»Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de râle.
»Ainsi, c'était pour cela que se mourait ma mère! Ah! en vérité, je sentis tout mon être se soulever à cette pensée.... Certes, je glissais déjà sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour lui-même n'avait pas desséché mon cœur.... Que m'importait cette fortune! Ruiné! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'était pas me contraindre à lui rendre au centuple, à elle, les sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais éloquemment de travail, de succès, de gloire, de fortune, et cependant, tout à coup, je m'interrompis. Sur sa lèvre errait un sourire d'incrédulité profonde.
»—Tu doutes de moi, maman? m'écriai-je. Ah! c'est mal!
»—Bébé! va! fit-elle.
»Elle m'attira tout près d'elle, si près que ses lèvres touchaient mon oreille.
»—Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si elle eût rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aimé!... Oh! d'abord cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonnée.... Tu es si jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle. C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!
»Mon Dieu! où cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mère aimait tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui éviter une larme... et pour qui? pour qui cette émotion sainte!... cette condescendance sublime!
»Pour cette femme qui s'était vendue, qui se vendait, qui allait se vendre sans cesse et toujours!
»—Je ne la connais pas, me dit ma mère; mais je la vois à travers toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te connais!... tu es bon juge!
»J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.
»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua. Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse, elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée jusque-là. Plus de cespartiesentre camarades, d'où l'on revient la tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur. On parlait d'un chef-d'œuvre.
»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût qu'imaginaire!...
»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune, c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.
»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.
»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.
»—Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non, tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le bail.
»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle, prévoyante jusqu'à la mort!
»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle souffreteux:
»—Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon dernier baiser...
»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long soupir!
»La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et mourut...
»Voilà les enseignements que j'avais reçus! voilà la sublime éducatrice que mon père m'avait donnée!
»Et voici ce que j'ait fait...
»Six mois après, il semblait que tout cela ne fût qu'un mauvais rêve, à jamais effacé. J'étais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois, amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des laquais, par un escalier dérobé, attendant, anxieux, qu'elle fût seule...
»Cette passion malsaine s'était de nouveau emparée de moi avec l'intensité de la fièvre.
»Travailler! il était bien question de cela. Parfois, je barbouillais à la hâte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim, et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais offrir au Ténia.
»Car déjà on la nommait ainsi.
»L'Anglais qui m'avait pris ma maîtresse avait promptement compris quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et, désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet dans la tête.
»Je crois qu'il a survécu à sa blessure.
»Dire comment j'ai vécu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chassé, et alors mes amis me prenant en pitié, m'entraînaient dans le monde, espérant que cette diversion me sauverait de moi-même. Rien! c'était comme la tache de sang de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas à effacer.
»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa chambre un rayon de lumière, une ombre.
»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui qui tuait en moi la conscience et l'honneur.
»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme avec un épouvantable cynisme!
»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.
»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait; j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire, elle repartait au galop de ses chevaux.
»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour m'insulter.
»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:
«Viens!»
»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:
»—Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je t'aime!
»Et avec quel art infernal elle se plaisait à m'abreuver d'humiliations! Comme elle arrachait un à un de ma conscience chaque sentiment encore résistant!
»Ces bijoux, que ma mère m'avait confiés et que ma parole aurait dû me rendre sacrés, je les donnai à cette femme, qui, sous mes yeux, s'en para pour aller au théâtre avec son amant.
»Et encore me dit-elle:
»—Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.
»Le dégoût me monte aux lèvres quand je plonge par la pensée dans cette fange, où je ne me débattais même plus.
»Quand, pour la dernière fois, elle me mit à la porte comme un laquais, j'attendis longtemps, espérant encore un de ces caprices odieux qui me rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu à peu je me sentis envahi par un tel mépris de moi-même et de cette misérable, que je me condamnai.
»Vous savez le reste.
»Tombant de degré en degré, roulant sur cette pente où les désespérés vont vite, j'avais tout négligé, tout oublié... et mes ardeurs de travail et mes espérances de succès.
»J'avais d'abord demandé à l'ivresse l'oubli fiévreux, j'avais bu de l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exaspérer ma douleur.
»Parfois, j'avais tenté de ressaisir mes pinceaux; les êtres qu'évoquait mon imagination n'étaient que des spectres.
»Et la misère venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras qui étouffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs délabrés criaient, par toutes leurs lézardes, les tortures de la pauvreté, je me sentais glacé. En vain, je faisais appel à mon courage, à toutes les exhortations du passé. Il m'était impossible de me dominer. En dépit de moi, cette femme me tenait comme ces stryges des légendes qui embrassent et emportent les enfants!
