Puis voici que tout à coup Mancal—c'est-à-dire l'empoisonneur Blasias—disparaissait violemment.
La duchesse, sans y prendre garde, respira largement, comme si un poids eût été enlevé à sa poitrine; en vérité, elle ne songeait plus ni à Silvereal, ni aux trésors des rois indiens.
Pour la première fois de sa vie, dans sa solitude égoïste, un nom errait sur ses lèvres.
Et ce nom était celui de Jacques de Cherlux.
Voyons maintenant comment de Belen avait tenu à l'égard de ce jeune homme la promesse par lui faite à Mancal dans le souterrain de la rue de Seine.
On n'a pas oublié que c'était muni d'une lettre de la duchesse de Torrès que Jacques s'était présenté chez celui qui devait être son protecteur et l'initier aux mystères de ce monde dans lequel il était appelé à prendre place.
Le comte Jacques de Cherlux avait été accueilli par M. de Belen avec une bienveillance qui, pour manquer de sincérité, n'en avait que mieux les dehors.
Le jeune homme était trop novice dans la vie pour distinguer cette nuance; puis, en réalité, il lui semblait marcher dans un rêve. C'était un étourdissement inconscient qui lui ôtait la conception nette de ce qui l'entourait. Parfois il lui semblait qu'il allait se réveiller, retomber dans cette existence humble où tout jusque-là lui avait été douloureux; alors il restait immobile, les yeux fixés devant lui, attendant cette transformation subite qui le replongerait dans le néant. Mais les minutes passaient, et il se disait:
—C'est donc bien vrai. Je suis riche, je suis noble... Le passé est bien mort, et devant moi s'ouvre l'avenir brillant....
Et, au milieu de ces mirages, apparaissait, dans un rayonnement vague, la forme d'une créature admirable qui lui souriait et lui tendait la main.
Car il aimait la duchesse de Torrès. Était-ce bien de l'amour? C'était surtout un irrésistible désir qui l'entraînait vers cette femme, en qui se résumaient à ses yeux toutes les fascinations de la beauté, du luxe, de la richesse. Cette passion tenait de la surprise: elle se compliquait d'éblouissement. Il n'espérait rien, il n'osait pas même réfléchir; mais lorsque ce nom, tout bas répété, retentissait dans son cerveau, il en frissonnait tout entier et son coeur battait à rompre sa poitrine.
M. de Belen, obéissant aux instructions de Biscarre, plutôt par une sorte de curiosité que par soumission réelle, s'était mis tout entier à la disposition du jeune homme.
Au premier coup d'oeil, Jacques lui avait plu.
Aux questions du duc, il avait répondu avec une simplicité naïve dont l'autre avait souri intérieurement. Jacques ne dissimulait rien; il disait avec franchise ses surprises et ses hésitations timides. Et c'était avec la plus complète bonne foi qu'il racontait cet incroyable roman de sa vie qui, du pauvre ouvrier de la veille, faisait le gentilhomme d'aujourd'hui. Tout lui était matière à admiration, car il exprimait ses enchantements sans cesse nouveaux avec une verve qui amusait de Belen.
Jacques, d'ailleurs, par une sorte de révélation, s'était aussitôt senti à l'aise dans cette atmosphère, si différente cependant de celle où il avait vécu. Son intelligence naturelle, l'élégance dont la nature l'avait doué, tout le rendait apte à prendre sa place dans ce monde qui lui était ouvert tout à coup, comme par la baguette d'une fée.
De Belen avait cru tout d'abord que le récit débité par Mancal n'était qu'une fable, et que ce prétendu novice n'était qu'un aventurier jouant un rôle. Mais, en l'interrogeant soigneusement, il ne pouvait trouver la clef de cette énigme. Les titres qui établissaient ses droits au nom de Cherlux étaient d'une régularité indiscutable.
Cette aventure n'en était que plus mystérieuse pour le duc.
Quel pouvait être le but de l'homme d'affaires? Dans la conversation que le duc avait eue avec le faux Germandret, celui-ci lui avait promis, en échange du service réclamé, que lui, de Belen, deviendrait enfin l'époux de Lucie de Favereye. Quelle relation existait entre ces deux faits?
Après tout, ce service ne présentait aucun caractère criminel. De Belen avait pris au sérieux son rôle de Mentor, et son élève devait en peu de temps faire excellente figure dans la société. Le duc, malgré son égoïsme, ne pouvait se défendre d'un certain intérêt pour cette nature au coeur vivace, à l'esprit actif, et il se sentait presque touché par les élans de la reconnaissance dont Jacques lui donnait sans cesse de nouveaux témoignages.
Telle était leur situation le jour où de Belen apprit, avec tout Paris, la disparition de Mancal.
C'était un coup imprévu et qui ne laissait pas de lui être pénible. En somme, il avait fait un marché de dupe, car il avait accueilli, piloté, présenté comme son protégé un homme qu'il ne connaissait pas... et la compensation qui lui avait été offerte devenait nulle.
De Belen, quelle que fût la sympathie passagère que lui avait inspirée Jacques de Cherlux, ne se sentait aucun goût pour le rôle de saint Vincent de Paul. Ce n'était point son affaire que de recueillir des enfants sans père....
Aussi à peine eut-il jeté les yeux sur le journal qui lui annonçait le sinistre de la maison Mancal, que, sans perdre une minute, il voulut vérifier par lui-même si le fait était exact.
Il courut à la boutique du faux Germandret; on se souvient que c'était le nom sous lequel s'était présenté le bandit, lorsqu'il avait surpris de Belen dans le souterrain de la rue de Seine.
Il y avait déjà plusieurs jours que le pseudo-bibliomane avait vendu ses livres et quitté la maison.
De Belen se fit conduire à la rue Louis-le-Grand. Les faits annoncés par le journal étaient absolument exacts. Il se mêla aux groupes qui stationnaient sur le trottoir.
C'étaient des imprécations, des cris de fureur. Les volés maudissaient celui qui les ruinait. Mais rien de plus. Pas un seul mot qui mît de Belen sur la piste.
Mais, encore une fois, à quel mobile pouvait avoir obéi cet homme?
—Je suis un enfant et un niais! murmura de Belen en revenant à son hôtel. Ma première idée était juste. Ce M. de Cherlux est un de ces aventuriers précoces qui trompent même les vieux renards comme moi... Il est temps de mettre un terme à cette mystification.
En attendant que Jacques eût trouvé une installation qui lui convînt, le duc avait mis obligeamment à sa disposition un appartement voisin du sien.
Dans cet étroit espace était réuni tout ce qui pouvait flatter la fantaisie la plus exigeante: c'était en quelque sorte un boudoir d'homme du monde.
Et Jacques trouvait une sorte de plaisir enfantin à rester quelquefois pendant des heures entières immobile, comme si tout ce qui l'entourait n'eût été qu'une vision que le moindre mouvement, le moindre souffle pouvait emporter.
Ce matin-là, Jacques s'était éveillé de bonne heure; mais il s'était plongé dans cette vague extase qui donne aux pensées un charme magique.
Les yeux à demi fermés, il poursuivait en imagination une forme vaporeuse et tout adorable qui s'enfuyait devant lui; puis, quand il l'appelait, elle s'arrêtait et se tournait vers lui en lui tendant les bras.
Celle à qui il pensait ainsi, c'était la duchesse de Torrès.
—Monsieur de Belen! annonça tout à coup le valet de chambre attaché au service de Jacques.
Le duc, pour lequel, on le comprend, cette introduction n'était qu'une formalité, était entré derrière le valet.
—Ah! mon cher ami, dit Jacques en riant, en vérité, j'ai honte de me trouver encore au lit... quand vous avez peut-être déjà brassé plus d'affaires, étudié plus de questions que je n'en connaîtrai dans toute ma vie... mais je suis un enfant... vous le savez... et je suis convaincu d'avance que vous ne me gronderez pas trop.
De Belen ne répondit pas tout d'abord: les yeux fixés devant lui, sans regarder Jacques, il étirait, par un mouvement nerveux qui lui était habituel, ses favoris qui accentuaient sa ressemblance avec le souverain régnant.
