—C'est peut-être dangereux... Si nous sommes connus.
—Bah! au contraire. Nous aurons peut-être des renseignements sur le Bisco.
—Oui, seulement prenons garde.
—L'avenir est aux audacieux. Et puis, te le dirai-je, Goniglu, c'est là... que j'ai rencontré Hermance pour la première fois.
Goniglu eut un petit frissonnement de plaisir. Hermance et Paméla étaient inséparables.
Et bravement, à travers les ruelles qui faisaient alors du quartier Saint-Lazare un véritable labyrinthe, les deux amis se dirigèrent vers la rue du Rocher.
D'honneur, leur désinvolture était charmante: Muflier portait haut la tête, et faisait tournoyer sa canne comme un tambour-major émérite; Goniglu allait à longs pas et respirait largement. Que leur importait le froid? que leur souciait le vent? ils étaient libres!
—Nous approchons, dit Muflier. Le coeur me bat.
—Et j'ai des picotements dans la gorge.
—Quel joli punch au kirsch, hein! j'en ai l'eau à la bouche.
—Tu es sûr de retrouver le bazar?
—Parbleu!
Ils étaient parvenus au pied de l'étroite montée, serpentant sur elle-même, qui, longeant le quartier Laborde, gravissait péniblement la colline de Monceaux.
Quelques boutiques borgnes, véritables échoppes, laissaient encore filtrer, à travers leurs volets mal joints, un rayon de lumière jaune.
Alors Muflier s'arrêta. C'était au coin d'une impasse, depuis longtemps disparue, et qui portait le nom oublié de rue Quarteron. Le sol disparaissait sous les immondices au milieu desquelles grouillait un ignoble ruisseau.
De lumière point: l'édilité ne connaissait pas ce repaire.
Muflier s'y engagea, suivi de Goniglu, qui aspirait avec délices cette atmosphère fétide.
Arrivé au bout, Muflier s'arrêta brusquement.
—Hein! fit-il, est-ce que la cassine serait démolie?
—C'était là?
—Oui. Voici la maison (une masure aux murs lézardés), voici la porte... mais je n'entends ni ne vois rien. Est-ce que tout le monde est mort là dedans?
—Si tu frappais?
—Voyons.
Et, discrètement, retenant ses doigts trop brusques, Muflier exécuta contre le volet un roulement discret.
Rien. Nouvelle tentative, infructueuse comme la première.
Cependant, voici qu'au-dessus des deux camarades, hors de leur vue, s'entr'ouvrit lentement une sorte de lucarne ronde, et tandis qu'ils s'étaient courbés pour regarder de plus près si rien ne s'agitait à l'intérieur, une tête d'homme parut. On les considérait avec attention, autant du moins que le pouvait permettre l'obscurité.
—C'est désolant! fit Muflier à mi-voix, désolant! désolant! Oh! Goniglu! l'amour n'aurait-il pas été un guide sérieux?
—Ça m'en a tout l'air, mon vieux Muflier....
—Muflier! Goniglu! fit une voix qui partait de la lucarne.
—Ah! il y a du monde! s'écria Muflier avec un accent de joie réelle. Eh! ouvre-nous, l'Enflammé! nous sommes des camarades!
On ne répondit pas directement, mais une espèce de ricanement se fit entendre.
—Eh! fit Goniglu, on dirait qu'on se fiche de nous.
—Non. On vient....
En effet, derrière le volet de bois, on percevait maintenant un bruit de pas, puis une clef fit grincer les ressorts de la serrure.
—Enfin! firent les deux amis.
Ils n'en dirent pas plus; car au même instant, la porte s'étant brusquement ouverte, deux coups, habilement dirigés, et avec une force peu commune, tombèrent d'aplomb sur le crâne des deux hommes, qui, poussant un gémissement sourd, s'affaissèrent sur le sol.
L'instrument qui les avait frappés était une sorte de fléau de fer. Du premier choc ils avaient été complétement étourdis.
—Maintenant, dit une voix, enlevons ça... Nous réglerons leur compte plus tard....
Et plusieurs hommes, sortant du bouge, saisirent les camarades, qui, portés à force de bras, disparurent dans l'intérieur.
Pauvre Muflier! pauvre Goniglu!... Il sera donc toujours vrai que l'amour perd l'homme le plus sûr de lui....
Aux mains de qui étaient-ils tombés? Quel sort leur était réservé? C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir.
Nous avons laissé Diouloufait au moment où, frappé par la balle du policier, il était tombé aux mains des agents lancés à la poursuite des Loups de Paris.
Le colosse, malgré ses blessures, avait encore une fois tenté de résister, et une lutte suprême s'était engagée entre lui et ses robustes adversaires.
Mais son sang coulait: les forces lui manquèrent. Et enfin Dioulou, dompté, avait compris que toute résistance était inutile. Alors, accablé par le désespoir, épuisé, meurtri, Dioulou avait baissé la tête et c'était, en quelque sorte, une masse insensible et inerte que les agents avaient jetée dans le fourgon, que deux chevaux vigoureux entraînèrent au grand trot vers la Préfecture de police.
Truard, Bibet et Maloigne s'étaient échappés. Ce n'était pour la police qu'un succès relatif. Mais on n'ignorait pas que, de longue date, Dioulou avait été l'inséparable compagnon du Bisco. Donc, par lui, on pouvait espérer s'emparer de toute la bande, et surtout du chef redoutable, vainement poursuivi.
Dioulou avait été immédiatement transporté à la Force, et là, on avait dû le placer à l'infirmerie, pour le premier pansement de ses blessures.
Une première balle lui avait déchiré l'épaule, mais sans entamer profondément les chairs. L'autre, au contraire, avait pénétré dans le dos, et c'était miracle qu'il n'eût pas été tué sur le coup. Cependant aucun organe essentiel n'avait été atteint, et le chirurgien déclara que, à moins d'accident ou d'imprudence, il répondait de la vie du malade.
Les projectiles furent extraits, et quelques jours s'étaient à peine écoulés que la robuste constitution de l'ancien forçat avait accéléré sa guérison, au point de permettre sa comparution devant le juge d'instruction.
Dioulou avait paru jusque-là insensible à tout ce qui se passait autour de lui: tandis que le scalpel du chirurgien fouillait ses chairs, pas un muscle de son visage n'avait tressailli.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler le portrait que nous tracions du complice de Biscarre, au commencement de ce récit, alors qu'il attendait le Roi des Loups dans les gorges d'Ollioules.
C'était un colosse, disions-nous. Tout en lui était énorme. Les traits boursouflés n'avaient point pour ainsi dire de galbe propre. Le nez épaté, les yeux gros, la bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'écartant du crâne en conques disproportionnées, tout contribuait à donner au premier coup d'oeil la sensation de la brutalité poussée à ses dernières limites.
Mais, hélas! qui eût reconnu maintenant cette nature exubérante de force sauvage? Le masque s'était affaissé, et les chairs flasques faisaient penser à un sac vide. La bouche s'était amincie, et un pli profond s'était creusé à la commissure des lèvres pâlies. L'oeil s'était creusé, et sous l'arcade chenue des sourcils grisonnants, le regard s'éteignait, sans éclat ni chaleur.
Tandis que, dans l'organisme encore vigoureux, la vie reprenait son cours, il semblait que la raison, que la volonté se fussent à jamais atrophiées. Dioulou ne parlait pas: aux questions qui lui étaient adressées, il ne répondait que par un geste à peine perceptible. Pendant de longues heures, il restait immobile, les yeux à demi fermés.
Un matin, des hommes entourèrent son lit: le chirurgien était présent.
—Cet homme peut-il supporter un interrogatoire? demanda l'un d'eux.
