XII

»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint vers la voiture.—Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.

»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée, tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât. En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot.... Savez-vous ce qu'il fit?»

Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.

—Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et, cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au cœur et au cerveau par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...

Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de beauté, mettant ainsi son âme à nu.

—Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela, j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi.... Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.

»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!» Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le cœur: puisqu'il m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la haine!...»

Elle se tut. Tout son être frémissait.

—Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'œuvre que je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye.

—Qu'exigez-vous de moi?

—Vous attendez ce soir M. de Silvereal?

—Ah! il s'agit bien de cet homme!

—Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard—un hasard infernal—nous a donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous voulez la perte de sa sœur. C'est dans leur amour, c'est dans leur honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....

Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:

—Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entière.

—Moi!...

—Cette passion qui remplit votre être n'est pas la seule qui vous domine; il en est une autre, plus profonde, plus âpre encore, et qui atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.

—Expliquez-vous! Cette passion?...

—C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est l'ambition affolée et sans limites.

Elle baissa la tête sans répondre.

—Vous êtes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si ses yeux cherchaient à percer l'épaisseur des murailles pour supputer le chiffre de cette fortune.

Un frémissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien jugée.

Que de fois, seule, alors que tout bruit s'était éteint autour d'elle, cette femme, lasse des hommages dont elle avait été accablée, s'enfermait dans le boudoir mystérieux que nous avons décrit au début de ce chapitre, et là, prise d'une sorte de fièvre, elle ouvrait les coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et les pierreries, elle les égrenait entre ses doigts comme des gouttes d'eau, frissonnant au tintement de l'or, éblouie par le rayonnement des diamants.

Passion maladive, monomanie étrange qui s'emparait de son être tout entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrètes.

—Vous êtes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez à m'obéir, à m'aider dans la tâche que j'ai entreprise, je décuple, je centuple cette richesse!

La duchesse s'était redressée, et maintenant, les yeux fixés sur le visage de l'homme d'affaires, elle attendait.

—Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un pacte, c'est une association complète, absolue, dans laquelle chacun de nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.

—Sa puissance! interrompit le Ténia.

—Ah! ce mot vous étonne, surtout quand il est prononcé par M. Mancal, un homme d'affaires qui, à vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrès, vous êtes forte par votre beauté, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter contre toutes les énergies humaines.

Il s'était levé, et sur sa physionomie éclatait ce rayonnement sinistre qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perçait le Roi des Loups.

—A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter le monde, car nous sommes le Mal! Vous êtes la beauté fatale et cruelle, je suis la haine lente et sûre! Prenons nos ennemis corps à corps, nous les contraindrons à crier grâce; mais, sans pitié, nous les frapperons à mort!

Il eut un geste d'une effrayante violence.

—Vous avez raison, murmura le Ténia. Je veux rejeter à la face de cette société hypocrite les outrages dont elle m'a abreuvée. Mais cette richesse dont vous me parliez tout à l'heure?...

—Je vous la donnerai. Mais répondez-moi: Êtes-vous prête à accepter les conditions que je veux vous dicter?

—Quelles sont-elles?

—Veuillez sonner.

La duchesse obéit machinalement. Un laquais parut.

—Un jeune homme ne s'est-il pas présenté pour parler à madame la duchesse?

—Comme madame la duchesse avait défendu qu'on la dérangeât sous aucun prétexte, je l'ai introduit dans la bibliothèque, où il attend que madame veuille bien le recevoir.

—C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.

Le laquais sortit. Subjuguée par l'ascendant de cet homme, le Ténia l'avait laissé parler.

—Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.

—Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.

La duchesse sourit:

—Je suis sûre de moi!

—Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez fou, que vous éveilliez en son âme une passion si intense, si irrésistible....

Il baissa la voix:

—Que, dans son entraînement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!

La duchesse tressaillit:

—Vous le haïssez donc bien?

—Oui!

—Et en échange du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous à votre tour?

—Je vous offre des trésors si grands que nul peut-être n'en connaît le chiffre.

—Folie! Vous me raillez!

—Ce soir, M. de Silvereal viendra...

—Je le sais.

—Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je serai là... caché. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le soir, vous donnerez à M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la porte à ses lèvres...

—Et alors?

—Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont trompé... ou si ces rêves qui vous éblouissent se peuvent réaliser...

—Vous n'avez donc aucune certitude?

—Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'à ce soir, et alors, duchesse de Torrès, vous pourrez à votre gré ou contraindre vos ennemis à plier devant vous, ou tout au moins vous venger!

—J'attendrai. Mais ce jeune homme?

—Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant moi et approuvez ce que je dirai.

—J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en me trompant par des espoirs irréalisables vous ne cherchiez pas uniquement à obtenir ma complicité dans vos projets personnels?

—Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si réellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser à de vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien de plus, rien de moins. Pour parvenir à mon but, j'avais besoin d'une alliée... je vous ai trouvée sur ma route....

Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et dit en souriant:

—Je vous fais crédit jusqu'à ce soir.

—Merci! Maintenant reprenons chacun notre rôle... et faites entrer notre jeune homme.

Un instant après la porte s'ouvrait, et le laquais annonçait:

—M. le comte de Cherlux.

