—Dioulou! fit-il.
L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui désigna le dormeur.
—N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.
—A qui?
—Mais à elle, pardieu!... à celle que je hais... pour l'avoir trop aimée.
—C'est pas malin, ça, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus loin... puisqu'elle est sa mère...
—Sa mère! oh! tais-toi!... Quand je songe à cela, je me demande si j'aurai l'énergie nécessaire pour ne pas écraser d'un seul coup ce misérable....
Il leva sur la tête de Jacquot son poing qui l'eût tué d'un seul coup, mais Dioulou lui arrêta le bras.
—Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!
—Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout à coup, cette belle marquise, que son fils est mort, peut-être éprouverait-elle dans sa douleur une sorte de soulagement...
—Oh! c'est impossible!...
—Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'âme de cette femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oublié mes paroles; elle sait qu'un jour viendra où elle saura que son fils est vivant, et que, ce jour-là, ce fils, maudit, déshonoré, va passer d'un cachot d'infamie à l'échafaud d'expiation!
Dioulou, qui n'était pas facile à émouvoir, ne put réprimer un frisson. Et, en vérité, Biscarre était effrayant à voir, tant la féroce passion de la vengeance convulsait ses traits.
—Il n'est pourtant pas méchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas plus tard que tout à l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces de fer dans le corps...
—Oui! oui! il est bon!... c'est une âme généreuse, fit Biscarre avec ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oublié le mal qu'il m'a donné, et jusqu'ici en pure perte...
—Le fait est que tu as tout tenté pour en faire un fier gueux...
—Quand il était tout petit, reprit Biscarre, sous prétexte de pauvreté, je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette camaraderie dégoûtante, de développer en lui des instincts mauvais...
—Mais, bernique! le petit ne mordait pas à la pomme! Te rappelles-tu, quand les petits voyous rentraient, déguenillés, sales, lui arrivait avec sa petite tête souriante et ses cheveux qui frisottaient. Était-il gentil! c'était à croire qu'il sortait d'une boîte.
Biscarre réfléchissait.
—Je lui ai appris à lire, murmurait-il, et par les livres que je choisissais, je m'efforçais de le pervertir.
—Il ne comprenait pas, et il disait que ça l'ennuyait.
—Est-ce qu'il y aurait une fatalité plus forte que la volonté humaine? Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et aujourd'hui il ne m'échappera pas.
—Ainsi, tu n'y renonces pas?
—Renoncer à cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette œuvre de haine.
—Enfin, ça te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?
—Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arrivé hier soir, que t'a-t-il dit?
—Oh! il était désespéré! et même je ne l'ai jamais vu comme ça...
—On l'avait chassé de l'atelier?
—Oui, après une violente querelle.
—C'est bien cela; le Loup qui était là a bien rempli mes instructions. Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colère?
—Oh! en plein. Il a déclaré qu'il ne voulait plus travailler, qu'il n'était pas bon à faire un ouvrier.
—A merveille!
—Qu'il voulait être un mirliflore...
—Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernières années approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits à étudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre insupportable sa condition présente, je savais bien que l'heure sonnerait où se développeraient en lui des aspirations soigneusement, mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus séduisante, mais le but sera le même...
—Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?
—De celui-là comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais sur quel point de sa conscience il faut frapper...
—Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa mère à le découvrir?
—Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je cause avec lui.
—Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine m'effraye toujours.
—Tu es bien poltron, maintenant.
—Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...
—Quoi?
—Tu ne te fâcheras pas, au moins?
Biscarre le regarda en face.
—Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as à me dire.
—Bah! tu es donc sorcier?
La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet d'acier.
—Écoute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par bêtise, par sentiment, par lâcheté, tu ne partages pas la haine que j'ai vouée au fils de Marie de Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au cœur une marque pareille à celle que le bourreau met à l'épaule du condamné... Donc, tu as pour ce garçon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au moins de la sympathie.
—Je te prie...
—Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....
Biscarre scanda sèchement chacune de ses paroles:
—Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu te permettais, en quelque circonstance que ce fût, de contrecarrer mes projets, d'avertir Jacquot des périls qu'il court, je te donne ma parole—et tu sais que je la tiens—que je te punirais de telle sorte que pas un lambeau de ta chair n'échapperait aux tortures....
La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.
—Pas une fibre de ton être qui ne fût douleur! pas une parcelle de toi-même qui ne me donnât tout son sang! Maintenant tu es averti, va....
Dioulou était resté immobile. Sa face bestiale s'était couverte d'une pâleur terrifiée. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!
—Je te promets... je t'assure... commença-t-il.
—Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un dernier mot. Dès aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'Ours vert.
—Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?
—Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dépisté et ne puisse revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.
—Vendu!