Un observateur attentif aurait pu surprendre sur le visage de Dioulou une contraction rapide.
Le chirurgien lui prit le bras, consulta le pouls, puis plaçant son oreille sur la poitrine, écouta longuement le bruit de la respiration.
—Il le peut, répondit-il enfin.
Puis se tournant vers un interne:
—Vous visiterez soigneusement, reprit-il, l'appareil posé sur la blessure du malade: il est de toute importance qu'il ne se dérange pas. Vous m'entendez, continua-t-il en s'adressant à Dioulou, évitez tout mouvement brusque; une imprudence pourrait vous coûter la vie.
Dioulou inclina la tête pour indiquer qu'il avait compris.
—Vous êtes décidé à ne tenter aucune résistance? demanda encore le chirurgien.
Un sourire navrant effleura les lèvres du malade; et, tirant des draps ses bras amaigris, il les considéra longuement.
Évidemment il exprimait le découragement profond qui s'était emparé de lui... il n'avait plus confiance dans sa force... la résistance!... il n'y songeait plus.
—A quelle heure part le malade? dit l'interne.
—Dans quelques minutes... le panier à salade est en bas, répondit un de ceux qui se trouvaient là.
A ce mot:le panier à salade! qui le replongeait dans les angoisses de la réalité, le misérable Diouloufait ne put réprimer un frisson. C'était la lutte qui commençait, ce combat du criminel contre la société, où le coupable est toujours brisé.
Dioulou se souleva sur ses poignets, et regarda la salle de l'infirmerie. Quel calme!... les murs, blanchis à la chaux, semblaient appartenir à un cloître, et les rideaux blancs tombaient avec des plis calmes. Il s'était habitué à ce repos, qui était un apaisement. Et maintenant il avait compris. Il n'était plus l'homme dont la science défend la vie; il redevenait le bandit que la société avait le droit de tuer.
Un singulier nuage passa devant ses yeux: il revit cette scène terrible dans laquelle il avait perdu son père, alors que le vieux pêcheur s'était sacrifié pour sauver son enfant.
Maintenant il était seul; nul ne pouvait ni ne voulait le tirer de là. Bah! à quoi bon, d'ailleurs? fini, fini....
Il se tourna vers le chirurgien et lui dit:
—Monsieur, vous avez été bon pour moi, je vous remercie... Je vous obéirai....
Un instant après, au bureau de l'infirmerie, on donnait reçu du prisonnier, et soutenu par les agents, qui lui avaient passé les menottes, il descendit l'escalier.
La porte s'ouvrit: une bouffée d'air frais le saisit au visage; mais il vit devant lui la porte sombre de la voiture. On le poussa, et il tomba sur le banc. Puis le panneau retomba avec un bruit de ferraille. La voiture s'ébranla.
Dioulou eut pour la première fois le sentiment exact de sa situation. Il n'avait pas, depuis de longs jours, songé à ceci, c'est qu'il allait comparaître devant un magistrat, qu'il serait interrogé et qu'il lui faudrait répondre.
Quelles accusations allaient être portées contre lui? Est-ce qu'on savait tout?... Tout!... Il frémit de tout son être. Il avait volé, il avait tué! oui, tué!... il éprouva une terreur subite. Déjà il sentait qu'il n'aurait pas le courage de nier.
Il se roidit contre cette impression. Il tenta de ressaisir son énergie. Après tout, il savait de longue date que cette heure pouvait venir. Il n'était pas un enfant.
Pourquoi avait-il peur? Il avait bien eu le courage de frapper!...
Assassin! Ce mot lui vint aux lèvres, et ses mains furent agitées d'un tremblement convulsif. Il les regarda, comme s'il se fût demandé si réellement c'était bien ces mains-là qui s'étaient ensanglantées de sang innocent....
—Descendez! dit une voix rude.
Il obéit. Puis il se trouva dans un couloir, entre des murs hauts et lisses. Un gendarme marchait devant lui, le tenant au poignet par une chaînette de fer.
Il le suivait machinalement, gravissant les marches d'un étroit escalier de pierre. Enfin, ce fut une grande salle, autour de laquelle s'ouvraient des portes. Le gendarme marcha encore: il alla, et entra dans un cabinet spacieux, éclairé par de grandes fenêtres.
Derrière un bureau, un homme était assis, qui ne leva même pas la tête, occupé qu'il était à compulser des dossiers. C'était M. Varnay, juge d'instruction. A côté, devant une petite table, un greffier, qui examinait l'accusé avec attention.
Le gendarme déposa sur le bureau l'ordre d'instruction et se remit au port d'armes.
—C'est bien, fit le juge sans regarder. Gendarme, vous pouvez vous retirer.
Dioulou resta seul, debout....
—Asseyez-vous, dit encore le juge qui feuilletait toujours ses papiers.
Dioulou obéit.
Il se passa ainsi quelques minutes. Dioulou ne pensait plus: il était saisi par l'engrenage terrible de la justice.
Il se sentait étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête.
Ce silence lui pesait: il aurait voulu que le juge lui parlât. A mesure que tardait l'interrogatoire, sa présence d'esprit l'abandonnait. Il avait préparé quelques réponses, il les oubliait.
Enfin, le juge repoussa de la main le dossier qu'il examinait.
Il assujettit du doigt ses lunettes à verre fumé qui ne laissaient pas apercevoir la couleur de ses yeux.
—Comment vous nommez-vous? demanda-t-il d'une voix basse.
Dioulou tressaillit.
M. Varnay répéta sa question:
—Diouloufait, dit l'autre.
—Votre prénom?
—Bartholomé.
—Quel âge?
—Cinquante-deux ans.
—Né à...?
—Toulon.
—Vous portez un surnom... on vous appelle la Baleine?
—Oui! fit Diouloufait, c'était parce que j'étais gros... autrefois....
Nouveau silence.
Puis la voix du juge reprit, calme, monotone:
—Vous savez sans doute que votre situation est grave... Dans votre intérêt, je vous avertis que, seule, une franchise absolue peut vous concilier la bienveillance de vos juges....
Dioulou voulut répondre, le magistrat l'arrêta d'un geste:
—Ne vous hâtez pas de parler, dit-il. Vous n'êtes pas en face d'un ennemi; le juge d'instruction est un confesseur, vous pouvez tout lui dire... Réfléchissez donc que tout mensonge serait compromettant, tandis que les aveux vous seront comptés....
En somme, il se mettait en frais d'éloquence bien inutiles. Dioulou ne songeait guère en ce moment-là à ce qui pouvait ou non le compromettre. Sa poitrine était serrée comme dans un étau.
—Voyons, reprit le juge, je commence. Prenez votre temps, répondez à votre aise; nous avons le temps. Vous faites partie, n'est-il pas vrai, d'une bande qui porte le nom de Loups de Paris? Ceci est indéniable, je passe donc. C'est exact, n'est-ce pas, vous êtes un affilié de cette bande?
—Oui, fit Diouloufait.
—En vous regardant, continua le juge, je ne trouve pas sur votre visage les caractères de la grande criminalité, et je ne serais pas éloigné de croire que vous avez été souvent entraîné plus loin que vous ne le vouliez.
La voix du juge avait des inflexions presque câlines. Dioulou—nature à la fois brutale et naïve—devait s'y laisser prendre; aussi s'écria-t-il:
—Ah! ça, c'est bien vrai!
—Vous êtes faible.... Ah! la faiblesse mène bien loin... Et déjà, j'en suis sûr, vous êtes touché par le repentir.
Si bornée que fût l'intelligence de Diouloufait, cette exagération de bienveillance commençait à le surprendre. Pourquoi ne venait-on pas directement au fait?... Ce mot de repentir sonnait faux à son oreille. En somme, il n'avait pas prononcé une seule parole qui indiquât de sa part une si complète contrition.