—Voyons! voyons!... pardonnez-moi! fit encore Jacques. Parbleu! je n'ai pas comme vous l'habitude du sybaritisme et je ne suis point blasé... Dites-moi vite quelle bonne circonstance vous a guidé ici... et si, d'aventure, il ne me serait pas donné, à moi indigne, de vous rendre quelque service....
De Belen releva brusquement la tête.
—Cher monsieur, dit-il en accentuant ironiquement chaque mot prononcé, je viens vous demander la faveur d'un entretien....
—Je suis à vos ordres, fit Jacques, qui croyait à une plaisanterie.
—J'espère que vous daignerez répondre franchement à mes questions... maintenant....
—Maintenant?...
Ce mot et la façon dont il était prononcé avaient surpris Jacques.
—Ai-je donc jamais manqué de franchise envers vous?...
—Oh! trève de protestations, je vous prie... je connais assez bien Mancal pour comprendre toutes les roueries chez un de ses élèves....
Jacques s'était soulevé: et les yeux grands ouverts, le rouge au visage, il examinait curieusement de Belen.
En vérité, il croyait encore que tout cela n'était qu'un jeu; seulement il commençait à trouver qu'il se prolongeait trop.
—Décidément... c'est une forte réprimande, reprit-il en souriant encore, et je vois que j'ai commis quelque grand crime... Je suis tout prêt à accepter les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer....
De Belen haussa les épaules avec impatience.
—Décidément, répéta-t-il presque brutalement, je vois que, pour vous contraindre à jeter votre masque, il faut vous parler franc... Monsieur Jacques de Cherlux,—comte ou non,—je sais tout... votre ami et protecteur, M. Mancal, est un misérable voleur... sinon pis... et il ne me convient pas d'être plus longtemps sa dupe... ni la vôtre....
Il s'interrompit.
Un cri de colère s'était échappé de la poitrine du jeune homme.
—Ah! ah! il paraît que vous vous réveillez enfin, reprit de Belen en ricanant, et il ne sera pas nécessaire d'avoir recours à de grands moyens pour vous forcer à parler... Mal joué! monsieur le chevalier d'industrie!...
Il se trouvait auprès du lit.
La main de Jacques s'abattit sur son poignet, et par un mouvement brusque l'attira, de telle sorte que son visage touchait presque celui de M. de Belen.
—Monsieur, dit Jacques haletant de colère, livide, hors de lui, je ne sais ce qui me retient de vous souffleter comme vous le méritez.
—Des violences! Faudra-t-il que j'appelle mes laquais!
Jacques lui lâcha le poignet et le repoussa:
—Non!... en somme, je suis votre hôte... veuillez passer dans le petit salon... je vous rejoins dans quelques minutes... et puisque vous désirez des explications, nous verrons si vous pouvez vous-même me donner celles que j'exigerai de vous.
Sa voix était si nette et si ferme, son oeil lançait un éclair si étincelant, que, malgré toute sa hardiesse, de Belen se sentit troublé, presque intimidé.
—Vous m'avez entendu, reprit Jacques. Allez!
—Vraiment! s'écria de Belen, il vous appartient bien de parler avec ce ton d'autorité!...
—Monsieur, je ne suis pas ce que vous appelez un homme du monde... Seulement je vous ferai remarquer que voici deux fois que vous me reprochez d'avoir accepté votre hospitalité....
—C'est bien, fit le duc subitement rappelé au calme, je vous attendrai dans la pièce à côté; seulement ne tardez pas, je vous prie!...
—Oh! soyez tranquille!... il me tarde de connaître le fond de votre pensée....
—A cet égard, je vous jure que vous serez satisfait.
De Belen sortit. Au moment où il pénétrait dans le petit salon, un laquais se présenta:
—Une lettre qu'on vient d'apporter pour monsieur le duc.
—C'est bien.
De Belen prit le pli qui lui était remis et, absorbé dans ses réflexions, il le mit dans sa poche sans le lire. Puis il se promena de long en large avec impatience.
—Ou c'est un coquin, ou c'est un imbécile, murmurait-il. Mais je pourrais douter, si cet ennemi,—c'en est un, je le sens,—n'avait été introduit dans la place par ce Mancal....
Il s'arrêta brusquement et frappa du pied avec colère:
—Ce Mancal connaît tous mes secrets. N'a-t-il pas surpris ma conversation avec Silvereal? Ce niais de baron a la manie de rappeler sans cesse le passé, comme si nous ne le connaissions pas... Si bien que je suis au pouvoir de ce Mancal... et aussi en celui de ce Cherlux, qui doit être Cherlux comme je suis Belen!
Il se laissa tomber sur un fauteuil.
—Est-il bien prudent d'engager la lutte? et les hostilités ne me seront-elles pas plus préjudiciables qu'une alliance?
Il réfléchissait profondément.
—J'ai commis peut-être une imprudence. Je me suis laissé trop vite entraîner, et puis ce jeune aventurier est d'une vivacité!... Le diable m'emporte!... n'a-t-il pas parlé de me souffleter?... Il est vrai que j'ai été dur, beaucoup trop dur... La véritable force consiste à tenir compte des circonstances... Je ne l'oublierai plus.
Au même instant la porte s'ouvrit, et Jacques parut.
Le jeune homme était pâle: une teinte mate s'était répandue sur son beau et mâle visage. Il y avait dans son attitude tant de distinction, tant de noblesse, pour tout dire, que de Belen se leva avec une nuance involontaire de respect.
Froidement, sans forfanterie, Jacques s'approcha de lui:
—Monsieur, lui dit-il de sa voix qui tremblait un peu, mais qui se raffermissait par l'effort de sa volonté, nous avons échangé tout à l'heure de graves et cruelles paroles: je me suis laissé entraîner à des menaces que je regrette, et maintenant, plus calme, sûr de moi, je viens réclamer de vous les explications que vous m'avez promises.
Chose bizarre, cet exorde plein de dignité eut un effet absolument contraire à celui qu'en eût attendu tout homme qui aurait assisté à cette scène.
De Belen pensa:
—Très-fort! très-malin!... A nous deux!...
Et s'inclinant devant Jacques:
—J'oublie volontiers, dit-il, les paroles violentes qui vous sont échappées, car je reconnais que le premier tort m'appartient... j'ai agi comme un enfant!...
—Que voulez-vous dire? fit Jacques inquiet.
—Eh! mon Dieu! c'est bien simple!... dans mon irritation première j'ai oublié que depuis longtemps vous deviez être préparé à cette scène et que votre thème était fait d'avance.
Jacques se mordit si violemment les lèvres qu'elles se rougirent de sang.
—Je vous jure, monsieur le duc, que je ne vous comprends pas.
—Aussi suis-je tout prêt à m'expliquer.... Asseyez-vous là, en face de moi, et causons sérieusement... je puis être à votre gré ami ou ennemi. Ceci dépendra de votre franchise.
—Je ne sache pas avoir rien à cacher... et je vous ai fait connaître par le détail toutes les circonstances de ma vie....
—Ah! oui, l'oncle Jean... sa soeur!... puis la découverte miraculeuse de M. de Cherlux... je m'en souviens parfaitement. Mais, voyons!... je suis un homme, je connais la vie... j'ai étudié les sommets de la société aussi bien que ses bas-fonds.... A moi on peut tout dire... Depuis combien de temps êtes-vous l'ami de M. Mancal....
—Monsieur, tout à l'heure, en parlant de M. Mancal, vous avez prononcé les mots de misérable et de... voleur!... C'est donc presque m'insulter que de supposer que j'aie été son ami.
—Il esquive habilement les difficultés en jouant sur les mots, se dit de Belen; décidément, très-fort!... Mon Dieu! reprit-il tout haut, je regrette ces épithètes... Seulement j'avoue que j'ai été si désagréablement surpris de sa disparition.
—M. Mancal a disparu?
—Comme le plus vulgaire des caissiers.
—Mais a-t-il donc laissé quelque déficit?
De Belen éclata de rire.
—Déficit est joli! déficit est un bijou! Quelques millions tout au plus.
