IV

Mais ce n'était pas tout. Jamais soeur de charité n'eût été plus active, plus habile à consoler ceux qui pleuraient, à réparer, autant que le peut faire la richesse, les désastres qui si souvent viennent frapper les pauvres.

Dès qu'elle avait appris l'incendie de la rue des Arcis, elle s'était hâtée de s'y rendre, accompagnée des deux jeunes filles. Déjà elle avait distribué des secours, du linge, de l'argent, et c'était sur son passage des bénédictions sans nombre.

Enfin, elle venait vers cette malheureuse, espérant qu'elle pourrait lui apporter, sinon un soulagement, tout au moins quelques suprêmes consolations.

Jacques avait tressailli, en proie à une émotion dont il ne comprenait pas la nature.

Madame de Favereye s'était arrêtée sur le seuil, regardant ce jeune homme, aux traits mâles et nobles et au front duquel la souffrance semblait avoir déjà posé son stigmate.

—C'est le médecin, madame, dit le gendarme.

La marquise s'inclina légèrement, répondant au salut que Jacques lui adressait.

Le jeune homme, s'entendant donner ce titre de médecin, qu'il avait usurpé, n'avait pu se défendre d'un sentiment de honte. Maintenant ce mensonge lui pesait; il aurait voulu partir, avouer qu'il avait trompé la justice... il n'osait pas.

Cependant la marquise s'était approchée de la Brûleuse et s'était agenouillée auprès d'elle. Elle la considéra pendant quelques instants en silence, puis se tournant vers Jacques:

—Il n'y a plus d'espoir? demanda-t-elle de sa voix pleine et douce.

Leurs yeux se rencontrèrent. Et, chose bizarre, un même frisson parcourut leurs deux êtres.

Est-ce donc un mensonge que cette voix du sang, dont les sceptiques nient l'existence? Non. La physiologie elle-même tend à prouver qu'entre deux êtres, unis l'un à l'autre par les liens intimes de la naissance, il s'établit une sorte de courant qui les attire et les rapproche.

Et pourtant ils ignoraient... ils ne s'expliquaient pas la singulière émotion qui s'imposait à eux.

C'était un trouble passager. Mais pas une voix ne leur criait: A Jacques: C'est ta mère! c'est Marie de Mauvillers! A la marquise: C'est le fils de Jacques de Costebelle!

—Il n'y a pas d'espoir, répondit Jacques en balbutiant.

La marquise ajouta:

—Mais cette pauvre femme n'a-t-elle pas un mari, des enfants?

—Je l'ignore, fit Jacques, qui n'osait prononcer le nom de Diouloufait.

—Vois donc, mère! s'écria Lucie, on dirait qu'elle revient à la vie!

En effet, le visage de la Brûleuse semblait animé de contractions involontaires. Était-ce donc un dernier effort de la vie?

—M'entendez-vous? demanda Marie de Favereye. Voulez-vous quelque chose?... Regardez-moi... parlez-moi!...

C'était en vérité un tableau à la fois singulier et sublime que celui de ces trois jeunes femmes, si belles, si élégantes dans leur simplicité, courbées au pied de ce grabat sur lequel agonisait une criminelle. Jacques les regardait. C'était étrange. Voyant Lucie, il se sentait entraîné vers elle comme tout à l'heure vers la marquise. Quelles étaient donc ces deux femmes, dont la vue troublait ainsi son coeur?

Et Pauline! quelle adorable enfant! Elle était pâle, s'efforçant de dominer l'impression pénible que lui causait un spectacle aussi poignant. Ses yeux pleins de larmes avaient une douceur angélique... et comme la Brûleuse gémissait, Pauline tourna ses regards vers Jacques, vers le médecin prétendu, comme pour adresser à sa science un suprême appel.

Honteux de son impuissance, il baissa les yeux en même temps qu'un flot de sang empourprait son visage.

Tout à coup, un cri plus rauque s'échappa de la poitrine de la martyrisée.

En même temps, comme si elle eût été secouée tout à coup par une convulsion galvanique, ses yeux s'ouvrirent, ses lèvres se convulsèrent, et un mot s'échappa de sa bouche que souillait une écume blanchâtre.

—Grâce! criait-elle, grâce!...

—Que voulez-vous dire? fit la marquise en approchant son visage de la malheureuse, comme pour mieux l'entendre.

Elle se tordit encore.

—Le Bisco! fit-elle. Non! non! je n'ai pas trahi!... non! ne me brûle pas!... Grâce! au secours!... à moi, Dioulou!...

Jacques, arraché à ses méditations par ce nom prononcé d'une voix éclatante, s'était vivement approché; le jour donnait en plein sur son visage, et il se trouvait justement placé en face de la Brûleuse.

Elle le vit, et tout ce corps, déchiré par la flamme, tressauta comme s'il eût voulu s'élancer; en même temps, hurlante, furieuse, elle cria:

—Ah! c'est toi! le neveu de l'assassin!... c'est toi! lâche bandit!... tu viens voir si je suis morte!...

—Mon Dieu! fit Jacques, qui chancelait, que signifient ces horribles paroles?...

—La douleur l'affole, dit madame de Favereye en se tournant vers le jeune homme; sans doute, elle croit voir devant elle quelqu'un des hommes qu'elle a connus.

Mais la vieille éclata de rire, et ce rire était si strident, si âpre, que ceux qui l'entendirent se sentirent frémir jusqu'au plus profond de leur être.

Et elle criait encore:

—Non! non! je ne me trompe pas... c'est lui! le petit à l'oncle Jean!

—L'oncle Jean!

Quelle lueur éclatait tout à coup au milieu de ces ténèbres.

—Oui, l'oncle Jean... c'est lui qui m'a assassinée, brûlée... Oh! que j'ai mal! Il m'a attachée sur mon lit, et puis il a mis le feu!... C'est lui, ton oncle Jean!... c'est le Bisco! c'est le Loup! le Loup!...

Et elle répétait ce mot: le Loup! avec des hoquets effrayants. Jacques se sentait devenir fou. Quoi! là encore il entendait accoler le nom de l'oncle Jean à celui de misérables bandits!

—Et il t'a envoyé pour voir s'il m'avait bien tuée... Lâche! lâche! tu es content de me voir souffrir! Oh! je brûle!

Elle regarda la marquise:

—Prenez garde, madame!... Vous avez l'air bon, vous, et puis les petites. Prenez garde à lui! c'est Jacquot... Jacquot qui a volé dans les ateliers! Jacquot qui a été chassé de partout!... qui tuera, qui assassinera!... Prenez garde!... Au Loup! au Loup!

Les deux jeunes filles—Lucie et Pauline—s'étaient redressées brusquement par un mouvement de terreur involontaire.

La marquise fixait sur Jacques son regard pénétrant. Qu'était-ce donc que cette sympathie qui tout à l'heure l'avait entraînée vers cet homme! Quoi! il ne répondait pas! Atterré, frappé d'une prostration inexplicable, il courbait la tête, livide, désespéré!

C'est qu'en vérité Jacques chancelait sous ce dernier coup. Ces accusations, dans lesquelles se mêlait le vrai et le faux, c'était bien à lui qu'elles s'adressaient. Cet oncle Jean, pourquoi le nommait-elle le Bisco? Quel rapport entre les Loups de Paris et le maçon qu'il avait cru toujours un honnête travailleur?