Le juge maintenant ne le quittait plus du regard. Évidemment il cherchait à lire sur cette face bestiale l'effet produit par cette première escarmouche.
—Vous avez été très-coupable, Diouloufait, reprit-il, et le soin même que vous avez mis à vous soustraire aux recherches de la justice prouve que vous avez la pleine conscience de la responsabilité énorme qui pèse sur vous....
—Parbleu! grogna Diouloufait, que gagnait peu à peu une sourde irritation, fallait peut-être venir donner moi-même la patte aux gendarmes....
—Ne parlez pas ainsi. Jusqu'ici, votre attitude a été convenable; ne me forcez pas à revenir sur la bonne impression qu'elle m'a faite. Voyons, mon ami, continua le magistrat avec une intonation de bonhomie charmante,nous savonsbien ce qu'est l'entraînement. Vous êtes entré dans la vie par la mauvaise porte, et il n'est pas douteux que des conseils criminels vous ont précipité dans l'abîme où vous tombez aujourd'hui. Racontez-moi les premières années de votre vie....
—J'ai souffert, dit brusquement Diouloufait, j'ai souffert quand j'étais petit, j'ai souffert plus tard, et maintenant je souffre encore... V'là ma vie, elle est bien simple....
—C'est profondément triste, reprit M. Varnay; mais, dites-moi, n'avez-vous jamais eu la tentation de revenir au bien?
—Le bien! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais que le bagne ou les bouges des grandes villes. Est-ce le chemin pour y arriver, à ce que vous appelez le bien?
—La première chose utile eût été de renoncer aux mauvaises connaissances qui vous entraînaient.
—Chacun a ses amis; je les ai pris où je les ai trouvés....
—D'accord. Mais pouvez-vous donner le nom d'amis à des hommes qui, comme Biscarre, par exemple, vous ont fait tant de mal?
Le nom de Biscarre avait sonné aux oreilles de Dioulou comme un coup de clairon.
Il releva la tête et son regard se croisa avec celui du juge.
—Biscarre est mort! dit-il nettement.
—Vous croyez? fit le juge en feuilletant de nouveau le dossier qu'il avait abandonné tout à l'heure. Êtes-vous bien certain de ce que vous affirmez là?
—Biscarre est mort! répéta Dioulou en appuyant sur les mots.
M. Varnay laissa échapper un soupir.
—En ce cas, il est inutile que je vous fasse connaître certains faits qui me semblaient de nature à vous intéresser... mais qui sont évidemment basés sur des calomnies....
—Des faits... intéressants pour moi?
—Mon Dieu!... en y réfléchissant... je veux vous en parler... Peut-être après avoir entendu la lecture d'une pièce importante, que j'ai là sous les yeux, serez-vous moins affirmatif au sujet de la mort de ce Biscarre.
Chaque fois que le juge prononçait ce nom, un éclair rapide passait dans les yeux de Dioulou. Mais il les fermait à demi comme pour l'éteindre.
—Voulez-vous m'écouter? demanda M. Varnay.
—Est-ce que je suis libre?
Le juge parut ne pas entendre cette phrase logique, et reprit:
—Vous aviez une concubine... une femme qu'on appelait la Brûleuse.
Une pâleur livide se répandit sur le visage de Dioulou, en même temps que ses mains crispées se convulsaient sur ses genoux.
—Oui, fit-il d'un signe de tête.
—Vous savez qu'elle est morte?
Dioulou répéta son geste. Seulement il mordait ses lèvres à pleines dents, avec tant de force qu'une trace sanglante paraissait sur la chair épaisse.
—Morte dans d'épouvantables tortures, continua le juge. Mais ce que vous ignorez sans doute, c'est qu'avant de succomber, elle a eu quelques moments de lucidité... et qu'elle a raconté de quelle façon était arrivé... l'accident qui lui coûtait la vie....
Dioulou ne bougea pas.
—J'ai dit accident... le mot est inexact. Car cette femme a été la victime d'un crime horrible, si épouvantable que, malgré les fautes de cette misérable créature, on se sent pris, malgré soi, d'une profonde pitié... On m'a dit que vous l'aimiez beaucoup?
—C'est vrai, fit Dioulou dans une sorte de râle.
—Ecoutez donc ceci: c'est un procès-verbal dressé par un magistrat, relatant sa dernière déclaration....
Et il fit signe au greffier de donner lecture d'une pièce qu'il lui remit. Le greffier, de sa voix monotone et nasillarde, commença sa lecture:
«Cejourd'hui, nous, N..., substitut de M. le procureur du roi, nous nous sommes transporté dans une maison de la rue des Arcis. Là, dans une chambre du premier étage, nous avons trouvé, étendue sur un grabat, une femme en proie à d'atroces souffrances, par suite de blessures reçues dans un incendie.
»Trois personnes charitables entouraient cette femme, et c'était l'une d'elles, la marquise de F..., qui nous avait envoyé un exprès, à l'effet de nous appeler pour recueillir les dernières déclarations de cette femme.
»Nous nous sommes approché de ce grabat, et ayant fait connaître à la moribonde nos titres et qualités, nous avons procédé à son interrogatoire comme suit:
»D. Comment vous nommez-vous?
»R. Je n'ai plus de nom. On m'appelait la Brûleuse... je suis la brûlée.
»D. Avez-vous quelque déclaration à faire?
»R. Oui: je veux qu'on tue, qu'on brûle l'assassin....
»D. Qui nommez-vous l'assassin?
»R. Le Loup!...
»Les réponses de cette femme étaient entrecoupées de cris déchirants, et c'était avec peine que nous percevions le sens exact de ses paroles.
»D. Qui désignez-vous sous le nom du Loup?
»R. Lui... le bandit! le Bisco!
»D. De quel assassinat voulez-vous parler?
»R. Du mien... Je me moque bien des autres... Il m'a tuée... il m'a tuée... il m'a brûlée... je veux qu'on le brûle!
»D. Justice sera faite. Mais il faut que vous nous fassiez exactement connaître ce qui s'est passé.
»R. Hier... j'ai rencontré le Bisco....
»D. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée?... Celui que vous nommez le Bisco... et qui n'est autre qu'un nommé Blasias ou Biscarre... est mort il y a trois jours....
»Là, elle poussa un bruyant éclat de rire.
»R. Mort! ça n'est pas vrai!... ce n'était pas un revenant!... Est-ce que les revenants parlent? Est-ce qu'ils ont des dents pour mordre et des griffes pour déchirer?... C'était lui... je vous dis que c'était lui! Vous croyez que je mens!... demandez à mon vieux Dioulou... puisque c'est lui qui l'aide à se cacher.»
A ce passage, le juge interrompit la lecture.
La physionomie de Diouloufait était horrible à voir... De grosses gouttes de sueur coulaient sur le visage du misérable, qui avait pris une teinte plâtreuse.
—Ce récit vous cause une douloureuse impression, dit M. Varnay. Peut-être êtes-vous trop faible pour l'entendre jusqu'au bout....
Dioulou grinça des dents:
—Allez-y, dit-il.
Puis il ajouta plus bas:
—Je vois votre jeu....
Le juge fit un signe au greffier, qui reprit:
«D. J'admets que ce fût bien le Bisco; que vous a-t-il dit?
»R. Nous nous sommes disputés... J'avais un peu bu... Je ne sais pas trop ce qui s'est dit... Je lui reprochais de perdre Dioulou... Je ne voulais pas qu'il le fît pincer... Je l'ai appelé tout haut par son nom... Il m'a défendu de le répéter... Il m'a menacée, en me disant que s'il pouvait me croire capable de le trahir... il me hacherait... il me déchirerait... il me pilerait dans un mortier... Je lui ai ri au nez... et je me suis sauvée.