Et Jacquot entra. Oui, c'était bien celui que nous avons trouvé il y a quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'était bien lui qui se présentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux.... Transformation singulière, mais certainement moins bizarre que celle qui s'était accomplie dans l'extérieur du jeune homme. D'où lui venait donc cette aisance aristocratique, cette simplicité dans le luxe, ce goût réellement exquis, lequel avait présidé à sa toilette? Jacques de Cherlux—car tel était le nom que nous lui donnerons désormais—était de taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Il portait encore sur son visage pâli les traces des dernières émotions qu'il avait subies; mais cette lassitude même prêtait un nouveau charme à sa physionomie un peu inquiète. Jacques était beau, et la délicatesse de ses traits et de sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine à se défendre. En ce moment, il était visiblement ému; en vérité, il croyait marcher dans un rêve. La métamorphose qui s'était opérée lui semblait invraisemblable. Comment! hier encore, il n'était qu'un ouvrier, il luttait contre des malveillances inconnues, il se débattait contre une fatalité qui s'acharnait après lui, et voilà qu'aujourd'hui il était admis, sur son nom, en présence d'une des plus jolies, des plus élégantes femmes de Paris, en face de cette créature idéalement belle qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fraîche:

—Soyez le bienvenu, monsieur.

Mancal s'avança vivement à sa rencontre.

—Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous présenter monsieur le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel à toute votre bienveillance.

Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.

A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule d'adoration avait été prête à s'en échapper...

—Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa faveur mieux encore que vos paroles...

—Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....

La duchesse lui désigna un siége de la main.

—Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux, par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer, se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées.... Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange, et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain, il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui—je puis le dire sans l'offenser—a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société dont il ignore encore les mœurs, m'a témoigné le désir, très-honorable, de s'attacher pendant quelque temps—presque incognito, pour ainsi dire,—à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez, dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement votre pensée.

Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il releva la tête.

—En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....

Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui s'échangeait entre les deux complices.

—Qu'il vous aime! avait dit Mancal.

—Il m'aimera! il m'aime! répondaient les yeux du Ténia.

—Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis dès ce moment tout acquise... et quelle que soit la requête que vous ayez à m'adresser, je puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence à vous donner satisfaction....

Mancal reprit la parole:

—Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme à qui nous devons demander un pareil service doit joindre à une grande situation une honorabilité reconnue et incontestée...

—Sans doute.

—Eh bien, si j'osais émettre un avis, je rappellerais à madame la duchesse que, dans la société parisienne, nul ne me paraît plus digne de cette confiance qu'un homme honoré par elle d'une estime particulière.

—Son nom?

—Ne l'avez-vous pas deviné? je veux parler de M. le duc de Belen.

Le Ténia regardait Mancal et cherchait à comprendre le but vers lequel il tendait. Mais le visage du forçat avait perdu son expression féroce pour prendre le masque de l'obséquiosité polie. Quant à Jacques, il écoutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la duchesse négligemment rejetés sur sa nuque; il devinait sous son peignoir ces formes admirables qui avaient inspiré jadis un chef-d'œuvre à Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces bras blancs et ronds qu'un statuaire eût moulés, et, dans cette sorte d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vérité, du sens même de la conversation dont il était l'objet.

—J'ai déjà eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc à ce sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrès serait toute-puissante pour le décider à accueillir M. de Cherlux.

Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et baissa les yeux.

—Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.

«Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidité sied à la jeunesse, elle pourrait cependant vous être nuisible dans le monde où vous allez entrer?

—Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plaît vouloir bien m'honorer de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...

—Qu'il soit donc fait comme le désire mon ami Mancal, fit-elle en se levant.

Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupté enivrante dont les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit meuble, et, se penchant, elle écrivit quelques lignes.

Puis, se tournant vers Jacques:

—Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rôle de bonne fée dans votre existence, monsieur le comte, présentez-vous de ma part chez M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus digne à tous égards de votre confiance comme il l'est déjà de notre estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera votre initiateur....

Jacques s'était levé à son tour, et ses doigts tremblaient en touchant la lettre que lui avait remise la duchesse.

—Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi espérer que vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce léger service....

Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient, il saisit cette main et y appliqua ses lèvres.... Elle ne la dégagea pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant après, à demi fou, la fièvre au cerveau, il s'élançait hors de l'hôtel.

—Eh bien, mon cher allié, dit la Torrès à Mancal, êtes-vous content de moi?

Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment Jacquot, l'ouvrier, était devenu tout à coup la comte de Cherlux. Rien de plus simple, d'ailleurs. Le véritable comte de Cherlux était un de ces viveurs tarés qui, après avoir abusé de toutes les jouissances, descendent peu à peu tous les degrés de la misère. Un jour, Mancal l'avait rencontré: une pensée infernale avait traversé son cerveau.

—Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?

A ces paroles, tous les appétits du vieux comte s'étaient soudainement réveillés, et un pacte était intervenu entre eux. Contre une somme de cent mille francs, le comte de Cherlux avait signé un testament et un acte de reconnaissance qui s'appliquait à Jacques. Le testament expliquait une histoire banale de séduction: rien ne pouvait sembler plus naturel. Puis le comte s'était rejeté follement dans le tourbillon des plaisirs. Mais son organisme épuisé n'avait pu résister aux excès de toutes sortes. Deux mois après, il mourait de la rupture d'un anévrisme, et c'est alors que M. Mancal révélait à Jacques cette prétendue aventure qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul héritier du comte de Cherlux...