Et encore une fois passait dans son imagination cette scène hideuse dont il avait été témoin à l'Ours vert. Donc, il n'était pas assez ivre pour s'être trompé. Donc, il n'avait pas rêvé. L'oncle Jean était au milieu de ces bandits!... Plus encore, il semblait être leur chef!...

Devant ces problèmes insolubles qui lui semblaient une machine monstrueuse, dont les engrenages allaient le saisir, il devenait fou!... Répondre, c'était discuter; c'était accepter une partie de ce que disait la Brûleuse. Avouer qu'il connaissait l'oncle Jean, au moment où elle l'accusait d'assassinat... où elle le nommait bourreau!...

—Cette femme est folle, vous avez raison! articula-t-il péniblement.

Madame de Favereye ne le quittait pas des yeux. Je ne sais quel souvenir lointain lui revenait au coeur. Non! c'était impossible! cet homme ne pouvait être un de ces criminels qu'on appelait les Loups de Paris!...

—Mais qui êtes-vous donc? s'écria-t-elle tout à coup, comme entraînée par une force plus grande que sa volonté.

Il se roidit contre la faiblesse qui pouvait le perdre, et répondit:

—Je suis le comte de Cherlux!...

A son tour, Lucie poussa un cri. Elle savait que le comte de Cherlux était l'ami du duc de Belen, de celui qu'elle méprisait et qui prétendait à sa main... Elle s'était jetée dans les bras de Pauline et lui avait glissé quelques mots à voix basse.

Et Pauline de Saussay avait à son tour jeté sur Jacques un regard de dédain et de terreur.

—Comment vous trouvez-vous ici? demanda sévèrement la marquise; ne vous êtes-vous pas dit médecin?

Jacques releva la tête.

—Je ne puis répondre, dit-il, car aussi bien je ne sais pas mentir! Non, je ne suis pas médecin. Je passais; la curiosité, la pitié m'ont amené ici, rien de plus.

—La pitié! ça n'est pas vrai! criait la vieille; il est venu pour m'achever! Mais touche-moi donc!... Madame, envoyez chercher les gendarmes; qu'on le prenne, qu'on lefauche... c'est un voleur, c'est un assassin! c'est Jacquot, le Loup!...

—Monsieur, dit froidement madame de Favereye, je ne sais si cette femme qui va mourir a le courage de mentir. Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de chercher en ce moment à pénétrer ce mystère: vous êtes libre de vous retirer.

—Ainsi, madame, s'écria Jacques en faisant un pas en avant, vous croyez à ces terribles et folles imputations?

—Je ne crois rien; mais votre présence torture cette malheureuse. Vous parliez d'humanité, de pitié! c'est au nom de l'humanité que je vous supplie de partir!

Jacques porta les mains à son front avec un geste de désespoir. Il jeta un regard autour de lui, comme s'il eût espéré que quelque main secourable se tendrait vers lui. La marquise et les deux jeunes filles s'étaient agenouillées de nouveau auprès du grabat.

Mais la Brûleuse... pourquoi l'accusait-elle? Il eût voulu lui parler, l'interroger. En proie au délire de l'agonie, elle se débattait contre des fantômes horribles:

—Jacquot... assassin! Du sang!... A l'échafaud! Au Loup!

Jacques recula lentement vers la porte, puis il s'écria:

—Adieu! je suis maudit!

Et d'un bond il s'élança sur l'escalier.

Le gendarme le laissa passer; mais, tout en obéissant aux ordres reçus, il dit en s'adressant à son collègue:

—C'est drôle! voilà un médecin qui a une singulière façon de soigner les gens!

L'autre cligna de l'oeil.

—C'est moi qui l'empoignerais, fit-il, sans la consigne!

Jacques n'avait pas entendu: il fuyait sans comprendre ce que sa précipitation présentait d'étrange.

Mais c'est qu'aussi le trouble profond qui déjà s'était emparé de lui lors de la scène terrible qui s'était passée entre lui et M. de Belen, avait repris toute son intensité.

C'était maintenant comme une sorte d'ivresse. Il en était arrivé en quelque sorte à douter de lui-même. Partout, à l'hôtel de la rue de Seine, au cabaret de l'Ours vert, dans cette chambre de la rue des Arcis, partout l'injure, partout cette accusation qui se renouvelait et qui le souffletait en plein visage!

Et pourtant, qu'avait-il donc fait? Quel crime avait-il commis? Qu'était-ce donc que ces bandits auxquels on l'accusait sans cesse d'être affilié et dont le nom inspirait à tous le dégoût et la terreur?

Sur ces deux visages de femme, il avait vu se traduire une horreur indéniable!... Et cela lui était plus douloureux encore que les insultes de M. de Belen, que les familiarités méprisantes du cabaretier.

—Il faut en finir! se répéta-t-il encore une fois. Il faut que je retrouve l'oncle Jean.

Cependant quand ce nom traversait sa pensée, il frémissait.

Quand il était ouvrier, il occupait une petite chambre à l'entrée de la rue Saint-Jacques, dans un de ces garnis borgnes où s'entassent les misères. L'oncle Jean y logeait aussi, bien qu'il parût rarement chez lui.

Du moins, le logeur pourrait peut-être lui donner les moyens de retrouver la trace qu'il cherchait.

Il suivit le quai et traversa le pont.

Mais au moment où il allait s'engager dans la rue du Petit-Pont, un homme qui marchait rapidement en sens inverse, vêtu d'une blouse déguenillée, coiffé d'une casquette dont la visière retombait sur ses yeux, s'arrêta brusquement et lui dit:

—Où vas-tu?...

Il le regarda: un souvenir vague lui revint à l'esprit. Où avait-il vu cette face patibulaire?

—Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il.

—Parbleu! à toi... Jacquot!

Or, c'était celui des Loups qu'on connaissait sous le pseudonyme de Douze-Francs....

Jacques s'écria:

—Vous me connaissez?...

—Tiens! c'te bêtise! le filliot au Bisco!

Encore ce nom!

—Le Bisco? Quel est cet homme?

—Ah çà! voyons, fit Douze-Francs avec colère, est-ce que tu te f... de moi?

—Mais l'oncle Jean! où est-il? qu'est-il devenu?

—Pas loin de Bisco! s'écria le Loup en riant. T'as raison! faut mieux dire l'autre nom! Mais tu sais, pas le temps de causer! Où que tu vas?

—Rue Saint-Jacques, au garni!

—Justement! je m'en doutais! Eh bien! petit, c'est une rude chance pour toi que je t'aie rencontré... tu étaispaumécomme une mauviette... il y a une souricière!

Jacques connaissait le mot. Une surveillance était organisée par la police.

—Mais où retrouver l'oncle Jean? s'écria-t-il encore.

—Pour ça, tu peux te fouiller! D'abord, il est peut-être mort.

—Mort?

—Dame! il paraît qu'il a fait un rude plongeon!

—Mais les travaux qu'il avait entrepris?

Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un entrepreneur de maçonnerie.

—Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis, entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il aitcassé sa pipe, c'est un vieux malin! Ça neclaquepas comme ça!

A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont.

—Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis, petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te feraispiger... Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon petit loup!...

Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de ses longues jambes....

Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la victime....

Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide.

Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir.

Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement.

Puis, le froid, qu'il ne sentait pas, le pénétrait jusqu'au fond de l'être, en même temps que le flot exerçait sur lui cette attraction hypnotique à laquelle succombent tant de malheureux. C'était comme un vertige; devant ses yeux, il y avait maintenant un tournoiement vague de lueurs et d'ombres... et de ces hallucinations une idée se dégagea, qui éclata tout à coup dans son cerveau.

Cette idée, c'était la mort.

A quoi bon vivre? Quel pouvait être maintenant son avenir? Il ignorait tout de sa propre existence, et chaque fois qu'il tentait de plonger ses yeux dans le passé, il n'y voyait que les ténèbres d'un gouffre effrayant.

—C'est cela, murmura-t-il. Je vais me tuer.

Il regarda la Seine, cette fois, d'un oeil plus calme.

—Pas ainsi, murmura-t-il. C'est la mort des lâches....

Il s'écarta et se remit à marcher. Allant devant lui au hasard, il parlait à mi-voix.

—Si tout à l'heure, dans cette chambre où râlait cette malheureuse, un mot, un regard de sympathie eussent échappé à ces trois adorables créatures, il me semble que j'aurais eu le courage de vivre et de lutter. Et voilà que l'on m'a chassé!... L'une d'elles, dont la voix chaude et vibrante ébranlait toutes les fibres de mon coeur, m'avait cependant singulièrement ému... C'est singulier!... il me semble que déjà, dans mes rêves d'autrefois, alors que je voyais une forme vague et charmante se pencher sur mon berceau, il me semble que celle qui se courbait vers moi, comme une mère, avait ce visage pur et noble!... Folie!... je rêvais!... et voici la réalité!...

Il marchait encore, puis il reprenait:

—Une mère!... oui; il y a des enfants qui s'endorment aux bras de leur mère et qui se réveillent sous ses baisers... moi, je suis seul, jeté sur la terre par le hasard... Une sorte de grand seigneur débauché a daigné un jour se souvenir que j'existais... Il a cru que cette reconnaissance tardive l'absoudrait de sa faute... il m'a jeté son nom, sa fortune comme une aumône.... Ah! ce titre, cet argent, comme tout cela me paraît aujourd'hui mesquin et ridicule!... C'est bizarre cependant que cette volonté de suicide ne me soit venue que justement au jour qui m'a fait riche!...

Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries. Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.

Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur.

Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite....

—Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.

En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui. Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure disparaître avec lui....

Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir. Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre. Tout était dit.

Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit accomplie.

Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police, donner son nom, des explications, entendre les admonestations du magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos jours.

C'est à dégoûter du suicide.

La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre corps....

Où se tuer? A domicile? Mais dans les maisons à cinquante locataires, tout vous dénonce, l'odeur du charbon, le soupçon de votre concierge. La bienveillance veille sur vous et interrompt trop souvent l'oeuvre achevée....

A l'époque où se passe notre récit, on était mieux maître de soi-même.

A partir du rond-point des Champs-Élysées, les passants étaient rares. Comme c'était l'hiver, ils passaient vite, bien enveloppés dans leurs paletots, et se souciaient fort peu d'examiner la physionomie de ceux qui montaient vers le bois.

A peine quelques voitures, lancées au grand trot des chevaux, sillonnaient l'avenue.

Jacques se plaisait à cette solitude. C'était bien ainsi qu'il voulait sortir de la vie. Sans que nul ne prît garde à lui, il arriva à la porte Maillot, et, tournant à droite, se trouva en face d'une sorte de café champêtre qui se trouvait là.

Comme il n'avait rien mangé depuis le matin, il se sentait faible. Il se dit qu'au moment décisif la force pouvait lui faire défaut. Quoiqu'il n'éprouvât aucune hésitation, il éprouvait une peur enfantine. Il craignait que l'arme appuyée contre sa tempe ne déviât, par manque de sûreté dans la main; il voulait mourir, mais non point être défiguré.

Il entra et demanda un léger repas. Comme il insista pour être servi en plein air, le garçon comprit ce dont il s'agissait. Il avait vu tant de ces aventures! Il hésita: car on n'était pas toujours sûr que leclientpayât sa note. Mais les allures de Jacques donnaient confiance. Ce devait être un désespoir d'amour... On pouvait attendre le dessert pour présenter l'addition.

Quand il eut achevé, Jacques paya son compte et remit un louis de pourboire au garçon.

Celui-ci crut devoir lui donner un renseignement:

—Si monsieur veut être bien tranquille, dit-il, monsieur suivra ce petit sentier pendant un petit quart d'heure, puis il tournera à gauche.

—Merci, dit Jacques.

Et il s'enfonça dans le bois par la route indiquée.

Mais il n'avait pas suffisamment pris garde aux paroles de l'obligeant personnage. Il marcha trop longtemps, tourna à droite, et finalement déboucha sur une route.

Il recula, effrayé de se retrouver en pleine lumière.

Une voiture arrivait du côté de Courbevoie, sorte de coupé élégant qu'emportait un pur sang de la meilleure race.

Encore une minute et il allait passer devant Jacques.

Le jeune nomme ne voulait plus voir de visage humain; il se rejeta dans le bois, et là, se croyant caché par les branches, il tira de sa poche un de ses pistolets, examina rapidement la batterie, plaça la capsule....

Puis levant le bras, il posa le canon de l'arme sur sa tempe....

Mais au moment où il allait tirer, les branches craquèrent violemment, une forme se dressa auprès de lui, deux bras se jetèrent autour de son cou....

Et une voix lui cria:

—Tu veux mourir! toi!... non! non! je t'aime!

Le jeune homme avait poussé un cri de surprise et l'arme de mort s'était échappée de ses mains....

Et la duchesse de Torrès, car c'était elle, le serrait dans ses bras, en ajoutant:

—Je ne veux pas que tu meures!...

Cette voix résonnait à son oreille comme un chant d'espérance et d'amour,—il lui semblait qu'il était le jouet d'une illusion.

Mais non! c'était bien elle, plus belle que jamais elle n'était apparue au milieu des splendeurs du luxe et de la richesse.

Elle était là, la tête rejetée en arrière, les yeux pleins de larmes. Son teint ordinairement pâle et mat s'était coloré et le sang courait, rapide, sous cette peau fine et veloutée comme celle d'une jeune fille.

Et plongeant son regard dans ces yeux voilés par l'émotion, sentant contre sa poitrine ce corps souple qui avait des ondulations serpentines, Jacques chancela....

—Vous! vous! murmura-t-il. Ah! pourquoi êtes-vous venue?... Vous me rendez lâche!...

Mais sans répondre, la duchesse l'avait saisi par la main et l'entraînait vers la route. Il ne résistait pas. Il n'avait plus de volonté: toute son énergie désespérée s'était brisée. Il était plus faible qu'un enfant!...

Un instant après, sans savoir comment il y était venu, il se trouvait dans la voiture de cette femme, auprès d'elle, et les chevaux l'emportaient de leur trot rapide dans la direction de Paris....

—Lâche! répétait-il. Je n'ai même pas su mourir!...

—Tais-toi, fit-elle, en lui pesant doucement les mains sur les lèvres, tu as la fièvre... je ne veux plus que tu parles de mourir. Ne suis-je pas là maintenant?

