»Vous trouverez à la petite porte du parc un valet qui vous introduira, sans que vous soyez vue.
»Votre dévoué ami,
»Duc de Belen.»
—Mais... mais... mais... fit par trois fois Silvereal, que cette rédaction éminemment cavalière blessait au plus vif de ses sentiments intimes, on dirait, en vérité, que la duchesse de Torrès connaît la petite porte du parc....
Le duc prit la lettre, et, caressant doucement la joue du baron avec le papier satiné:
—Vous serez toujours un grand enfant, dit-il.
Il sonna.
—Cette lettre à son adresse... immédiatement. Puis, qu'on attelle.
—Vous sortez? demanda Silvereal.
—N'avez-vous pas lu la teneur de ma lettre?
—Vous allez à Courbevoie?
—Attendre la charmante duchesse de Torrès.
—Que prétendez-vous donc?
Le visage de Belen reprit sa rigidité sérieuse.
—J'entends confesser le Ténia... J'entends apprendre d'elle quelles relations existaient entre elle et ce Mancal maudit... et enfin à quel titre elle s'était faite la protectrice de ce Cherlux dont je me défie autant et plus que vous....
—Ne pourrais-je assister à votre entretien? demanda timidement Silvereal.
A ce moment, on vint annoncer à de Belen que sa voiture l'attendait.
De Belen regarda Silvereal en riant:
—Vous n'y songez pas, mon cher maître, dit-il en prenant son chapeau; si je vous permettais de prendre part à notre entrevue, vous troubleriez la duchesse par vos regards passionnés... et je tiens au contraire à ce qu'elle conserve tout son sang-froid!...
Silvereal eut presque une velléité de révolte:
—Et cependant... si ce tête-à-tête me déplaisait....
De Belen, qui était déjà auprès de la porte, revint vivement vers lui et lui saisissant le poignet:
—Écoutez-moi bien, ajouta-t-il. De deux choses l'une: ou la duchesse est une amie, et en ce cas, je m'engage à plaider votre cause... ou bien elle est complice de ce Mancal dans quelque ténébreuse machination... et alors notre tête, vous entendez, notre tête, est en jeu! Si cela est, cette femme est condamnée... et vous savez, vous mieux que personne, que je n'ai jamais menacé en vain, et que je brise tout obstacle qui se dresse devant moi!...
De Belen s'était étudié à se faire, pour le monde, une tête placide, plus finaude que méchante, et il est juste de dire qu'il y avait parfaitement réussi, grâce à la coupe de son visage, large du bas, et à ses favoris, taillés à la Louis-Philippe, qui lui donnaient une physionomie des plus rassurantes.
Mais en ce moment, alors qu'il proférait ces menaces, il semblait qu'il s'opérât sur ses traits une métamorphose subite: le teint se faisait livide, les yeux brillants, la lèvre contractée.
Silvereal reconnut son ancien complice, tel qu'il l'avait vu naguère torturant un malheureux vieillard pour lui arracher son secret, et il se tut, frissonnant malgré lui.
—Patience donc, reprit de Belen. Avant ce soir, vous saurez la vérité sur tout cet imbroglio.
Lui parti, Silvereal resta quelque temps immobile, pensif; puis il se décida à sortir à son tour en murmurant:
—Il faut en finir... il faut que la duchesse soit ma femme....
Et disant cela, il songeait à Mathilde et aux derniers conseils du vieux Blasias.
Mais comment attirer la baronne dans un piége avec Armand de Bernaye? Laissons Silvereal à ses réflexions, et venons auprès de la duchesse de Torrès, à l'heure où lui parvenait l'étrange lettre du duc de Belen.
Elle était seule, rêveuse.
Depuis la scène terrible dans laquelle Silvereal avait avoué le crime commis par lui de complicité avec de Belen, il semblait qu'une transformation inconsciente se fît dans l'âme de cette femme.
Ses pensées n'avaient plus leur lucidité cruelle. Ses ambitions étaient oubliées, et alors même qu'enfermée dans le boudoir des diamants, elle égrenait entre ses doigts les pierres étincelantes, son regard n'avait plus cet éclat fauve qui semblait un rayonnement d'or.
Elle se prenait à frissonner, sans savoir pourquoi. La mort de Mancal l'avait épouvantée. Et quelque soulagement qu'elle éprouvât à la disparition de son complice, cependant une voix sourde lui criait que le crime triomphant a ses revers et ses catastrophes; elle pensait à cet homme qu'elle avait vu naguère encore si fort, si sûr de lui-même, bronzé d'énergie et de cynisme... et devant son imagination passait le cadavre que l'eau emportait impuissant, livide, jouet du flot qui l'entraînait....
Alors s'imposait à elle une terreur vague. Elle regardait autour d'elle, comme si un ennemi inconnu, un vengeur peut-être, allait surgir pour la saisir, pour la punir à son tour... et elle cachait son visage entre ses mains, pour écarter la vision sinistre....
Puis elle se souvenait de celui qu'elle avait à peine entrevu... Jacques de Cherlux. Et c'était comme un rayon de lumière dans des ténèbres sombres....
Ce qui l'avait frappée en lui, c'était ce regard clair, brillant d'honnêteté et de franchise, ces yeux étincelants d'admiration naïve et de passion inassouvie, derrière lesquels elle avait deviné une âme. Elle avait ri d'abord. L'admirer, qu'était-ce donc que cela? N'était-elle point blasée sur les hommages? L'amour! elle l'avait toujours raillé.
Quand Martial, désespéré, se tordait à ses pieds en demandant grâce, quand il lui sacrifiait sa vie, son honneur, sa mère, elle avait aux lèvres un rictus railleur et lui répondait ce mot atroce que Martial n'avait pas oublié:
—Tu es si lâche que parfois je crois t'aimer!
Quand sir Lionel, brisé, atterré, après avoir tout employé pour la dompter, colère et menace, prières et brutalités, lui criait:
—Je me tuerai!
Elle souriait encore, d'un air de défi.
Ç'avait été une scène atroce.
Le dernier soir, sir Lionel était venu auprès d'elle. Il était pâle comme un cadavre.
—Écoutez-moi, lui avait-il dit: vous avez pris plaisir à me torturer... que vous ai-je fait? quel reproche pouvez-vous m'adresser? aucun. Mais vous êtes de ces êtres effrayants qui se complaisent à la souffrance des autres!... Vous êtes la Locuste qui torturait des esclaves par le poison, étudiant curieusement sur leur face convulsée les affres de l'agonie... Êtes-vous une femme? êtes-vous un démon?... De quelle fange sanglante avez-vous été pétrie?... je l'ignore. Devant vous, j'ai été lâche... et je le suis encore... Moi qui ai affronté tous les périls, raillé tous les dangers, j'ai peur de vous!... Oh!... si je vous dis cela, c'est que tout va finir... Je ne lutte plus... mais, sachez-le bien, du fond de mon âme et de ma conscience, je vous maudis!... Un jour viendra où, pleurant et enfonçant vos ongles dans votre poitrine... vous vous souviendrez du mal que vous avez fait.... Alors ma voix qui vous parle en ce moment surgira de ma tombe mal fermée et vous criera: Soyez maudite!... Alors vous voudrez fuir, alors vous tenterez de vous enfermer dans votre égoïsme dédaigneux, mais toujours la voix sinistre vous poursuivra et répétera: Soyez maudite!...
Elle l'avait interrompu par un éclat de rire en disant:
—Quelle magnifique tirade pour l'Ambigu, cinquième acte!...
Mais elle n'avait pas achevé... une détonation avait retenti, et sir Lionel Storigan, le crâne brisé, était tombé à ses pieds, tandis qu'un flot de sang inondait sa robe....