»A mon cœur montaient le dédain, le mépris de mon être. A quoi étais-je bon? A quoi étais-je utile? De mon père je ne savais rien. Ma mère, je l'avais tuée, car c'était pour moi et à cause de moi qu'elle était morte!
»Alors, inutile aux autres et à moi-même, je n'avais plus qu'à disparaître.
»Ce qui me décida fut ceci. Une dernière fois je m'interrogeai, la question était ainsi formulée:
»—Si le Ténia t'appelait, irais-tu?
»Voyez, je disais déjà le Ténia, c'est-à-dire que j'acceptais la renom monstrueux qui s'attachait à cette femme.
»Le Ténia! c'est-à-dire cette mucosité sinistre et rampante qui s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anéantit, qui de l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, détruit l'énergie...
»Le Ténia! épouvantable étrangeté devant laquelle hésite encore la science:
»—Si elle t'appelait, irais-tu?
»Et je répondais:
»—Oui!
»Alors il fallait en finir avec moi-même.
»Je me décidai.
»Je me condamnai à mort.
»Oh! la terrible journée qui précéda l'acte suprême! Comme, dans la vitalité de ma jeunesse, j'essayai encore de me défendre! comme je voulais me rattacher à la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus indulgent pour mes turpitudes!
»Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre ignominie.
»Et ce jugement que j'avais porté contre moi-même, je me dis qu'il fallait l'exécuter.
»Pourtant, je m'en souviens maintenant, à l'heure dernière, une vision éblouissante passa devant mes yeux.
»Oui! où donc était-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut un éclair, il me sembla que si je l'avais rencontrée plus tôt, je serais devenu un homme!
»Bah! c'était quelque nouveau mirage décevant mon âme affolée!
»Vous savez le reste!
»Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauvé, vous qui avez droit à scruter les replis les plus profonds de mon âme...
»Jugez-moi...
»Seulement, écoutez bien.... J'ai été assez franc, j'ai fait assez bon marché de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma parole!
»Depuis l'heure où j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble être revenu de deux années en arrière. Non, tout ce que j'ai dit n'existe plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est éveillé, en qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probité.
»Si je vous ai bien compris, vous vous êtes dévoués à une œuvre grande et généreuse; vous vous êtes constitués, au milieu de cette société égoïste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.
»Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidèle, je combattrai à vos côtés.
»Dans cette armée du bien, dont vous m'avez révélé l'existence, je prendrai—si vous le voulez—le poste le plus humble ou le plus dangereux.... Toutes mes énergies d'homme se sont réveillées à votre appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi à l'épreuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrêt.»
Martial se laissa retomber sur son siége, épuisé par les angoisses de cette confession, où s'étaient déroulés ses plus amers souvenirs. Peu à peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'étaient laissé eux-mêmes entraîner par ce récit, où la faiblesse humaine parlait si haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Tous s'absorbaient dans leur pensée, et peut-être se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions. Enfin, Armand de Bernaye se leva.
—Messieurs, dit-il, vous avez entendu le récit de Martial, vous avez entendu encore la requête qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous reste à faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa conscience, et se demande si l'homme qui fait appel à nous est digne de se dévouer à l'œuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mêmes. Donc, pas de fausse fierté, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non, avons-nous, à notre tour, le droit, en nous confiant à lui, de lui livrer les secrets de notre association? Notre réponse, vous le savez, doit être ainsi formulée:Oui,non, ou bien, pour troisième terme:Épreuve.
Armand se tourna vers Martial.
—Si nous décidons qu'il y aura épreuve, ceci signifiera que nous avons besoin de nouveaux gages avant de vous admettre à titre définitif dans nos rangs. En ce cas, vous ne connaîtrez ni nos noms ni nos visages. Nous vous imposerons une tâche, et c'est seulement lorsqu'elle sera remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frère.
—Quelle que soit votre décision, dit Martial, je l'accepte. Je comprends moi-même que la faiblesse d'âme dont j'ai fait preuve vous peut mettre en défiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la douleur et du remords, la volonté sort plus vigoureuse et plus résistante....
Armand l'interrompit d'un geste.
—Nous vous avons entendu: il nous reste à vous juger. Sachez encore que toute décision réclame l'unanimité des voix, en ce qui concerne l'affirmation ou la négation. Pour l'épreuve, une seule voix suffit pour l'imposer.
Il se fit un grand silence.
—Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.
Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.
Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:
—Oui.
—Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.
—Oui, répéta Armand.
Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût une femme.
De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:
—Epreuve!
Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une condamnation sans appel. Il eut froid au cœur; il croyait qu'une main inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.
—Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en moi! il me tarde de commencer l'œuvre de réhabilitation.
—Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos destinées, il vous reste une tâche à remplir.
—Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je suis digne de vous.
—Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce que mon cœur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de votre cœur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.
Les larmes montaient aux yeux de Martial.
—Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait, elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du cœur de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté, avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous impose...
—J'écoute! fit Martial oppressé.
—Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre cœur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère et un soldat du droit!
—Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui, vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute bonté et de tout amour!...
—Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez. Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à votre voyage....
A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation involontaire.
—Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère les ressources qui vous manquent.
—Non! pardonnez-moi! fit Martial.
—Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en propre. Tout à tous, ceci est notre devise.
—J'obéirai.
—Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre cœur et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation, alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez associé à notre œuvre.
Martial étendit la main:
—Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.
—Allez, Martial, nous vous attendons....
Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là. Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux, brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.
—Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a desémoss?
Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison argotique. On disait lesFunambpour les Funambules, le petitLaz, pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café ducaf, et le bouillon unordin, du mot ordinaire.
Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la une vraierigol,» pour rigolade, «est-ilbass!» pour est-ilbassinant(ennuyeux)!émoss, pour émotion.
Second détail:
Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres, barbouillées de craie, portait cette enseigne:
A l'Ours vert.
Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et, le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui se respecte n'eût jamais esquissée.
Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures masculines, aux lèvres moustachues, à l'œil rougi. Nous disons à l'œil rougi au singulier, par cette raison que cet œil est unique, l'autre disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de l'Ours vert, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue, oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis, attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'Ours vertavaient baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa présence.
—Voyons, mon petitgosse, reprit la Baleine, faut pas se faire du tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre sous!...
L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et s'adressant à la Brûleuse:
—La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....
On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne présentons pas les manières et le langage comme un modèle à suivre dans les familles, un épouvantable mélange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait—comme disait Diouloufait—la... bouche à quinze pas.
—Pourquoi faire? fit la Brûleuse.
—Est-ce que ça te regarde?
—Un peu, qu'ça me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-là!...
—Ça, ça n'est pas ton affaire.
—Mais si vous voulez tant que ça vous en débarrasser, vous feriez bien de lesurinerune bonne fois....
La Baleine cligna de l'œil et tapa amicalement sur l'épaule de la grosse femme:
—Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma p'tite, y a temps pour tout.
—N'empêche que je trouve pas bien de lui détruire l'estomac comme ça. Vois-tu, Dioulou, tu m'as donné unegastrique, que quelquefois j'en crie.
—Oui, mais toi! tu es une faible créature.
La Brûleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible chevauchement de dents jaunâtres ou noiress'esbattantentre ses mâchoires.
—Écoute, reprit-elle, ça n'est pas tout ça. Mon petit Diou, il faut que tu me dises pourquoi vous démolissez ce moucheron-là, à petites doses, au lieu d'en finir, là, comme des gas, d'une seule fois!
Dioulou regarda autour de lui avec inquiétude:
—Tais-toi! et coupe-toi la langue plutôt que desottisercomme ça; tu sais bien que je suis pas le maître.
—Ah! oui, y a l'autre! En v'là un qui me fait peur, moi qui suis pas poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur... mais celui-là! brrr! rien que d'y penser, ça me fait froid dans le dos.
—Alors t'occupe pas du petiot!
—C'est l'autre qui veut?...
—Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas à barguigner.... Donc, t'en mêle pas... tu me ferais avoir du désagrément, et donne-moi le poivreau...
—Le v'là! mais attends!
La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et, prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:
—Maintenant, prends...
—Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...
—Allons donc!... Ça m'a brûlé lesophage, et maintenant, y a plus que ça qui me soulage.
Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse appelait lemoucheronétait resté dans la même attitude. Dioulou posa bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits, abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes, étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez, aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel apparaissaient aux joues des teintes marbrées.
—Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de trinquer un brin avec papa?...
Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.
—Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.
—Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta vieille Baleine?...
—Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...
—Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.
Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot. Celui-ci l'écarta doucement.
—Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...
—Oublier quoi?
—Mon rêve!
—Ah çà! il est donc bien rigolo.... Sacredié! moi, quand je rêve, c'est toujours qu'on me mène là-bas, à la barrière Saint-Jacques... et puis, on fourre ma tête dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'où on éternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drôle du tout.... C'est pour ça que j'aime pas les rêves....
Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tête levée, il semblait, de son regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision à peine effacée...
—Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme ça.... Qu'est-ce que t'as vu?...
Jacquot tressaillit.
—Vous ne comprendriez pas!...
—Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop bête.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le tempérament à vouloir le consoler...
—Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rêve. Seulement, promettez-moi....
Il s'arrêta.
—Quoi donc? demanda Dioulou.
—De ne pas vous moquer de moi.
—Oh! y a pas de risque! Déboule-moi ton affaire...
—En somme, cela va pourtant vous paraître bien ridicule. Mais que voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce même rêve, alors que je veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis couché dans un berceau, enveloppé de rideaux blancs sous lesquels je suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les rideaux s'écartent, et....
Encore une fois, Jacquot se tut. Était-ce donc qu'il craignait de profaner cette illusion en la décrivant dans un lieu semblable?
—Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal à l'aise. Quand on a commencé, faut finir....
En même temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres pensées, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur redoutée de la Brûleuse. Machinalement, et comme par un mouvement instinctif, Jacquot porta le verre à ses lèvres et but d'un trait.
—Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. Là, vrai! t'es pas une petite fille, toi!...
Une légère rougeur monta aux joues du jeune homme.
—Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur eût déjà exercé son influence redoutable sur son cerveau.
Ses yeux brillèrent.
—Alors, entre les dentelles blanches apparaît une femme!... Oh! comme elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'échappe de ses lèvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'étends les bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mère!... alors je sens qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe à travers tout mon être!... puis tout s'efface, tout disparaît... et je m'éveille!...
Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'était pas précisément ce qu'on appelait encore à cette époque un homme sensible, et rien n'indiquait que le viscère dont les battements titillaient sa septième côte eût droit au nom de cœur. Et pourtant il ne disait rien. Il avait baissé le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges narines l'odeur âcre du poivreau. Tout à coup Jacquot reprit:
—C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mère?
Dioulou tressaillit. L'attaque était directe; heureusement il était prêt à la riposte.
—Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la connaître.... C'était la sœur de.... l'autre...
—Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajouté que c'était une... méchante femme...
—Oh! méchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses idées, c'te femme... elle disait que ce qui était aux autres était à elle...
—Assez! s'écria Jacquot. Il me répugne d'entendre accuser celle qui fut ma mère...
—Bah! elle est morte... et il y a longtemps...
—Mais, mon père?...
—Celui-là, mon p'tit... n'y avait que la mère qu'aurait pu nous renseigner là-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que nous....
Il eut un gros rire.
—A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baigné de sueur sa main qui tremblait...
—Hé! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant à pleins bords l'atroce liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot! Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter à la rivière comme un petit chat.... Pas de ça, au contraire, t'as trouvé un brave homme qui t'a recueilli, qui t'a élevé... un bon zig, enfin... ton oncle... qui a été pour toi un vrai père...
—Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tête s'alourdissait et qui avait peine à parler. C'est vrai que mon oncle a été bon pour moi...
—D'abord, il t'a fait éduquer.... Bigre! t'as pas à te plaindre... tu sais lire, écrire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es fourrées dans la tête, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!
Jacquot, à demi ivre, laissa échapper un éclat de rire:
—Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs de faim!
—Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arrivé, j'ai bien vu que tu avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc passé?
Jacquot but encore, et, à mesure que son verre se vidait, une effrayante transformation se faisait en lui. Sa pâleur devenait livide; les teintes rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement agitait ses lèvres.
—Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se faisait rauque et saccadée. Est-ce que je sais au juste, moi?... Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jeté un sort! Je ne demandais qu'à travailler... mais voilà le cinquième atelier d'où l'on me met à la porte...
—Bah! qu'est-ce que ça fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoyé?
—Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne plaît pas aux camarades.... Je ne suis pas plutôt arrivé dans un atelier qu'il y a toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un tas de choses... tantôt c'est un outil qui disparaît, et on dit que c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abîmé pendant la nuit... et le patron se fâche... alors je me révolte! On crie, je crie plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout quand on sait qu'on n'a pas tort...
—Tu n'as pas de chance!
—Tiens, hier, encore la même chose... j'avais à graver une planche, une planche très-jolie, très-délicate, et on était pressé. Je me mets au travail; j'avais trouvé les indications écrites au crayon. Tu ne sais pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce sens-ci, dans ce sens-là, pour indiquer les ombres, les draperies....