Jacques poussa un cri.
—Des millions!... qui ne lui appartenaient pas?
A cette nouvelle naïveté—jouée, selon lui—de Belen se laissa aller à un nouvel accès d'hilarité.
—Ravissant, ma parole d'honneur! Savez-vous bien, mon petit, que vous avez beaucoup d'esprit, ou de mémoire, si c'est un rôle que vous récitez!
—Encore! s'écria Jacques. Une dernière fois, monsieur le duc, je vous somme de vous expliquer. D'aventure, me croyez-vous complice de ce misérable? Quel rôle m'accusez-vous de jouer? Par votre honneur, je vous adjure, monsieur, de ne rien me cacher. L'insulte, si grande qu'elle soit, me sera moins cruelle que ces insinuations.
—Au fait, répondit de Belen, il faut en finir. Eh bien, mon cher monsieur, Mancal, en quittant la scène, a voulu lancer un successeur, chargé sans doute d'une mission plus ou moins délicate; c'est à vous qu'il a donné cette marque de confiance, ce qui me prouve une fois de plus son intelligence... Il m'a joué ce tour excellent de m'amener à me donner pour votre chaperon... Tout cela est au mieux, et je ne récriminerai pas... mais où l'adresse lui a manqué, c'est en démasquant si rapidement ses batteries. Donc je sais maintenant à peu près dans quel but il vous a introduit chez moi... il y a là-dessous une bonne petite histoire de chantage. Eh bien, je ne suis pas homme à crier trop fort parce qu'on m'écorche un peu... faites-moi vos conditions, et nous nous arrangerons... car je suis meilleur diable que je n'en ai l'air... Vous ne répondez pas?...
Affaissé sur lui-même, dans l'attitude d'un homme que vient de frapper la foudre, Jacques ne parlait pas... il écoutait encore après que de Belen s'était tu. Il entendait résonner de nouveau, comme dans un sinistre écho, chacune de ces paroles que lui martelaient le crâne. Ainsi, c'était bien vrai! à peine entrait-il dans la vie qu'une honteuse accusation le frappait!... D'infâmes soupçons le frappaient en pleine conscience!... Cette même fatalité qui lui avait rendu intolérable le séjour des ateliers, le poursuivait donc encore?...
De Belen lui posa la main sur le bras comme pour le rappeler à la réalité. Cette attitude le surprenait au plus haut degré. En provoquant des aveux cyniques, il avait supposé que l'aventurier—comme il persistait à appeler Jacques—se dévoilerait nettement.
Point. Quand Jacques releva son visage, de Belen vit qu'il était couvert de larmes.
—Comment! vous pleurez! Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria le duc.
Jacques le regarda en face:
—Monsieur, oui, cela est vrai, je pleure!... mais ce n'est pas de honte!... Je pleure d'avoir été soupçonné, moi qui n'ai au coeur que d'honnêtes pensées et de probes aspirations. Je m'étais révolté tout d'abord, maintenant je me sens brisé. Comment puis-je me défendre? Comment vous convaincre?
—Voyons! voyons! fit de Belen, qui se sentait ému malgré lui, répondez à la première question que je vous ai adressée: Depuis quand connaissez-vous Mancal?
—Depuis quelques jours à peine. Je ne l'avais jamais vu avant le jour maudit où l'oncle Jean m'a adressé à lui.
—C'est bien vrai, cela?
—Je vous le jure.
De Belen resta pensif. L'obscurité s'épaississait autour de lui.
—Mais cet oncle Jean?...
—Oh! c'est un brave homme... un peu dur... d'aucuns disent brutal... mais bon au fond... Il m'a élevé, il m'a nourri... sans lui je serais mort de faim et de misère... car j'étais seul au monde!... Vous connaissez mon histoire... ma pauvre mère est morte, délaissée....
—Par de Cherlux, j'ai connu votre père....
—Vous l'avez connu? Il ne vous avait jamais parlé de moi?
De Belen se souvenait d'avoir souvent rencontré ce Cherlux au temps de sa première splendeur; il l'avait vu rouler ensuite dans la ruine qui attend les débauchés, puis surgir de nouveau avec quelques centaines de mille francs: c'était tout.
—Mon père était-il estimé, respecté?...
—Il était riche, répondit de Belen, qui devenait philosophe.
—Vous voyez bien, monsieur, que je suis maudit... Partout, autour de moi, la honte, le mépris... Jusqu'à cet homme, ce Mancal, qui en tout ceci n'a été qu'un intermédiaire et dont l'infamie retombe sur moi....
De Belen était fort embarrassé. Malgré tout, il n'était pas convaincu. Il savait par expérience jusqu'où certains hommes peuvent pousser l'art de la comédie. Si celui-là était sincère, pourtant! Il y eut un silence, après lequel Jacques, s'étant levé, reprit:
—Monsieur, maintenant que vous m'avez expliqué le motif de votre conduite envers moi, je vous pardonne les amères paroles que vous m'avez adressées... En fait, je les méritais en partie... Trop promptement je me suis laissé entraîner au mirage qui tout à coup s'était levé devant moi... Oui, je le comprends maintenant... j'ai été ébloui, enivré... et peut-être ai-je accepté trop tôt, sans l'avoir examiné avec assez de scrupules, cet étonnant changement de situation... Voici que vous m'apprenez la disparition et la fuite de celui qui a servi d'intermédiaire en cette étrange aventure... Vous supposez donc que j'étais son complice dans quelque ténébreuse machination dont vous craignez d'être la victime. Je ne puis vous répondre. Seulement je vous dis: Monsieur le duc, regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, et répondez-moi franchement. Croyez-vous que je sois un malhonnête homme?
De Belen protesta vivement:
—Non! je ne le crois pas....
—Voici déjà qui me rend un peu de courage, et je vous jure que j'en ai besoin....
—Que comptez-vous faire?
—Vous le demandez... je veux interroger celui qui, le premier, m'a révélé le secret de ma naissance... je veux apprendre de lui tous les détails de cette affaire....
—Vous voulez parler de l'oncle Jean... de celui qui vous a élevé?...
—C'est un brave ouvrier... un entrepreneur, qui gagne sa vie par son travail....
—Vous ne le supposez pas complice de ce Mancal... donc, il aura été trompé comme vous... et ne saura rien de plus....
—Ne dites pas cela. Ne m'ôtez pas l'espoir... que dis-je!... à nous deux, nous retrouverons ce Mancal....
—Oh! un banquier en fuite! vous voulez tenter l'impossible!
—Que m'importe! je veux prouver ma probité à tous, à vous surtout, qui m'avez accueilli avec tant de bienveillance....
A ces derniers mots prononcés d'un accent frémissant qui prouvait—pour le sceptique le plus endurci—la sincérité du jeune homme, de Belen se sentit saisi malgré lui d'une émotion qui ne lui était certes pas habituelle.
—Écoutez-moi! dit-il brusquement. Oui, je crois en vous... et je vous adresse toutes mes excuses....
—Vous excuser!... Ah! si vous saviez la joie que vous me donnez?
—Je ne veux pas que vous me quittiez!
—Ah! je vous en supplie, laissez-moi partir, sinon je croirais toujours sentir ce terrible soupçon entre nous....
—Je vous répète que vous ne me quitterez pas, et que cependant vous saurez la vérité....
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire que, jeune et novice comme vous l'êtes, vous êtes insensé d'espérer porter la lumière dans ces ténèbres.... A chaque pas, je le pressens, vous vous heurteriez à une nouvelle énigme... le découragement vous prendrait... l'insuccès vous tuerait peut-être... Je ne veux pas de cela. C'est à moi de réparer le mal que je vous ai fait....
—Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, de grâce!