—Oui, un honnête négociant en a soldé le prix hier, et viendra aujourd'hui même se mettre en possession des lieux. Qu'à midi vous soyez partis, toi et la Brûleuse. Ce soir, à huit heures, tu iras m'attendre au quai de Gèvres. Là, je te donnerai mes ordres.
Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par expérience que toute résistance était inutile. Il inclina la tête.
—Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.
—Non, va-t'en.
Le colosse eut un moment d'hésitation. Au fond, cette nature brutale aimait Biscarre, comme le chien aime le maître qui le bat.
—Biscarre! fit-il timidement.
—Quoi? que me veux-tu encore?
—Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te défies pas de moi....
Biscarre haussa les épaules et se mit à rire:
—Décidément tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en tête.
Et comme Dioulou ne bougeait pas.
—Voilà ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....
Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de satisfaction.
—Là, maintenant, je m'en vais. Je suis là, dans la soupente; si tu as besoin de moi...
—Je t'appellerai.
Dioulou disparut par une porte intérieure.
—Trop ému! murmura Biscarre; je veillerai.
Il revint vers Jacquot, qui était toujours plongé dans un sommeil lourd.
—A l'œuvre! fit Biscarre.
Il tira de sa poche un flacon à peu près semblable à celui d'où étaient tombées les gouttes de narcotique versées tout à l'heure dans le verre du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaça la fiole sous les narines du dormeur. Quelques minutes se passèrent, puis Jacquot poussa un soupir, ses membres s'agitèrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et, comme s'il eût obéi à un mouvement instinctif de répulsion, il les referma brusquement.
—Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc grisé?
—Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; où suis-je donc?
—Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la Baleine... et c'est moi qui suis là, moi, ton vieil oncle...
—C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu ici?...
—Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontré hier soir, au moment où tu sortais de l'atelier.
—D'où on venait de me chasser.
—Oui, c'est ça! Oh! ces patrons! ça ne vaut pas la corde qui les pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuyé et que c'est un brave homme, il t'a amené ici et m'a fait prévenir. Mais il paraît que, pour noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense. Moi, dans mon métier de maçon, ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour, et je n'en suis pas moins un brave homme.
Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le désordre de ses idées se retraçait un tableau horrible. Il revoyait les faces patibulaires de ces hommes qui s'étaient rués sur Dioulou et sur lui. Il revoyait Biscarre apparaissant tout à coup au milieu d'eux et les dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'était-ce donc que tout cela? Ici quelques explications sont nécessaires. D'une part, Jacquot ne savait pas le véritable nom de Biscarre, qu'il appelait simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forçat s'était fait connaître à lui. De plus, depuis que Biscarre s'était convaincu que jamais le jeune homme ne consentirait à s'affilier à la bande, il l'en avait tenu soigneusement écarté. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait chargé Dioulou de l'amener à l'Ours vert, il n'avait pas prévu que les Loups viendraient et trahiraient son incognito.
—A quoi penses-tu? demanda-t-il.
—Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout à l'heure d'étranges choses!
—Où ça? Qu'est-ce que tu me chantes?...
—Ici même, des hommes qu'il me semble avoir déjà rencontrés... et qui ressemblent à des brigands....
Biscarre éclata de rire.
—Tu vas bien, toi! je te conseille de répéter cela! Tu te ferais faire un joli parti....
Le jeune homme avait laissé tomber son front sur sa main. A vrai dire, les fumées de l'ivresse n'étaient pas complétement dissipées, mais Biscarre ne voulait pas attendre que ses idées reprissent toute leur netteté:
—Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affilié à une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que tu y es?
Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:
—Non, réellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine. Éreintez-vous donc le tempérament à élever un enfant qui ne vous est de rien!...
—Mon oncle!
—Il n'y pas de «mon oncle!» qui tienne!
Puis se calmant tout à coup:
—Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame! dans ces occasions-là, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est, et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu as eu des ennuis... la Baleine m'a conté ça.
La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.
—Tu as la tête tout étourdie.... C'est ça qui t'a trompé. J'avais donné rendez-vous ici à quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une maison à bâtir, une bonne affaire... et il paraît qu'en m'attendant ils se sont disputés...
—Oui, c'est cela.
—Il paraît même qu'ils sont allés jusqu'au couteau... et sans toi, la pauvre Baleine avait son compte...
—Où donc est-il?
—Il a été se coucher un moment. Après s'être bûché comme ça, on est fatigué, et puis je n'étais pas fâché qu'il me laissât seul avec toi, parce que nous avons à causer.
Le jeune homme le regarda avec surprise.
—Ça ne peut pas t'étonner que je m'intéresse à toi; il y a longtemps que l'oncle Jean te traite comme son fils.
—Et je vous en suis très-reconnaissant.
—Ne parlons pas de ça. Voyons, j'ai des propositions à te faire, très-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a raconté la Baleine est vrai: tu en as assez de l'atelier?
—Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je suis en butte à des persécutions continuelles, il y a sur moi comme une fatalité: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut toujours que quelque circonstance m'attire le blâme des uns ou l'aversion des autres.
—Des injustices, quoi!
—Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal, toujours on me soupçonne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais la cause de l'antipathie qu'on semble me témoigner!
—Oh! pour ça, c'est facile.
—Que voulez-vous dire?
—Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?
—Expliquez-vous, de grâce.
—Ça ne sera pas long. Aussi bien le cœur me saigne de voir que tu n'es pas heureux comme tu le mérites. Voici où le bât te blesse, mon garçon: tes camarades, tes patrons, tout ce monde-là est jaloux de toi.
—Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je jamais provoqué, insulté qui que ce soit?
—Non, mais tu es unmonsieur, et c'est ça qui les chiffonne.
—Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.
—Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu écris, tu as appris un tas de choses dont ils ignorent même le premier mot; tu ne te grises pas—je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel—et puis je soupçonne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force; enfin tu n'es pas du même monde que tous ces flâneurs qui travaillent juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais ça. Va, dans notre métier, c'est la même chose, toute proportion gardée.
—Mais enfin, s'écria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?
—Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fâché de ce que j'ai à te dire. Ça t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?
—Comme tout le monde, je suppose.
—Ça t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te comprendre et au milieu duquel tu te sens mal à l'aise, avoue-le.
Jacquot eut un sourire.
—Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les allures de mes camarades.
Biscarre, lui aussi, ébaucha un sourire. Toute cette conversation, habilement dirigée par lui, tendait à un but qui se rapprochait de lui-même. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant en face, il reprit:
—Dis-moi: quand tu passais à travers les rues, vêtu de ta blouse, les pieds chaussés de lourds souliers à clous, la tête couverte d'une méchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arrivé de tressaillir quand passait tout à coup auprès de toi quelque élégante voiture, conduite par un dandy bien musqué, bien ganté, avec son tigre à côté de lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la fatalité ne t'avait pas jeté dans la vie sans ressources, tu aurais su, aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...
Le jeune homme écoutait. Il était pâle, ses yeux brillaient.
—Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'étais jeune, comme je n'étais pas plus bête qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne devait être beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donné ma vie pour passer à travers toute cette foule en triomphateur, pour traiter d'égal à égal avec les plus riches!...
—Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria Jacquot. Vous voulez donc me rendre fou?
—Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?
—Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des idées?... que vous réveillez en moi je ne sais quels désirs assoupis, je ne sais quels rêves à peine formulés qui, parfois, surtout quand je me sens malheureux, me brûlent le cœur et torturent mon cerveau?
Biscarre se pencha vers lui:
—Aussi, je t'ai bien deviné: tu voudrais être riche...
—Oui.
—Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes larges devant toi....
Le jeune homme se dressa sur ses pieds.
—Ah! que je puisse seulement pénétrer dans ce monde qui semble ma vraie patrie, et je m'y frayerai ma route à coups de volonté. Vous entendant parler ainsi, je sens revivre en moi des pensées qu'en vain je m'efforce d'étouffer.
—Et ces pensées, quelles sont-elles?
—Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois être franc. Souvent, oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang généreux coule dans mes veines, que ma place est marquée au milieu des riches et des puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.
Biscarre ne put réprimer un ricanement.
—Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais. Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et sinistre réalité qui vous écrase et vous brise; laissez-moi ma folie...
—Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends pas tout cela? Est-ce que dans un cœur de vingt ans il n'y a pas telles aspirations innommées qui éblouissent?
Jacquot était retombé sur son siége, prenant entre ses mains ses tempes, comme s'il eût craint que son cerveau n'éclatât sous le bouillonnement de ses pensées.
Biscarre, maître de lui, semblable au Méphistophélès de la légende, sentait cette âme vibrer sous ses doigts comme un clavier, et impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.
—Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque passaient, enveloppées de soie et de velours, ces adorables créatures qui ressemblent à des anges échappés du ciel, lorsque tombaient sur toi ces regards qui enivrent et qui rendent fou.
—Par grâce, taisez-vous!
—Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas de nom? pourquoi suis-je rivé à ce carcan qui s'appelle la misère, le travail sans trêve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai la force et la vitalité, j'ai l'énergie et le désir! De quel droit ceux-là sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens supérieur à eux?
—Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaçait.
—Allons donc! n'est-il pas vrai que la volonté est la maîtresse du monde? Assez de misère! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie facile et large!
Jacquot laissa tomber sur la table son poing serré.
—Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?
La voix de Biscarre devint si sourde qu'à peine était-elle perceptible.
—Parce que, si tu le veux, tu peux être riche!
—Moi! folie!
—Si tu le veux, tu peux entrer la tête haute au milieu de cette société qui te paraît si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abîme où tu te débats, t'élancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier désespéré, du misérable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux que tous salueront.
