l'anglaise, c'est-à-dire tombant de chaque côté des joues.
L'autre avait rejeté en arrière le capuchon de soie bleue.
Le jeune homme poussa un cri d'admiration.
Il eût été impossible, en effet, de rêver apparition plus charmante.
Ce n'avait été qu'un éclair, car un instant après, les deux dames disparaissaient entre la haie des laquais qui s'étaient levés sur leur passage.
Mais un seul coup d'œil avait suffi à l'artiste.
Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces lèvres admirablement dessinées qui souriaient à la vie et à l'espérance....
Il avait vu tout cela dans un éblouissement subit.
Un écho éloigné vint jusqu'à lui.
—Madame la baronne de Silvereal.
Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta à mi-voix:
—Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.
—Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.
—Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.
—Bah! et pourquoi donc?
—On m'a dit un tas de choses mystérieuses.
—Vraiment! tu nous conteras cela.
—Oui, mais pas ici.
Les voix se perdirent dans un murmure.
Le jeune homme était resté immobile, le front incliné sur sa main.
Mais tout à coup il se redressa:
—Allons! pas de lâcheté! murmura-t-il. Peut-être est-ce le bonheur qui vient de passer là, à quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux plus espérer... je suis condamné.
Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un pas ferme.
En un instant, il eut atteint la cour. La porte était encore ouverte. Le suisse s'apprêtait à la refermer.
—Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme. Comment! vous sortez à cette heure-ci?
—Je ne puis pas dormir.
—Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.
—Je ne me plains pas.
—Et vous sortez?
—Oui, j'ai besoin d'air.
—Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau... et il fait un froid...
—Merci! merci! fit Martial.
Et il s'élança dehors.
Il commençait à tomber une sorte de grésil qui lui mordait le visage et lui blessait les yeux.
Il se mit à courir dans la direction de la Seine.
Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.
Là, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.
Martial était saisi par le vertige qui pousse vers la mort.
Il l'avait dit, il était condamné.
Le nom de Lucie tintait à son oreille sans qu'il se rappelât ce que cet écho signifiait.
Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et parvint à la berge.
Là, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait dans l'ombre.
—Mes rêves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il à voix basse.
Puis, étendant les bras en avant, il prit son élan et se précipita dans le fleuve.
Au même instant, deux ombres se levèrent sur la berge, et l'on entendit résonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.
Comment ces hommes se trouvaient-ils là?
Etaient-ce donc encore deux désespérés qui demandaient au suicide l'oubli et le repos?
Non. Car à la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de vigoureux efforts.
Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial, dont la tête retombait inerte.
—Courage! dit l'un des deux hommes.
En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot, ils enlevèrent le jeune homme inanimé et gravirent l'escalier de la berge.
A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir, comme celles qu'on voit aux funérailles, attendait, immobile. Un coup de sifflet retentit.
La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.
La portière s'ouvrit. Une voix dit:
—Sauvé?
—Oui, répondit un des sauveteurs.
—Pauvre Martial! répéta la voix, qui appartenait à une femme.
Martial fut étendu sur les coussins.
Puis la portière se referma.
Et les chevaux noirs partirent comme une flèche dans la direction des Champs-Élysées.