»D. Vous a-t-il poursuivie?
»R. Non.
»D. Où se passait cette scène?
»R. Aux Innocents... auprès de la Halle.
»D. Qu'avez-vous fait alors?
»R. J'étais toutesbroufféeau fond. J'ai voulu me remettre. Je suis allée à l'ancien mastroquet de mon pauvre Dioulou. J'y ai trouvé unzigueque je ne connaissais pas. J'avais la tête à l'envers. V'là que j'ai voulu sortir, le Bisco, qui me guettait, s'est jeté sur moi. Il m'a emportée au bazar des Arcis, il m'a jetée sur le lit, il a fermé la porte, et puis il est revenu auprès de moi... J'étaispocharde, que je ne voyais plus rien... Il m'a attachée; moi, je riais, je ne savais plus, je ne devinais pas... Il a pris des tas de papiers, de chiffons, et il en a mis sur le lit, dessous, tout autour de moi; il m'avait bouché la g... avec un tampon; il a allumé des allumettes, et puis il m'a dit: «B... de gueuse, tu finirais par nous fairepiger; tu vas rôtir comme un vieux poulet.» Il a mis le feu, et puis il s'est sauvé.
»D. C'est Biscarre qui a allumé l'incendie?
»R. C'est lui... il m'a brûlée vivante.... Au Loup! C'est un gueux! faut le refroidir!...
»A ce moment, elle a eu une crise horrible dans laquelle elle a poussé de nouveaux cris, au milieu desquels je distinguais encore les mots au Loup! au feu le Bisco!... Mais elle était dès lors incapable de prononcer des paroles suivies... Cependant j'ai encore entendu ceci: Dioulou! venge-moi! livre le Bisco! va le voir raccourcir!...
»Elle est morte à huit heures cinquante minutes.
»En foi de quoi, j'ai rédigé le présent procès-verbal pour servir ce que de droit...»
Le greffier s'arrêta.
Il y eut un long silence. La tête de Dioulou était tombée sur sa poitrine, d'où s'échappait un grondement sourd.
—Vous avez entendu, reprit le juge, Biscarre n'est pas mort, puisque c'est lui qui a commis le crime épouvantable qui ferait horreur à un bourreau... il a tué la femme qui vous appelait à son secours, et qui, dans les dernières convulsions de l'agonie, prononçait encore votre nom... Il vous reste à accomplir le dernier voeu de cette malheureuse, en faisant connaître à la justice la retraite de Biscarre....
Dioulou se dressa d'un bond:
—C'est donc ça! cria-t-il. Vous voulez que je mange le morceau! Moi, Dioulou! vous voulez que je livre Biscarre!
—L'assassin de la Brûleuse....
—Biscarre est mort!
—Alors cette femme a menti. C'est impossible! Au moment de mourir, elle a dit la vérité....
—Non!
Dioulou, debout, avait saisi à deux mains sa chevelure, qu'il arrachait à poignées....
La vérité, la voici.
Oui, Dioulou connaissait la retraite de Biscarre, qui était vivant, bien vivant! Oui, tout son être était torturé par cette pensée que sa vieille compagne avait été assassinée, brûlée par le roi des Loups! et pourtant il ne voulait pas parler.
Cette brute aimait son ancien complice, son maître, d'une affection bestiale, féroce, irraisonnée.
Et pourtant... il avait tué la Brûleuse!
Le juge insistait:
—Songez bien à ce que vous faites, disait-il. De tous les crimes de Biscarre, le plus atroce est le meurtre cruel qu'il a commis sur cette femme, que vous aimiez. C'était votre ami, votre compagnon, et il a torturé celle à laquelle vous aviez donné votre affection. Torturé... vous entendez bien. C'est par lui que cette malheureuse a souffert les plus effroyables angoisses qu'il puisse être donné à la nature humaine de subir.
—Taisez-vous! criait Dioulou....
—Quand elle se tordait dans les affres de la mort, elle vous adjurait de punir son bourreau....
—Mais taisez-vous donc!
—Avez-vous bien entendu tous les détails de cette scène atroce? Il l'attache sur son lit, il la bâillonne, il lui fait un bûcher de toutes les matières inflammables qui tombent sous sa main, puis, après y avoir mis le feu, il s'enfuit lâchement, tandis que derrière lui l'incendie fait son oeuvre, que la flamme mord et ronge la chair de cette créature humaine.
Les coups tombaient redoublés, terribles, sans relâche, sur le coeur de Diouloufait, sur son cerveau.
Il se sentait devenir fou.
C'était en lui une horrible lutte. Devant ses yeux passaient des lueurs sanglantes: il lui semblait entendre la Brûleuse qui râlait:
—Dioulou! venge-moi!...
Oui, elle avait ordonné!... il lui fallait obéir. Après tout, Biscarre était infâme....
—Où est Biscarre? demanda le juge.
Dioulou le regarda, ses lèvres s'agitèrent, sa bouche s'ouvrit, il allait parler... mais tout à coup:
—Non! non! s'écria-t-il, Biscarre est mort!
Il ajouta:
—Et je ne parlerai pas! j'aime mieux mourir!
Et comme si, pour garder le silence, il voulait que sa bouche fût muette à jamais, se souvenant des recommandations du chirurgien, d'un geste rapide il arracha l'appareil de ses blessures, un flot de sang jaillit....
Dioulou chancela... étendit les bras et tomba comme une masse sur le parquet....
Il n'avait pas trahi Biscarre....
Certes, on reçoit tous les jours des coups de barre de fer sur la tête, et on ne s'en trouve pas plus mal pour cela. Cependant, à vrai dire, le premier moment cause une impression désagréable, ce qu'eussent été d'ailleurs fort embarrassés d'expliquer nos deux amis Muflier et Goniglu, puisque, sous cette secousse un peu trop vive, ils étaient tombés nez contre terre, à l'état de vieux troncs sapés par la hache du bûcheron.
Est-ce à dire que ces nobles existences eussent été tout à coup tranchées dans leur fleur virginale? Ces belles âmes s'étaient-elles à jamais envolées? Ces grands coeurs avaient-ils pour toujours cessé de battre?
Non, par bonheur... pour eux.
C'est ce que constata tout d'abord l'aimable Muflier quand, après un nombre d'heures qu'il lui eût été difficile de calculer, il sentit peu à peu le sentiment renaître en lui.
Le réveil n'avait pas été brusque. Il avait eu en premier lieu la notion d'un lourd engourdissement qui le tenait aux tempes, d'un murmure sourd qui bouillonnait dans son cerveau: puis de vifs picotements dans les narines avaient annoncé et précédé un éternument, ou mieux une tentative sternutatoire, qui s'était perdue en un sifflement nasal de peu d'importance. Muflier avait ouvert un oeil. Mais comme il n'avait rien vu, il avait eu cette vague pensée que peut-être il était aveugle, ce qui lui fit passer dans l'épine dorsale un frisson nerveux.
Ces sensations multiples n'étaient que l'avant-coureur d'une résurrection complète. Le raisonnement, qui n'avait jamais fait défaut à notre ami, retrouvait sa lucidité.
Et son premier acte compréhensif fut celui-ci: S'il n'y voyait goutte, c'était pour une raison des plus simples, à savoir: qu'il faisait nuit, ou que tout au moins le lieu où se trouvait Muflier était plongé dans la plus profonde obscurité.
Quel était ce lieu?
Il voulut passer ses mains sur son front afin de chasser les dernières ombres qui obscurcissaient sa pensée. Mais il eut la douloureuse surprise de constater que ses bras étaient solidement attachés au long de son corps; il tenta de remuer les jambes: vains efforts.