De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.
—Je me dépêche et j'enlève l'ouvrage; je le porte au contre-maître, croyant avoir un éloge. Bon! voilà qu'il me rit au nez et qu'il me demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit que j'ai travaillé au rebours des instructions données. Cette fois-là, je me croyais bien sûr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les indications du bulletin. Il se fâche; je lui dis que je vais le lui prouver. Je retourne à ma place et je prends le papier. Tu vas voir comme c'est drôle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en mêle.... J'étais si tranquille que je lui donne le bulletin tout plié. Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'était effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?
—Non.
—Des indications absolument contraires à celles que j'y avais lues.
—Tu es fou!
—Non, mais je dis qu'il y avait là une trahison.... Je reconnaissais la couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition même des annotations... et pourtant, là où j'avais gravé un creux, il fallait un relief; là où les hachures devaient être verticales, je les avais faites horizontales... Le contre-maître s'emporte, me traite de fainéant, de propre à rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des gros mots! tout mon sang me monte à la tête, et j'aurais fait un malheur si on ne m'avait jeté dehors! Si bien que me voilà sur le pavé...
—Tu entreras ailleurs!
—Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!
Le malheureux, en proie à une ivresse croissante, n'était plus maître de sa raison.
—J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupée, je ne veux plus travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout à l'heure... être un monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... à bas tout!... Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que jepionce!
Ces mots d'argot, sur ces lèvres jeunes, semblaient avoir un caractère plus odieux encore.
Le jeune homme s'était laissé retomber sur la table. Il était plongé dans l'abrutissement de l'ivresse.
Le poivreau avait fait son effet.
—Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est à point... comme il l'a demandé.
A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tête maigre, glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebâillement.
—Hé! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, lesinge(maître) n'est pas là?
—Tiens! te v'là, Goniglu!
—Réponds donc!
—Eh bien, non... il n'est pas là...
—Alors, j'entre.
Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait surnommer l'Échalas.
—Vois-tu, la Baleine, nous sommes là cinq ou sixzigsqui voulons causer... et ça nous aurait gênés de trouver le patron.
—Bah! et qui ça est avec toi?
—Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Curée, et puis Douze-Francs, Muflier et Truard... et puis Maloigne...
—Fichtre! dit Dioulou en riant, l'état-major!
—Verse-nous des verres.... Tiens! v'là vingt ronds... je vas leur faire signe.
Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes à un groupe qui stationnait à quelque distance. Un instant après, les personnages nommés plus haut faisaient leur apparition dans la salle de l'Ours vert. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses compagnons appartinssent à l'élite de la société. Du moins, ils dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec le grand monde. C'était, pour tout dire, des amas de guenilles suant le vice et la débauche: l'état-major—comme disait la Baleine—faisait mal augurer de l'armée tout entière, car jamais vagabonds et voleurs, misérables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.
Une exception, cependant: le dernier entré, Muflier, était vêtu d'une longue redingote de couleur olivâtre qui lui pendait aux talons; des brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombée, tandis que sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe à la mode. Un chapeau très-haut, d'un feutre gris, allant en s'évasant au sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phénoménale. A la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, terminé par une pomme en corne. Les autres étaient à peine couverts de mauvais bourgerons ou de vestes trouées. Les pantalons élimés tombaient en franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds malpropres. Cette honorable société, à l'exception de Muflier, s'attabla bruyamment.
—Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?
—Faut causer! répondit Douze-Francs, qui devait ce surnom à une affaire très-délicate—assassinat et vol—qui lui avait rapporté douze francs et douze ans de travaux forcés.
—Qu'est-ce qui commence? dit La Curée.
Il y eut un instant d'arrêt. Les orateurs semblaient manquer. Mais Muflier, qui était resté debout, appuyé au comptoir et jetant à la Brûleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa houppelande, poussa quelques hum! hum! de préparation, exécuta avec son rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une voix de stentor:
—Vous êtes tous un tas de... mauviettes!
—De quoi! de quoi! des manières! fit le groupe.
Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait d'énormes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable, qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux à fleur de tête.
—J'ai dit mauviettes, répéta-t-il en laissant retomber son rotin sur la table.
Maloigne, qui était petit et malingre, faillit se laisser glisser à terre. Maloigne était l'admirateur-né de Muflier, quelque chose comme le joueur de flûte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote représentaient l'idéal de la beauté mâle. Seulement Muflier lui faisait peur.
—Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Curée. On s'explique sans crier!
—Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui affectionnait cette forme interrogative à deux tranchants.
—Quand vous voudrez arrêter votre grelot, fit Muflier, ça me fera plaisir!
—Faut retirer mauviettes!
—Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah çà! continua l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que vous croyez avoir affaire à un imbécile?
—Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.
—Où veux-tu en venir? demanda Goniglu.
—Où? voilà... vous avez peur!
—Peur! nous! Ah! par exemple!
—Vous avez untracdu diable! Hier soir, tout feu, tout flamme! C'était à qui parlerait le premier! Le maître par ici, le maître par là! Vous débitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus ça, et vouscanez...
—C'est pas vrai! cria Goniglu.
—Vous canez! répéta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous traîne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si lesingeavait été là, tu ne serais même pas entré.
Un sourd grognement répondit seul à cette interpellation directe.
—Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...
—Oh! pour ça, non! soupira Maloigne.
—Je vais carrément dire à môsieu le Bisco que ça ne peut pas durer plus longtemps.
Il était vrai que les dignes associés tournaient à chaque instant la tête vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de nommer ne survenait pas à l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier commençait à les gagner.
—Non! ça ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que ça finisse... et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!
—Non! non!
—Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux s'écarquillaient comme pour mieux embrasser les beautés multiples de Muflier.
—Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit Goniglu.
—Eh bien! proféra solennellement Muflier, depuis quand les Loups passent-ils leur temps à se croiser les bras et à regarder passer l'eau sous les ponts? Comment! voilà plus de deux mois que celui que vous avez élu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!
—On crève de faim!
—On est tout nu!
—On se rouille!
—C'est ça! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur son auditoire un regard circulaire et satisfait.
—Qu'est-ce que c'est qu'un général qui laisse ses soldats sans ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a là-dessous quelque manigance! Môsieu le chef des Loups s'est lancé dans le grand, il travaille dans la haute, il tripote dans le doré... tandis que nous, nous traînons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, ça n'est pas régalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...
—Pour ça, ils sont loin!...
—Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par jour, comme à des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions voulu être ouvriers, est-ce que nous serions Loups?
—C'est vrai! c'est vrai!
—Nous sommes des associés, et il nous faut une part des bénéfices.
—Une grosse part.
—Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bénéfices, et pour qu'il y ait des bénéfices, il faut qu'on travaille...
—Oui! oui!
—Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je déclare que ma dignité s'oppose à ce que je touche un salaire, comme un misérable mercenaire.
—Bravo! moi aussi.
—Je déclare que mes intérêts souffrent, que la stagnation des affaires me cause un préjudice énorme, et je veux que ça change.
—C'est ça! il faut que ça change!...
—Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrément nos conditions.
Cette proposition, en dépit de l'enthousiasme croissant, jeta un léger froid dans l'assistance. Mais Muflier était trop bien lancé pour s'arrêter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le commencement de ce mémorable entretien, était resté auprès du comptoir dans une attitude quasi indifférente, se rapprocha du groupe en écoutant attentivement.
—Il n'y a pas à tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.
—Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout à coup.
—Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah çà! est-ce que par hasard nous n'avons pas fauché le pré et mangé la gourgane aussi bien que lui?...
—Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et ça n'est pas sa faute si vous avez mangé tout ce que vous avez gagné...
—Fallait peut-être faire des économies pour faire plaisir à môsieu, articula la voix glapissante de Goniglu.
—Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.
—Ce que nous voulons, ma petite Baleine, répliqua Muflier, dont la voix prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous existons...
—Sinon?...
—Sinon nous verrons ce que nous avons à faire... ça ne te regarde pas...
—Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...
—Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous êtes si malins, faites vos affaires vous-mêmes...
—Et qu'est-ce que vous deviendrez?
—Voilà-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne.... Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus de maître...
—Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec colère, vous êtes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tiré de prison, toi, Goniglu? c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aidé à brûler la politesse aux gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!
Un murmure sourd répondit à ce plaidoyer.
—Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant solidement sur ses énormes jambes. Tous ne m'empêcherez pas de parler. Sans lui, vous n'êtes rien que des imbéciles et des brutes... Au coup de Neuilly, c'est lui qui vous a sauvés au moment où vous alliez être cernés par larousse. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous étiez fichus. Et voilà ces messieurs qui font de la rébellion!
—Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!
—Parce que je vous dis vos vérités!... Vous n'êtes bons à rien, qu'à aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni cœur ni tête!
—Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait glissé sa main dans sa poche.