Il releva la tête et la regarda.

En vérité, il se demandait si tout cela n'était pas un rêve. Quoi! cette créature si belle qu'il avait entrevue pendant quelques minutes à peine, à laquelle il songeait dans la solitude de ses insomnies, cette femme qui réalisait pour lui le type le plus achevé de la beauté humaine, cette femme l'avait arraché à la mort!

Et il l'avait bien entendu; elle lui avait dit:

—Je t'aime!

Aimé! lui! est-ce que cela était possible?... Il eut un frémissement terrible. Oui, c'était bien cela! C'était la folie qui hantait son cerveau! Sa raison lui échappait!

Elle respectait sa rêverie. Penchée vers lui, serrant ses mains dans les siennes, elle l'enveloppait de son regard chargé de voluptueuses effluves. Et sous ce magnétisme enivrant, il lui semblait qu'un être surnaturel prenait possession de lui-même.

Il ne parlait plus. Il se laissait emporter dans une sorte de tourbillon vague comme ceux qui parfois vous enlèvent dans l'air, pendant le sommeil....

La voiture s'arrêta.

Puis il descendit, appuyé au bras de la duchesse, qui le soutenait comme elle eût fait d'un enfant.

Seulement, à ce moment, il se passa une étrange circonstance....

Devant la grande porte, un mendiant accroupi semblait dormir sur le banc de pierre qui touchait à la grille. Au moment où la duchesse et Jacques passaient devant lui, le mendiant releva la tête.

C'était un être farouche, avec ses cheveux gris en broussailles qui lui tombaient jusqu'aux yeux, avec sa barbe hirsute et ses yeux creusés.

Il fixa sur eux son regard dur; puis, quand la porte se referma, on l'entendit qui jetait dans l'air un éclat de rire strident, infernal.

Jacques frissonna, et son coeur se contracta sous un spasme d'effroi.

Il s'arrêta brusquement.

—Viens, lui dit le Ténia.

Il eut un moment d'hésitation involontaire. Je ne sais quel sinistre pressentiment étreignit son cerveau. Mais la main si douce serra sa main, le sourire de la duchesse se fit plus charmant et plus encourageant... Il entra.

Mais quand il se trouva dans le boudoir des fourrures, où pour la première fois il avait pénétré sous le nom de comte de Cherlux, il se laissa tomber sur le sofa, et cacha son front entre ses deux mains.

Et tandis que, pendant quelques minutes, il était resté seul, il revit, par une intuition de l'âme, ces trois adorables femmes qui tout à l'heure étaient courbées au grabat d'un moribond, et il lui sembla que l'une d'elles lui criait:

—Jacques! Jacques! sors d'ici!... Va-t'en! Il en est temps encore!...

Mais en même temps, dans son souvenir, éclata la voix de la Brûleuse qui hurlait:

—Au loup! Bandit! Assassin!...

Il laissa échapper un cri de terreur... et se dressa comme s'il voulait fuir, mais il resta immobile, frémissant de tout son être.

La porte venait de s'ouvrir et la duchesse lui était apparue.

Quelques minutes lui avaient suffi pour rejeter le costume qu'elle portait. Maintenant elle était revêtue d'une robe de soie bleue et argent, dont les plis, collés au corps, moulaient ses formes admirables et que serrait à la taille une cordelière d'argent.

Sur ses cheveux, qu'elle avait dénoués et qui retombant sur ses épaules lui faisaient comme un manteau, elle avait jeté une résille d'argent dont l'éclat mat faisait mieux ressortir encore la teinte bleue de ses tresses splendides.

Le cou se dégageait, ferme, admirablement moulé, tandis que les manches, largement fendues, laissaient voir les bras, qu'un statuaire eût moulés, jusqu'à la naissance du coude.

Les lèvres étaient rouges, l'oeil noir brillait d'un éclat radieux....

Elle s'approcha de Jacques, le repoussa doucement vers le sofa, sur lequel elle le contraignit de reprendre sa place, et s'agenouillant devant lui, elle dit tout bas:

—Dis, me trouves-tu belle ainsi?...

—Oui, murmura-t-il, belle comme un rêve....

Il sentait monter à son cerveau un parfum enivrant, et de ce regard fixé sur lui s'échappait un rayonnement qui l'éblouissait.

—N'est-ce pas! tu ne mourras pas? dit-elle encore. Je ne le veux pas!... Je veux que tu vives... entends-tu bien... que tu vives pour moi, pour moi seule!

Puis l'attirant à elle, dans un élan plein d'une charmante violence, elle posa ses lèvres sur les siennes....

—Je t'aime! lui dit-elle dans un long baiser.

Il ne pensait plus, il ne raisonnait plus.

—Je t'aime! répétait-il comme un écho de folie.

Et comme il l'avait saisie dans ses bras, elle se dégagea, se laissa glisser à ses pieds.

—Ne parle pas, fit-elle. Je ne veux rien savoir encore... plus tard tu me diras tout... Je sais que tu souffres, je devine en toi d'horribles tortures... oublie tout!... Si le monde s'est montré cruel pour toi, si on t'a abandonné, je te reste... moi qui t'aime! moi qui me dévoue à ton bonheur! Que nous importent les autres!... ne serons-nous pas l'un à l'autre un univers et un paradis?...

Il l'écoutait, et la fièvre qui le brûlait se transformait: l'amour violent, insensé, s'emparait de lui... Oui, il oubliait tout pour la regarder, pour l'admirer, pour l'adorer....

Il voulut encore l'enlacer de ses bras.

—Chut! fit-elle doucement et en souriant.

Elle se releva avec la souplesse d'un félin, et courant à la cheminée, elle sonna.

Sans que personne parût, un panneau tourna sur ses gonds et un guéridon de laque parut; elle l'attira auprès du sofa. Puis s'asseyant auprès de Jacques:

—Soyez sage, lui dit-elle en découvrant les perles de sa bouche, et pour retrouver tout votre calme, partagez, je vous prie, mon modeste souper....

Elle versa dans une coupe de cristal quelques gouttes d'un vin d'Italie, jaune comme de l'or, brillant comme un rayon de soleil; elle y trempa ses lèvres, puis le lui présentant d'un geste adorable:

—Prenez, dit-elle, et sachez ma pensée!...

Il but, les yeux fixés sur elle. Et en même temps que la liqueur chaude et vivifiante réchauffait sa poitrine, il buvait le regard, la beauté, le charme de cette femme en qui se résumaient toutes les séductions des courtisanes antiques....

Et comme elle se faisait complaisante!

Elle le servait, le forçait de lui obéir: elle buvait à son tour, et il fallait qu'il l'imitât, sinon elle avait une de ces moues boudeuses qui brisent les résistances les plus endurcies.

Peu à peu, sur ce cerveau ébranlé par tant de commotions, les vins capiteux agirent. Ce n'était pas l'ivresse, c'était une sorte de résurrection.

Jacques se sentait fort, il retrouvait son énergie.

Son teint pâle se colorait de nouveau, ses yeux brillaient. Il lui semblait que ses muscles reprenaient leur vigueur en même temps que ses nerfs, douloureusement crispés, se détendaient.

Mais en même temps une pensée désolante traversa son cerveau.

La duchesse de Torrès l'avait sauvé, l'avait accueilli, elle lui avait avoué qu'elle l'aimait.