Décidément, c'était une vocation chez Muflier que d'être ensaucissonné comme un simple produit d'Arles ou de Lyon.
—Eh mais! eh mais! se dit notre homme, voilà qui est clair: je suis retombé aux mains du marquis.
Et, dans l'ombre, on eût pu voir un gracieux sourire se dessiner sous sa moustache hirsute.
Évidemment... c'était cela!... le marquis n'avait pu se passer de lui. La surveillance de l'hôtel était encore plus complète qu'il ne se l'était imaginé. Il avait été épié... suivi... il était pris à nouveau. Bah! il en serait quitte pour renoncer provisoirement à l'amour, au guilledou, et à reprendre cette douce existence tout émaillée de blancs de volaille et de bouteilles respectables par l'âge....
Il s'arrêtait complaisamment à cette idée. Et pourtant!...
Bien des points restaient obscurs. Maintenant que le souvenir lui revenait, il revoyait l'impasse ignoble dans laquelle il s'était engagé, la masure sinistre, la porte entr'ouverte... il sentait sur son crâne un poids énorme qui tombait avec un craquement sec....
Était-ce bien le marquis, le gentilhomme qui se trouvait embusqué dans ce bouge? Hum! voilà qui sortait quelque peu de la vraisemblance!
Et Goniglu? Qu'était devenu Goniglu?
Enfin, question déjà formulée et encore répétée:
Où se trouvait-il, lui, Muflier, impuissant à se mouvoir, prisonnier, pour tout dire?
Il remua les épaules: ceci était possible, et c'était un moyen de reconnaître la nature du sol sur lequel il était étendu.
Or, il y eut une sorte de clapotement, et en même temps le dos de Muflier ressentit une vive fraîcheur.
C'était le moment de multiplier les point d'interrogation.
Sous son corps étendu, il y avait de l'eau, ceci était acquis au débat. Et cependant il n'était pasdansl'eau, puisque, d'une part, il y avait des intermittences d'humidité, et que, de l'autre, il sentait très-nettement la résistance d'un corps dur.
D'où cette pensée qu'il se trouvait sur un plancher à travers lequel filtrait le liquide en question.
Il avait ouvert l'autre oeil et s'habituait insensiblement à l'obscurité. Ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il vît quelque chose.
Tout était noir, sombre, funèbre. Une vague odeur titilla les nerfs olfactifs de Muflier, qui médita pour lui donner un nom.
Ce nom fut complexe: cela tenait du goudron et de la moisissure.
Mais à ce moment notre ami eut la perception d'une sensation à laquelle il n'avait pas pris garde tout d'abord; c'était la sensation d'un glissement lent, prolongé, avec balancement régulier. Muflier était doucement bercé, ce qui, sans lui être positivement désagréable, agissait de façon bizarre sur son estomac creux.
S'étant recueilli et ayant tendu tous les ressorts de son intellect, il reconnut enfin, à n'en pouvoir plus douter.
1° Qu'il devait être enfermé à fond de cale dans quelque bâtiment, barque, nacelle ou chaland, au choix;
2° Que, conformément aux principes connus, ce bateau allait sur l'eau;
3° Que cette certitude n'avait rien de rassurant et qu'en somme, pour être connue dans quelques-uns de ses détails, la situation n'en restait pas moins critique et mystérieuse.
Évidemment la chose marchait. Maintenant Muflier percevait jusqu'au clapotement de l'eau contre la carcasse.
Notre ami—complétant ses déductions—se dit qu'un bâtiment ne voguait pas sans quelque impulsion, et écoutant encore, il saisit le bruit des rames frappant l'eau avec une régularité parfaite. Autre point. Le roulis était doux, le tangage insignifiant, d'où cette nouvelle conclusion:
Ce n'était pas la mer.
Donc—admirez la force de la logique—c'était un fleuve ou une rivière. Pourquoi pas la Seine? Va pour la Seine.
A ce moment, il y eut un choc violent. Muflier roula sur lui-même et se trouva le nez dans une flaque d'eau. Il crut d'abord qu'on atterrissait: point. Il y eut un râclement le long des parois; puis plus rien que le clapotement déjà reconnu.
—Ça, c'est un pont! pensa Muflier, qui décidément eût fait un Zadig de première force.
Seine... Pont... Paris, termes corrélatifs et qui s'appelaient l'un l'autre.
Tout à coup, un bruit sec, strident, pareil à celui d'un marteau de fer frappant une enclume, retentit dans le silence et l'obscurité.
Muflier ne put réprimer une exclamation de surprise et de joie.
Ce bruit, il le connaissait. Oui, c'était bien l'éternument sonore et crépitant de l'ami, du compagnon, en un mot, de....
—Goniglu! cria Muflier.
—Toi! répondit Goniglu.
—Où es-tu?
—Je n'en sais rien. Et toi?
—Je l'ignore... à peu près....
—Es-tu libre?
—Je suis attaché.
—Comme moi!
—J'ai le dos et les épaules trempés.
—Comme moi!
—Oh! Muflier!
—Oh! Goniglu!
Il y eut un long silence.
—Comment vas-tu? demanda Goniglu.
—Pas mal... et toi? Quand je dis pas mal... j'ai la tête qui me cuit....
—Moi, j'ai le crâne en compote....
—Que s'est-il passé?...
—On nous a cogné dessus....
—C'est ça... et après?
Avant que Goniglu eût répondu, une voix sonore retentit dans la cavité ténébreuse.
—Vous savez! vous! si vous n'éteignez pas votre grelot, on va vous nettoyer!...
—Nous ne sommes pas au pouvoir du marquis, pensa Muflier. Ce gentilhomme nous témoignerait plus d'égards.
Décidément, le plus important était de ne pas attirer l'attention des inconnus qui les tenaient en leur pouvoir.
Ce fut donc dans un susurrement à peine saisissante que Muflier reprit:
—Ainsi, Goniglu, voilà où j'en suis resté... un renfoncement sur la tête... puis plus rien, jusqu'au moment actuel, où je commence à reprendre connaissance. Si de ton côté tu sais quelque chose de plus, hâte-toi de m'en instruire... après quoi, je me ferai un devoir de t'expliquer mes dernières observations.
—Voici, répondit Goniglu sur le même ton. Peu d'heures s'étaient écoulées depuis le renfoncement en question, lorsque je suis revenu à moi. Où étais-je?... je ne l'aurais certes pas pu deviner. Cependant, comme tu le comprendras tout à l'heure, nous n'avons pas changé de local. Où on nous avait offert si gracieusement l'hospitalité, nous étions restés....
—A l'impasse de la rue du Rocher....
—Chut donc! pas si haut!... puisqu'on ne veut pas que nous jaspinions....
—Veux-tu que je te dise mon idée? fit tout à coup Muflier.
—Vas-y de ton idée....
—Eh bien! nous sommes entre les mains du Bisco.
Goniglu se sentit frissonner jusqu'aux moelles.
—Nous sommes f... lambés... articula nettement Goniglu.
—Qui sait? fit Muflier, qui croyait en son étoile, comme plus tard un des plus puissants souverains de l'Europe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Achève ton histoire.
—Donc, quand j'ai ouvert un oeil, j'étais seul, ou à peu près. Tu étais dans le coin, ronflant abominablement, pas un ronflement de sommeil, non, autre chose, comme qui dirait un râle....
—Brrr! fit Muflier, désagréablement impressionné.
—Je me suis dit tout de suite que la place n'était pas bonne, que nous étions mal vus dans l'établissement, et qu'il était prudent de ne pas attirer l'attention. Alors, je n'ai pas bougé et j'ai fait le mort. Voilà qu'au bout d'un certain temps, dame! je n'avais pas de montre, on est entré dans la pièce.