—Et c'est toi, Muflier, qui prétends sans doute prendre la direction de la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et qui détalera à la première alerte!...
—Ah! tu m'appelles lâche! grinça Muflier.
Livide de rage, le bandit tenait à la main son couteau tout ouvert. Il le leva sur Dioulou.... Mais au même instant, le couteau, violemment arraché, roula sur le plancher.
—Malédiction! cria Muflier.
—Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les deux bras croisés, regardait en face son féroce adversaire.
C'était Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'était dressé sur ses pieds, et, voyant Dioulou traîtreusement menacé, s'était jeté sur Muflier.
—Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!
Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi par derrière en criant:
—Faut les laisser faire! Pas de tricheries!
Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre, les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups. Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une sorte de rugissement.
—As-tu ton compte? fit Dioulou.
Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant. Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.
—Hardi! Muflier! criaient les autres.
Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà, cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles opposées.
—Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.
La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre—que les Loups désignaient sous le nom de Bisco—on n'eût certes pas reconnu en lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles s'échappait une lueur sinistre. Les bandits—depuis Goniglu le Malin jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier—avaient perdu leur assurance.
—Dioulou, ici!... fit Biscarre.
Le colosse s'approcha, pliant les épaules, dans l'attitude d'un chien qui craint d'être battu.
—Muflier, ici!...
Il y eut dans les yeux de Muflier une dernière révolte, mais, sous le regard de Biscarre, il se courba à son tour et obéit.
—Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.
Tous deux gardèrent le silence.
—Je veux que vous me répondiez. Allons! plus vite que ça!
—Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de toi.
—Oh! c'est vrai... mais pas tout à fait, répliqua l'autre, qui évidemment avait perdu toute son éloquence.
—Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous l'honneur, maître Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre confiance?
Certes, si Muflier eût été seul, il n'est pas douteux que, sans la moindre explication, il se fût rendu à merci. Mais ses complices, étonnés, disons plus, dégoûtés de ses hésitations, commençaient à se pousser du coude et à ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de fermeté:
—Ces messieurs m'avaient chargé de vous exposer quelques observations...
—Hein?
Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occupé à bourrer sa pipe. Douze-Francs se gratta vivement l'épaule. Maloigne ramassa son mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait disposé à accepter la part de responsabilité que leur offrait si gaillardement Muflier.
—Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.
—Oh! presque rien... des vétilles! fit légèrement Muflier.
—C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-là prétendent que tu es un mauvais chef... et ne veulent plus de toi.
—Ah bah! et qui veulent-ils choisir?
—Parbleu! M. Muflier.
—Tiens! mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, cela, fit Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fâché moi-même de me débarrasser du pouvoir... il me pèse. J'ai bien quelques affaires à terminer, mais je m'en chargerai seul.
Il y eut un murmure de protestation douloureuse.
—Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien à faire? articula Muflier qui s'efforçait de sauver les dernières bribes de son prestige.
—Ah! ah! voilà où le bât vous blesse?
—Dame! nous voudrions bien travailler.
—Adressez-vous à Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan d'opération... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fâché de travailler sous ses ordres.
—Oh! vous voulez rire? fit Muflier.
—Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre vibrant, et je vais vous en donner la preuve....
Mais à ce moment il s'arrêta tout à coup. Ses yeux venaient de tomber sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scène avec une sorte de stupeur.
Biscarre pâlit et se mordit les lèvres.
Il entraîna Dioulou dans un coin, et lui parlant à voix basse:
—Comment! tu les a laissés parler devant le petit!...
—Oh! ils étaient lancés... et c'est pour les arrêter que je me suis battu.
—Malédiction! Alors il a tout entendu.
—Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...
—J'ai commis une imprudence, mais je la réparerai...
—Comment?
—Attends! Muflier, approche.
L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint à son chef.
—Tu es un imbécile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce que Jacquot était au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de toutes nos aventures...
—Tiens! c'est vrai! je n'avais pas songé.
—Et tu veux être chef des Loups!... misère!
Muflier baissa la tête. Il était vaincu.
—Veux-tu réparer le mal que tu as fait?
—Oui! oui!
—Alors, dis comme moi... et obéis-moi....
Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas prononcé un mot. Ils attendaient comme il convient à des soldats bien dressés.
Biscarre revint vers eux.
—Mes amis, je regrette que vous vous soyez emportés... mais au fond je ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop juste....
Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient changé, son accent s'était adouci.
—Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le bâtiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que je vais avoir quelque chose à vous donner. On me proposa une grande affaire....
Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.