Elle s'était dressée, pâle. Puis, comme ses gens accouraient au bruit, elle reprit son sang-froid et dit ces seuls mots:
—Faites transporter sir Lionel chez lui!
Et elle était rentrée dans son boudoir....
Maintenant tout cela lui revenait en mémoire. Il lui semblait que cette voix murmurait encore sa malédiction terrible....
—Je suis folle! murmura-t-elle tout à coup en rejetant en arrière son admirable chevelure brune; que m'importent les souvenirs? que m'importe le passé? Je suis jeune, je suis belle, je sais riche!... l'avenir m'appartient.
Un laquais frappa à la porte et lui présenta sur un plateau de vermeil la lettre du duc de Belen.
Elle la prit insoucieusement et la jeta sur un guéridon. Elle la lirait plus tard. Mais voici que, regardant l'enveloppe, elle reconnut l'écriture du duc. Elle avait à peine entendu ce que lui avait dit le laquais tout à l'heure.
Le duc de Belen!... ah! celui-là aussi l'avait aimée. Seulement, c'était un esprit froid et positif. Il avait rapidement compris que le Ténia ne lâchait plus la proie qu'on lui abandonnait, et un jour il avait dit à la duchesse:
—Je ne veux pas être votre amant!... Je serai votre ami!
Elle l'avait admiré pour cette force qui n'était, en somme, que de l'habileté raisonnée.
D'ailleurs, elle se souciait peu de lui.
Pourquoi lui écrivait-il?
Tout à coup un nom monta à ses lèvres: Jacques!
Et, d'une main fébrile, elle déchira l'enveloppe. Elle lut les lignes tracées et poussa un cri terrible.
C'était comme une révélation. A l'annonce du malheur qui frappait Jacques, une sorte de déchirement se faisait en elle. Chassé! il l'avait chassé! Lui, ce misérable! cet assassin! il s'était arrogé sur un autre le droit de haute justice! et sur qui? sur le seul homme qu'elle, Isabelle la courtisane, eût regardé avec une émotion involontaire!
—Ah! tu as chassé Jacques! cria-t-elle. Eh bien! à nous deux, monsieur de Belen!
Et quelques instants après, sans qu'elle eût hésité, sa voiture l'entraînait sur la route de Courbevoie.
La maison habitée par de Belen était en réalité un hôtel ou plutôt une sorte de château. Le parc s'étendait autour du bâtiment et se prolongeait jusqu'à la Seine.
La petite porte à laquelle sa lettre faisait allusion et qui était réservée aux visites intimes, donnait accès dans une serre d'hiver, tout encombrée d'arbustes exotiques.
Là, le duc se promenait avec agitation, l'oeil fixé sur cette porte qui ne s'ouvrait pas. La courtisane aurait-elle donc refusé de venir? Était-il vrai qu'elle ne portât aucun intérêt à ce Jacques et qu'elle n'eût été aux mains de Mancal qu'un instrument inconscient? Sans cesse il se rapprochait de cette porte, tendant l'oreille pour saisir le bruit de la voiture qu'il attendait.
—Madame la duchesse de Torrès attend monsieur le duc au salon, dit une voix.
De Belen se retourna surpris.
C'était un valet qui avait parlé.
—C'est bien, je me rends auprès d'elle, dit-il brusquement.
Mais, en suivant les galeries vitrées qui, par une route couverte et ininterrompue, conduisaient jusqu'aux appartements, de Belen réfléchissait. C'était la première fois que la duchesse entrait ainsi chez lui, au grand jour, sans se cacher, passant devant ses gens.
Ceci avait un vague parfum de défi.
Quand il entra dans le salon, la duchesse, vêtue simplement, était debout, le visage couvert d'un voile.
Il s'approcha et la salua.
Elle releva son voile et il reconnut alors qu'elle était d'une pâleur livide: ses grands yeux brillaient d'un reflet métallique.
—Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser si je vous ai demandé de venir ici.
Elle avait aux lèvres une crispation ironique qui le troublait.
—Trêve de politesse! fit-elle à son tour. Vous m'avez appelée. Je suis venue, et me voici prête à vous entendre. Seulement je vous prierai d'être bref, j'ai peu de temps à vous donner.
Sans répondre immédiatement, il la regarda.
Elle avait bien l'attitude d'un adversaire préparé pour la lutte.
D'un geste, il l'invita à s'asseoir et il prit lui-même un siége.
—Madame la duchesse, reprit-il, je devine à vos regards que vous êtes irritée contre moi....
Il attendit une protestation polie. Elle resta immobile. Elle attendait, comme ces habiles bretteurs qui laissent l'attaque à l'ennemi jusqu'à ce qu'il se découvre.
Il dut parler:
—En vous écrivant, dit-il, j'ai obéi à un mouvement de colère qui peut-être m'a entraîné plus loin que je ne l'aurais voulu... mais il est dans la vie des circonstances où l'homme le plus calme n'est pas maître de lui. J'ai été indignement trompé. J'irai plus loin. Vous avez été vous-même victime d'une odieuse machination, et, sans le savoir, vous avez accueilli, patronné, introduit chez moi un homme qui n'est, en réalité, que le complice d'un bandit.
Elle appuya son coude sur le sofa, soutenant son menton de sa main finement gantée et considérant toujours de Belen avec une attention soutenue.
Ce sang-froid commençait à irriter le duc:
—Je veux parler, dit-il d'une voix qui tremblait un peu sous l'action d'une agitation intérieure, de celui qu'on appelle le comte Jacques de Cherlux et de son protecteur et ami, M. Mancal... Mais en vérité, madame, fit-il tout à coup avec un geste emporté, il semblerait que vous ne me comprenez pas... Oui ou non, est-ce sur une lettre de vous que j'ai reçu chez moi M. Jacques de Cherlux? Oui ou non, avez-vous engagé jusqu'à un certain point votre responsabilité?... Voilà ce que je vous demande... avec calme, avec politesse... et je m'étonne que jusqu'ici vous n'ayez pas daigné répondre, fût-ce par un seul mot, aux paroles conciliantes que je vous ai adressées....
—Je suis venue, dit la duchesse froidement et sans quitter son attitude dédaigneuse, donc je suis prête à subir l'interrogatoire qu'il vous plaira m'adresser....
—Un interrogatoire?... non, certes.
—Je pensais que vous vous érigiez en magistrat, dit-elle encore avec un sourire. Le cas serait original... et d'autant plus intéressant.
De Belen ne comprit pas l'ironie contenue dans ces dernières paroles, et, tout entier à ses pensées, il continua:
—Ne jouons pas sur les mots. Vous n'êtes pas mon ennemie; quant à moi, vous savez quels furent autrefois les sentiments que vous m'avez inspirés, et il ne m'a fallu rien moins qu'un violent effort de volonté pour résister à l'influence que vous preniez sur moi; donc, aucun de nous ne peut avoir l'intention de nuire à l'autre. Soyez donc assez bonne pour me répondre franchement.
Elle inclina la tête en signe d'assentiment.
—Vous connaissez Mancal depuis longtemps?
—Depuis que tous ceux qui composent votre honorable société l'ont admis dans une sorte d'intimité. Il m'a été présenté par un de vos amis, ou plutôt de vos associés, le banquier Colombet.
—Il était votre agent d'affaires?
—Vous l'avez dit.
—Ne prenez pas ma question en mauvaise part: il ne vous a jamais proposé de vous associer à quelque opération particulière, dirigée contre moi, contre mon crédit?
Un éclair rapide passa dans les yeux du Ténia.
—Non, fit-elle.
—C'est étrange, reprit de Belen. Et pourtant il est certain—et j'ai pour en être convaincu les raisons les plus graves—il est certain, dis-je, que ce Mancal est ou était mon ennemi.