—Qui ça?
—Va-t'en voir s'ils viennent! Des bonshommes qui avaient la figure noircie... J'avais les yeux fermés... et je glissais à peine un tout petit regard de temps en temps. L'un d'eux s'est approché de moi et m'a secoué... Je n'ai pas fait ouf. «Est-ce qu'il est nettoyé?» a demandé une voix que je ne connaissais pas. «Non!» a répondu l'autre. «On a mesuré le coup.»—«Il faut les attacher.»—«Parbleu!» alors on m'a passé des cordes aux bras et aux jambes. Et c'était fait. Ah! cré coquin! quelle jolie science!
—J'en sais quelque chose! murmura Muflier, qui se trémoussait inutilement dans les liens.
—Quand j'ai été ficelé comme une véritable andouillette de Troyes, on a refermé la porte; j'ai toujours pas remué, et ça a duré encore longtemps, et puis on est revenu, on m'a pris par la tête et par les pieds, toi aussi, du reste; mais tu ronflais toujours, et on m'a mis un sac sur la tête. Seulement, quoique je ne pusse rien voir, j'ai compris d'abord qu'on descendait un escalier, qu'on ouvrait des portes, et puis, finalement, qu'on était à l'air libre. On allait très-vite et on me secouait, nom de nom! C'était un vrai panier à salade! Il faisait noir, était-ce à cause du sac? Oui, d'abord. Mais on n'entendait presque pas de bruit, à peine de temps en temps une voiture qui roulait; c'était la nuit, car c'est pas des ouvrages à faire en plein jour que de trimbaler un camarade comme ça. Enfin, on est arrivé quelque part, et ce quelque part-là, c'était le bord de l'eau.
—Ah! fit Muflier, tu en sais autant que moi.
—J'ai de bonnes oreilles... on s'est fichu souvent de moi parce qu'elles étaient grandes; mais ça sert... à preuve.
—On nous a fourrés dans un bateau.
—Comme tu dis; mais comment sais-tu ça? Et depuis combien de temps voguons-nous sur l'humide élément?
—Je te dis que je n'ai pas de montre.
—Mais, à peu près?
—Une heure ou deux... peut-être plus, peut-être moins.
—Est-ce tout ce que tu as à me dire?
—Non. Il y a encore quelque chose.
—Dis vite!
—Eh bien! au moment où on nous fichait ça, il y en a un qui a dit: «Quand ils seront aux Cagnards, il faudra bien qu'ils parlent.»
—Aux Cagnards? Qu'est-ce que ça veut dire?
—Sais pas. «Tu crois donc qu'ils savent quelque chose?» a demandé une voix. «Parbleu! puisqu'ils mouchardaient pour le compte d'un marquis!»
—Bigre! fit Muflier. Nous sommes compromis!
—Je te crois... à preuve que le premier a répliqué: «S'ils ne veulent rien dire, on leur tortillera rien la vis!»
—La vis! soupira Muflier.
Si bas que parlaient nos deux amis, il paraît qu'ils n'étaient pas parvenus à éteindre complétement le son de leur voix, car voici que de nouveau retentit celle qui avait déjà parlé tout à l'heure.
—Et on vous la tortillera, tas de gueux! dit-elle avec une aménité charmante. Allons, haut! et dans le trou!
—Dans le trou! hurla Muflier oubliant tout. Sacré-dié! mais c'est un assassinat!
Il eût pu, d'ailleurs, protester contre les lois divines et humaines, c'eût été la même chose.
La scène que venait de lui raconter Goniglu se reproduisit. On les empoigna tous deux par les épaules et par les jambes; encore une fois, ils se trouvèrent à l'air.
On avait négligé d'emprisonner leur tête.
Dans une pénombre fantastique, une voûte noirâtre, suintante... puis une grille qui ressemblait à un gril gigantesque... puis l'eau ténébreuse qui houlait et gémissait.
On les emporta. Ils pénétrèrent—par l'intermédiaire de leurs porteurs—sur une planche qui chancelait. Il y eut un grincement de gonds rouillés; puis, comme des paquets inutiles, on les jeta sur un sol détrempé où leurs membres clapotèrent comme une vieille guenille.
—Oh! mon avenir! murmura Muflier.
Nous avons laissé Diouloufait au moment où, pour résister aux incitations du magistrat, il avait préféré mourir plutôt que de trahir Biscarre.
Ainsi nous est expliqué le mot prononcé par lui lorsque, caché dans le trou de la Rivière morte, il avait appris que la police était à sa poursuite.
—Je ne veux pas être tenté! avait-il dit.
C'est qu'il connaissait déjà tous les détails que venait de lui rappeler avec une implacable prolixité le procès-verbal lu par le greffier. Oui, il savait que c'était Biscarre qui avait torturé, assassiné, brûlé la malheureuse femme dont il avait fait sa compagne.
Singulière nature que celle de ce bandit: coupable de toutes les violences, il avait en lui je ne sais quel besoin instinctif, inconscient, d'être bon, de se dévouer. Nul ne l'avait jamais aimé, et sa faiblesse même n'avait pu lui concilier d'affection durable. Mais cet homme avait voué à Biscarre une amitié que, jusqu'ici, rien n'avait pu briser.
Était-ce donc que le roi des Loups eût tenté quelque effort pour la mériter, pour se créer quelques titres à la reconnaissance de Diouloufait? Non. A ses dévouements il répondait par la brutalité; à ses soumissions, par la violence. Et pourtant Dioulou l'admirait, l'aimait. On eût dit qu'il était rivé à cet homme corps et âme.
Peut-être aussi savait-il que ce Biscarre, au coeur de granit, à la volonté impitoyable, souffrait d'épouvantables tortures, à la façon de ces monomanes dont le crâne est par intermittence le siége de convulsions atroces.
Il avait peur de Biscarre: d'un mot, le roi des Loups le réduisait au silence. Sa force le terrifiait, cette énergie indomptable le frappait d'une admiration épouvantée.
Un jour, Diouloufait avait rencontré la Brûleuse.
Pourquoi ces deux êtres s'étaient-ils réunis? D'où venait la sympathie profonde que cette créature, laide et brutale, avait inspirée à Dioulou? Ce sont là des mystères qu'il eût été lui-même impuissant à expliquer.
Toujours est-il qu'il avait voué à cette femme une affection qui tenait de celle qu'il portait à Biscarre. Même soumission, même abandon de soi-même.
Et voici que Biscarre l'avait tuée! Pour la première fois, Dioulou avait senti en lui un mouvement de rage folle contre le roi des Loups! Ah! s'il l'avait tenu en ce moment-là! peut-être se serait-il vengé d'un seul coup.
Mais on lui demandait de le livrer... à qui? à la justice. Cette action lui paraissait le dernier terme de la bassesse humaine. Et, cependant, n'était-ce pas la vengeance, sûre, complète, cette vengeance que la misérable avait réclamée dans un dernier cri d'agonie?
Combat terrible!... et quand Dioulou s'était senti faiblir, quand il avait compris que, peut-être, il allait trahir le compagnon de toute sa vie, le maître dont il était l'esclave, alors il avait arraché l'appareil qui couvrait ses blessures, un flot de sang s'était échappé de leurs lèvres béantes... l'homme était tombé....
Le juge d'instruction n'avait pas compris. Pouvait-il lire dans cette âme étrange où les sentiments n'appartiennent pas à la commune nature des hommes?
Le médecin de la Préfecture avait été mandé aussitôt.
—Cet homme est en danger de mort, dit-il.
—Peut-on le transporter à la prison?...