Mais, sans doute, elle ne savait rien! elle ignorait sous quelle accusation infâme il avait dû courber la tête!... elle ne pouvait supposer que le matin même, de Belen l'eût chassé, lui, Jacques, comte de Cherlux, l'eût fait jeter à la porte par ses laquais!...

Un rugissement s'échappa de sa gorge, et il posa si violemment sur la table le verre qu'il tenait à la main que le cristal vola en éclats.

Elle emplit un autre verre, et dit à Jacques en le lui tendant:

—J'ai vu M. le duc de Belen, et je sais tout!...

—Vous! s'écria-t-il. Mais alors vous me méprisez! vous me tenez pour un misérable!...

Elle lui prit la main et répondit:

—Je sais tout... et je vous aime!

—C'est impossible! il ne vous a pas dit....

Elle l'interrompit d'un geste:

—J'ai appris de sa propre bouche les détails de la scène odieuse qui s'est passée ce matin....

—Et vous ne me chassez pas!

Elle se leva, vint derrière le jeune homme, lui prit la tête entre les deux mains et l'embrassa au front.

C'était, en vérité, une scène singulière.

Les bougies de cire rose, dont la lumière était tamisée par des écrans de mica, éclairaient les fourrures zébrées de roux et de blanc dont les pointes semblaient chargées d'étincelles.

Des cassolettes de cuivre ciselé s'échappaient des parfums qui embaumaient l'atmosphère et troublaient à la fois la raison et les sens....

Les tentures, élégamment drapées, semblaient frissonner sous un souffle voluptueux....

Jacques sentit les bras d'Isabelle autour de son cou, et, par un mouvement sensuel, rejeta sa tête en arrière.

Ainsi posé, il voyait à plein l'adorable visage de la pécheresse qui rayonnait d'amour et d'ardeur mal contenue.

Ce fut un éblouissement.

Il avait oublié jusqu'à ce souvenir qui, un instant auparavant, avait contracté son coeur et torturé son cerveau, jusqu'à cette question à laquelle point de réponse n'avait été faite.

De toute cette femme, ainsi penchée, s'exhalaient des effluves de volupté qui l'étourdissaient....

Depuis le matin, il avait tant souffert, que son organisme ébranlé éprouvait maintenant je ne sais quelle sédation suprême. Il était enlacé dans les séductions infinies de cette femme qui commandait l'adoration.

—Tais-toi! murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.

—Ton nom! dit-il.

—Je m'appelle l'oubli!

Et il lui sembla que les lumières pâlissaient. Une harmonie vague et ineffable bruit dans l'air... celle de deux voix qui s'unissaient en échangeant des mots d'amour.

L'une disait:

—Jacques! mon Jacques!

Et l'autre répétait:

—Je t'aime!

Comment tout à coup Isabelle de Torrès s'était-elle trouvée sur la route? Comment avait-elle pu arrêter le bras de Jacques, alors que l'arme de mort s'appuyait sur son front?

C'est ce que nous allons rapidement expliquer:

Après avoir obéi au mouvement de fureur qui l'avait emporté, le duc de Belen, resté seul, s'était pris à réfléchir. Il tenait encore entre ses mains la lettre de Mancal, et il cherchait à deviner quel pouvait être le plan des misérables qui s'étaient introduits dans son hôtel, et dont Jacques lui paraissait à la fois le complice et l'instrument.

Nous avons déjà insisté sur ce fait très-curieux, l'indignation réelle de M. le duc de Belen. Nous raconterons bientôt toute son histoire, et l'on saura alors quel droit il avait à s'irriter si fort lorsque des malfaiteurs songeaient à s'attaquer à sa fortune.

Mais les gredins sont ainsi faits.

Quand on les touche, ils sont tout prêts à appeler à leur propre défense les arguments honnêtes dont ils ont fait tant de fois bon marché, alors qu'il s'agissait d'autrui.

De Belen, se promenant de long en large dans le petit salon d'où il avait chassé Jacques, murmura avec un accent de profond navrement:

—En vérité, c'est à ne plus croire à rien... Un jeune homme qui avait l'air si naïf! Vrai, je l'avais cru honnête! Et puis, après tout, il est exact que le comte de Cherlux, un vieux camarade, en somme, l'a reconnu pour son fils et lui a laissé ce qu'il possédait....

Il s'arrêta.

—Que pouvait bien posséder de Cherlux?... Hum! en y réfléchissant de plus près, ce vieux viveur ne devait plus être grandement en fonds. Quel rôle peut avoir joué ce Mancal en tout ceci? J'ai été bien fou de ne pas deviner immédiatement que cet homme était un bandit de première espèce! J'avais cru à l'habileté d'un chevalier d'industrie, qui emploie tous moyens pour voler et exploiter les secrets d'autrui. C'est mieux que cela... Il faudra que je sache tout!...

A ce moment, on frappa à la porte, puis un laquais dit à de Belen:

—M. le baron de Silvereal demande si monsieur le duc est visible.

—Silvereal! pensa de Belen. Pardieu! celui-là aussi doit connaître Mancal... qui sait s'il ne pourrait pas me fournir quelque utile renseignement....

Un instant après, il se trouvait avec le baron dans le cabinet oriental où nous les avons déjà entendus causant du passé et de l'avenir.

Il est bon de dire qu'après avoir rencontré Germandret-Mancal dans le souterrain, de Belen avait fait combler le puits où s'engageait l'escalier et fermer la trappe qui communiquait avec la serre.

De cette façon, il était, ou du moins se croyait à l'abri de toute indiscrétion.

Silvereal n'avait pas reparu à l'hôtel de Belen depuis cette dernière entrevue où il avait extorqué au duc une somme de cinquante mille francs... somme, hélas! qui avait déjà disparu en babioles coûteuses que l'amoureux baron avait envoyées à l'hôtel de Torrès, pour se faire pardonner sans doute l'impolitesse qu'il avait involontairement commise en s'endormant dans le boudoir de celle à laquelle il offrait son nom et sa main.

Silvereal était soucieux, et ce pour plusieurs raisons qu'il importe de connaître.

La première, c'est que l'hôtel de Torrès lui était impitoyablement fermé depuis quelques jours, et même il s'était produit un fait plus étrange et plus grave.

Son dernier présent: une agrafe de diamants qu'il avait obtenue à crédit d'un des premiers bijoutiers de la rue de la Paix, lui avait été renvoyée sans que l'écrin eût même été ouvert.

Ceci pouvait être significatif, et tout personnage moins infatué de lui-même ou moins enfiévré d'amour eût deviné, de la part de l'avide duchesse, un congé non dissimulé.

Mais ce n'était pas là ce qu'avait compris le baron. Pour lui, le consentement de la duchesse à ses désirs de mariage ne faisait point doute. Seulement, tant que Mathilde serait vivante, ces promesses, ces offres seraient illusoires. Ce refus n'était qu'une invitation à agir.

C'est ce qu'avait immédiatement tenté Silvereal, impatient d'avoir reconquis sa liberté.

On n'a pas oublié que le vieux Blasias lui avait remis un flacon qui ne contenait, en somme, qu'un breuvage complétement inoffensif.