—Dès aujourd'hui, nous chercherons ensemble... Qu'ai-je à vous reprocher? d'avoir accepté trop légèrement, comme vous le dites vous-même, cette fortune inespérée qui vous tombait du ciel ou montait vers vous des profondeurs de l'enfer... Il nous faut savoir—vous voyez, je dis nous—si en tout ceci vous n'êtes pas—à votre insu—l'agent de quelque complot misérable; si vous n'êtes pas menacé vous-même de quelque explosion que vous seriez, dans votre ignorance, impuissant à prévenir. Je prends cette affaire en main... et nous verrons bien, mordieu! si mon expérience sera mise en défaut... par des bandits de vingtième ordre comme ce Mancal.... Ah! il a voulu jouer au plus fin avec nous! Nous verrons! nous verrons!
Le meilleur en ceci, c'est que l'exaspération de l'honnête Belen—qui n'était, ne l'oublions pas, qu'un ignoble voleur doublé du plus féroce des assassins—était absolument sincère. Être joué, lui!... quelle infamie!...
Rien que la mort n'était capableD'expier ce forfait...
Jacques l'écoutait avec ravissement. Quoi! en ce protecteur il trouvait un ami, un guide! Oh! comme il lui pardonnait maintenant ses accusations, qui n'étaient, après tout, que le témoignage indéniable d'une probité ombrageuse.
—Vous me sauverez l'honneur! s'écria-t-il, j'ai foi en vous. Si cette fortune m'appartient légitimement, si les titres qui me les confèrent sont à l'abri de toute discussion, si, enfin, l'enquête à laquelle nous allons nous livrer établit de façon indiscutable mon honnêteté, alors je resterai près de vous... et vous aurez en moi mieux qu'un ami, mieux qu'un allié, un esclave dévoué et toujours prêt... Si j'ai été trompé, alors, ajouta-t-il avec un geste de résolution, alors je reprendrai la blouse de l'ouvrier... et il faudra bien qu'à force de bras et d'énergie la société me laisse prendre ma place!...
Pendant qu'il parlait, de Belen s'était levé, pensif; puis, à pas saccadés, il marchait à travers la pièce.
Par un mouvement machinal, il avait plongé sa main dans sa poche; tout à coup il sentit sous ses doigts la lettre qui lui avait été remise au moment où il sortait de la chambre de Jacques.
Il la retira, et, sans songer à ce qu'il faisait, il regarda l'enveloppe.
Or, voici quelle était la suscription:
A M. le duc de Belen,Avec prière de remettre à M. le comte de Cherlux.
Son premier mouvement fut de la remettre à Jacques, mais tout à coup une pensée surgit en lui.
—Qui donc pouvait écrire à Jacques? De Belen croyait se rappeler vaguement avoir déjà vu cette écriture. Où? dans quelles circonstances?...
Jacques, après avoir parlé, s'était plongé dans ses réflexions, cherchant à découvrir un fil conducteur dans le dédale où il se perdait.
Une idée sinistre traversa le cerveau de Belen. Si encore une fois Jacques n'était qu'un habile comédien!... Certes, ce n'étaient pas les scrupules qui pouvaient arrêter de Belen, l'assassin du père de Martial. Il regarda Jacques, dont les regards n'étaient pas tournés de son côté. Après tout, de Belen pouvait, si cette lettre n'indiquait rien de grave, la lui remettre en rejetant son indiscrétion sur sa préoccupation. Il rompit résolument le cachet.
Un cri rauque s'échappa de sa poitrine, et s'élançant vers Jacques:
—Misérable! cria-t-il, nierez-vous encore votre infamie?
—Quoi? Que voulez-vous dire? fit Jacques, arraché subitement à ses rêveries et se dressant comme sous la détente d'un ressort.
—Il y a, monsieur l'habile homme, que vous auriez dû au moins avertir vos complices d'être moins imprudents....
—Mes complices!...
—Et de ne pas avoir l'audace de vous adresser ici même, sous mon couvert, les lettres qui me devaient servir à vous démasquer....
—Mais, monsieur, c'est de la démence!... Que se passe-t-il? Vous si bon, si indulgent tout à l'heure!...
—Si bête, dites donc le mot!... Ce qui se passe, c'est que M. Mancal, dont la disparition vous étonne si fort, a pris soin, du moins, de vous laisser des instructions....
—Mancal! quoi! vous savez où nous pourrons le retrouver!
—Assez d'hypocrisie! ou, d'honneur, je vous livre moi-même à la justice!... Mais non, en vérité, vous êtes, avec toute votre habileté, un sot et un niais dont je me moque et que je défie.
—Monsieur, me direz-vous enfin ce qui vous donne le droit de m'adresser ces insultes?
—Vous voulez le savoir? Écoutez donc. Voici une lettre qui vous est adressée et dont je vais vous donner lecture.
—Une lettre, à moi! Et vous l'avez ouverte!...
—Parbleu! N'avais-je pas reconnu l'écriture de M. Mancal, qui n'a même pas pris le soin vulgaire de la déguiser?...
—Cette lettre devait être ma justification.
—Jugez-en....
Il lut, de sa voix qui sifflait entre ses dents serrées:
«—Mon cher Cherlux (un joli nom, n'est-ce pas), n'oubliez pas mes recommandations. Je pars pour quelques jours.Nos affaires(ces deux mots sont soulignés, interrompit de Belen) exigent une disparition momentanée...empaumezbien le Belen. Qu'il vousgobeà fond... Puis, le jour venu, nous saurons bien, grâce à vous, fourrer le nez dans ses petites opérations... Lesacest bon, nous le viderons. Confiance et prudence. A vous, Mancal!»
—Qu'en dites-vous? ajouta de Belen.
Jacques porta les mains à son front avec le geste d'un fou.
—Mais c'est horrible! je ne comprends pas! Est-ce que ma raison m'abandonne!...
—Je vous l'ai dit, reprit de Belen, je pourrais d'un mot vous livrer au parquet: je ne le ferai pas....
Le fait est que mons de Belen se souciait peu d'initier la police à ses affaires intimes. Il s'approcha de la cheminée et sonna deux coups. Deux laquais se présentèrent.
De la main, de Belen leur désigna Jacques, qui, pâle comme un cadavre, fixait devant lui un regard stupéfié.
—Jetez cet homme dehors, dit-il.
Les laquais s'approchèrent. L'un d'eux mit la main sur l'épaule de Jacques, qui tressaillit:
—Ne me touchez pas! cria-t-il.
—Allons, obéissez, fit de Belen, chassez ce misérable....
—Me chasser, moi!...
De Belen fit un pas vers lui:
—Ne résistez pas! ou... vous coucherez ce soir à la préfecture....
—Moi! vous mentez! cria Jacques hors de lui.
Sur un signe de Belen, les domestiques s'emparèrent de lui.
Alors commença une lutte horrible. Jacques, n'ayant plus conscience de ses actes, se débattait comme dans un cauchemar. On l'entraîna.
—Dites bien à vos amis, proféra de Belen, que je traiterai ainsi quiconque s'attaquera à moi!...
Un instant après, la porte se refermait sur Jacques; il se trouvait seul, haletant, épouvanté, à demi fou de rage et de désespoir.
Que faire? Où aller? Que tenter?
Il semblait au malheureux jeune homme qu'un coup de massue lui fût tout à coup tombé sur le crâne. Il chancelait comme un homme ivre.
Était-ce donc la continuation de ce rêve qui, depuis quelques jours, l'entraînait à travers la folie et l'illusion, et le songe charmant s'était-il tout à coup transformé en un hideux cauchemar?
L'hôtel de Belen était situé, on ne l'a pas oublié, dans la rue de Seine.
Sans conscience de ses actes, Jacques marchait devant lui, titubant et parfois s'arrêtant pour s'appuyer au mur.
—En voilà un qui est rienpaf! cria la voix glapissante d'un gamin.
Puis un autre:
—Eh! ma vieillebranche! t'as donc perdu ton chapeau?...
—Et la tête avec?
Un passant s'approcha de lui:
—Monsieur, êtes-vous indisposé?
Il ne répondait pas.
—Vous est-il arrivé quelque chose? demanda un autre.
Cependant l'air froid le saisit au front. Il releva la tête et regarda.
Un groupe s'était formé autour de lui. Par une secousse subite, la pensée lui revint. Il eut peur d'être obligé de donner des explications.
Peut-être tous ces gens croyaient-ils qu'il était un voleur.