Le lecteur nous pardonnera si, l'entraînant à notre suite, nous le contraignons à passer subitement de l'hôtel de M. de Belen au bouge de l'Ours vert, de là dans le boudoir d'une courtisane, puis encore ailleurs, et toujours plus loin.

Les faits sont là qui crient au narrateur:

—Marche! marche!

Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est resté, il y a trente ans, dans une ombre mystérieuse qu'ont à peine traversée quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers, appartenant à toutes les classes de la société, se sont heurtés dans une lutte terrible qui a mis face à face les êtres les plus disparates, en apparence les plus étrangers l'un à l'autre, et force nous est de les suivre dans les divers milieux où ils vivaient.

Cela dit, allons au quai de Gèvres, qui s'étend, comme chacun sait, du pont Notre-Dame au pont au Change. Là, au coin de la rue des Arcis, une maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait prêt à s'écrouler, donnait asile à certains personnages que les plus délicats auront plaisir à retrouver. Dans une mansarde du troisième et dernier étage—justement au-dessous du toit pointu—Muflier, Goniglu et Maloigne étaient tous trois agenouillés sur le carreau. Était-ce donc que, créatures coupables, ils s'abîmaient dans les douleurs du repentir et criaient merci à l'éternel?

Pas précisément. Entre eux, à terre, il y avait un sac, et leurs mains, loin d'être levées vers le ciel, étaient très-activement occupées à fouiller ledit sac, d'où ils tiraient un à un les objets les plus singuliers.

C'était une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges crevées, puis des socques plus ou moins articulés, puis un manche de parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient toujours, car le sac semblait inépuisable comme la célèbre bourse de Fortunatus.

Tout à coup un triple cri de joie s'échappa des trois poitrines de ces trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans doute au fond du sac, ils se baissèrent si vivement que leurs trois crânes se cognèrent avec un bruit mat.

Mais, sans s'arrêter à ce détail sans importance, ils se redressèrent instantanément:

—Un chandelier d'argent! cria Muflier.

—Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.

—Une casserole de cuivre, brama Maloigne.

—Et c'est tout?

—C'est tout.

—Bah! ça ne valait pas la peine d'assommer cet imbécile, fit Maloigne, qui avait le cœur sensible.

—Cet homme était coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'Ours vert, comme d'honnêtes gens que nous sommes; rêvant à l'avenir, nous suivons le quai... quand tout à coup, aux premières lueurs du jour, nous apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant les murs.

—Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.

—De plus, continua Muflier, il avait un sac.

—Un sac plein.

—Bombé, séduisant, chargé de promesses.

—Et de vieux chiffons.

—Tout indiquait donc que c'était un travailleur qui emportait au logis le butin de la nuit.

—Ce fut aussi mon avis. Nous échangeons un regard...

—Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!

Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.

Puis, se relevant brusquement:

—Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.

—Formule.

—Il y a longtemps, mais là, très-longtemps que je n'ai pas fait un de ces petits déjeuners...

—Côtelettes aux cornichons.

—Vin bouché.

—Café, pousse-café, rincette.

—Et cætera, justement. Eh bien! voilà mon avis: Nous sommes, quant à présent, en possession de dix ronds de vingt francs.

—Les fonds de Bisco.

—Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de délicatesse qui m'a déterminé à cogner sur le bonhomme de tout à l'heure.

—Ah bah!

—Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?

—Qu'il y aurait une affaire.

—Très-bien!

—Qu'il fallait nous requinquer un brin.

—Ce que vous allez faire tout à l'heure... et puis...

—C'est tout.

—Mais, Goniglu de mon cœur, il y avait un sous-entendu, c'est que les jaunets étaient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je préfère—voilà où éclate la délicatesse que je vous signalais tout à l'heure—n'y toucher qu'après les avoir gagnés.

—Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient au plus haut point.

—Mais, d'autre part, j'ai envie de bien déjeuner... Alors, nous avonspigéle sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le joliFourgat(recéleur) d'à côté, il va laver le chandelier, le couvert et la casserole, et alors, noce à mort!

—Bravo! firent les deux hommes.

—Je suis prêt. Je vasrincertout ça, fit Maloigne.

—Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait à imiter l'accent de Frédérick dansRobert Macaire, et hâte-toi; nous t'attendons avec impatience.

Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse déguenillée le butin dû à l'exploit nocturne.

Goniglu et Muflier restèrent seuls.

Il paraît que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur pensée, car, obéissant tout à coup à une même réflexion, ils se regardèrent, et la même exclamation: Eh bien? sortit de leurs lèvres.

—Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?

—Il a une rude poigne.

—Et il nous a carrément roulés. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer à boire. Mais les affaires... as-tu confiance?

—Hum! hum!...

—Il fait de belles promesses...

—Les tiendra-t-il?

—J'ai de la méfiance...

—Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait un tas de manigances.

—Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une espèce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...

—Par la grand'porte?...

—Mon Dieu, oui.

—Dans son costume ordinaire?

—Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.

Ce mot gracieux désigne les mèches collées aux tempes et ramenées en pointe qui distinguent leslionsdu boulevard extérieur.