—Ceci est une appréciation dont il m'est impossible de reconnaître ou de nier l'exactitude.
—Vous me le jurez!
—Est-ce que nous jurons, entre nous? Quand même nous mentons, ne sommes-nous pas prêts à prêter tout serment qui nous est utile? J'en appelle à vous, monsieur le duc de Belen!
Elle ripostait avec une netteté dont le duc se sentait troublé.
—Mais ce Jacques, s'écria-t-il, ce vagabond!
—Mancal, qui m'a rendu quelques services, en a réclamé un de moi à son tour; il voulait une lettre de recommandation pour son protégé. Pourquoi la lui aurais-je refusée?
—Certes, et pourtant cet homme, ce prétendu comte de Cherlux, est un bandit!
—Pourquoi paraissez-vous douter de la réalité de son titre? ne vous a-t-il pas fait connaître son histoire?
—Oui, ce roman ridicule, où tout doit être mensonge et fausseté!
—N'avez-vous pas eu entre les mains les pièces qui établissent ses droits?
—Ces pièces peuvent être fausses....
—Oh! monsieur de Belen, croyez-vous donc qu'il y ait réellement des faussaires?... Vous me paraissez peu porté à l'indulgence pour la nature humaine.
De Belen frappa du pied avec colère:
—Allons! fit-il, Silvereal ne s'était pas trompé.
La duchesse le regarda avec surprise.
—A quel titre l'honorable baron intervient-il en tout ceci?
—Il m'a dit que ce Jacques était votre amant! fit-il brutalement.
Elle se leva droite, frémissante, plus pâle encore.
—Et quand cela serait, ne suis-je pas libre?
—Libre?... certes, libre de vous perdre à jamais, en étant la maîtresse d'un criminel.
—Qui vous donne le droit d'accuser ce jeune homme?
—Qui vous donne le droit de le défendre?
Il y eut un silence. Les armes étaient engagées.
De Belen prit dans sa poche la lettre de Mancal, et la présentant à la duchesse:
—Lisez, lui dit-il.
Elle obéit.
On se souvient des termes de cette lettre dont chacun était habilement calculé.
«Mon cher Cherlux, disait Mancal, n'oubliez pas mes recommandations. Je pars pour quelques jours.Nos affairesexigent cette disparition momentanée...Empaumezbien le Belen. Le jour venu, nous saurons bien fourrer le nez dans ses petites opérations... Le sac est bon, nous le viderons...»
Lisant ces lignes odieuses, la duchesse réfléchissait. Et alors elle se rappelait aussi les paroles proférées par Mancal, alors qu'il lui proposait de s'associer à lui dans une oeuvre de mystérieuse vengeance.
«Je poursuis une oeuvre de haine, avait-il dit. Je veux que cet homme vous aime et que vous le haïssiez comme moi.»
Ainsi, ce plan qu'elle ne connaissait pas et auquel elle s'était prêtée tout d'abord recevait déjà un commencement d'exécution. Elle comprenait quel sens infâme se cachait sous la lettre de Mancal; elle devinait que le seul but du bandit était de dénoncer faussement Jacques, de le compromettre, de le perdre.
Elle eut froid au coeur, en même temps que tout son sang affluait à son cerveau.
Ainsi c'était bien vrai. Jacques allait être saisi par l'engrenage menaçant. Jacques!... perdu!... et par elle!...
Dans cette nature glacée par la corruption, c'était le réveil d'un feu mal éteint... c'était une explosion passionnée dont elle n'était plus maîtresse....
Et tandis que son front brûlait, tandis que son sang courait dans ses veines comme un métal en fusion, elle fit appel à ce sang-froid qui jusque-là avait été dans les choses du mal son arme la plus terrible, et elle reprit, sans que sa voix tremblât, cachant la flamme de son regard sous ses longs cils baissés:
—Qu'avez-vous fait?
—Ce que j'ai fait! J'ai prouvé à ce misérable que je n'étais pas l'adversaire ridicule dont il croyait avoir si bon marché... Je lui ai craché son infamie à la face... et je l'ai chassé....
—Vous l'avez chassé? fit lentement la duchesse.
—Et ce soir tout Paris saura ce qu'était M. de Cherlux, un aventurier, qui doit être replongé dans la fange d'où il avait osé sortir. Ah! ce Mancal a disparut!... d'autres disent qu'il est mort! Peu m'importe! S'il est vivant, je le défie... comme je méprise ce Jacques... Mais une dernière fois, duchesse, dites-moi, en me regardant en face, si vous aimez cet homme... Si vous êtes sa complice, à lui comme à ce Mancal... si, enfin, vous êtes mon ennemie! Et ceci posé, je jure Dieu que je vous briserai tous, eux et vous, madame la duchesse de Torrès....
Elle fit un pas vers lui:
—Monsieur de Belen, dit-elle de sa voix qui résonnait sourdement, vous avez tort de menacer... Je vous ai écouté, écoutez-moi à mon tour... Non, je n'ai pas prêté les mains à je ne sais quelle machination que je devine sans la comprendre... Non, je n'étais pas votre ennemie... Mais je vous défends... je vous défends, entendez-vous? de toucher à M. Jacques de Cherlux....
—Vous l'aimez?
—Oui.
—Vous! Ah! la chose est follement plaisante!
Et de Belen laissa échapper un éclat de rire faux.
—Après tout! continua-t-il, cela est mieux ainsi! Tous vos amants meurent par le crime ou le suicide! Vous le tuerez, et justice sera faite....
La main de la duchesse se posa sur son bras, et dans ces doigts frêles, il sentit une force surhumaine.
—Justice sera faite! Oui, il le faut, lui dit-elle. Si vous tentez de perdre Jacques... Jacques, que j'aime... eh bien! monsieur le duc de Belen, il est des cadavres qui se lèveront de leurs tombes pour vous punir... Celui de l'homme que vous avez assassiné... jadis... dans l'Inde! celui de l'enfant que vous avez jeté dans un gouffre! celui du vieillard que vous avez torturé pour lui arracher un secret....
De Belen bondit dans un accès de rage folle.
—Misérable! fit-il.
Il y avait là, suspendue à la muraille, une magnifique panoplie.
Il saisit un poignard et courut à la duchesse.
Mais, d'un mouvement plus rapide, elle s'était élancée vers la porte et avait crié:
—Faites avancer ma voiture!
Les valets s'étaient approchés.
De Belen laissa échapper l'arme, qui tomba sur le tapis.
—Au revoir, monsieur le duc, dit la duchesse, et souvenez-vous....
Et tandis que sa voiture l'entraînait sur la route de Paris, elle vit, errant à travers le bois, une ombre qui se cachait. Un pressentiment sinistre lui serra le coeur.
On sait le reste. Elle était arrivée à temps....
Jacques était sauvé! Jacques lui appartenait!
La nuit était épaisse.
Des rafales de vent couraient sur Paris, mêlant leur voix sinistre au murmure sourd qui monte, dans les ténèbres, de la grande ville endormie.
Minuit venait de sonner.
Il est—aujourd'hui encore—sur la rive gauche de la Seine, au delà de la rue Mouffetard et de la Montagne-Sainte-Geneviève, un lieu étrange, sauvage, qui ressemble à ces vastes espaces de l'Asie, que l'imagination de nos ancêtres croyait avoir été désolés par quelque cataclysme vengeur, à ces terres maudites sur lesquelles se serait abattu, au jour de la colère divine, le feu du ciel irrité.
Qu'on ne prenne pas ces quelques lignes pour une de ces hyperboles familières au romancier; les faits qui se dérouleront dans les chapitres qui suivent ont pour théâtre des lieux inconnus des Parisiens, trop affairés ou trop insouciants pour quitter le centre de leurs occupations.