Par une singulière coïncidence, née des accusations qui avaient été proférées tout à l'heure par de Belen, il se rappela tout à coup les renseignements que jadis l'oncle Jean lui donnait à mots couverts, alors qu'hypocritement il s'efforçait de pervertir son âme et de l'entraîner vers le mal.
—Vois-tu, mon gars, lui avait-il dit, quand on a fait un mauvais coup et qu'on veut sortir de la mélasse, il faut avoir un toupet d'enfer, jouer au grand seigneur... On jette au nez de la foule le premier nom venu, pourvu qu'il soit avec unde... On fait l'offensé... Et il y a cent à parier que les niais s'excusent et vous laissent passer....
—Je suis le comte de Cherlux, dit-il tout haut.
La foule a de ces niaiseries si bien comprises par Biscarre. Cecomtesans chapeau, hagard, livide, aurait dû être purement et simplement conduit au poste comme un vulgaire malfaiteur.
Mais un comte! unde! et une mise irréprochable!...
—C'est un original! dit quelqu'un.
—Un camarade de lord Seymour.
—Laissons-le faire.
Jacques avait repris son sang-froid, ou du moins toutes ses facultés s'étaient tendues sur un seul point: se soustraire à cette curiosité. Il entendit ces explications, tira froidement sa montre et dit:
—Messieurs, je vous prie de constater qu'il est dix heures.
—En effet, répondit un brave bourgeois, deux minutes de plus.
—Alors, j'ai gagné mon pari, reprit Jacques. Seriez-vous assez bon pour m'indiquer le chapelier le plus voisin?
Un murmure joyeux passa dans le groupe. C'était donc cela? Un pari? Se promener sans chapeau! Et les commentaires d'aller leur train.
Cependant un bon imbécile, fier de rendre service à un de ces Parisiens légendaires dont les exploits défrayèrent si longtemps la chronique parisienne, lui indiqua poliment la boutique qu'il désirait. En un instant, la porte se refermait sur Jacques.
Quelques minutes après, les derniers curieux s'étant éloignés, il ressortait, cette fois dans une tenue régulière. Le plus curieux, c'est que tout ceci s'était en quelque sorte accompli sans le concours de sa propre volonté. Il avait obéi à je ne sais quelle intuition machinale; c'était comme une éclosion inattendue de germes mauvais, jadis déposés en lui par celui qui avait dit à sa mère:
—Votre fils mourra au bagne ou sur l'échafaud!
Et, de fait, jamais criminel émérite ne se fût tiré de pareille passe avec plus de désinvolture.
Quand il fut rendu à lui-même, marchant d'un pas plus calme sur le quai, ayant au visage le vent d'hiver, voyant dans le lointain le paysage grandiose de Notre-Dame, dont les tours semblent les mâts de ce gigantesque vaisseau qui s'appelle la Cité, embrassant d'un regard le ciel large et la ville énorme, Jacques frissonna tout à coup. C'était chose singulière: il avait peur de lui-même. Oui, maintenant il comprenait. L'audace dont il venait de faire preuve le surprenait et l'effrayait à la fois. En vérité, il lui avait semblé un instant qu'il méritât les épithètes brutalement insultantes dont de Belen l'avait accablé, et il avait agi comme s'il eût été le bandit que l'on chassait....
Peu à peu, il ralentit le pas: la fièvre qui le tenait au cerveau s'apaisa, et la notion de la situation présente lui revint plus nette et plus frappante.
Il avait été chassé. Ceci était clair. Était-il sans ressources immédiates? Il se souvint que tout à l'heure il était entré dans un magasin et que, pour payer, il avait tiré de sa poche quelques pièces d'or.
Il voulut vérifier si ce n'était pas une hallucination.
C'était vrai: il possédait une quinzaine de louis. Pour le comte de Cherlux, ce n'était rien. Pour Jacques sans nom, c'était un trésor. Il eut un sourire et se dit:
—Maintenant je ne crains plus rien ni personne. Je saurai bien prendre par force la place qu'on me refuse au grand soleil.
Seulement il se sentait brisé. Effet naturel. Les grandes commotions cérébrales produisent la lassitude.
—Je ne puis penser, murmura-t-il. Il faut que je me repose.
Il avait marché dans la direction du pont Royal. Il y avait un café au coin de la rue du Bac. Il y entra:
—Que faut-il servir à monsieur? demanda le garçon.
A cela, Jacques n'avait pas pensé. Il fallait consommer.
—De la chartreuse, dit-il.
—Jaune ou verte?
—Verte, répéta-t-il comme un écho.
Le garçon le regarda. L'heure était singulière pour absorber cette liqueur excitante.
Quant à Jacques, il essayait de ressaisir le fil brisé de ses pensées. Il voyait au delà du cercle étroit du présent. Quand le flacon fut devant lui—c'était alors l'usage de servir la fiole, et non pas de verser, comme aujourd'hui, une portion congrue dans un dé a coudre—il remplit son verre et but.
La saveur âpre et balsamique lui arracha un tressaillement. L'alcool lui brûla l'estomac. Cette souffrance lui parut bonne. Il prit un second verre, puis un troisième.
Ensuite, il eut quelques minutes d'immobilité songeuse. Mais l'excitation de l'alcool monta promptement à son cerveau. Il y eut en lui comme le déchirement d'un voile.
—Misérable! voleur!
Il lui sembla que ces mots étaient de nouveau prononcés à son oreille. Il poussa une exclamation rauque, aussitôt étouffée, puis il porta désespérément la main à son front. Il se souvenait. Ce fut comme une révolte contre cette révélation de sa mémoire. Il n'était pas possible qu'il eût subi pareils outrages!... et pour s'arracher à ce hideux lancinement du cauchemar, il but encore....
Cette fois, l'idée surgit nette, lucide. Tout était vrai. Les moindres circonstances, les détails infiniment petits, la scène précédente dans ses nuances multiples, les intonations de voix de Belen, tout revenait, se répétait, ressuscitait... Et quelques mots s'échappèrent de ses lèvres bleuies:
—Cet homme en a menti!
Puis, un instant après:
—Je le lui prouverai et je me vengerai!...
Il accompagna ces paroles d'un violent coup de poing assené sur la table.
Le garçon qui les avait entendues s'approcha de lui:
—J'observeraià monsieur, dit-il d'un ton paterne, qu'il trouble les personnes qui déjeunent.
En effet, il y avait, attablés à quelque distance, des officiers de la caserne d'Orsay qui regardaient ce singulier personnage et se poussaient du coude en disant:
—Voilà unpékinqui a trop bien soupé!
—C'est bien, dit Jacques. Payez-vous!
Il jeta un louis sur la table et se leva pour sortir.
—Votre monnaie? dit le garçon.
—Gardez-la.
L'officieux se précipita pour lui ouvrir la porte; seulement, quand il revint, il dit au capitaine de la troisième du deux avec lequel il avait quelque familiarité:
—On me dirait que celui-là va tuer quelqu'un que je ne dirais pas le contraire....
Cependant Jacques avait pris une résolution.
A tout prix, il voulait connaître le mot de l'énigme. Or, qui pouvait le lui révéler? D'abord l'oncle Jean, puis Dioulou, la Baleine, ou bien la Brûleuse. Par ces divers personnages, qu'il se faisait fort d'interroger adroitement, il saurait exactement la vérité sur son passé. Puis, cela fait, il se mettrait à la recherche de Mancal.
C'était un plan clair, et, pour l'exécuter, il était certain que l'énergie ne lui manquerait pas. Il se sentait au coeur une énergie nouvelle, ne comprenant pas qu'il y avait dans ses fibres nerveuses l'excitation malsaine de l'alcool. Quoi qu'il en fût, son but était fixé. Arriver par tous les moyens à la vérité, contraindre chacun à avouer ce qu'il pouvait savoir.
Ce Mancal! quel pouvait-il être? Que signifiait cette lettre bizarre et dont le sens réel lui échappait? On eût dit d'une complicité dans quelque oeuvre ténébreuse, quand, dans toute sa vie, il l'avait vu deux fois, d'abord rue Louis-le-Grand, ensuite chez la duchesse de Torrès.