—Et il restait longtemps?

—Ça, c'est encore plus drôle, jamais je ne l'ai vu sortir.

—Bah! c'est qu'il y a deux sorties.

—Maloigne veillait à l'autre.

—Bigre!... et le nom du tripoteur?

—Mancal.

—Connais pas.... Enfin, tout ça prouve que le Bisco lâche le simple travail du bon Loup pour se fourrer dans des opérations de haute volée... et qu'en somme, il oublie les vieux.

—Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-être ainsi qu'il prépare un coupchocnosof, tu sais, là, un vraibazardement...

—Possible! en tout cas... ton avis...

—Ouvrir l'œil...

—C'est ça.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il coupe sa queue d'un coup... et se débarrasse descamarosen lançant à larousseun bon petit avis...

—Je ne crois pas pourtant que le Bisco...

—Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon idée. Donc, tu l'as dit, ouvrons l'œil... et dame! en cas de danger!...

Ils échangèrent un regard suffisamment intelligible pour que toute explication fût inutile.

Au même instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne reparaissait.

—Tu as été rudement long!

—Est-ce que le père Blasias n'y était pas?

Ces deux questions furent simultanées.

Mais, sans répondre immédiatement, Maloigne ferma soigneusement la porte, et, se rapprochant des amis, dit à voix basse:

—J'ai les jaunets!

—Bravo!

—Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...

—Quoi?

—Je ne sais pas si ça peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....

Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:

—Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais périr d'impatience!

—Eh bien, voilà! reprit Maloigne. J'allais donc chez le père Blasias, et j'allais entrer carrément dans la boutique du vieux revendeur, quand je me suis cassé le nez...

—Hein!

—La boutique était fermée.

—Fichtre! s'écria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait été coffré?...

—Ç'a été mon idée.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel. Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai fait là comme partout.

—Ce qui veut dire?...

—Que j'ai regardé les êtres, les tenants et les aboutissants, et que je les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-être pas que derrière la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... où on fourre un tas de débarras... et dans le mur, un trou... et derrière le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.

—Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...

—Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme ça: Ou il y est, ou il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...

—Très-logique!

—Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...

—Et alors?

—Savez-vous ce que je vois?

—Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!

—Eh bien, le père Blasias, dont je ne voyais que le dos, était courbé sur....

Il s'arrêta et regarda encore autour de lui, comme s'il eût craint d'être entendu.

—Sur quoi?

—Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix à peine perceptible.

Muflier et Goniglu bondirent sur eux-mêmes.

—Quoi! comment! le vieux bossu...

—Le vieux bossu paraissait très, très-occupé... L'autre était étendu sur une chaise, la tête en arrière... et pâle! pâle! Oh! il était bien mort! ça se voyait...

—Brrr! fit Goniglu, dont l'âme était sensible, ça me fait froid dans le dos...

—Alors, qu'est-ce que tu as fait?

—Ça a duré cinq minutes comme ça.... Alors j'ai vu le vieux aller à un petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait unepopottequelconque, et il s'est dégagé une fumée du diable. Dame!... alors... j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai décanillé. Oh! mais... c'était rien ça...

—Mais les jaunets!...

—Attendez donc. Je filais... dame!... j'étais déjà sur le quai... et puis je me suis tout à coup arrêté. Je me suis dit: Au fait, les amis comptent sur moi... faut tout de même que j'aie les ronds.... Dame! j'ai un peu hésité... ça se comprend... pas vrai... ça a bien duré un bon quart d'heure... enfin, je me suis décidé... et je suis revenu.... Eh bien, savez-vous ce que j'ai trouvé?

—Un autre cadavre?

—Non! le père Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe d'un couteau ébréché.

—C'est drôle, ça. Tu auras eu la berlue.

—Pour ça, c'est pas possible. J'ai vu lemacchabé(cadavre) comme je vous vois.

—Dis donc pas de bêtises comme ça, interrompit Goniglu, que cette assimilation paraissait affecter de façon passablement désagréable.

—Je ne sais pas si ça se voyait sur ma figure, mais le père Blasias m'a jeté un coup d'œil.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert lebaluchon... Il n'était pas non plus dans son assiette, car il n'a même pas regardé ce que j'apportais... il est allé tout de suite à sa caisse, et m'a donné une poignée demonnerons.

Et, en forme de péroraison, Maloigne montra dans sa main une demi-douzaine de louis.

—Mais, saprédié! fit Muflier, c'est plus que ça ne vaut, même au comptant!

—Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette plaisanterie fine et délicate.

—Décidément, le vieux avait uncheveu.

—Je vois ça... s'il asurinéquelqu'un...

—N'y avait pas de sang...

—Il lui aura donné une drogue.... Et comment était-il nippé, le particulier?

—Oh! d'unchicruisselant... du noir et du blanc de premier choix.

—Vieux?

—Entrelardé... pas grand, maigre, avec une tête d'oiseau...

—C'est tout?

—A peu près.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse chaîne...

—Gamin, va! fit Muflier en lui touchant légèrement la joue.

Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait à cette étrange aventure.

Il est vrai que les allures du vieux juif Blasias leur avaient toujours paru bizarres; mais on ne regarde guère à la physionomie d'un recéleur.