Le jeune homme, livide, se leva tout à coup du banc sur lequel il était affaissé. Il courut vers la fontaine d'où l'eau s'échappait tombant dans la cuve de zinc, et là, se plongeant le front dans l'eau glacée, il se frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre, et s'arrêta devant lui, haletant...
—Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assurée, vous avez raison, je suis fou!... Car j'entends résonner à mes oreilles des paroles que vous ne prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je puis être riche!
—Tu m'as bien entendu: je t'offre la réalisation de tes rêves.
—Impossible!
—Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dépouiller la casaque de l'ouvrier pour revêtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.
—Je ne sais plus... je ne vois plus...
—Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent incompréhensibles, et tu te demandes à ton tour si je ne suis pas fou. Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne soit l'expression de la vérité.
Jacquot inclina la tête sans répondre. Il avait tant souffert, il sentait si bien en son âme les aspirations de la jeunesse et de l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre le tenait dans ses mains. Il touchait à l'heure depuis si longtemps attendue.
—Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demandé quel était ton père.
—Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?
—Attends. Je t'ai dit que tu étais la fils de ma sœur. Cela est vrai. D'elle, je demande à ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui fut ton père n'a jamais oublié qu'il avait jeté sur la terre une créature innocente.
—Quoi! mon père vit-il donc encore?
—Laisse-moi achever. Non, ton père n'est pas vivant, et tu ne le verras jamais.
—Mon Dieu! n'éveillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux me désespérer!
—Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre ainsi à chaque instant. Voici exactement ce qui s'est passé. Il y a deux jours, j'ai reçu la visite d'un homme très-connu dans le monde des affaires, et qui est en relations avec la plus haute société. J'étais étonné d'abord qu'un personnage de cette importance eût à causer avec un pauvre maçon comme moi... mais j'ai été bien plus surpris encore, quand il m'a demandé ce qu'était devenu le fils de ma sœur. Tu comprends bien que j'ai commencé par me défier. Je n'aime pas les figures inconnues, et puis je ne savais pas encore quel était ce M. Mancal...
—Mancal! s'écria le jeune homme. J'ai déjà entendu prononcer ce nom.... Oui, c'était dans une des dernières maisons où j'ai travaillé. Ce M. Mancal avait procuré au fabricant une commande assez considérable.
—Cela ne m'étonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils n'avaient pas été parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parlé de tout cela.
—Achevez, de grâce! Je meurs d'impatience.
—Voici, je me dépêche. Mais j'ai besoin de te donner des détails. Tu sais, les gens comme moi n'ont pas grande éducation. Ça ne sait pas s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au chantier. J'étais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humilié. Il me dit:
«—C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?
»—Oui, monsieur.
»—Vous avez un neveu?
»—Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...
»—Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre sœur s'appelait bien...»
Il me dit le nom, c'était bien ça.
«—C'est son fils?
»—Oui.
»—Est-ce un bon sujet?
»—Un excellent garçon et un bon travailleur.
»—Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placés. Son père est mort et m'a chargé de lui remettre une forte somme. De plus, il lui a posé, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune homme acceptera de grand cœur, j'en suis persuadé.»
—Dame, tu comprends si j'étais tout oreilles. Un héritage qui te tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue et j'ai questionné, questionné; je voulais surtout savoir le chiffre de l'héritage. Était-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours en répétant: «Mieux que cela! mieux que cela!...» J'aurais voulu savoir aussi le nom de ton père, mais il paraît que j'étais trop curieux. L'homme d'affaires m'a même dit assez carrément que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait aujourd'hui même, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse... et puis ceci....
Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un billet de mille francs.
—Mille francs! pourquoi faire? s'écria le malheureux fasciné.
—Parbleu! pour terequinquerun peu. J'ai bien compris que ce beau monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habillé comme un mendiant. Ça a son orgueil, les hommes d'affaires.
—Mais ces conditions dont il parlait!
—Ah! te voilà aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il t'expliquera ça, à toi tout seul. Tu comprends, il faut obéir à la volonté de ton père: j'ai admis ça tout de suite. Du reste, j'ai dit que je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut peut-être mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas toujours, et tu éviteras bien des tracas.
Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.
—Que dois-je faire?
—Tu hésites? Bah! à ta place, je prendrais le bien qui vient en dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais que ton père était un homme huppé, tout à fait de la haute. Tu seras lancé du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu être dorloté par de belles duchesses!
Jacquot tenait le billet entre ses mains.
Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le bord de l'abîme où Biscarre l'entraînait, mais tout à coup les visions qui hantaient ses rêves étincelèrent devant ses yeux. Il vit, dans un mirage éblouissant, les espaces ensoleillés de richesse et de luxe, dont quelques rayons avaient parfois glissé jusqu'à lui.
—J'irai, dit-il.