—Non, reprit le praticien, le trajet serait trop long. Je vais donner ordre qu'on le reçoive à l'Hôtel-Dieu....
—Espérez-vous sa guérison?
—C'est une nature d'une vigueur exceptionnelle. Mais on ne pourra être fixé que lorsque l'hémorrhagie se sera arrêtée.
Il avait été fait comme le médecin avait dit.
Étendu sur une civière, Dioulou avait été transporté à l'Hôtel-Dieu. Il était dans un état complet d'insensibilité; son visage s'était marbré de teintes livides, comme si les doigts de la mort se fussent imprimés sur sa face.
Il existait alors à l'Hôtel-Dieu une chambre spéciale destinée aux personnages se trouvant dans une situation exceptionnelle. Elle était placée au premier étage, donnant sur la rivière, à peu de distance de la passerelle qui unit les deux rives. Au-dessous, on voyait s'ouvrir une large baie garnie d'une grille énorme. C'était une des ouvertures qui donnaient accès dans les anciens souterrains, que jamais d'ailleurs nul ne visitait, et qu'on disait complétement envahis par les eaux.
Cette chambre, dont les murs étaient blanchis à la chaux, ressemblait à une cellule de prison; et pour compléter l'illusion, de forts barreaux de fer étaient scellés dans le cadre de la haute fenêtre.
Le plancher était formé de larges dalles, à carrés blancs et noirs, recouverts d'une natte de corde.
C'était là que nous devions retrouver Diouloufait.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait commis cette sorte de suicide.
Pendant près de cinquante heures, on avait désespéré de le sauver.
L'hémorrhagie avait déterminé—outre l'affaiblissement—une fièvre délirante dont le résultat aurait pu être mortel.
Le malheureux, dans un accès de folie, avait lutté contre ses gardiens, et on avait été contraint d'employer, pour le dompter, la camisole de force.
Mais, après cette crise, l'abattement complet était venu, suivi d'une amélioration sensible.
Il n'était plus douteux, maintenant, qu'on ne l'arrachât à la mort.
La première parole de Dioulou, revenant à lui, avait été celle-ci:
—Est-ce que j'ai parlé?...
—Que voulez-vous dire? avait demandé l'interne de service.
—Rien, avait répliqué Dioulou.
Pendant de longues heures, il avait tenté de reconstituer dans sa mémoire la scène qui s'était passée dans le cabinet du juge d'instruction, et quand il avait acquis la certitude que pas une parole compromettante ne s'était échappée de sa poitrine, il avait poussé un soupir de soulagement.
Maintenant, il ne ressentait même plus cette hésitation qui, un moment, avait failli lui arracher son secret. Il chassait violemment de sa mémoire le fantôme de la Brûleuse; il n'écoutait plus cette voix qui s'élevait encore de la tombe mal fermée pour réclamer la punition de son assassin.
De nouveau, Biscarre, quoique absent, avait repris complète possession de Dioulou, qui frissonnait en songeant qu'un instant il avait été assez infâme pour penser à une dénonciation.
C'était fini.
Tous les juges d'instruction de la terre pouvaient tenter de le confesser, il se tairait.
Or, ce matin-là, il se passa dans le cabinet du directeur de l'hôpital un fait assez insignifiant en lui-même, mais sur lequel il convient que nous nous arrêtions.
Une voiture s'était arrêtée devant l'Hôtel-Dieu, et un homme en était descendu, puis se présentant à la grille, avait demandé à parler au directeur.
Sur le vu de sa carte, il avait été immédiatement introduit.
Or, voici ce que portait cette carte:
—James Wolf,physician and surgeon, Glascow.
James Wolf, médecin et chirurgien.
C'était un Anglais, de type parfait, avec les cheveux rougeâtres, dominant en broussailles un front haut et rougeaud; des favoris rondement coupés entouraient un visage large et rubicond. La mâchoire avait ce prognathisme qui caractérise les enfants d'Albion.
Après les premières salutations d'usage, le directeur de l'Hôtel-Dieu avait demandé à quelle heureuse circonstance il devait la visite de son confrère étranger.
L'autre avait répondu, avec un fort accent, mais dans un français très-intelligible, qu'il prenait la liberté, sur la recommandation d'une des lumières de la science anglaise (ici il produisit une lettre), de solliciter de M. le directeur l'autorisation de visiter l'Hôtel-Dieu.
Naturellement sa requête n'était pas de celles qu'on repousse, en France surtout, où l'hospitalité, pour être beaucoup moins proverbiale qu'en Écosse, est de fait beaucoup plus sérieuse.
Le directeur s'était mis à sa disposition avec une gracieuse obligeance, et la tournée avait commencé dans le vaste hôpital.
En vérité, le docteur Wolf était un homme de haute science et d'agréable commerce. Il dispensait les éloges sans restriction, s'émerveillait des choses les plus simples, et plaçait à propos cette phrase flatteuse:
—Ah! monsieur le directeur, les Anglais ont beaucoup à apprendre de vous.
Le directeur souriait et passait sa main sur son crâne chauve, tout en répondant:
—Vous nous flattez, parole d'honneur!
—Non, je vous jure, reprenait l'autre; jamais hospice ne m'a paru aussi bien tenu, aussi habilement organisé. Je suis ravi,upon my word, tout à fait ravi!
Et la promenade se poursuivait entre les rangées de lits blancs dans lesquels se dressaient, pour les voir passer, des spectres maigres, à dents longues et jaunes.
Le directeur expliquait avec bienveillance que le 36 était vide parce que le malade avait trépassé le matin même, et que le 39 ne battait plus que d'une aile.
L'Anglais hochait la tête en disant:
—Parfait! parfait!
Puis on s'arrêtait auprès d'un lit, dans lequel se tordait un malheureux en criant à l'aide.
—Calmez-vous, mon ami, disait le directeur. Vous aurez beau crier, cela ne vous soulagera pas.
Sir James Wolf dodelinait de la tête avec une satisfaction béate, tant cette parole lui paraissait frappée au coin du bon sens et de la véritable logique.
Il ne faisait grâce d'aucune question, goûtait le bouillon et le déclarait savoureux, humait quelques gouttes du vin destiné aux convalescents et faisait claquer sa langue en murmurant:
—Les gaillards! ont-ils du bonheur d'être Français!
Cependant il n'est si bonne chose qui ne prenne fin, et le moment arrivait où les deux praticiens devaient se séparer, quand un infirmier s'approcha du directeur et lui dit quelques mots à voix basse:
—Non, non, répondit vivement celui-ci. Je m'y oppose formellement. Je suis responsable de l'exécution des ordres donnés par le médecin de service. Il a interdit toute secousse au malade, avant quatre ou cinq jours au moins... Dites à l'envoyé de M. le juge d'instruction qu'il y a là une question d'humanité qui prime jusqu'aux droits sacrés de la justice....
La physionomie de l'Anglais exprima une curiosité de bonne compagnie.
Quand l'infirmier se fut éloigné:
—Comprenez-vous cela? fit le docteur. Il y a ici un pauvre diable—je ne sais quoi, un forçat en rupture de ban ou peut-être même évadé—qui a failli mourir dans le cabinet du juge instructeur. Et voici qu'il prétend me le reprendre avant qu'il soit radicalement guéri.
—Ce serait de l'inhumanité, dit sir James, mais je ne comprends pas, vous avez dit un forçat? c'est ce que nous appelons un convict....
—Exactement.
—Comment un pareil homme se trouve-t-il ici?
—Comme blessé... il a été frappé de plusieurs balles pendant qu'il cherchait à s'échapper....
Sir James paraissait de plus en plus intrigué.
—Son affaire était donc bien grave?...
Ils étaient descendus dans une cour intérieure et se dirigeaient vers la sortie.