A l'époque où se déroule le drame que nous racontons, Paris était encore enserré dans une ceinture de murs noirâtres, coupés par les barrières monumentales dont quelques spécimens sont encore debout—aux docks de la Villette ou à la barrière d'Italie. La ville étouffait sous la pression de ce carcan, et cependant à peine osait-on franchir ces portes s'ouvrant sur la banlieue dont le renom avait un caractère effrayant, comme tout ce qui est inconnu. Au delà des quelques guinguettes, des restaurants à bon marché qui venaient s'établir aux dernières limites de l'octroi, ce n'étaient plus—surtout sur la rive gauche—que masures, ruelles boueuses, cités de misère et de crime. La banlieue était un refuge, nous allions dire un lieu d'asile.
L'action de la police y était difficile, la surveillance presque nulle....
La Butte-aux-Cailles—notamment—était le repaire de milliers d'individus chassés de la vie sociale, se cachant comme des fauves, sans cesse guettant l'occasion de se jeter sur la ville, qui excitait d'autant plus leur envie criminelle qu'ils en étaient plus éloignés.
Cette Butte-aux-Cailles existe encore—assainie relativement, il est vrai—mais toujours étrange. La colline monte avec une pente rapide, puis tout à coup elle tombe presque à pic, et, du sommet du monticule, à l'extrémité des dernières ruelles qui serpentent jusqu'à la cime, on voit se déroulant une vaste plaine sans végétation, sans maisons, sur laquelle quelques baraques délabrées font à peine une tache sombre....
Plus loin encore. Descendons.
Le sol de la plaine est creusé de cloaques, crevassé de fondrières dans lesquelles dort une eau bourbeuse et corrompue. Une odeur âcre vous saisit, c'est comme un étourdissement. De ces sentines infectes s'élève un brouillard jaunâtre dans lequel tourbillonnent des milliers d'insectes immondes....
Plus loin encore, le premier bras de la Bièvre, qui roule son eau brune et glauque. Quelques bâtiments se dressent sur la rive sèche: hangars à poutres mal équarries, auvents soutenus sur des montants taillés à coups de hache et qui semblent les membres de quelque animal singulier; tanneries, teintureries, lavoirs, largement espacés et qui semblent moisis comme s'ils étaient inexploités, tandis qu'au lointain se profile la silhouette de Bicêtre.
Puis, sur l'autre bord, la plaine recommence, irrégulière, brutale dans ses accidents. Ici, c'est une sorte d'ilôt. Car la Bièvre s'est divisée en deux bras. Le sol est encore plus aride, plus triste! Enfin, nous voici à ce second ruisseau formé par la Bièvre. Qui lui a donné ce nom effrayant: la Rivière morte?
Jamais appellation sinistre ne fut mieux justifiée. On y respire comme une odeur cadavérique. C'est silencieux et morne. Plus de fabriques. Il y a paralysie de la nature et de l'homme. Regardant la Rivière morte, on croirait qu'elle ne coule pas; elle a des reflets d'acier et semble une de ces plaques métalliques sur lesquelles le feu a laissé la trace de ses morsures.
Cette nuit-là—nous l'avons dit—le temps était sec. Un vent aride pompait les dernières humidités du sol. Le ciel, chargé de nuages, ne laissait pas filtrer un seul rayon de lumière.
Sur les bords de la Rivière morte, il y eut jadis des tanneries; mais les bâtiments ont disparu. Seules, quelques fosses subsistent, comblées peu à peu par les détritus de toutes sortes dont les déchargeurs viennent remplir les excavations du sol.
Dans une de ces fosses, transformée en terrier humain, trois hommes étaient réunis, accroupis sur un monceau de débris animaux ou végétaux, et éclairés faiblement par une lanterne qui jette un reflet jaunâtre.
Ces hommes, nous les connaissons.
L'un était grand, fort, aux formes athlétiques: c'était Diouloufait, l'ancien compagnon, le complice de Biscarre, l'évadé de Toulon. Les deux autres ont déjà paru au cabaret de l'Ours vert, dans cette matinée où Jacques, ivre de liqueurs, se croyait le jouet d'un songe.
C'est Bibet, dit la Curée, et Truard.
—Ça ne peut durer, dit tout à coup Bibet. Et pour moi, j'aimerais mieux moisir au bagne que de crever de faim ici....
—C'est vrai qu'il fait faim, dit Truard.
—Eh bien! et toi, la Baleine, fit Bibet, tu ne dis rien, est-ce que tu rigoles, toi?
Diouloufait ne répondit pas tout d'abord. A demi étendu, il soutenait sur ses deux mains sa tête énorme et paraissait insensible à tout ce qui se passait autour de lui.
—Eh! laisse-le donc! dit Truard en poussant Bibet du coude; tu sais bien qu'il est à moitié idiot....
—Ça c'est vrai!... Une fêlure soignée!...
—Et ça parce que la Brûleuse a passé l'arme à gauche.
—Brûleuse, brûlée... ça devait finir comme ça.
Diouloufait leva la tête. Évidemment le nom de la Brûleuse avait frappé son oreille.
De sa tête énorme sortaient deux gros yeux à fleur de tête, mais ces yeux étaient ternes comme ceux d'un cadavre.
Il regarda les deux hommes, ses lèvres s'agitèrent comme s'il voulait parler, puis sa tête retomba et il reprit son immobilité.
—Avec ça que c'était un joli morceau! fit Bibet à voix basse.
—Écoute! vaut mieux ne pas en parler, reprit Truard. Puisqu'il y tenait, c't homme, c'est son affaire. Et puis, tu sais, on dit un tas de drôles de choses.
—Sur quoi?
—Sur sa mort....
—Elle était soûle... Elle s'a brûlée sans le vouloir....
—Possible oui... possible non....
—Tu crois donc aux histoires de revenants?...
—J'en sais rien... Pas moins vrai qu'avant de passer tout à fait elle a fait venir le commissaire et lui a dit que c'était Biscarre qui l'avait tuée....
—D'abord c'était pas propre... puisque c'était manger le morceau... Ensuite, elle mentait comme une gueuse qu'elle était... puisque Biscarre est mort....
—Mort! Tu crois ça, toi?...
—Dame! tous les Loups le disent... sans ça, est-ce qu'il nous laisserait comme ça dans la mélasse?...
—Oh! ça ne prouve rien!... Tu sais bien que Biscarre, au fond, se fichait de nous comme pas un....
—Pas moins vrai qu'il a bu un coup dans la Seine et qu'il en a crevé.
Truard se pencha vers son digne compagnon.
—Eh bien! veux-tu que je te dise?...
—Quoi?
—Sais-tu pourquoi Dioulou à l'air abruti comme ça?
—Oui... parce que la Brûleuse....
—Prononce donc pas ce nom-là, il l'entend toujours, la vieille drogue... mais moi je te dis que c'est pas seulement la mort de cette carogne qui embête Dioulou.
—Quoi donc, alors?
—C'est qu'il sait très-bien que Biscarre est vivant... qu'il sait aussi que c'est lui qui a tué sa femme... et qu'il rumine une vengeance.
—T'es fou! Il sait peut-être bien aussi où est le Bisco?
—Si je te disais que je le crois.
—C'est pas possible!
—Pourquoi?
—Parce qu'il lui aurait demandé de nous tirer d'ici.
Truard ne parut pas convaincu. Il secoua la tête d'un air de doute.
—T'en reviens toujours à ton idée... comme si le Bisco n'était pasad patres.
—En as-tu une preuve?
—Eh! oui, que je te dis. Voyons, le Bisco était-il, oui ou non, le roi des Loups?...
—Ça, c'est sûr... et un vrai malin.