—Et tu as raison! tu n'as pas un moment à perdre. Il faut aller chez un tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a recommandé. Surtout pas d'économies, si tu dépenses plus que cela, ça ne fait rien, il payera....
Biscarre se pencha à l'oreille de Jacquot:
—Dis donc, il m'a parlé d'une dame que tu dois connaître, de la duchesse de Torrès....
Le jeune homme poussa un cri:
—Ah! voilà un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler aussi.... N'es-tu pas allé chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?
—Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.
—Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit... il faut que tu te dépêches, et à midi, sans faute, chez M. Mancal.
Un instant après, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tête en feu, du cabaret de l'Ours vert.
—Dioulou! appela Biscarre.
—Voilà, maître! fit le colosse en sortant de sa soupente, où d'ailleurs il avait fait le meilleur somme du monde.
—Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle Jean disparaît. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te destine un nouveau rôle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera à veiller sur lui, par l'intermédiaire de l'excellent M. Mancal.
Et un rire féroce s'échappa de la poitrine du bandit.
Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant, ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop pressés pour connaître la flânerie—c'est-à-dire la seule joie réelle du Parisien—soupçonnent à peine l'existence.
C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous sommes constitué l'historien.
Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement fouillée, l'œil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de soie et de dentelle.
Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un œil d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil. Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait, ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....
La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis, d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures—qui rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du soleil—formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe, suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts, alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer, à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis. Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture. Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait. Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui s'enfonça de nouveau dans la muraille.
—Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?
Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original, étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage, vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:
—Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes humbles hommages?
La duchesse—car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent déjà sous l'odieux surnom du Ténia—répondit brusquement:
—Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?
Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires—en qui nul n'aurait reconnu Biscarre, le forçat—son regard qui brillait autant que les pierreries de son collier.
—Hélas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai pris la liberté de me présenter à une heure aussi matinale, c'est qu'il y allait pour moi d'un grave intérêt.
La lèvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un dédain méprisant.
—Pour vous? fit-elle, que m'importe!
—Hélas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous déplaire?
Elle haussa les épaules avec une impatience non dissimulée.
—Enfin, qu'as-tu fait?
—Il faut donc l'avouer?
—Sans doute!
—J'hésite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite contre moi.
—Une dernière fois, parleras-tu?
Mancal se redressa: il était facile de voir, d'ailleurs, que toute cette humilité, cette crainte excessive étaient jouées. Mais le Ténia était trop inquiète pour s'en apercevoir.
L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.
—Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier à la Bourse?
—Non! s'écria la jeune femme en pâlissant.
D'un mouvement fébrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre, et d'un seul coup d'œil parcourut la cote des valeurs.
Un cri furieux s'échappa de sa poitrine:
—Misérable! s'écria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est toi qui m'as conseillé de jouer sur cette valeur!...
Mancal baissait la tête sans répondre.
—Ainsi, où mène la confiance?... une perte de plus de deux cent mille francs!...
Rien de plus étrange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle se livrait à cet accès de colère. Ses lèvres tremblaient à ce point qu'elle pouvait à peine articuler les mots; ses yeux si larges, si clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....
Et cela pour une misérable perte d'argent, alors que le moindre des colliers, que le plus petit diadème compensait et au delà les dix mille louis enlevés par la spéculation....
Elle trépignait et frappait des pieds comme un enfant!
—Mais réponds-moi donc! s'écria-t-elle.
—Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stéphane?...
—Des niais! plus que cela peut-être, des spéculateurs qui ont voulu me voler!...
—Oh! madame la duchesse est bien sévère. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas vrai qu'hier même elle m'a adressé des ordres positifs d'achat?
—Eh! cela est exact! Après?...
Et elle répétait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant, crispées par la fureur:
—Deux cent mille francs!...
Mancal eut un sourire singulier:
—J'ai dit à madame la duchesse que j'avais à implorer son pardon...
—Te pardonner, infâme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui m'ont dépouillée!
—Madame la duchesse ne m'a pas compris....
Le Ténia se redressa comme si elle eût été mue par un ressort.
—Je ne t'ai pas compris?
—Non!
—Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un crime... et je me vengerai!
—Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande faute que je pusse commettre... c'était...
—Achève!
—C'était d'avoir désobéi aux ordres de madame la duchesse.
Elle s'élança vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:
—Tu m'as désobéi! Comment? En quoi?... Mais hâte-toi donc!... tu ne vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!
—Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoyé hier.
Elle poussa une exclamation bruyante:
—Quoi! Dis!... tu ne l'as pas exécuté!...
—J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...
—Et... fit-elle haletante.
—J'ai vendu!...
Le Ténia chancela en portant la main à son cœur, tandis qu'une expression d'indicible joie illuminait son visage.
—Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.
—Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine, et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse.... Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM. Colombet et Stéphane?...—je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...—puis n'était-il pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge.... J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs que l'opération a produits.
Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances. On eût dit qu'il récitait une leçon.
La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre les mains.
Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:
—Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête que je connaisse.
—Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en portefeuille les bordereaux et la somme payée.
—Tu as les trois cent cinquante mille francs!
—Les voici! dit Mancal.
Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.
—La somme est complète? demanda Mancal.
—Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! répéta-elle encore une fois. Ah! c'est comme un rêve!...
—Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.
—Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si bon, l'argent!...
Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui étreignait le cœur.
Tout à coup, elle se tut: une pensée subite venait de traverser son cerveau. Il était impossible qu'elle se dispensât de récompenser l'homme qui lui avait procuré un si énorme bénéfice, qui lui avait épargné une perte immense.
Mancal, immobile, les bras croisés, attendait. Elle eut un mouvement brusque, détacha une dizaine de billets et les tendit à Mancal.
—Prenez, dit-elle; tout travail mérite salaire.
Mancal ne bougea pas.
—Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?
—C'est trop! fit Mancal.
—Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.
Mancal sourit.
—Madame la duchesse se méprend sur ma pensée, dit-il; je n'ai certes pas l'intention de dédaigner ses offres généreuses... mais je la supplie de m'accorder une autre récompense.
—Je ne vous comprends pas, dit le Ténia.
Mancal s'assit sur un fauteuil, plaça son chapeau à côté de lui, sur le tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa à la duchesse cette simple question:
—Madame de Torrès possède-t-elle encore quelques gouttes du poison qui a tué le duc, son mari?...
Un cri rauque s'échappa de la poitrine du Ténia. Livide, les yeux grands ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout à l'heure, et qui lui jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:
—Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon réel désir de lui être utile. Je n'obéis pas à une simple curiosité, et je la supplie de me répondre.
Elle avait repris son sang-froid:
—Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.
Mancal protesta d'un geste poli:
—J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de Torrès, a été victime.
Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.
—Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.
—Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les médecins ont pu se tromper.
—De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.
—Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ... madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or, dans le sixième mois d'union, un certain soir—si ma mémoire est fidèle—du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le Chemin-des-Bœufs....
La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.
La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur la conscience qu'il frappait.
—Je crois inutile d'insister sur l'étrangeté du lieu où se passa la scène que je vais dire: le Chemin-des-Bœufs, sorte de ruelle boueuse, devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hésitait pas: son pas était ferme, elle allait sans se détourner à un but fixé d'avance. A la lueur d'un réverbère, on apercevait quelques masures s'estompant dans le brouillard: l'une d'elles se détachait, isolée du groupe qui l'entourait. Ce fut là que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement à la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout à coup dans une salle basse où l'attendait un vieillard à profil d'oiseau de proie; le crâne et le front étaient couverts d'une forêt de cheveux blancs. Une chandelle fumeuse éclairait la scène, et permettait de voir les rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reçut avec de vives démonstrations de respect. Il paraît d'ailleurs que ce n'était pas l'unique fois qu'elle eût pénétré dans ce réduit, car sa première parole fut celle-ci: «Avez-vous préparé ce que vous m'avez promis?» L'homme s'inclina et se dirigea vers une table grossièrement équarrie, qui disparaissait presque tout entière sous des cornues de terre, des serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Après avoir invité l'inconnue à prendre un siége, il choisit plusieurs fioles, se couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se rendit dans une pièce voisine dont la porte entr'ouverte laissait apercevoir le reflet rougeâtre d'un fourneau en combustion. Après un quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant à la main une fiole à demi pleine d'un liquide blanchâtre et hermétiquement fermée par un bouchon à l'émeri.
»La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre lui dit: «Vous n'avez pas oublié mes instructions?—Non.—Permettez-moi cependant de vous les répéter. Pour que cette liqueur amène les résultats... que vous désirez obtenir, elle doit être employée avec le soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prémunir contre toute impatience. La dose nécessaire est d'une goutte le matin et une goutte le soir, à un intervalle d'au moins dix heures. Au cas où quelque malaise surviendrait avant le quatrième jour, s'abstenir pendant vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses. Alors, le septième jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un côté du corps. La nature achèvera l'œuvre, et, avant cinquante heures... tout sera fini.» La femme avait écouté avec la plus grande attention. Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant deux mille francs en or et la lui remit en échange du flacon. Elle s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage et disparut...
»Sept jours après, M. le duc de Torrès, quoique jeune et vigoureux, tombait en plein bal frappé d'apoplexie. On le transportait ici en toute hâte, les médecins appelés s'efforçaient de rappeler la vie dans ce corps paralysé. Mais le coup avait été trop violent pour que l'organisme résistât. La duchesse de Torrès était veuve et héritait—conformément aux stipulations de son contrat de mariage—d'une fortune évaluée à plus de quatre millions et doublée depuis par d'heureuses spéculations. Que dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.»