—Au fond, reprit Muflier, ça ne nous regarde pas.

—Eh bien, ne nous occupons pas du père Blasias, et puisqu'il acasquési rondement, pensons au déjeuner.

—Ça va, dirent les deux autres.

—En route, ajouta Goniglu.

Mais Muflier resta immobile. Il était évident qu'une idée nouvelle le préoccupait.

—Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que ce serait le moment d'être aimable?

—Ce qui veut dire...

—Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable d'en rendre une....

Goniglu cligna de l'œil.

—Paméla!

—Hermance!... une petite galanterie à ces dames...

—Bonne idée!...

—Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?

—Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma vieille expérience, défie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a coûté... de douleurs et de remords....

Un instant après, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre traîné par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car c'était dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient Hermance et Paméla. Sans entrer dans des détails qu'il importe peu au lecteur de connaître, franchissons quelques heures, et retrouvons dans un cabaret de la place du Trône nos cinq personnages attablés et buvant fortes rasades. Il faut supposer que si la côtelette aux cornichons est par elle-même de nature inoffensive, elle a tout au moins le privilége de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides, portant aux lèvres les traces du cachet de cire verte, indiquaient suffisamment combien la lutte avait été chaude.

Auprès de Paméla, forte créature d'une trentaine d'années, Goniglu se faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum régence qui étonnait et plaisait à la fois. Des madrigaux, peut-être un peu trop pimentés—on n'est pas parfait!—sortaient tout armés de son cerveau en gésine. Muflier rappelait plutôt le grand siècle. Il était digne et quasi solennel. Penché vers Hermance, qui pour la corpulence ne le cédait en rien à sa compagne, il disait:

—Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce déjeuner lui-même n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette défiance m'est pénible; sur mon honneur, elle me l'est.

A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:

—Entrez! entrez, messieurs!... La représentation va commencer!

Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait à ses réflexions solitaires, bondit vers la fenêtre.

—Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.

Hermance, s'arrachant aux discours passionnés du bien-aimé, courut aussi à la fenêtre, et, battant des mains:

—Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.

Point n'était besoin de formuler deux fois un désir, quand Muflier était là. Il se leva, s'aidant des mains à la table, uniquement pour conserver la rigidité de l'homme sûr de lui-même.

—Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.

—Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!

Muflier resta immobile. Goniglu leva la tête. Le cas était curieux. Maloigne se retourna avec un sourire:

—Pas tout à fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont chacun un.

—Mon petit Anatole (c'était le prénom de Muflier), mène-moi-z-y!

Muflier, grave, était venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:

A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une baraque de petite dimension, enveloppée dans ses panneaux de toile peinte. Sur les cadres étaient représentés des athlètes jouant avec des poids énormes, supportant des canons sur leurs épaules, se livrant à toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste écriteau, sur lequel se lisaient ces mots:

deux bras pour deuxles frères DROITE et GAUCHE

ont l'honneur d'informerl'honorable sociétéqu'après leurs divers exercicesils accepteront les défisdes hommes fortsqui voudront bien les honorer de leur confiance.

entrée: deux sous

—C'est-il drôle! c'est-il drôle! répétait Hermance.

Paméla elle-même était en joie.

Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.

Ils se comprirent d'un coup d'œil. L'esprit chevaleresque de la vieille France leur dictait leur devoir.

—Payons la note, dit Muflier.

—Et à la baraque! ajouta Goniglu.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié les deux personnages qui avaient assisté à la séance du Club des Morts, et qui portaient les singuliers surnoms de Droite et de Gauche.

Donc, voici ce qu'ils étaient: saltimbanques. C'étaient bien eux, en effet, qui, debout sur le tréteau, invitaient la foule à entrer dans la baraque.

Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les deux frères avaient été victimes de l'accident qui les avait privés chacun d'un bras. L'histoire était simple, d'ailleurs. Ils se nommaient les frères Martin, et, dès leur enfance, avec leur père, ils exerçaient l'état de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait coûté la vie à leur mère: ils avaient en outre une sœur, leur aînée de deux ans.

Le père Martin était donc resté seul avec trois enfants; mais comme c'était un homme courageux, il n'avait pas désespéré. De saltimbanque il s'était fait chanteur ambulant. Dans les premières années, le métier avait été dur, car il parcourait les villages, traînant dans une petite voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que partout le père Martin rencontrait un accueil sympathique. Les mères venaient se pencher sur ce nid roulant où gazouillaient les douces créatures. Puis il avait une habileté toute spéciale à choisir les chansons qui touchaient le cœur des femmes.... Si bien que les sous pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien vite, serrant contre elle son tablier relevé: et c'étaient des friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles demandaient au père Martin la permission de les prendre dans leurs bras, et c'étaient des jeux à n'en plus finir, des câlineries qui amusaient les orphelins, des baisers qui ébouriffaient leurs petites têtes brunes.

Bien souvent on avait offert au père Martin de se charger de l'un ou de l'autre, voire même de tous les trois. Lui, secouant la tête et les larmes aux yeux, disait:

—Vous êtes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les quitter.

Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?

Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits, blottis dans un vaste panier plein de paille fraîche, battaient des mains en criant:

—Hue! papa!... hue!

Il était presque heureux ainsi.

Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur sœur restait toute mignonne, sa taille ne se développait pas; elle était faible et maladive, et c'était un véritable chagrin pour le père, qui se demandait avec inquiétude s'il la conserverait. Quand les jumeaux eurent sept ans, comme le père jouait avec eux, il remarqua leur extrême agilité et leur vigueur véritablement surprenante.

Il se souvint alors de son ancien état, et jugea que le mieux était de leur apprendre ce qu'il savait lui-même.

Oh! il ne les battit point. Il eût mieux aimé renoncer à tout. Mais les petits étaient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'était plaisir de les instruire.

La première fois que le père Martin se décida à les faire travailler en public, ils remportèrent un véritable triomphe.

Dès lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'améliorer. Ils gagnaient de l'argent et installèrent une baraque mobile avec laquelle ils parcouraient les foires.

Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne—c'était le nom sous lequel ils désignaient leur sœur restée chétive—Mignonne était devenue leur enfant à tous trois, leur ménagère en même temps. Elle était si douce et si bonne! Son intelligence s'était développée en raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris le rôle que lui assignait la nature dans cette association de forces.

Tous trois l'adoraient: elle était en quelque sorte leur conscience vivante; c'était elle qui, dans tous les cas où quelque question était à décider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens intime des femmes qui leur apprend les délicatesses de la probité. Et ils l'écoutaient avec une sorte d'admiration: ses arrêts étaient respectés à l'égal d'une loi.

Dans les villes où ils passaient, elle s'érigeait en «homme d'affaires.» C'était elle qui allait solliciter des autorités les permissions nécessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse façon que pas un fonctionnaire—et l'on sait s'ils sont complaisants en général—ne songeait même à lui refuser ce qu'elle lui demandait.

Le soir, après le travail, les trois hommes se réunissaient autour d'elle, et elle leur faisait la lecture.

Elle avait tout appris par elle-même et s'était de sa propre autorité érigée en institutrice. Cette vie de saltimbanques eût fait envie à des patriarches. C'étaient d'honnêtes gens ne faisant tort à personne et passant à travers les perversités humaines sans les connaître, contents de leur sort et ne désirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le malheur veillait.

Un jour, dans un de ses exercices, le père Martin poussa tout à coup un cri, et un flot de sang s'échappa de ses lèvres: un vaisseau s'était rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il était mort. A peine lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main de Mignonne dans celles des deux frères, et il leur adressa un regard si éloquent qu'ils comprirent. Il réclama d'eux le serment qu'il avait fait lui-même à leur mère mourante. Les deux frères jurèrent de ne jamais quitter Mignonne et de se dévouer à elle.

Le saltimbanque mourut, un sourire aux lèvres. Et quel courage il lui avait fallu pour conserver cette sérénité apparente! Les moribonds ont une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles douleurs.

Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On eût dit que la mort de son père eût été le signal attendu par la maladie pour se ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque immédiatement par d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la santé lui revint—et quelle santé!—elle ne pouvait plus marcher. Les frères eurent un moment de profond découragement, mais elle, avec son sourire d'ange, elle leur dit:

—Ne vous désolez pas pour moi. Travaillez, je ne vous gênerai pas. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.

Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui parfois convulsaient ses membres endoloris, que les frères retrouvèrent leur énergie.

Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient installé une petite chambre, toute blanche, éclairée par une fenêtre auprès de laquelle la malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son œil triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places des villes où ils s'arrêtaient.

Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au grand soleil. Ils espéraient un miracle, qui, hélas! n'arrivait pas. Un miracle, non. Ce fut une épouvantable catastrophe qui les frappa. Ils étaient venus à Paris, à l'occasion des fêtes royales, et avaient obtenu une place au carré Marigny. La semaine avait été fructueuse. Mais, par suite de je ne sais quelle rivalité malveillante, ils avaient été avertis qu'ils eussent à céder leur place à un nouveau venu. Ah! si Mignonne avait pu se rendre à la mairie, elle aurait bien su prouver à l'employé qu'ils étaient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait pas songer.

La pauvrette était de plus en plus faible. Ses membres atrophiés ne lui permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait même dû renoncer à ces promenades qu'elle faisait naguère sur les bras de ses frères. Elle les décida à tenter eux-mêmes de fléchir le cerbère administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules respectueuses dont ils devaient user.

—Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.

Elle avait une profonde connaissance du cœur des fonctionnaires. Mais ils n'avaient pas ce tact exquis. A la première sottise que leur débita, du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budgétaire, ils s'emportèrent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui était vrai, et par conséquent constituait une injure cruelle. Ils furent éconduits avec l'aménité connue. Ils sortirent donc fort tristes du bâtiment municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de reparaître devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser. Mais ils la savaient indulgente et se hâtèrent.

En approchant du carré Marigny, ils remarquèrent un mouvement inaccoutumé à cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient. Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!

Une même angoisse leur serra le cœur. Ils s'élancèrent en avant, arrivèrent en vue de la pauvre baraque.

Malheur! auprès de leur humble voiture s'élevait un de ces grands établissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures théâtrales. Il brûlait. Déjà la flamme, courant avec une effroyable rapidité, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui craquaient et s'ébranlaient.