—Eh bien! voilà les Loups traqués par la rousse comme des bêtes... La rue de Jérusalem a mis tous ses chiens sur pattes... et on nous aboie après que c'en est répugnant... Pourquoi sommes-nous ici, dans un trou, sans manger, sans boire... que nous serons peut-être crevés demain?... c'est parce que le Bisco est mort... Sans ça, il nous aurait sortis de là....
—A moins qu'il ne soit pas fâché d'être débarrassé de nous.
—Oh! si je le croyais!... fit Truard en brandissant dans le vide son poing fermé.
—Quoi que tu ferais?...
—J'irais trouver lesroussinsmoi-même, et je leur z'y dirais: Je vais chercher avec vous... Je connais les trous où il se terre, et ce serait bien le diable si je ne fichais pas la griffe dessus.
Truard avait prononcé ces dernières paroles à voix haute.
Encore une fois Dioulou releva la tête, et dans ses yeux mornes passa comme la lueur d'un éclair.
—Le Bisco est mort, dit-il d'une voix sourde.
—Tu crois ça, vieille bête? fit Bibet exaspéré....
Dioulou ne répondit pas à l'injure et répéta:
—Le Bisco est mort!
—Tenez! s'écria Bibet, voulez-vous que je vous dise, vous êtes tous un tas de poules mouillées. J'en ai assez, moi, de me ronger le corps et l'âme et de ne rien avoir à me ficher sous la dent... Si vous êtes des hommes, des vrais Loups comme autrefois... je dis que nous pourrions sortir d'ici... et trouver quelque chose àcroquer....
—Mais tu sais bien, s'écria Truard, que la rousse rôde par ici... puisque c'est pour ça que Maloigne fait sentinelle.
—Et il n'a rien vu?...
Bibet frappa sur l'épaule de Dioulou.
—Toi! mon vieux, t'as de la poigne! t'as du chien... tu veux manger, pas vrai? Viens avec moi... Nous irons nous poster sur la route... en face la barrière. Voilà l'heure où il va passer des maraîchers, un tas de feignants qui viennent gruger le pauvre monde à Paris... ils viennent vendre... ils viennent acheter... ils ont tous une sacoche plus ou moins lourde... mais à c't' heure-ci faut pas être regardant... nous en pigerons un... et bing! pendant que tu le tiendras, je lui enverrai un joli coup de surin dans le dos... et en avant la noce! Ça te va-t-il?
—Non, fit Dioulou.
Bibet laissa échapper un juron énergique.
Et sans doute il allait chercher dans son honnête conscience de nouveaux arguments pour ébranler la résistance de Dioulou, quand tout à coup, à travers le sifflement du vent, un bruit rauque, semblable au hurlement d'un hibou, parvint jusqu'à la fosse.
Truard et Bibet se dressèrent.
—As-tu entendu? fit Truard.
—Parbleu!
—C'est Maloigne qui avertit.
—Alors il y a quelque chose....
—Faut détaler....
—Oui, mais de quel côté?...
Le même bruit se renouvela cette fois plus rapproché et modulé avec une sorte de précipitation grandissante.
—Ça chauffe! fit Bibet, tendant l'oreille.
A ce moment, sur le bord de la fosse, une ombre se pencha, écartant vivement les maigres broussailles qui obstruaient l'entrée.
—Hé! les Loups! cria une voix.
—Quoi?
—Nous sommes pigés!... la rousse fait des battues avec de la troupe... ou nous cerne....
—N... de D..., hurla Bibet, ça va chauffer!...
—Haut lessurins! cria Truard en brandissant un énorme couteau....
—Et par où faut-il se cavaler?...
—J'en sais rien! fit Maloigne. On se rapproche un peu de partout....
—Si on restait dans le trou?...
—Pas possible! on en a déjà fouillé une flotte.
—Alors... dehors, firent les deux hommes.
Et d'un bond, s'accrochant au rebord de la fosse, ils se trouvèrent sur le sol. C'étaient d'épouvantables bandits, couverte de haillons, hâves de faim et de rage... véritables types de Loups forcés dans leur dernier repaire....
Ils prêtèrent l'oreille.
On n'entendait rien que le vent, passant avec sa monotonie sinistre à travers ces désolations désertes.
—Tu t'es fichu dedans, fit Bibet.
—Ouiche! écoute encore.
Nouveau silence. Cette fois il n'y avait plus à douter. Sur divers points de la plaine, on percevait le retentissement sourd de pas qui s'approchaient.
—Ça y est! fit Truard. C'est la fin des fins.
—Pas vrai! j'en découdrai quelques-uns avant d'y passer.
—Le mieux, dit Maloigne, c'est de nous tirer les pattes chacun de notre côté. Celui qui sera pris, tant pis pour lui!... Bien entendu qu'il ne vendra pas les camaros.
—Parbleu! c'te bêtise!... Loups... pas renards!
—Eh bien! bonne chance, les vieux, et jouons des guiboles!
Maloigne disparut en courant si légèrement qu'on n'entendait pas le bruit de ses pas.
—Qué qu' t'en dis? fit Bibet.
—Filons....
—Ensemble?...
—Ça vaut mieux....
—Oui, mais l'autre?...
—La Baleine? Cré nom! il sera pincé!
—Au fond, qué qu'ça fait?
—Ça fait... qu'il nous dénoncera!
—Tu crois?...
—J'en ai le trac....
—Alors faut l'emmener....
—Oui, s'il veut....
—Essayons.
Les deux hommes revinrent à la fosse. Ceux qui avaient organisé la battue parcouraient la plaine en suivant un plan méthodique, resserrant sans cesse l'espace laissé aux fugitifs... on avait encore le temps....
Bibet se mit à plat ventre.
—Hé! Dioulou!
Pas de réponse.
—Dioulou! mon vieux! faut jouer des guiboles! V'là la rousse!
Une sorte de grognement sourd sortit de la fosse.
—Tu souffles, vieille baleine! mais ça ne suffit pas; tu vas te faire harponner....
—La Curée, fit Truard en saisissant Bibet par le bras, assez comme ça, écoute.
Le bruit des pas et le murmure des voix se rapprochaient de plus en plus, et cependant l'obscurité était telle qu'il était impossible de distinguer les formes humaines.
Bibet eut un dernier élan de pitié.
Il se laissa glisser dans la fosse. Dioulou était toujours dans la même position. Bibet lui mit la main sur l'épaule et dit rapidement:
—Dioulou! je te dis que v'là la rousse... tu seras pris si tu ne te sauves pas....
—Ah! fit Dioulou simplement en relevant la tête.
—Et si tu es pigé! qu'est-ce qui vengera la Brûleuse?
—La Brûleuse?
Dioulou, d'un bond, s'était mis sur ses pieds.
—Allons! haut! et plus vite que ça! acheva Bibet. Maintenant te v'là averti. Tire-toi de là. Bonsoir!
Et, s'élançant au dehors, il rejoignit Truard. Les deux hommes se jetant sur le sol, commencèrent à ramper dans la direction de la Rivière morte.
La battue organisée par la police était composée d'une trentaine d'hommes; des soldais avaient été requis, et, divisés par groupes de six, l'arme en avant, le doigt sur la détente, ils avançaient lentement.
Les renseignements recueillis à la rue de Jérusalem étaient précis. On savait que quelques fugitifs de la bande des Loups hantaient les bords de la Bièvre.
Celui qui conduisait l'expédition était un des plus habiles et des plus énergiques agents de l'administration. Mais les ténèbres rendaient l'oeuvre difficile, sinon impossible. Et déjà le découragement les prenait. Il était trop aisé aux bandits de s'échapper sans être vus....
—Tonnerre! fit le policier, est-ce que nous n'en pincerons pas un seul?...