—Une maison à construire, là, auprès des halles... Je sais que vous êtes bons à la tâche, et je vous prendrai les premiers... seulement je ne traite que dans la matinée d'aujourd'hui. Si vous trouvez à vous embaucher tout de suite...
—Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...
—Oui! firent les autres. Muflier a raison.
—Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas être si vifs, ça fait faire des bêtises. Et puis se cogner entre soi, c'est mal, c'est très-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?
—Oui.
—Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqué le rendez-vous, et avant une ou deux heures, vous serez embauchés; ça vous va-t-il?
Une réponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les bandits se demandaient ce que signifiait cette comédie. De fait, comme il sera expliqué tout à l'heure, ils n'avaient attaché aucune importance à la présence de Jacquot, qu'ils savaient être le neveu de Bisco. Mais maintenant ils éprouvaient une vague inquiétude, en se souvenant que déjà la Bisco leur avait recommandé le plus grand silence, lorsqu'ils se trouvaient avec le jeune homme.
—Alors, fit Goniglu en clignant de l'œil à son tour, il y aura du travail?...
—Et on donnera des arrhes!
—Bravo! alors nous en sommes.
—Vous prendrez bien un verre avant de partir?
—Oh! pour ça, oui!
Biscarre s'approcha de Jacquot.
—Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?
Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait ses pensées, qui se confondaient. C'était comme une hallucination sinistre. Qu'étaient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout à l'heure? Dioulou avait versé une tournée générale. Biscarre prit un verre, et d'un mouvement rapide et inaperçu, tira de sa poche un flacon d'où il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre aux mains de Jacquot.
—Bon! dit-il. A la santé des bons travailleurs!...
Sans répondre, Jacquot porta le verre à ses lèvres: à peine l'eut-il vidé, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint... tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y eut un silence; puis Biscarre, penché sur lui, se redressa:
—C'est fait! dit-il.
Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:
—Avez-vous compris, maintenant? Comment! voilà un gars qui est ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais travaillé avec nous... et vous êtes assez bêtes pour parler devant lui!...
—Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.
—Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui aussi, par le reproche de Biscarre.
—Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coûter cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit est vrai, j'ai besoin de vous...
—Ah! bravo!... Enfin!...
—Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien à la vraie façon de procéder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des opérations à quatre sous, où vous risqueriez votre peau... ça ne serait pas difficile, et ça vous rapporterait comptant le bagne ou l'échafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma promesse...
—Vive le Bisco!...
—Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...
—Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer un peu....
Il jeta sur la table une poignée de pièces d'or. Les bandits se jetèrent sur cette proie.
—Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...
—C'est fait.
—Vive le singe!
—Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins, mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous avez peur de n'être pas assez remarqués par larousse!... qu'un seul vienne, et jamais le même.
—Nous obéirons.
—Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....
Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs qu'à partir, et, après quelques nouvelles protestations, ils disparurent....
Jacquot, affaissé sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil. Biscarre s'approcha de la Brûleuse, qui était restée à son comptoir pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'eût pas cessé d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obéi à une consigne dès longtemps donnée par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque prétexte que ce fût, de se mêler des rixes.
—Les femmes! disait Dioulou, ça ne sert qu'à envenimer les choses.
—La Brûleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et allez faire un tour d'une heure...
—Hein? s'écria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au moment où la clientèle va arriver!...
—Allons! obéissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...
—Cependant...
—Obéis! tonnerre! cria Dioulou à son tour.
—Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on pénétrera de force.... Sans compter la police, qui croira à un accident...
—Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....
Il étendit sur la table la fouille que Dioulou lui présentait, puis d'une écriture grasse et ferme, il écrivit:
Fermé pour cause de changement de propriétaire.
Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put réprimer une exclamation de surprise.
—Comment! changement de propriétaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que je vais devenir?
—Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mère, collez ça sur les volets, et filez rapidement.
La Brûleuse, de son œil unique, jeta un regard interrogatif à Dioulou. Elle sentait en elle de vagues idées de résistance. Mais d'un geste significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obéir. Elle se résigna en grommelant, et, un instant après, les lourdes planches de bois, retenues par les boulons de fer, fermèrent hermétiquement la devanture. Puis, la Brûleuse jeta un adieu à Dioulou et disparut, en promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et, se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil était profond. La tête du jeune homme, rejetée en arrière, portait le stigmate de la fatigue; mais, en dépit de sa pâleur, il conservait une beauté et une délicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, eût excité une sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'œil ardent, la lèvre crispée, l'ancien forçat l'enveloppait d'un regard de colère et de haine.