Mais Silvereal, ne doutant pas qu'il ne tînt en son pouvoir la vie de la baronne, avait résolu d'en finir... et, au risque d'éveiller les soupçons, il avait trouvé moyen de faire prendre à sa femme le contenu total du flacon.

On devine ce qui s'était passé.

Ç'avait été une triste journée pour le baron. Vingt fois il s'était présenté à l'hôtel, espérant trouver la domesticité au désespoir, tout prêt à accueillir avec le masque d'une douleur de bonne compagnie la nouvelle d'une épouvantable catastrophe.

Point. Tout était calme. A quelques questions habilement posées, il avait été répondu que jamais la santé de madame de Silvereal n'avait été meilleure. L'honnête mari n'en pouvait croire ses oreilles, et, finalement, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de se rendre dans l'appartement de la baronne.

Elle l'avait reçu avec sa hauteur ordinaire. Et tout en causant de banalités, il avait pu constater que jamais sa beauté n'avait été plus vivace, que jamais ses yeux n'avaient été plus brillants, sa voix plus calme.

C'était à en perdre la tête.

Il avait couru au club, afin de tenter la fortune et d'oublier, dans la fièvre du jeu, les soucis qui le tourmentaient.

Là il avait été en butte à quelques railleries, ménagées d'ailleurs avec un goût exquis. Mais on lui parlait de M. le comte Jacques de Cherlux, charmant jeune homme qui avait été accueilli par le duc de Belen sur la recommandation de la duchesse de Torrès, et en qui on lui faisait deviner un rival.

Était-ce donc là l'explication de l'exil qui le frappait?

Avec ses inquiétudes s'étaient surexcités tous ses mauvais instincts. Il n'avait pu tuer sa femme, il se devinait maintenant chassé par celle qu'il aimait... et de Belen était le complice de la duchesse... Il prêtait les mains à une intrigue qui le pouvait réduire au désespoir, lui, Silvereal, un ancien ami... mieux que cela... un complice qui pouvait un jour ou l'autre devenir dangereux.

Il fallait élucider cette question, et c'était dans ce but que le baron se présentait chez le duc de Belen; seulement il avait appris à ses dépens que dans une discussion violente avec le duc, il était rare que le dernier mot lui restât. Aussi avait-il résolu d'employer cette fois un tout autre moyen.

—Eh! bonjour, mon cher duc! fit-il dès qu'il aperçut de Belen, et en s'avançant vers lui les mains tendues en avant.

—Je suis heureux de vous voir, fit de Belen, qui répondait à ses propres pensées.

Puis, regardant attentivement Silvereal, dont le visage était admirablement composé:

—Mais, en vérité, mon cher baron, vous semblez tout joyeux.... Avez-vous donc quelque raison de vous réjouir?

—Le mot est peut-être trop fort, fit Silvereal en souriant et en découvrant ses dents longues et aiguës; cependant je déclare que, sauf détails sans importance, j'ai tout lieu de me déclarer satisfait.

—Tant mieux pour vous. Peut-être n'en est-il pas de même pour moi!

—En vérité! s'exclama le baron avec les marques du plus profond intérêt. Serait-il survenu dans votre existence quelque embarras subit?

—Peut-être!

—Impossible. La fortune vous sourit avec une persistance à laquelle la capricieuse ne nous a guère habitués. Vous êtes honoré, vous êtes riche... et, enfin, vous allez être dans peu de temps l'heureux époux d'une des plus jolies et des plus riches héritières de Paris.

De Belen ne put réprimer un tressaillement. Cette allusion à ses desseins sur Lucie de Favereye le touchait en plein coeur... à supposer que le mot—coeur—pût s'appliquer au viscère qui opérait son mouvement régulier dans la poitrine du duc.

Il se souvint tout à coup de l'engagement pris quelques jours auparavant par Silvereal.

—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il involontairement. Avez-vous donc obtenu de la baronne....

—Qu'elle parlât pour vous? C'est aller un peu vite en besogne. Cependant....

Il s'arrêta. Il voyait bien que dans cet assaut de faussetés, il avait l'avantage, et il tenait à en profiter le plus longtemps possible.

—Parlez donc! s'écria de Belen.

—Si j'hésite, mon cher duc, c'est par un sentiment de superstition qu'il me faut avouer. Je n'aime pas, lorsque je tente l'exécution d'un plan mûrement combiné, expliquer par le menu les moyens dont je prétends me servir... Cette indiscrétion vis-à-vis de soi-même porte souvent malheur....

—Alors, que venez-vous me parler de mon prochain mariage?...

—Je vous prouve que je ne vous oublie pas... Depuis notre dernière entrevue où vous vous êtes laissé entraîner à me dire quelques duretés, que vous regrettez, j'en ai la conviction, j'ai beaucoup réfléchi... et le premier mouvement d'irritation passé, je me suis dit qu'après tout, vous étiez mon meilleur... disons mieux, mon seul ami, et que ce m'était un devoir de me mettre à votre service comme vous étiez au mien....

—Que de phrases, bon Dieu! s'écria de Belen avec impatience.

—J'arrive au fait. Je vous ai promis de vous aider à vaincre l'opposition que ma femme mettait à votre mariage avec Lucie de Favereye... et j'ai déjà, j'en suis certain, obtenu dans cette voie d'excellents résultats... Pardonnez-moi de ne pas m'expliquer davantage....

De Belen le regarda avec une défiance non dissimulée.

—Et c'est pour me dire cela que vous avez pris la peine de passer à mon hôtel?

—Certes!... N'est-ce pas le fait d'un véritable ami que de venir vous répéter: Prenez patience! tout va bien!... Je comprends vos angoisses, vos inquiétudes, et je tiens à les adoucir autant qu'il est en moi.

Après tout, de Belen méprisait assez l'intelligence de Silvereal pour admettre que cette niaiserie n'était pas jouée.

—Je vous remercie, reprit-il brusquement. Mais lorsque je vous déclarais tout à l'heure que j'étais heureux de vous voir, c'est que vous pouvez m'être utile.

Cette franchise n'avait rien de flatteur pour le baron. Mais Silvereal n'était pas homme à se fâcher pour si peu.

—Tout à votre disposition, dit-il.

—Vous connaissez un certain homme d'affaires nommé Mancal?

Silvereal fit la grimace. Ce nom avait décidément le privilége d'exciter peu de sympathie de la part de ceux qui l'entendaient.

On sait que souvent Mancal avait servi d'intermédiaire entre la duchesse et le baron lequel, de plus, n'ignorait pas que Mancal et le vieux Blasias étaient une seule et même incarnation....

Enfin Mancal lui avait souvent prêté, à grosse usure, des sommes dont il eût été certes bien impuissant à se libérer envers lui.

—Mancal! vous avez dit Mancal! fit le baron en hésitant et en regardant au plafond comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se remettre cette physionomie en mémoire.

—Parbleu! ne jouez donc pas ainsi la comédie! s'écria le duc, dont la longanimité s'épuisait. Pouvez-vous, oui ou non, me fournir des renseignements sur cet homme?

—Des renseignements!... non, en vérité. Ne vous fâchez pas, mon ami. Je le connaissais très-peu... il est mort!...

—Mort! s'écria le baron. Quelle est cette folie?

Silvereal se mordit les lèvres. Il avait trop parlé. Il supposait bien que Blasias était mort.