Quand ce nom traversa sa pensée, il eut un frisson.
—Ah! ce n'était pas elle qui l'aurait entraîné dans ce gouffre où il se débattait. Le monde entier manquât-il sous ses pas, elle lui resterait comme l'ange de l'espoir.
Donc, tout d'abord chez l'oncle Jean. Il était singulier, d'ailleurs, qu'il ne l'eût pas revu depuis qu'il avait été introduit dans ce monde nouveau. Mais n'avait-il pas lui-même des reproches à s'adresser?
Dans les premiers jours de sa situation inespérée, il avait presque oublié l'homme qui l'avait élevé. Si l'oncle Jean n'était pas venu à l'hôtel de Belen, n'était-ce pas par discrétion? N'avait-il pas craint que la blouse du maçon ne fît tache au milieu de ce luxe?
Réfléchissant, Jacques, dont l'exaltation se calmait peu à peu, envisageait plus froidement sa situation. Il croyait comprendre qu'il était la victime d'un terrible malentendu, et l'énergie lui revenant, il se disait qu'il se devait à lui-même d'employer tous les moyens pour découvrir le mot de cette énigme.
Sa première pensée fut de se rendre au cabaret de l'Ours vert. Là, du moins, il verrait Diouloufait, qui pourrait le renseigner sur l'endroit où travaillait son oncle.
Il se sentait presque rassuré déjà en sentant qu'il allait retrouver ses anciens protecteurs. Ceux-là évidemment sauraient bien le défendre. Et puis, avant tout, ne pas être seul, c'est renaître à l'espérance. Mais cette première illusion devait être de courte durée.
Le cabaret avait complétement changé d'allures; quand Jacques arriva devant la maison, des ouvriers étaient occupés à recrépir la façade. La fameuse enseigne de l'Oursavait été décrochée et gisait sur le pavé. L'intérieur était encombré de maraîchers, de cultivateurs dont les allures ne rappelaient en rien celles des habitués de ce bouge.
Derrière le comptoir, dont le zinc brillait d'un éclat inconnu, un brave débitant, les bras retroussés, le tablier aux flancs, versait le vin blanc avec entrain.
Jacques hésita un instant.
Puis, se décidant, il s'approcha du comptoir:
—Monsieur, demanda-t-il poliment en soulevant son chapeau, est-ce que le cabaret a changé de propriétaire?
L'homme releva vivement la tête.
—Cabaret! cabaret!
Le mot avait mal sonné à son oreille. Cependant, voyant le jeune homme dont la mise indiquait un homme du monde:
—C'est moi qui suis le patron, dit-il d'un ton plus doux.
—Il n'y a pas longtemps?
—Quelques jours seulement.
—Ah! fit Jacques d'un ton de surprise. Mais celui auquel vous avez succédé?...
Le débitant le regarda. Puis il sembla qu'une idée traversait tout à coup son cerveau. Il appela son garçon occupé dans le fond à rincer des bouteilles et le mit à sa place.
Puis, s'approchant de Jacques, il lui dit en clignant de l'oeil et à voix basse:
—Compris!... venez causer!...
Et sans attendre la réponse de Jacques, il l'introduisit dans un petit cabinet vitré dont la porte se referma sur eux.
—Alors vous en êtes? demanda-t-il à Jacques.
—J'en suis?... de quoi?
—Eh! parbleu! est-ce qu'on me met dedans, moi?... Oh! j'ai un oeil pour ça.
Quoique ne devinant pas où cet homme en voulait venir, Jacques fit de la tête un signe approbatif.
—Et surtout ne croyez pas que je vous méprise pour ça... sacrédié!... Les gens comme vous, c'est la sauvegarde des honnêtes gens!... et on devrait vous remercier à bouche que veux-tu de vouloir bien faire votre métier....
Jacques avait peine à conserver son sang-froid. Pour qui donc cet homme le prenait-il?
—Enfin, dit-il, vous voudrez bien me donner quelques renseignements....
—Je crois bien! Je vais vous dire tout ce que je sais... et il y a un peu de nouveau depuis deux jours....
—Du nouveau!...
—Oh! avec une bonne souricière, on lespigera... c'est sûr... Mais vous me permettrez bien de vous offrir quelque chose....
Il quitta le cabinet, vint au comptoir, où il prit un flacon de liqueur et deux verres; puis, se penchant vers un de ses clients:
—C'est de larousse; vous savez, dans le métier, faut se mettre bien avec ces oiseaux-là!
—Voyons, vous m'avez dit, reprit Jacques, que vous aviez du nouveau. Vous savez sans doute où Diouloufait s'est établi?
—Établi! fit l'autre en riant. Tiens! vous avez des mots rigolos! Établi à la Force ou à la Conciergerie! pas vrai? avec pignon sur cour!
—Que voulez-vous dire?
—Faites donc pas l'innocent! Ça ne fait rien, quand on le tiendra, ce Diouloufait, il paraît qu'on aura mis la main sur une rude canaille!
Jacques était décidé à ne plus s'étonner: il y avait là un quiproquo dont il ne discernait pas bien l'objet. Mais, du moins, il pourrait peut-être apprendre ce qu'il avait tant d'intérêt à savoir.
—Il n'est pas pris, dit-il. Je le cherche... et si vous pouvez m'aider à le trouver... je vous récompenserai largement....
L'homme fronça le sourcil:
—Ah! minute!... sans vous offenser, moi, je ne mange pas de ce pain-là... je travaille pour vivre... enfin, suffit!... Si je pouvais vous aider à le pincer, je le ferais... mais gratis... et surtout n'offrez pas d'argent, monsieur le quart-d'oeil! acheva l'homme qui s'irritait malgré lui.
Quart-d'oeil!... Jacques connaissait le mot.
On le prenait pour un agent de police: loin de protester, il jugea que le plus sûr moyen d'arriver à son but était d'accepter le malentendu:
—Ne vous fâchez pas, mon brave; c'est que je désire si vivement trouver ce Diouloufait!...
—Ça vous ferait avoir de l'avancement? je comprends ça. Eh bien!... malgré ce que vous m'avez dit tout à l'heure, je ne vous en veux pas... et je vais vous le prouver... D'abord, faut vous dire qu'il vient à tous moments rôder par ici un tas de gars qui ont des têtes... oh! mais là... du vrai gibier de potence... Les premiers jours, ils ont cru... je ne sais pas trop pourquoi... que j'étais de leur bande... il y en a même un qui est venu me tendre la main en me disant un drôle de mot....
—Et ce mot?
—Un nom de bête. Il m'offrait sa sale patte en me disant: Loup!... Quoi? loup! que j'ai fait... veux-tu bien aller te cacher, animal!... Alors il m'a regardé d'un drôle d'air, et puis il est sorti. Je suis allé sur la porte, et je l'ai vu qui allait retrouver d'autres camarades de son acabit et qui leur disait un tas de choses, en montrant la maison... puis ils sont partis.
—Que supposez-vous?
—D'abord je n'ai rien supposé du tout; mais j'ai vu dans la journée un de vos collègues... vous savez bien, un petit brun qui est futé comme tout....
—Oui, oui, je sais, fit Jacques, qui, naturellement, ne connaissait pas du tout ce collègue. Et que vous a-t-il dit?
—Qu'on cherchait partout des gredins qui faisaient partie d'une bande de gueux fieffés, et qui s'appelaient les Loups de Paris.... A ce qu'il paraît que le chef s'est noyé. Ces bandits-là étaient toujours fourrés ici, parce que le Diouloufait... eh bien? c'en était un!...
—Un quoi?
—Eh! un loup, parbleu!... On dirait que je vous parle hébreu; est-ce que vous ne comprenez pas le français?
—Si! je comprends très-bien, fit Jacques, dont les idées se troublaient. Alors c'était ici le rendez-vous des... Loups de Paris?
—Vous le savez bien, puisque c'est pour ça que vous êtes là.
—Et Diouloufait en était?...