Le Ténia, pendant la dernière partie de ce récit, s'était peu à peu redressée. Son visage, d'une pâleur marmoréenne, s'était fait masque: pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire d'une immense volonté, le sang lui-même se fût arrêté dans le réseau veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en fût pas à douter de l'énergie de cette femme, il s'attendait à quelque explosion, à des dénégations furieuses. Quand il eut cessé de parler, elle se leva, et étendant la main, tira le cordon de la sonnette.
—Prenez garde, madame, s'écria Mancal, ne me tentez pas!...
Il croyait de bonne foi que le Ténia allait tout simplement donner à ses valets l'ordre de le jeter à la porte.
Un laquais frappa à la porte, puis entra:
—Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur déjeune avec moi....
Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au visage des accusations effrayantes, espérer de le tenir—comme le dit le poëte—pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter à déjeuner... voilà certainement un des effets de surprise les plus complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit à demi désarçonné.
Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:
—Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?
—Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui se demandait ce que ce coup de théâtre pouvait signifier.
—Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir, reprit-elle; je me suis levée pour vous recevoir, et en vérité, je suis laide à faire peur....
Mancal esquissa un geste de dénégation. Pour un peu le Loup fût devenu galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts, regardait le mur. En réalité, il se demandait s'il rêvait ou s'il était éveillé. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle soudainement lui échapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint parole, et Mancal était encore plongé dans ses réflexions lorsqu'elle reparut. Elle avait revêtu un peignoir de satin rose, couvert de dentelles et rehaussé de perles fines. Ses cheveux, relevés à pleines mains, s'écrasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces artifices qui constituent l'art éternel dumaquillage, avait repris une fraîcheur juvénile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous leurs longs cils, sa bouche aux lèvres rouges souriait gaiement.
—Madame la duchesse est servie.
Un instant après, dans une salle à manger, toute boisée de thuya et de bois de rose, Mancal et le Ténia se trouvaient assis l'un en face de l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulière entrevue. La duchesse, avec sa grâce féline, prenait plaisir à servir l'ancien forçat, qui, malgré lui, se laissait entraîner aux sensualités des mets recherchés et des vins exquis. Il se disait pourtant:
—Si elle cherche à me griser, c'est qu'elle ne me connaît pas.
Mais en vérité, était-il possible qu'elle rêvât à quelque méchant dessein? C'était la simplicité charmante de l'hôtesse la plus affable. Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule avec Mancal. Celui-ci, absolument maître de lui maintenant, attendait. La duchesse trempait ses lèvres dans un verre de Dantzig où se jouaient les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis s'accoudant, et laissant tomber sa tête sur sa main, elle regarda Mancal et dit:
—Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonné M. le duc de Torrès....
La foudre tombant aux pieds du misérable l'eût frappé d'une moindre commotion que cette simple parole prononcée du même ton calme qu'elle lui eût offert quelques gouttes de liqueur.
—Hein? fit-il.
—Avez-vous donc oublié, reprit-elle, l'intéressant récit que vous m'avez fait tout à l'heure?
Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un suprême appel à toute son énergie. A comédienne, comédien et demi. Ainsi pensa-t-il. Et il répondit en riant:
—En vérité, je ne songeais plus à ce détail.
—Me permettrez-vous d'abord une question?
—Avez-vous donc besoin de ma permission?
—Je voudrais savoir de qui vous avez appris les émouvantes péripéties que vous m'avez si dramatiquement exposées.
—Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du Chemin-des-Bœufs.
—Ah! il est donc encore vivant?
—A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien que moi... car vous avez donné à quelqu'un... certain conseil qui lui a permis d'entrer en relations avec le même individu.
Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Ténia reprit:
—Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-même...
—C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que je n'ignore aucune de ses pensées... Ainsi, si cela pouvait vous être agréable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.
Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une légère contraction. Ce fut la seule preuve d'émotion qu'elle laissa échapper.
—Ainsi, maître Blasias... dit-elle.
—Maître Blasias, du quai de Gèvres, est l'ancien empoisonneur du Chemin-des-Bœufs.
—Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrès.
Décidément, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'à s'exécuter.
—Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires connaît si bien l'histoire du Chemin-des-Bœufs.
—Mais tout cela est très-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise grâce à ne pas vous féliciter de votre admirable talent. En vérité, je ne vous ai pas reconnu.
—Cependant, c'est vous-même qui affirmez que je suis moi-même le personnage...
—L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, à cette malheureuse manie qui vous porte à dialoguer vos récits.... Quand vous m'avez répété les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la prononciation m'ont immédiatement révélé votre secret.
—Vous êtes forte...
—Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voilà donc qui est entendu. Vous connaissez un secret assez délicat sur mon passé; vous êtes sans doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle—si je ne me trompe—une opération dechantage.
Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces déclarations cyniques.
—Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous n'avez peut-être pas beaucoup de temps à vous.
—Je suis à votre disposition... et n'ai rien qui me presse...
—Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir quelles étaient les conditions que vous vouliez m'imposer,.. C'est pour cela que je vous invite à vous hâter...
—Me hâter!... mais je ne saisis pas...
—Vous perdez un temps précieux, car, sans vous en douter, vous avez tout au plus une dizaine de minutes à me consacrer.
Mancal se leva brusquement. Il était livide. Une lueur rapide venait de traverser son cerveau.
—Vous allez immédiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...
—Sinon?... Évidemment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin, puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous réclamez.
Elle avait tiré de sa poche un petit flacon de cristal, fermé par un bouchon à l'émeri. D'un seul coup d'œil, Mancal le reconnut. C'était celui qu'il avait remis jadis à l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait payé deux mille francs. Il était vide! Et la commotion que l'ex-forçat éprouva fut telle, que la voix s'arrêta dans sa gorge, une sueur froide mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.
—Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.
—Naturellement, fit le Ténia. Je suis une excellente élève, comme vous voyez.
Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort; ses yeux s'injectèrent de sang.
—Misérable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un couteau.
Mais, au même instant, la duchesse se renversa en arrière avec un éclat de rire si franc, si net, si clair, que malgré lui il s'arrêta.
—Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, décidément vous êtes moins fort que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon était vide de poison. Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins frelatées. Vous vous portez fort bien.
A mesure qu'elle parlait, le visage contracté de Mancal se rassérénait. Il jeta le couteau loin de lui.
—Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous êtes un trop rude adversaire.
Le Ténia se leva, et, s'approchant de lui, plaça sa main sur son épaule:
—Je puis être une utile alliée, dit-elle. Écoutez-moi; il faut que nous causions encore, et cette fois sans réticences.
Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui veulent l'atteindre à tout prix. En réalité, la situation était changée, comme on dit, du tout au tout. Mancal—incarnation de Biscarre—s'était tout d'abord présenté en troisième rôle de mélodrame. Il avait pris des alluresfataleset avait débité ses tirades avec un aplomb merveilleux, qui devait, selon lui, réduire l'adversaire à merci. Il avait engagé le duel. A la première passe, il avait employé ses coups les plus savants, ils avaient été parés. Mieux encore: à la riposte, il avait été désarmé, et il avait dû rompre. En garde donc, et au plus fort! Elle lui dit:
—Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement, je vous dirai ce que je veux de vous.
—Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez à l'atteindre.
—Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altéra légèrement, m'aiderez-vous à votre tour?...
—Je vous le jure.
—Je ne crois pas aux serments.
—Alors expliquez-vous. Quel est votre but, à vous?
—Pourquoi parlerais-je la première?
Mancal s'inclina:
—Parce que vous êtes la plus forte.
—C'est faux. Maître Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant tout à l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonné.
Mancal ont un soubresaut involontaire.
—C'est,primo, parce que j'aurais été fort empêchée de me débarrasser de voire cadavre....
Dire «votre cadavre» à un homme vivant lui causera toujours et quand même une impression fort désagréable.
—Secundo, continua le Ténia, c'est parce que, de tous les bandits qui me sont tombés sous la main, vous êtes, sans flatterie, le plus complet que j'aie encore rencontré.
—Vous êtes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait de scélératesse, j'ai trouvé mon maître...
—Oh! trêve d'éloges! nous nous valons!... reste à savoir où nous tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brièvement, sèchement, caractériser le but de votre vie?
Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:
—Oui, je hais!...
Elle se pencha vers lui et répondit:
—Et moi j'ai aimé... et je hais maintenant.
—Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes, je ne hais que parce que j'ai aimé... donc je vous comprends!...
Il y eut un moment de silence. Il était évident que chacun hésitait à se livrer.
—Il nous reste à prononcer deux noms, dit le Ténia. Qui haïssez-vous? qui est-ce que j'aime?...
Mancal tenait toujours les mains du Ténia. Il les sentait nerveuses, vibrantes, implacables. Il eut confiance.
—Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.
—Celui que je hais, dit le Ténia, se nomme Armand de Bernaye....
Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Mancal.
—Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de Silvereal, sœur de la marquise de Favereye....
La duchesse s'était dressée, haletante, fiévreuse:
—Mathilde de Silvereal!
—Ne le saviez-vous pas?...
—Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...
—C'est votre rivale.
—Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc plus belle que moi?...
Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur son front les masses épaisses de ses cheveux noirs.
—Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant ses mains avec une énergie passionnée.
—Taisez-vous! Vous mentez!...
Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer d'elle.
—C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie, comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang, toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais reçu que dédain et mépris!
Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.
—Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout à coup un cri retentit. Une femme—une misérable mendiante—venait d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant! criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent.... Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement d'ailleurs.