Mais le duc ignorait sans doute l'identité de ce personnage et du banquier de la rue Louis-le-Grand.

—Je veux dire, reprit-il, qu'il a disparu... comme font tous ces banquiers de mauvais aloi.

—Mancal était un faux banquier.

—Hein?

—Mancal est tout simplement le chef d'une bande de bandits qui exploitent les honnêtes gens.

—Alors, nous n'avons rien à craindre, interrompit naïvement Silvereal.

—Vous vous trompez! car Mancal possède nos secrets.

—Quels secrets?

—Il sait que le baron de Silvereal et le duc de Belen sont deux assassins!...

Silvereal se dressa sur ses pieds. En vérité, il y a des gens qui ont la manie d'évoquer des souvenirs désagréables... Il était blême, et ses dents claquaient.

—Bon! voilà que vous perdez tout votre sang-froid, reprit de Belen avec calme. Mon cher, quand on a, comme nous, risqué sa tête pour arriver au but poursuivi, on doit s'attendre à ce qu'à toute heure l'innocence se dresse devant soi et qu'il faille lutter sans trêve ni merci.

Silvereal l'interrompit.

—Mais je vous dis qu'il est mort!

—Qui? Mancal... Folie!...

—Mancal, oui! c'est-à-dire Blasias....

—Quel Blasias?...

—Un vieillard... c'est-à-dire non, Mancal déguisé... qui, au quai de Gèvres, faisait métier de recéleur et d'empoisonneur....

—Quoi! cet homme que la police traquait... et dont la masure s'est abîmée dans l'incendie....

—C'était Mancal.

—Ah bah! fit de Belen, qui réfléchissait.

Il y eut un instant de silence. Puis le duc, fouillant dans sa poche, en tira la lettre qu'il avait reçue tout à l'heure.

Elle ne portait pas de date; de plus, elle devait avoir été apportée, car sur l'enveloppe ne se trouvait pas le timbre de la poste.

Il sonna vivement.

—Qui a apporté cette lettre? demanda-t-il au laquais qui se présenta.

—Monsieur le duc, c'est une sorte de mendiant déguenillé.

—Qu'a-t-il dit?

—Rien, sinon que cette lettre devait être remise immédiatement à monsieur le duc.

—Il n'a prononcé aucun autre nom que le mien?...

—Aucun.

—C'est bien, allez!...

—Mais qu'est-ce donc que cette lettre? s'écria Silvereal, au comble de la curiosité.

—Je vais vous le dire. Car, au fait, mieux vaut que nous nous montrions quelque franchise réciproque. Cette lettre a été adressée par Mancal à l'homme que j'avais accueilli dans ma maison, et dont je m'étais porté garant, à ce Jacques de Cherlux.

—Lui! s'écria à son tour Silvereal. Montrez-moi cette lettre!

De Belen la lui tendit. Le baron la lut rapidement.

On se souvient que dans ses termes elle prouvait, à n'en point douter, la complicité de Jacques et de Mancal dans quelque oeuvre ténébreuse et encore inexécutée.

—Ah! mon ami! s'écria Silvereal, moi qui doutais de vous!

—Que voulez-vous dire?

—Je croyais que le jeune homme vous avait été recommandé par la duchesse de Torrès....

De Belen tressaillit à son tour.

Il avait oublié ce détail. Il n'avait songé qu'à Mancal. Il était cependant exact que Jacques s'était présenté, pour la première fois, muni d'une lettre du Ténia.

—Vous ne vous trompez pas, reprit-il lentement. C'est bien à la requête de la duchesse que je l'avais reçu et que je lui avais promis ma protection.

—Vous voyez bien! fit Silvereal avec désespoir. Et moi qui croyais en vous comme en mon meilleur ami.

—Eh bien?

—Mais ce jeune homme est l'amant de la duchesse, que j'aime et qui m'a fermé sa porte!

Il avait, en prononçant ces paroles, une mine si piteuse, que de Belen ne put réprimer un éclat de rire.

—Ah! il est bien en ce moment question d'amour et de passion ridicule....

—Ridicule! Vous en parlez bien à votre aise.

—Je vous dis qu'il s'agit de notre honneur, de notre fortune, qui sait? de notre vie, peut-être!

—Que m'importe! s'écria Silvereal, sans cette femme, fortune, existence, je ne tiens plus à rien!

—Passe pour vous. Mais moi, je tiens à tout. Raisonnons, et quittez ces airs navrés, qui sont grotesques. Songeons à nous défendre, que diable! et examinons le danger froidement et en hommes habitués au péril.

—Je vous écoute, fit Silvereal, qui n'écoutait guère, absorbé qu'il était dans ses pensées désespérées.

—C'est évidemment à la prière de Mancal que la duchesse a remis cette lettre à ce Jacques... Dites-moi, ce Mancal était son homme d'affaires, n'est-il pas vrai?

—Elle fait, en effet, quelques petites opérations de Bourse.

—Donc, elle a confiance dans cet homme... et elle n'a pu lui refuser ce léger service... Il lui aura présenté son protégé avec les formes mielleuses dont il avait le secret, et la duchesse est si bonne....

—Oui, elle est bonne et belle, interrompit Silvereal.

De Belen se contenta de hausser les épaules et continua:

—Vous ne paraissez rien comprendre. Il est ridicule qu'un homme tel que vous, qui êtes presque un vieillard....

Silvereal protesta d'un geste.

—J'ai dit un vieillard, insista de Belen. Parbleu! il fait beau voir qu'à votre âge, vous vous obstinez à roucouler comme un Roméo de vingt ans... Cela est fini, mon cher. Nous aimons où et quand nous pouvons!...

—Pardon! s'écria Silvereal, poussé à bout. N'êtes-vous pas amoureux vous-même de Lucie de Favereye, une pure et chaste enfant qui pourrait être votre fille?...

De Belen pâlit. Le coup était direct. Mais, se mordant les lèvres, il reprit avec sang-froid:

—Tout d'abord, mon cher baron, remarquez qu'entre une chaste et pure enfant comme Lucie, je répète vos expressions, et cet être vicieux, corrompu, presque effrayant, qui s'appelle le Ténia et pour vous la duchesse de Torrès, toute comparaison serait un crime!...

—Belen! prenez garde! fit Silvereal, qui blémissait.

—Prendre garde? à quoi? à votre colère!... Laissez donc aux auteurs de drame ces grands airs de bravache... nous sommes ici pour raisonner et nous dire nos vérités... tant pis si elles nous froissent! Donc, s'il vous plaît, étudions nettement, et une fois pour toutes, notre situation respective.

De Belen se plaça devant Silvereal, les bras croisés, la tête haute; puis, d'une voix sèche, et en accentuant chaque parole avec la vibration brutale d'un marteau qui tombe:

—Nous sommes deux chevaliers d'industrie, disons le mot, deux voleurs; vous, monsieur de Silvereal, descendant d'une des plus grandes familles de France, vous vous êtes vautré dans toutes les fanges... Vous étiez perdu, quand votre bonne étoile vous a conduit sur mes pas; j'ai reconnu en vous l'étoffe d'un franc coquin... un peu mou, un peu flasque, mais utilisable à l'occasion; je vous ai mis de moitié dans mes opérations!

—Oh! de moitié! objecta Silvereal, que parut toucher ce seul point de l'argumentation.