La chose était vraisemblable, car les recherches touchaient à leur fin, et les hommes allaient se trouver réunis comme au point de départ.
—Alerte! cria tout à coup une voix.
Le policier s'élança.
Ils étaient alors sur le bord de la rivière dont le flot se détachait plus noir encore sur la terre sombre.
—Il y en a un dans le trou! reprit la voix.
Quelques lanternes sourdes furent démasquées, et, se penchant sur la fosse, le policier dirigea le rayon lumineux dans la profondeur....
C'était vrai. Dioulou était là, debout, appuyé contre le remblai, immobile, les yeux fixes, regardant....
—Rends-toi! cria le policier en dirigeant deux pistolets sur lui, ou je te casse la tête.
Dioulou parut n'avoir pas entendu. Il regardait toujours et ne faisait pas un mouvement.
—Veux-tu sortir de là, gibier de potence? fit l'autre, ou nous te tirerons de là par morceaux....
Même silence, même immobilité.
—Ah çà! es-tu sourd ou idiot? reprit l'homme. Allons! vous autres, les cordes en main et sautez-moi là dedans. Vous, les camarades, ajouta-t-il en s'adressant aux soldats, s'il cherche à s'échapper, quittez dessus... et raide!
Trois agents, des plus robustes et des plus courageux, avancèrent à l'ordre. Du regard ils mesurèrent la profondeur de la fosse. L'un d'eux, d'un seul élan, se jeta dans le trou et saisit Dioulou au cou.
Mais au même instant, par un mouvement brusque, pareil à celui que fait un sanglier quand il secoue les chiens suspendus à ses flancs, Dioulou se redressa, et empoignant l'homme à la ceinture, il le lança hors de la fosse comme il eût fait d'une balle de laine. Le malheureux poussa un cri et resta sur le sol, comme une masse. Il était blessé.
—Malédiction! cria le chef.
Et, dans sa rage, il déchargea un de ses pistolets sur Dioulou.
Le colosse ne broncha pas. Il n'était pas touché.
—Allons! les autres! faut-il que j'y aille moi-même!
Les deux agents obéirent, mais l'un roula au fond, le crâne brisé par le poing formidable du colosse, tandis que l'autre râlait, la poitrine ouverte d'un coup de pied.
—Feu! tuez-le!... s'écria le policier hors de lui.
Mais, s'arc-boutant sur ses jarrets de fer, Dioulou avait sauté hors de la fosse, et, se ruant à travers le groupe qui le cernait, il avait fait une trouée.
Dix coups de feu partirent.
—Mort ou vif, il nous le faut, hurla l'agent.
Et, entraînant les soldats à sa suite, il courut sur les traces de Dioulou.
La Baleine était-il sauvé? Non, car une balle l'avait atteint à l'épaule et son sang coulait.
Le misérable courait et murmurait dans un râle:
—Non, je ne veux pas.
Et il ajoutait entre ses dents serrées ces mots mystérieux:
—Je ne veux pas être tenté.
Mais la lutte était impossible... le sang qu'il perdait épuisait ses forces. Il avait quelques pas d'avance... c'était tout....
Il se sentit saisi....
Il était alors sur la rive du ruisseau fétide... d'un heurt d'épaule il se dégagea, et un corps roula dans l'eau....
Il fut libre encore une fois... Un petit pont de bois traversait la Rivière morte, menant à un moulin dont la roue énorme, immobile comme un animal fantastique, se profilait dans les ténèbres....
Dioulou bondit sur le pont, suivi par la meute ardente et furieuse... Il atteignit la plate-forme du moulin... puis se retournant, il se baissa, saisit une planche entre ses doigts énormes....
La planche craqua. Il eut un accès de fureur folle... il s'acharna dans un effort surhumain... tout se brisa... les planches tombèrent dans l'eau... la communication était coupée....
Les autres avaient reculé avec terreur... une chute dans la Rivière morte, avec cette nuit au-dessus et cette ombre noire au-dessous, semblait effroyable....
Communication coupée! oui, mais coupée aussi toute retraite... Dioulou était acculé à la roue du moulin, fixée par ses écrous. Il eut l'idée de gravir, en s'aidant de ses poings et de ses dents, l'espèce d'escalier vertical que formaient les aubes... mais ses poings glissaient sur la mousse verdâtre....
Et tout à coup, les bras étendus, il tomba en arrière....
Son corps frappa une des poutres qui servaient de support au bâtiment. Il y eut un bruit sourd et atroce.
Dioulou disparut dans l'eau... Où était-il? Était-il passé sous la roue?...
Haletants, le cou tendu, les policiers cherchaient à percer les ténèbres....
—Le voilà! cria l'agent. Cette fois! nous le tenons!...
L'homme avait émergé du flot. A bout de forces, il avait saisi un des appuis du barrage. On distinguait la forme sombre qui se dressait lentement, avec des soubresauts convulsifs....
Encore une fois, un pistolet fut dirigé sur lui... un éclair brilla, une détonation retentit....
Un cri rauque perça la nuit.
Et le corps resta suspendu, inerte, à la carcasse du moulin....
—Par ici! cria un des soldats, qui avait découvert un autre pont.
Les hommes s'élancèrent... Un instant après, parvenus à l'autre rive, ils s'aventuraient sur le bâtis du moulin....
Dioulou était là, affaissé, immobile et mort peut-être.
Non... vivant!... mais brisé, vaincu....
—Empoignez-moi ça, dit le policier; s'il en réchappe, ça fera un fameux déjeuner de guillotine.
Cette même nuit, et environ à la même heure, une scène d'un tout autre genre se passait dans une des chambres de l'hôtel de Thomerville.
Là aussi les ténèbres étaient épaisses. Mais on n'entendait pas le sifflement du vent, amorti par les volets bien fermés et les lourds rideaux garnissant les fenêtres.
Si, à l'intérieur, nul bruit ne pénétrait, par contre, un ronronnement sonore roulait par intermittences dans l'air de la chambre, répondant avec une régularité automatique au tic tac de la pendule.
Ce n'était pas tout.
A l'heure où nous prêtons l'oreille, quelques soupirs longs et bruyants faisaient écho depuis quelques instants au ronron en question; de plus, on percevait des craquements brusques suivis de gémissements et de murmures qui, à tout prendre, pouvaient passer pour des plaintes.
—Nom de nom de nom! disait la voix grondeuse, faut qu' ça finisse!... et ronfle-t-il assez, cet animal!
L'animal devait être l'autre personnage qui continuait ses gloussements cadencés.
Tout à coup on entendit un frottement sur le mur, puis un léger éclatement, et une flamme brilla.
La flamme éclaira une main qui sortait d'une chemise de nuit, entr'ouverte sur une poitrine velue comme un dessus de malle, ainsi qu'on disait avant l'invention des malles de cuir lisse. Au-dessus du col, rabattu et chiffonné, un cou puissant, à muscles en corde, et soutenant une tête énergique, coupée en deux par d'énormes moustaches.
Sur le front, un bonnet de coton dont la pointe rabattue donnait une vague idée de découragement et de faiblesse.
En un mot, sous ce bonnet de coton, il y avait Muflier.
Muflier, qui avait cherché le sommeil dû aux consciences pures, et qui écoutait avec une fureur non contenue les ronflements de Goniglu, plongé sans doute dans les rêves les plus ravissants.
Après un moment de réflexion, et sentant sans doute que la flamme commençait à lui brûler les doigts, Muflier se décida à allumer une bougie.
Puis, se dressant sur son séant, il regarda Goniglu dont le nez seul émergeait du fond de son oreiller de plume.
Évidemment, Muflier se demandait s'il aurait le courage de troubler la placidité benoîte de son compagnon. Mais ses scrupules ne tinrent pas contre certaine pensée qui le hantait, et, de sa basse profonde, il articula ces mots:
—Hé! Goniglu! le gendarme!