Ils fendirent la foule amoncelée. Il fallait arriver à temps. Leur baraque n'était pas encore atteinte.

—Mignonne! Mignonne! criaient-ils.

Ils atteignirent la voiture; mais au moment où ils y touchaient, l'un des énormes panneaux du théâtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant tout entière de débris enflammés.

Mignonne! Ils se ruèrent à travers le feu qui les mordait. Comment firent-ils? Ils parvinrent jusqu'à la petite chambre où elle les attendait, immobile, effarée, pâle, car elle comprenait tout et savait qu'il lui était impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au même instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui l'accablait, et qui était énorme. Instinctivement, ils eurent une même pensée: soutenir ce toit, l'empêcher d'écraser la Mignonne. D'une main, ils s'arc-boutèrent aux parois; de l'autre, ils résistèrent à la chute, supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois et brûlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La Mignonne était toujours là, immobile, les regardant de ses yeux, qui seuls vivaient encore. La fumée glissant à travers les fentes envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se détachait, boursouflée, de leurs mains qui grésillaient.... La souffrance était telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs membres restaient de fer....

Tout à coup il y eut un écroulement. Que se passa-t-il? Quand ils revinrent à eux, ils étaient étendus sur de la paille. Deux hommes étaient auprès d'eux: c'étaient Armand de Bernaye et Archibald de Thomerville.

—Mignonne!

Elle était morte. Quant à eux, ils avaient chacun un bras brûlé jusqu'à l'os. L'amputation était nécessaire. Ce fut un horrible désespoir.... Ils ne songeaient qu'à elle. Ils ne résistèrent même pas. Ils subirent tous deux, sans un cri, la plus effroyable opération que le chirurgien eût encore osé tenter, la désarticulation de l'épaule. On les avait transportés dans la maison de Thomerville. Dès qu'ils furent seuls, ils n'eurent qu'un désir: Mourir!... A quoi étaient-ils bons maintenant sur la terre, maintenant que Mignonne était morte? Ils arrachèrent leurs appareils.

Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu leur indomptable énergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le demander à Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la voulaient consacrer à l'œuvre du bien contre le mal. Et voilà comment les deux frères Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.

Ils étaient restés saltimbanques, et c'était dans leur baraque que venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons décrit les exploits dans le chapitre précédent. Donc Muflier, s'effaçant avec toute la galanterie dont il était capable, avait fait place à la belle Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Paméla. Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de soutien.

Les deux frères, quoique privés chacun d'un bras, exécutaient les exercices que d'ordinaire on applaudit, alors même que le sujet est en possession de tous ses membres. Voici comme ils procédaient. Tout d'abord, c'étaient de simples jeux d'adresse. Se plaçant côte à côte, ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant les objets lancés par l'autre, et ils étaient parvenus à une telle précision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras étaient bien en réalité dirigés par la même volonté, guidés par le même coup d'œil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul être, ils bondissaient sur des trapèzes, s'enlevant sur des cordes tendues, exécutant des culbutes, jusques et y compris le saut périlleux. Hermance ne se possédait pas d'aise: Paméla, qui était plus sentimentale, répétait vingt fois par minute:

—Les pauvres garçons!...

Goniglu secouait la tête, et déclarait que c'était très-fort! Maloigne lorgnait Hermance du coin de l'œil en se disant que peut-être pour lui plaire et devenir son «heureux vainqueur» il lui faudrait se faire amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier—l'homme qui faisait grand—considérait avec un dédain non dissimulé les exercices de haute voltige qui peut-être lui paraissait peu compatibles avec le véritable sentiment de la dignité humaine.

Cependant, Droite et Gauche avaient apporté sur le devant de leur petite scène des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des altères de taille respectable, et ils avaient annoncé au public que tout spectateur était invité à se présenter: quel que fût le poids soulevé à bras tendu, chacun des frères s'engageait à y ajouter un poids de dix kilos et à exécuter le même exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation n'avait pas produit d'effet immédiat. Alors, pourallumerle public, Droite et Gauche avaient commencé à soulever des poids, et, en vérité, ils semblaient se livrer à de tels efforts pour un malheureux bloc de soixante livres, que la victoire devait être facile à remporter.

Un quidam se hasarda, et, sans hésiter, saisit par la poignée un poids de soixante livres. Il était robuste, mais peut-être l'amour-propre était-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans trop de cahots, à suspendre le poids à son bras tendu comme un levier. Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il eût peut-être endommagé le plancher de bois, si Gauche, le saisissant à la volée, ne l'eût relevé d'un seul mouvement. La salle trépigna.

—Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. Ça fera plaisir à ces dames.

Goniglu jeta à Paméla un regard interrogateur. La belle baissa les yeux, et l'aimable rougeur que le vin avait fixée à son nez s'étendit sur tout son visage. C'était un acquiescement tacite et délicat.

Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des tréteaux, il escalada l'estrade avec la dextérité d'un acrobate émérite. Les spectateurs furent du premier coup admirablement disposés en sa faveur.

—Combien faut-il à monsieur? demanda Droite.

Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'œil pour l'encourager:

—Cent livres, dit-il.

Gauche leva le poids, comme il eût fait d'une orange, et le lui présenta. Goniglu fut froissé de ce dédain pour les kilos et reprit:

—Je me suis trompé, cent vingt!