—De moitié quant à votre valeur propre. Vous êtes un gredin, mais un gredin lâche. Moi, j'ai le courage. Je suis lion et je prends la plus grosse part,quia nominor leo. Ceci est indiscutable. Donc avec moi vous avez volé, avec moi vous avez tué!... et quand je torturais au Cambodge ce Français que Dieu damne! vous vous pâmiez comme une vieille femme, mais vous ne songiez nullement à le défendre.

—Oh! proféra longuement le digne baron en se cachant la tête entre les deux mains.

—Évanouissez-vous, si vous voulez. J'ai le temps d'attendre. Vous revenez à vous?... tant mieux. Alors je continue. Muni de quelques milliers de francs, vous êtes revenu en France; et grâce à votre nom, à votre habileté, à l'absence de tout scrupule qui est votre point caractéristique, vous avez su persuader à M. de Mauvillers que, s'il vous donnait sa fille, vous le feriez nommer pair de France....

—J'en avais le pouvoir....

—Taisez-vous donc! vous mentez comme un arracheur de dents, soit dit sans offenser votre purisme... Grâce à un laquais du ministère dont vous aviez acheté la complicité, vous aviez appris la nomination prochaine dudit Mauvillers,—encore un aimable bandit, entre nous, et digne d'être votre beau-père,—vous êtes allé le trouver et vous lui avez dit: Donnez-moi votre fille, et demain votre nomination sera auMoniteur... Oh! il n'a pas hésité... Sa fille vous méprisait, comme tout le monde, du reste... Elle en aimait un autre... il l'a menacée de sa malédiction, et la pauvrette, qui croyait encore à la malédiction d'un père alors même qu'il s'appelle M. de Mauvillers, dix fois renégat, contempteur de toute probité, de toute justice, magistrat prévaricateur et fonctionnaire concussionnaire, la pauvrette, dis-je, a obéi et vous a épousé, vous! vous, mon complice, vous un assassin!...

—Monsieur de Belen! mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi vous évoquez ces souvenirs... exagérés....

—Exagérés, est un chef-d'oeuvre. Silvereal, vous étiez né pour le parlementarisme. Pourquoi j'évoque ces souvenirs? mon Dieu, il est utile, entre braves gens comme nous, de se rafraîchir de temps en temps la mémoire. De plus, je reviens par un détour—un peu long, mais nécessaire—au point principal de notre entretien, et je veux vous prouver que si je suis un fou d'aimer Lucie de Favereye et de la vouloir pour femme, vous êtes, vous, un imbécile d'offrir votre nom à la duchesse de Torrès.

Silvereal eut un beau mouvement de dignité: il se leva, se mit de trois quarts comme l'immortel Crevel desParents pauvres, et, posant sa main sur la portion de gilet qui chez tout autre aurait pu recouvrir un coeur:

—Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté toute personnalité à l'adresse de la duchesse.

De Belen éclata de rire.

—Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,—lui, roturier,—duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines gens:—Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. Est-ce votre avis?

Silvereal se contenta d'incliner la tête.

—Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de cette fille, et cela sera.

—Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.

—C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.

—La mienne!

—Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez franc et répondez.

Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un ton pleurard et grotesque:

—Je l'aime!...

—Eh bien! aimez-la! et donnez-moi la paix! Je vous parle de choses graves: je vous dis que Mancal, un bandit, avait placé chez moi un misérable dont le rôle était de m'épier, de me trahir, de me dépouiller... qui sait? de m'assassiner, peut-être; et quand je vous rappelle que ce Jacques de Cherlux a été introduit chez moi par le Ténia, vous me répondez avec des larmes dans la voix: Elle est bonne et belle!... Vous tombez en enfance!...

—Mais enfin, cria Silvereal, vous avez admis vous-même qu'elle pouvait avoir été trompée par ce Mancal....

De Belen s'approcha de Silvereal, et, lui plaçant les mains sur les épaules, plongea ses yeux dans les siens:

—Silvereal, mon ami, quelque chose me dit que vous jouez gros jeu... Cette femme est plus forte que vous... elle vous raille et vous mettra à la porte au premier jour.

—Vous me torturez, fit piteusement Silvereal.

—Cela m'est absolument égal. Je parle affaires. De deux choses l'une: ou la duchesse a donné, sur la prière de Mancal, une lettre banale, et dans ce cas, vous restez le futur de cette intéressante créature; ou, au contraire, par une raison de haine contre moi, que je devine sans la définir, elle a prêté les mains au piége qui m'était tendu. Voilà ce qu'il convient de savoir, et sur l'heure....

—Oui! oui! vous avez raison! s'écria Silvereal. Ah! si elle m'a trompé!...

—Si elle vous a trompé, c'est vous qui lui demanderez pardon. Je vous connais, donc n'insistons pas sur ce détail. Ce dont il s'agit est infiniment plus important, et voilà ce que je vais faire: je vais faire demander madame de Torrès....

—Vous! elle ne viendra pas!

—Si fait, ou du moins si elle ne vient pas, c'est qu'elle se sent inattaquable, ce que je ne suppose pas... Tenez, mon cher baron; je vous fais un pari....

—Vous plaisantez toujours!

—Point, jamais je n'ai été plus sérieux, car j'ai un pressentiment que la partie engagée est des plus graves... Je répète donc que je vous fais un pari... Je vais partir pour ma maison de Courbevoie... en même temps que mon laquais va porter à la duchesse un billet qui l'invitera à venir chez moi... là-bas....

—Elle refusera de s'y rendre....

—Nous verrons bien! Si je choisis Courbevoie, c'est parce qu'ici elle serait trop en vue en se présentant à mon hôtel... cela serait compromettant et nous perdrions du temps en pourparlers... Là-bas, elle peut venir sans que nul le sache, et je suis sûr, mon cher baron, que lorsque je la tiendrai en face de moi, il faudra bien qu'elle se confesse....

Silvereal tressaillit. En vérité, de Belen parlait de la bien-aimée avec une désinvolture insolente qui le navrait.

—J'espère, dit-il les dents serrées, que vous vous souviendrez à quel monde vous appartenez tous deux....

—Oh! elle me vaut... nous sommes de force! soyez tranquille. Mais, mon cher Silvereal, supposez un instant—et cela sans vous enfoncer les ongles dans la poitrine—que ledit Jacques de Cherlux soit son amant, n'avez vous pas intérêt à le savoir?...

Il avait touché le point sensible.

—Agissez comme vous l'entendez.

—Merci de l'autorisation, dont d'ailleurs je me serais absolument passé.

De Belen s'assit devant un petit bureau.

—Écoutez, dit-il, j'écris.

Et, en même temps que sa plume courait sur le papier, il disait à haute voix:

«Chère duchesse, j'ai le regret de vous annoncer que j'ai dû chasser comme un laquais le jeune et intéressant comte de Cherlux, que vous avez eu l'obligeance de me présenter et qui est tout simplement un bandit de la pire espèce.

»Croyez que je n'ai pas pris cette grave résolution sans avoir mûrement réfléchi au déplaisir qu'elle vous causerait. Et comme je ne désire rien tant que de vous complaire en toutes choses, je suis prêt à vous donner les explications que vous pourrez désirer, si vous me venez les demander en ma petite maison de Courbevoie, rue du Bois.


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