—Parbleu! oui... comme le Bisco. Ils venaient faire des ribottes à tout casser, que le quartier en avait la chair de poule.
—Diouloufait... s'est sauvé?
—Dame... il s'est tiré des pattes, cet homme, quand il a su que ça allait chauffer... Mais, fit l'homme s'arrêtant tout à coup, on dirait que vous ne savez rien de rien, ou bien que vous voulez me faire poser.
—Par exemple!
Jacques trinqua pour se donner une contenance et but d'un trait la liqueur versée. A ce moment, il se fit en lui comme une révélation. Il se souvint de la scène odieuse à laquelle il avait assisté, dans le cabaret même, alors que les prétendus ouvriers de l'oncle Jean s'étaient rués sur Diouloufait....
—Enfin, pouvez-vous me donner quelque moyen de retrouver la trace de Diouloufait? fit-il vivement.
—Ah! voilà que l'amour du métier vous reprend... Eh bien, écoutez. Vous savez qu'il n'était pas seul ici... Il y avait une grosse femme, une espèce de monstre, qu'on appelait la Brûleuse....
—Oui, je sais cela....
—Eh bien, voilà ce qui s'est passé:
«Hier soir, il était à peu près onze heures... C'est bien ça... J'allais fermer... Je venais de renvoyer les consommateurs... Quand cette mégère s'est dressée devant moi... Oh! un colosse!... Elle était soûle à ne pas tenir debout... Voilà qu'elle m'interpelle avec de gros mots: «Veux-tu bien f... le camp d'ici! vieux ci, vieux là!...» Moi, je lui réponds: «Qu'est-ce que vous me voulez? Je suis chez moi... Laissez-moi la paix.—Chez toi!... t'en as menti!...» Puis, comme si elle se ravisait: «Tiens! c'est vrai! C'est toi qu'es lemannezingue, maintenant. Eh bien... donne-moi un petit verre! J'ai des ronds, jecasque...» Et avant que j'eusse pu m'y opposer, elle avait pénétré dans la boutique. Ma foi! j'ai pensé que le plus court pour s'en débarrasser, c'était de lui céder, d'autant plus que l'idée m'était venue de causer un peu avec elle et de l'amadouer, pour lui tirer les vers du nez...»
—Bonne idée! fit Jacques.
—Mais vous croyez peut-être qu'elle était disposée comme cela à parler tout de suite.... Ah! ben oui! boire, boire et encore boire!... C'était une vraie éponge que cette femme-là....
—Enfin?...
Jacques commençait à s'impatienter.
—Ah! vous savez, je raconte ce qui est. Si vous êtes pressé....
—Pressé? non; mais impatient de savoir ce qu'elle peut vous avoir raconté....
—En somme, pas grand'chose. Elle disait: «Comprends-tu, mon petit, cet imbécile de vieille Baleine, qui voulait m'empêcher de revenir... Oh! il me l'a défendu, bien vrai!... mais moi, j'ai voulu voir par mes yeux, parce que les hommes, c'est tous farceurs...»
—Vous ne lui avez pas demandé où était Diouloufait, c'est-à-dire la Baleine....
—Si fait. Je ne suis pas un imbécile. Mais elle m'a répondu par un vilain geste... et elle m'a dit: «Il est dans sa peau et il n'en change que tous les six mois!» Comme renseignement, ça n'était pas suffisant. Seulement, comme en somme je n'en tirais rien de rien, j'ai voulu la mettre à la porte. Alors il s'est passé une drôle de chose....
—Quoi donc? Achevez!
—Je la poussais tout doucement vers la rue, et elle rechignait en demandant toujours à boire. Entre nous, elle n'avait pas payé ce qu'elle avait consommé; mais je lui en faisais grâce... Mais voilà qu'au moment où elle arrive sur le trottoir, comme elle était effroyablement ivre, elle trébuche et manque de s'étaler... elle se rattrape au volet, et enfonce un carreau. Je me fâche et je crie: «Espèce de louve, est-ce que tu vas démolir la baraque?» Dame! vous comprenez, j'étais en colère... Mais à peine avais-je dit cela, que je reçois le plus beau coup de poing... Oh! mais là! entre les deux yeux... J'y vois trente-six chandelles... mais cependant j'étais pas assez assommé pour ne pas voir un homme... une espèce de diable qui vous empoigne la grosse femme comme il aurait fait d'un paquet de linge, qui la jette sur ses épaules, et qui, sans avoir l'air de plus s'en soucier que d'un fétu de paille, se met à courir du côté du quai.
—Vous l'avez suivi?...
—Tiens! vous croyez cela! vous!... non, j'avais mon compte et j'avais tout simplement envie d'aller me coucher.
—Mais alors quel renseignement?...
—Attendez donc! j'y arrive... Pas plus tard que le lendemain matin... savez-vous ce que j'apprends?... c'est qu'il y a eu le feu dans une maison au coin de la rue des Arcis... un feu sérieux... il y a presque un étage de brûlé... et qu'est-ce qui avait mis le feu... c'était la Brûleuse! ni plus ni moins!... je ne dis pas qu'elle l'avait fait exprès... mais dame! elle était ronde comme une grive... elle ne savait rien de ce qu'elle faisait... et puis elle m'avait demandé des allumettes pour fumer sa pipe... Vous voyez cela d'ici....
Jacques s'était vivement levé:
—Elle n'a pas péri dans cet incendie?...
—Non! Seulement on m'a dit qu'elle était rudement abîmée... et puis, qu'elle était devenue comme qui dirait folle.... Au fond, ç'a n'est pas mes affaires....
—Merci! dit Jacques. Je vais aller trouver cette femme, et par elle....
—Si vous en tirez quelque chose, vous aurez de la veine....
—J'essayerai. En tous cas, je vous suis très-reconnaissant des renseignements que vous avez bien voulu me donner... J'espère que nous nous reverrons, et que si j'ai besoin de vous....
—Tout à votre disposition. Seulement, à votre tour, vous me rendrez bien un petit service?...
—Volontiers... lequel?
—Vous savez, aux Halles, il y a des débits qui restent ouverts toute la nuit....
—Eh bien?
—Je voudrais avoir l'autorisation....
—Mais je n'y puis rien! s'écria Jacques emporté par la vérité.
—Laissez donc! vous avez des relations... là... dans les bureaux de la rue de Jérusalem, et un petit coup d'épaule....
—Vous avez raison... Je verrai... je tâcherai....
—Il y aurait quelque chose de mieux à faire....
—Quoi?
—Ce serait de remettre ma demande vous-même... Oh! elle est toute prête... Ce n'est pas difficile, ça. Hein? vous voulez bien!... Allons, vous êtes un bon garçon.
Et le cabaretier, qui avait tiré une feuille de papier de sa poche, la remettait presque de force aux mains de Jacques.
Que faire? Refuser, c'était avouer qu'il s'était laissé appliquer une qualification qui ne lui appartenait pas. L'important, c'était de sortir de là au plus vite.
—Je m'en charge, dit le jeune homme avec aplomb.
—Allons! encore un verre!
—Merci! Vous dites que la maison brûlée....
—Fait le coin de la rue des Arcis et du quai... c'est bien simple.
Jacques voulut payer ce qu'il avait bu, mais le débitant n'entendait pas de cette oreille. Il avait offert, et ce serait lui faire affront....
Bref, Jacques, pour couper court, sortit après avoir essuyé, de la part du cabaretier, une vigoureuse poignée de main.
—Eh! va donc, sale mouchard! fit le débitant au moment où la porte se refermait sur lui. Ça fait des manières... et ça n'est bon à rien!
Cependant, Jacques sa hâtait vers la rue des Arcis.
En vérité, il ne savait pas pourquoi il se rattachait avec énergie à cette planche de salut. Il espérait trouver Diouloufait, dont la sympathie ne s'était jamais démentie, et par lui remonter jusqu'à l'oncle Jean.
Au moment où il déboucha sur le quai, un désolant spectacle frappa ses regards.