Oh! il n'en fallut pas plus. Goniglu tressauta avec une telle force que sa tête cogna le bois de lit et rendit le bruit sec que fait, sous le bâton de Polichinelle, la tête de Guignol.
Et il poussa un cri épique:
—Ça n'est pas moi!
—Eh! tu l'as bien gobé, mon bichon! s'écria la grosse voix de Muflier, appuyée d'un formidable éclat de rire.
—Comment! c'est toi! Quelle fade plaisanterie!
—Es-tu réveillé?
—Parbleu! avec ta trompette du jugement dernier, tu réveillerais des morts... Et moi qui faisais de si beaux rêves!
—Ah! tu dors, toi! fit Muflier avec un soufflement qui traduisait au mieux le célèbre proverbe:
Coeur qui soupireN'a pas ce qu'il désire!
—Et pourquoi ne dormirais-je pas? fit Goniglu.
—Pour la même raison qui chasse le sommeil loin de mes paupières.
—Cette raison, dis-la-moi! Dépêche-toi, que je me rendorme....
—Ingrat ami! je t'éveille pour partager avec toi les pensées qui inondent mon pauvre coeur... et tu ne songes qu'au repos....
—Parbleu! il est l'heure de dormir....
—De dormir! Hélas! Goniglu! pour moi, mon idée est tout autre....
—Quelle est ton idée?
—Goniglu! pour moi, c'est l'heure d'aimer!
Goniglu, avec une sorte de rugissement, se replongea sous ses couvertures....
—Je me soucie bien de cela! maugréa-t-il.
—Ame sans poésie! j'ai toujours pensé que ton ami Muflier était un être incompris de la société... Comment me comprendrait-elle, la société, quand toi-même tu ne m'apprécies pas?
Goniglu prit une résolution désespérée, et de nouveau il dit d'un ton sec:
—Écoute, Muflier: encore une fois, j'ai envie de dormir... Fiche-moi la paix.
Muflier lança un coup de poing sur la table de nuit, qui bondit, contenant et contenu:
—Eh bien! non, je ne te ficherai pas la paix!...
—Malheur! gémit Goniglu.
—En vérité, Goniglu, tu me fais honte... et je veux que tu m'écoutes... Je le veux, et cela sera.
—Mais, si je ne veux pas....
Muflier saisit une carafe pleine d'eau qui se trouvait à portée de sa main, et la brandit du côté de Goniglu.
Celui-ci frissonna de terreur et s'écria:
—Je t'écoute.
—C'est bien! Sapristi! on n'a qu'un ami, la moitié de son âme, comme disait un poëte ancien, dont le nom m'échappe, et on ne peut pas lui faire entendre raison.
—Mais, puisque je suis tout oreilles.
—A regret!... à regret!... et cela me peine, Goniglu, reprit Muflier, dont la voix se mouilla de larmes mal contenues; je veux que tu m'écoutes avec recueillement, avec sympathie... J'ai si grand besoin de sympathie....
Goniglu haussa les épaules en signe de suprême protestation.
Puis, s'aidant des reins et des mains, il s'assit sur son lit, prit sa pipe sur son chevet et alluma silencieusement son fourneau. A la troisième bouffée:
—Quand tu voudras, fit-il d'un ton résigné.
Muflier avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains. Il songeait.... A quoi donc songeait Muflier?
—Ami, dit-il enfin, as-tu un coeur?
—A cette heure-ci! cria Goniglu. C'est pour savoir si j'ai un coeur que tu me réveilles?...
—Oui ou non, as-tu un coeur?
—Eh bien! oui, là, es-tu satisfait?
—Non, car je ne te crois pas; je doute de ta parole, Goniglu... Car, si tu avais un coeur pareil au mien, comme moi tu ne dormirais pas, comme moi tu souffrirais....
—Où diable veux-tu en venir?
Goniglu était patient: soit. Il respectait et admirait Muflier, qui le méritait bien, d'accord; mais il eût bien voulu se rendormir.
—Je vais t'expliquer ces mystères de la nature humaine, reprit l'impitoyable Muflier. Voici quelques semaines déjà que nous sommes hébergés, choyés, nourris et abreuvés dans cet hôtel, qui est, en quelque sorte, devenu nôtre....
—On y est très-bien... les lits sont excellents, hasarda Goniglu, revenant par un retour ingénieux à son idée fixe.
—Les lits, la table, les égards ne laissent rien à désirer... Le marquis nous a appréciés à notre juste valeur, et nous n'avons qu'à nous louer de lui....
Interrompu par un bâillement étouffé de Goniglu, Muflier haussa les épaules avec impatience.
—Mais nous sommes prisonniers! fit-il avec colère. Nous sommes privés de ce qui constitue la dignité humaine... de cet héritage sacré que nous ont laissé nos pères... en un mot de la liberté....
—Le marquis ne nous empêche pas de sortir....
—Ça, c'est vrai. Seulement nous nous abstenons pour deux raisons... La première, c'est que la voie publique est encombrée d'un tas de personnages inquiétants, indiscrets, qui pourraient bien mettre des obstacles à notre circulation... la seconde....
—Tu ne crois pas à la mort de Bisco?
—Brrr! ne prononce donc pas ce nom-là! ça porte malheur.
—Donc, si nous ne sortons pas, c'est que nous pourrions rencontrer ce satané démon aux griffes de qui nous ne nous soucions pas de tomber....
Goniglu s'agitait fiévreusement sur sa couche.
—Tout ça est convenu... archi-convenu....
—Oui! convenu!... mais j'ai un coeur, moi! c'est-à-dire que je songe à celle qui m'a tant aimé... Je songe à ses cheveux noirs, luisant d'une pommade odorante... à ce sourire enchanteur... C'est vrai qu'il lui manque deux dents sur le devant, mais elle n'en est que plus piquante. Je songe à elle, enfin, ami Goniglu, à elle, à elle!
Goniglu soupira:
—Et moi donc! fit-il.
—Ah! toi aussi!... tu as compris que des natures semblables aux nôtres avaient besoin d'amour... Goniglu! tu me croiras si tu veux, mais ton ami Muflier est comme une fleur sans soleil; il s'étiole... parole d'honneur! il s'étiole....
—Et moi donc! répéta encore Goniglu.
—Tu t'étioles aussi!... je n'en attendais pas moins de toi!... Eh bien! avec l'étiolement, c'est la mort... Si ton ami Muflier n'aime plus, s'il n'est plus aimé, il mourra....
Il y eut un silence éloquent.
Les deux camarades, plongés dans leurs réflexions, évoquaient les souvenirs du passé... Oh! les beaux repas au cabaret!... la rangée de litres vides! le pousse-café... la houri rougissante acceptant la rincette et la rincinette....
Où était tout cela?...
D'un geste désespéré, Muflier arracha le bonnet de coton qui enserrait son front de penseur, et le lançant sur le parquet....
—Je veux vivre, moi! s'écria-t-il d'un accent tragique. Je suis prêt à tout pour reconquérir, fût-ce pour une heure, ces joies d'amour qui sont à mon être ce qu'est la rosée à la plante... Écoute, Goniglu!...
—Muflier!...
—Sais-tu l'heure?
—Minuit vient de sonner.
—Entends-tu quelque bruit?
—Non, tout dort dans l'hôtel... le marquis est encore faible et se repose de bonne heure.
—Va regarder le temps qu'il fait.
Il semblait que les souvenirs évoqués par Muflier eussent subitement dissipé les velléités sommeillantes de Goniglu, car, à l'appel de son compagnon, il se hâta d'extraire du lit ses jambes longues et maigres et de sauter sur le tapis.