Le directeur baissa la voix:
—Très-grave, reprit-il. Il fait partie, à ce qu'il paraît, d'une bande de malfaiteurs qui a désolé Paris par ses attentats de toutes sortes!...
—Quelque chose comme nosBurkers....
—Oui, et ils ont un nom caractéristique....
—Et ce nom?
—On les appelle les Loups de Paris.
—En effet, fit sir James, qui tenait le directeur par un des boutons de sa redingote et l'avait arrêté sur place, j'ai entendu parler de ces misérables; leur chef est mort.
—On dit qu'il est vivant.
—En vérité. Tenez, monsieur le directeur, si ce n'était pas abuser de votre bonté, je vous adresserais encore une requête.
—Tout à votre service, mon cher confrère.
—Je m'occupe beaucoup de médecine légale, et souvent, on a bien voulu avoir recours à mes faibles lumières dans des instructions criminelles; je serais très-curieux de voir ce grand coupable; qui sait si la phrénologie, une grande et belle science, mon cher directeur, ne recueillerait pas là quelque fait nouveau, quelque observation de haute importance?...
Le directeur paraissait fortement embarrassé.
—Mon cher confrère, vous ne sauriez croire à quel point votre demande me chagrine....
—Eh! pourquoi?
—Parce qu'il m'est impossible de vous satisfaire.
—Impossible? Vous me surprenez beaucoup... beaucoup.
—Vous allez me comprendre. Lorsqu'un criminel entre à l'hôpital, il est confié à notre responsabilité. Et il nous est interdit—de la façon la plus formelle—de le laisser communiquer avec personne.
—Sans exception?
—Sans exception. Nos instructions sont précises, et je ne saurais y contrevenir sans compromettre ma situation... et sans encourir des reproches qu'il est de ma dignité d'éviter.
—Oh! yes! très-juste! très-juste!... Je n'insiste plus... le devoir avant tout.... Ah! vous autres Français, vous ne transigez jamais... Tenez, en Angleterre, j'aurais pu pénétrer jusqu'à votre prisonnier.
—Ah! en Angleterre!...
—Certainement... On se serait dit: Les instructions en question s'opposent à ce que le prisonnier communique avec un étranger... ou même avec un de ses parents, avec un ami... mais sir James n'est ni un parent ni un ami... C'est un médecin!... Les médecins sont de tout temps admis auprès des malades, quels qu'ils soient... Voilà ce qu'on dirait en Angleterre... Mais ici, vous êtes les esclaves de la règle... C'est bien! c'est très-bien! Quel peuple!...
Malgré l'admiration béate exprimée par le visage de l'Anglais, M. le directeur se demandait si par hasard l'honorable insulaire ne gouaillait pas... au moins un peu.
Cependant sir James avait lâché résolûment le bouton du Français, et se dirigeait maintenant d'un pas rapide vers la porte.
Je ne sais quelle bouffée d'orgueil patriotique monta au cerveau du fonctionnaire.
—Docteur! fit-il.
L'Anglais s'arrêta et se retourna.
—Vous m'appelez?
—J'ai réfléchi....
—Que voulez-vous dire?
—Je pense à mes instructions.
—Elles sont formelles.
—Certes. Mais j'ai le droit d'interprétation....
—Ah! vous avez....
—Et je prétends qu'un médecin... un confrère, a le droit de pénétrer auprès de tout malade.
—Ne dites pas cela... vous allez vous compromettre.
—Croyez-vous donc que, lorsque la logique est de mon côté, je me plie devant des exigences judaïques?
—Ah! si vous croyez que la logique soit de votre côté... Réfléchissez encore... Malgré tout mon désir d'étudier un cas intéressant, je me ferais un scrupule de vous causer quelques embarras.
—Venez, dit simplement le directeur, qui, avec un héroïsme superbe, se dirigea vers la chambre de Dioulou.
Si pourtant il s'était retourné, peut-être eût-il saisi dans le regard de l'Anglais un éclair de triomphe.
Mais il était sans défiance. L'Europe avait l'oeil sur lui. Il s'agissait de prouver à l'univers entier que la France n'était pas à la remorque des autres nations....
—Entrez, fit le directeur en s'effaçant.
Et les médecins pénétrèrent dans la chambre du prisonnier; elle portait le n° 36.
Dioulou s'était assoupi.
Il n'entendit même pas le bruit de la porte tournant sur ses gonds.
Dans ce moment de repos, de sédation complète de l'être tout entier, le visage du forçat avait repris son calme. Sa respiration était régulière, et une coloration légère avait remplacé la pâleur qui d'ordinaire blanchissait ses traits.
—Vous me dites, reprit sir James, que c'est un grand criminel....
—Tout le prouve, répondit le docteur.
Et il ajouta à voix basse:
—On dit même qu'il y va pour lui de la peine capitale.
—C'est singulier, fit l'Anglais, qui semblait plongé dans de profondes réflexions. Rien dans sa physionomie ne révèle les instincts d'un âme criminelle....
A moins, continua sir James, que le crâne ne présente certaines protubérances....
Il avança la main vers la tête du dormeur.
En même temps, il adressait au directeur un regard interrogateur, comme pour solliciter l'autorisation de se livrer à une vérification scientifique.
Le directeur, d'un geste, l'invita à agir.
L'Anglais sourit avec la satisfaction d'un homme qui va se livrer à une expérience longtemps désirée.
Sa main s'étendit, et lentement il se mit à palper la tête de Diouloufait, et cela avec une telle légèreté de doigts que le dormeur ne parut pas sentir leur contact. Un instant même, ils touchèrent son visage, ses yeux, ses lèvres. Pas un tressaillement n'indiqua qu'il éprouvait la moindre sensation.
Puis sir James se tourna de nouveau vers le docteur.
—Quelle admirable science que la phrénologie!...
—Quoi! vous avez découvert....
—La protubérance de lacontractionprésente un développement anormal.
—Vraiment.
—Qui dit contraction dit réactivité musculaire, force de cohésion... d'où esprit de querelle, de combat.
Disant cela, l'Anglais avait ressaisi le bouton directorial, mais cette fois pour l'entraîner au dehors.
—Puis nous avons prédominance des muscles... impatience... destructivité... Voyez-vous, c'est là au-dessus de l'oreille.
Et il passait maintenant ses doigts sur l'oreille du fonctionnaire, qui paraissait d'autant plus intéressé qu'il ne comprenait pas un seul mot de toutes ces théories.
—Et vous concluez? demanda-t-il.
—Que cet homme est un bandit de la pire espèce.
—C'est incroyable! C'est tout à fait exact!
—Maintenant, mon cher directeur, il me reste à vous remercier de votre complaisance toute française. Vous m'avez rendu un de ces services qui ne s'oublient pas.
Et ce fut avec un échange d'affables protestations et de poignées de main vigoureuses que sir James regagna la porte, toujours accompagné du directeur, qui se répandit en félicitations et souhaits de bon voyage, etc., etc.
Sir James sauta dans sa voiture, et le directeur, lui ayant adressé un dernier salut de la main, rentra dans l'hôpital qu'il était fier de gouverner.
Peut-être sa fierté eût-elle reçu un rude échec s'il avait entendu le court dialogue échangé entre sir James Wolf et son cocher.
—Eh bien? avait fait l'automédon en se penchant en arrière.
—Ça y est... enfoncé lepantre!
—Et l'autre?
—Affaire faite.
—Le directeur a coupé dans le pont.
—Unsinvede premier choix!
Pendant ce temps, l'honorable directeur, plongé dans son fauteuil de cuir, lisait les rapports que lui adressaient chaque jour les employés de l'hôpital. Il s'arrêta avec complaisance sur la note qui concernait Dioulou.