Le lecteur connaît déjà cette maison de la rue des Arcis: c'est là que nous avons vu les Loups partager leur butin et attendre le prix de la vente consentie au vieux Blasias. Mais de cette maison qui, à l'état normal, titubait sur ses poutres vermoulues, sur ses murailles lézardées, il ne restait plus maintenant qu'un amoncellement de ruines, des pans déchiquetés, des plafonds effondrés; et de tout cela montait vers le ciel une fumée noire et d'une odeur âcre... Cet asile du crime et de la misère avait été détruit en quelques heures.
Mais ce qu'il y avait de plus atroce, c'est que quelques maisons voisines avaient été atteintes.
Celles-là étaient habitées par de braves ouvriers, cherchant à loger au meilleur marché possible leur ménage et leurs quelques meubles. Et voilà qu'une nuit un horrible sinistre venait détruire ce qu'ils avaient eu tant de peine à amasser pièce à pièce. Rien n'est plus navrant que ces mobiliers misérables, quand, à demi disloqués, déjà mordus par la flamme, ils sont là, gisant dans la rue, comme les épaves d'un naufrage. On a jeté les matelas par la fenêtre, et ils se sont crevés en heurtant les balcons de fer, et de leurs flancs déchirés s'échappe le varech mêlé à la mauvaise laine.
Devant tout cela, des hommes, les bras croisés, sombres, se demandant comment ils recommenceront leur vie... comment ils nourriront la femme qui s'est laissé tomber sur un matelas, et pleure en serrant dans ses bras l'enfant qui crie. Où les recevra-t-on, sans meubles? Il faudra donc coucher dans la rue! être ramassés, peut-être... car la police ne reconnaît que le vagabondage, et l'administration ne peut pas loger tout le monde... Tant pis pour vous! Ce sera déjà beaucoup que de ne point vous faire passer en police correctionnelle!
Si les outils étaient sauvés, encore! Mais point. L'homme n'a pu penser qu'à ceux qu'il aimait.
Grand tort, dira un philanthrope: avant de sauver sa femme et ses enfants, il fallait se préoccuper de ce qui pouvait assurer leur subsistance.
En ces douloureux sinistres, le peuple est bon, car seul il comprend tout ce qu'il y a de douleurs sous ce désastre, que les journaux qualifieront le lendemain de pertes matérielles sans importance.
Il sait ce que vaut pour lui cette épargne accumulée qui vient de disparaître: alors les femmes viennent aux femmes, les ouvriers à leurs frères; on s'aide, on apporte du bouillon, du lait. Ah! les braves gens!... et comme cela console des bureaux de l'assistance publique!
Au moment où Jacques arrivait, un groupe s'était formé devant une des maisons voisines: des hommes et des femmes causaient avec animation. Le jeune homme s'approcha.
—Ils vont l'emmener! criait une femme, et ce sera bien fait... puisque cette gueuse-là a mis le feu.
—Mais elle s'est brûlée elle-même! On dit qu'elle se meurt!
—Qu'est-ce que ça nous fait? Elle mourra tout aussi bien en prison qu'ici.
—En prison! glapit une voix furieuse. Dites donc qu'on devrait l'empêcher de mourir de sa belle mort, pour pouvoir l'envoyer à l'échafaud!
—Une mendiante qui m'a ruiné!
—En prison, la brûleuse!
Et les exclamations, les imprécations se croisaient, à chaque minute plus violentes.
Mais tout à coup le silence se fit.
De la maison sortait un commissaire de police, accompagné d'un juge d'instruction. Deux gendarmes les précédaient en écartant la foule.
—Cette femme n'appartient plus à la justice, dit la voix grave du magistrat. Elle appartient à Dieu, qui la jugera....
Un murmure de désappointement passa dans la foule.
—Elle est morte!... elle a de la chance!...
Jacques s'était approché du commissaire de police.
—Cette femme est morte, monsieur? demanda-t-il, mettant le chapeau à la main.
Le magistrat le regarda avec quelque surprise: quel intérêt un homme de sa condition pouvait-il porter à cette misérable?
—Vous êtes médecin? demanda-t-il à son tour.
—En effet, répondit Jacques avec audace.
—Et bien, monsieur, la vérité est, ajouta le commissaire en baissant la voix, que cette malheureuse est en proie à de telles souffrances que l'humanité seule s'oppose à son arrestation... Je suis convaincu qu'elle a quelques heures à peine à vivre. Cependant, je la fais surveiller, et au cas où mes prévisions ne se réaliseraient pas, je ferais mon devoir.
—Ne pourrais-je pénétrer jusqu'à elle? insista Jacques.
—J'y consens, dit le magistrat, d'autant plus que votre titre me commande toute confiance. Si même il vous était possible de lui procurer quelque soulagement, vous rendriez à la justice un service signalé. Car j'ai la conviction que cette femme est affiliée à la bande de malfaiteurs qui déjoue en ce moment toutes nos recherches.
Il fit un signe à l'un des gendarmes:
—Laissez entrer le docteur auprès de la mourante, dit-il.
Puis il ajouta, en se tournant vers Jacques:
—Au cas où cette femme retrouverait une heure de raison et pourrait fournir quelques renseignements, veuillez me faire immédiatement prévenir.
Jacques salua et se dirigea vers la maison.
Le gendarme lui indiqua l'escalier et lui dit:
—Au second étage, monsieur.
Il monta. Son coeur battait à rompre sa poitrine, et cependant l'espoir qu'il avait conçu d'obtenir de cette femme quelques indications sur la demeure actuelle de Diouloufait ou de l'oncle Jean s'évanouissait rapidement.
Il poussa une porte entr'ouverte et pénétra dans la chambre où avait été transportée la malheureuse.
Ah! quel que fût le crime commis par cette misérable, que la punition qui l'avait frappée était épouvantable!
Engourdie par l'ivresse, elle était tombée des bras du personnage inconnu qui l'avait enlevée sur le grabat qui lui servait de lit. Avait-elle, par quelque imprudence, ou dans un paroxysme de folie, mis le feu à sa paillasse, ou l'incendie s'était-il déclaré par toute autre cause?
Par quel miracle avait-elle été arrachée à ce foyer dans lequel elle ne se débattait même plus? Des hommes courageux avaient pénétré jusqu'à elle.
Et maintenant elle était là... vivante encore, si du moins on pouvait appeler vivante cette masse informe devant laquelle la mort elle-même semblait reculer....
Elle avait été étendue sur un épais lit d'ouate, puis recouverte tout entière. Seul, par un singulier hasard, le visage avait échappé à cette destruction. Quoique tuméfié, il avait encore apparence humaine. Mais les paupières gonflées paraissaient ne pouvoir plus s'ouvrir, les lèvres violettes proéminaient. C'était hideux.
La regardant, Jacques frissonna, et il fut obligé de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.
Cependant, surmontant le douloureux dégoût qui le prenait à la gorge, impression sinistre, qui s'augmentait encore par cette odeursui generisqui s'échappe de la chair brûlée, il se pencha vers la femme.
Elle ne l'entendit pas. Elle ne le vit pas.
Il prononça un nom, celui de Dioulou.
Elle resta immobile. Seulement, sa respiration rauque s'accentua dans un râle plus fort.
A ce moment, Jacques entendit des pas dans l'escalier.
Puis, un instant après, la porte tourna sur ses gonds.
Un gendarme entra, précédant trois personnes.
Trois femmes.
L'une, c'était la marquise de Favereye, toujours vêtue de noir, avec son beau visage pâli qui semblait taillé dans le marbre; avec elle, deux jeunes filles: l'une, aux cheveux blonds lissés en bandeaux, qui rendaient plus doux encore son regard chaste et charmant; l'autre, brune aux yeux noirs.
C'était Lucie de Favereye et une de ses amies d'enfance, Pauline de Saussay, orpheline, pour laquelle la marquise était une seconde mère.
Comment la marquise se trouvait-elle là?
Déshéritée de toute joie, portant toujours dans son coeur la terrible douleur que Biscarre lui avait infligée, la marquise cherchait à endormir ses tortures en faisant le bien, en se dévouant sans cesse à ceux qui souffraient.
Déjà nous l'avons vue organisant une association dont le but était de combattre le mal et le crime.