Il alla à la fenêtre et souleva les rideaux.
—Temps sombre!
—Parfait. Pluie?
—Non!... du vent....
—Pas de lune?
—Pas le bout de son nez....
—Alors j'écoute la voix de mon coeur... et je file....
—Hein? s'écria Goniglu en tressaillant. Qu'as-tu dit?
—Je dis que la nuit tous les chats sont gris, et les loups sont noirs... Je me moque de la rousse qui ne nous verra pas... je me moque du Bisco, qui ne fait pas le pied de grue à nous attendre... à supposer qu'il soit vivant, ce dont à cette heure et dans mes dispositions, je doute beaucoup... Passe-moi mes chaussettes!
—Muflier! je t'en prie! pas d'imprudence....
—Je crois t'avoir demandé mes chaussettes!
—Les voilà!... Mais si tu n'allais pas revenir!...
Muflier, qui commençait à enfiler une botte rebelle, lâcha les tiges pour mieux considérer Goniglu.
—Monsieur, dit-il d'un ton grave, je crois avoir mal entendu....
Il appuya sur ces mots:
—Si... j'allais... ne... pas... revenir!...
—Je ne m'en consolerais jamais.
—Ah bah! vous supposez donc, monsieur Goniglu, que j'ai l'intention de sortir seul, moi, Muflier?...
—Je croyais... je pensais....
—Vous pensez mal... Oui, je rêve l'amour... mais je veux aussi l'amitié....
Il s'attendrit tout à coup:
—Quoi! Goniglu, tu m'aurais abandonné?...
—Pas précisément, mais... les gendarmes?
—Il n'y a pas de gendarmes dehors, à pareille heure.
—Mais... le Bisco?
—Ah! le Bisco! Eh bien! je lui conseille de ne pas tomber sous ma patte.
Et pour accentuer sa résolution énergique, Muflier donna à ses bretelles un cran vigoureux.
—Donc, Goniglu, aie fiance en moi, passe tes frusques, et en avant la rigolade!
—De l'argent?
—J'en ai, près de quarante francs.
—Toi! où as-tu trouvé cela?
Muflier eut un large sourire.
—Ces marquis, ça manque d'ordre. Ça laisse traîner les choses les plus importantes... heureusement que je suis là!
—T'as grinchi le patron?
—Je lui ai sauvé des pertes considérables, en transformant ma poche en caisse d'épargne. Qui sait? la fortune est changeante, et un jour viendra peut-être où il sera enchanté de me savoir son débiteur pour cette bagatelle.
Tout en devisant, Muflier complétait son équipement de combat.
Il avait endossé les vêtements neufs que la complaisance d'Archibald avait mis à sa disposition: chemise blanche avec haute cravate de soie six fois serrée autour de son cou et formant carcan, le pantalon large, bouffant sur les hanches, la redingote forme polonaise, et, par-dessus tout, le chapeau allant en s'évasant par le faîte, sorte de monument à poils longs, que Muflier inclinait résolûment sur l'oreille.
Enfin, à la main, et pour compléter l'ensemble, une canne qui pouvait servir à la fois d'objet d'agrément et d'engin de défense.
Goniglu, faisant contre fortune bon visage, et craignant d'ailleurs de contrarier trop vivement son acolyte, avait endossé son paletot noir formant sac, et se moulant sur ses os maigres en saillie.
Il n'avait pas l'allure triomphante de Muflier: sa mise était plus modeste: ce qui lui faisait défaut, avant tout, c'était cette maëstria toute spéciale à l'autre. Il était plus bourgeois, moins vainqueur....
Quand ils furent prêts, ils s'examinèrent à la lueur de la bougie, et poussèrent deux petits cris de satisfaction.
—Çà, dit Muflier, comment allons-nous sortir d'ici?
—Dame, par la porte, je suppose....
—Hum! les laquais.
—Ils ne nous empêcheront pas de passer.
—Goniglu! suis mon raisonnement... Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais la passion qui m'anime ne m'empêche pas de réfléchir. Si le marquis sait que nous avons contrevenu à ses ordres, qui sait si au retour,—car j'ai la volonté du retour,—si, dis-je, nous ne trouverions pas la porte close? Or, pour ma part, je regretterais profondément cette hospitalité qui a le double avantage d'être plantureuse et économique; de plus, nous avons donné notre parole de ne point quitter ce toit, et si nous y voulons bien manquer, notre conscience nous impose l'obligation de dissimuler cette félonie... excusable.
—Alors, filons par la fenêtre.
—Tu l'as dit, ô Goniglu! à quel étage sommes-nous?
—Au premier.
—La fenêtre donne dans le jardin, il y a un mur... nous franchissons le mur... et en rase campagne! Est-ce dit?
—Ça y est?
—A l'oeuvre donc... mais laisse-moi faire... j'ai ma manière à moi d'ouvrir les fenêtres sans bruit.
En effet, la manoeuvre réussit si complétement que les deux battants de la fenêtre s'écartèrent sans le moindre grincement.
—Ce n'est pas haut! fit-il en se penchant. De trois à quatre mètres, mettons cinq pour faire bonne mesure. Allons-y!
Il enjamba la balustrade, se laissa glisser, se trouva bientôt suspendu par les poignets... puis tomba sur le sable, si légèrement «qu'une feuille de rose n'eût pas plié,» comme il le dit lui-même à Goniglu, quand celui-ci l'eut rejoint.
Ils restèrent un moment immobiles. Rien ne bougeait dans l'hôtel. Pas une lumière. Pas un bruit.
Goniglu eut cependant une hésitation suprême.
—Je ne sais, murmura-t-il à l'oreille de Muflier, ça me fait tout de même quelque chose. S'il nous arrivait malheur?
—Ne crains rien, avec moi tout est sauf.
Ils étaient arrivés au mur. C'étaient gens rompus à la gymnastique de l'effraction et de l'escalade.
Un mur de trois mètres ne les arrêtait pas plus qu'une serrure d'armoire.
—Ouf! fit Muflier quand il se trouva dans la rue. Voilà qui est fait.
—Enlevé! dit Goniglu.
L'oeuvre était accomplie. Nos amis avaient reconquis leur liberté.
—Ah çà! où sommes-nous? demanda Goniglu.
—Attends que je m'oriente... Voyons ça! Tiens, c'est un quartier très-chic, raison de plus pour que je me reconnaisse. J'ai tant vu le monde!
Muflier, se faisant un abat-jour de la main, considérait attentivement la rue et les maisons qui faisaient face au jardin.
Mais comme son examen se prolongeait, Goniglu, moins rêveur, avait pris un moyen plus expéditif et avait fait quelques pas jusqu'à un coin qu'il avait avisé. Là, à la lueur d'un bec de gaz, il trouva un écriteau....
—Rue Saint-Honoré, dit-il en revenant vers Muflier.
—C'est cela! je croyais en effet reconnaître. De fait, nous avons été amenés ici dans de si singulières conditions qu'il était permis d'hésiter. Donc, notre ami le marquis demeure rue de la Paix, avec jardin faisant retour sur la rue Saint-Honoré. Nous retrouverons cela, le numéro de la maison qui fait face est 125; voilà qui est complet.
—Où allons-nous? demanda Goniglu.
—Le sais-je? droit devant nous. Qui sait si la fortune et l'amour ne nous attendent pas à quelques pas d'ici? Allons au hasard, et fions-nous à la Providence.
Ils marchèrent du côté de la rue Royale.
—Ça manque de marchands de vins, dit Goniglu.
—Tiens! c'est vrai! Que veux-tu? La haute noblesse se couche de bonne heure, et les débits n'auraient plus de clients. Mais, si tu m'en crois; je sais, à l'entrée de la rue du Rocher, certain mastroquet de premier ordre.