—Voilà! fit Droite, en exécutant le même mouvement.

Goniglu ne jugea pas à propos d'exagérer ses scrupules d'amour-propre, et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.

Mais Goniglu avait compté sans les nombreuses libations de la journée; voilà qu'au moment où il fit appel à toute la rigidité musculaire dont il était capable, certain travail s'opéra dans les régions oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glacée.

Goniglu vit d'un coup d'œil l'abîme entr'ouvert sous ses pas, et s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau. Mais décidément le ciel était contre lui, et l'effort violent que tenta Goniglu n'eut d'autre résultat que de le lancer en avant, le nez le premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un éclat de rire homérique salua cette chute.

Muflier avait bondi en poussant un juron épouvantable. D'ordinaire, il n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait féroce. En vain Hermance se jeta à son cou, en le suppliant de ne pas faire de scandale; en vain Paméla poussa des cris de Mélusine. D'un saut, Muflier sauta sur l'estrade.

—Je prends cent cinquante, cria-t-il.

Et, sans attendre qu'on les lui présentât, il saisit les poids qui représentaient cette charge et parvint à les enlever.

On était redevenu silencieux. C'était la lutte suprême qui s'engageait.

—Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.

—A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.

Après lui, la voix calme de Gauche reprit:

—Et voilà cent quatre-vingts....

La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grinçaient l'une contra l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il était vaincu?

—Deux cents... fit-il d'une voix rauque.

Cette fois, il y eut un moment d'arrêt. Muflier regarda les poids avant de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la foule un mouvement de défi. C'en était trop. Il se baissa; mais il ne se releva pas. Son bras resta rivé à la masse, qui ne bougeait pas. Une vingtaine de secondes s'écoula, et cela lui parut un siècle. Gauche eut pitié de lui, et, l'écartant légèrement, prit le poids, qu'il enleva à la hauteur de son épaule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.

—Ah! c'est comme ça! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous êtes un tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.

Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on quand deux beaux yeux—et tels lui avaient toujours paru ceux d'Hermance—sont fixés sur vous? Les spectateurs s'étaient levés. En majorité, c'étaient des femmes, des enfants, des flâneurs peu disposés à prendre part à un pugilat, et dès les premières provocations de Muflier, chacun commença à tirer vers la porte.

—Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si vous êtes ivre!

—Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, méchant manchot!

Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu—qui sans doute se trouvait bien—n'avait pas cessé d'embrasser sa mère, selon la magnifique expression du Romain débarquant sur la terre carthaginoise. Les pieds de Muflier heurtèrent les côtes de Goniglu, et il faillit tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait à un étau le tenait à la gorge. En même temps, la foule, décidée à garder la neutralité, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'était une déroute. Dans leur hâte, les plus pressés renversaient les ais qui soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres cassés. L'obscurité se faisait dans la salle. Maloigne, qui se considérait comme ayant charge d'âmes, avait entraîné Hermance et Paméla.... Muflier se débattait; en somme, il était d'une force herculéenne et n'était pas homme à se rendre sans résistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait à tort et à travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout à coup, oubliant où il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation, qu'il se livrait à quelqu'une de ses opérations ordinaires et qu'il avait maille à partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de pousser le cri de ralliement:

—A moi, Maloigne!... à moi, les Loups!...

Mal lui en prit. Car les frères, qui jusque-là s'étaient contentés de le maintenir, se jetèrent sur lui. En un clin d'œil, il fut renversé, bâillonné, ficelé. Goniglu s'étant rappelé par un gémissement au souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune espèce de formalité, comme son compagnon.

—Tu as entendu? dit Droite...

—Il a dit: A moi, les Loups!

—C'est donc un de ces bandits que nous étions chargés de découvrir?

—C'est évident.

—Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?

Le fait est que la foule, après avoir quitté la baraque, était restée groupée au dehors, et Maloigne, joignant sa voix à celle d'Hermance et de Paméla, criait:

—Au secours! on nous assassine!

Quand tout à coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit subitement.

—Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.

—C'est moi, dit l'homme.

—Eh bien, nous sommes réconciliés avec vos camarades; on s'est bien vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.

—Mais les amis? demanda Maloigne.

—Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogné un peu dur.

Il y eut un moment d'hésitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait guère de rentrer là dedans. Après tout, le saltimbanque pouvait dire vrai. Hermance vint à la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!

—Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant à Droite son plus gracieux sourire.

Au fond, Muflier avait passablement baissé dans son estime, et elle n'était pas fâchée de faire plus ample connaissance avec les deux frères. O cœur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite était si calme, commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des deux commères, articula un: «Allons-y!» plein de fermeté, et se dirigea bravement vers le cabaret désigné.

—Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute à perdre. Enlevons les deux colis.

La baraque, dont la façade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond sur un terrain vague où se trouvait la voiture des deux frères. La nuit était venue, l'obscurité était profonde. Tandis que Gauche attelait vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent à claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plongés dans la torpeur de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, quand Maloigne, inquiet, revint à la baraque. Silence complet. Il se hasarda à soulever le rideau, puis, à tâtons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la scène jetaient encore leur lueur jaunâtre. Mais la scène était vide. Les quatre personnages avaient disparu.


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