«Guérison rapide, disait le rapport. Pourra sortir dans trois jours. Régime fortifiant. Viande et vin de Bordeaux.»
Et le directeur répétait tout bas:
—Réactivité, destructivité, cohésion! Que c'est beau, la science!
Tout alla bien jusqu'à trois heures de l'après-midi. Mais voici qu'à ce moment la porte du cabinet s'ouvrit.
—Qu'y a-t-il? s'écria le directeur.
—Monsieur, le 36!...
—Ah! oui! réactivité... destructi....
—Il est mort!
—Hein?
—Un accès d'épilepsie... dedelirium tremens... de tétanos!
—Impossible! il se portait si bien ce matin!
Le directeur répétait sans y songer des mots de Robert Macaire parlant de «ce bon M. Cerfeuil» qu'il a lui-même assassiné et dont le décès paraît vivement le surprendre.
Il avait bondi sur ses pieds.
Il courut au n° 36.
Le fait était réel, Dioulou était mort.
Sapristi! la chose était délicate! et la justice! et la responsabilité! Si on venait à savoir que le directeur avait introduit un étranger! Bah! après tout, ce n'était pas cela qui l'avait tué!... et puis, qui parlerait? On se préoccupait bien de cela!
Le fâcheux en ceci, c'est que c'était une mauvaise note pour l'Hôtel-Dieu! La mort de Diouloufait allait faire quelque bruit. On clabauderait encore contre l'insalubrité de l'hôpital. On accuserait l'administration, l'économat, la direction.
C'était à en perdre la tête.
Et cependant, il n'y avait pas à contredire l'évidence. Mais comment, de quoi Diouloufait était-il mort? Son visage révélait une complète placidité. Il était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie. Les infirmiers déclaraient qu'il n'avait pas sonné, appelé à son aide.
Le service médical tout entier était réuni autour de son lit et on examinait le cadavre avec un soin minutieux. Les blessures étaient complétement cicatrisées. Il ne pouvait être question d'épanchement sanguin.
Le médecin en chef déclara que l'autopsie était indispensable. Le corps ne présentait aucun des caractères qui révèlent la congestion.
Le directeur, après avoir espéré vainement que la science ranimerait le pauvre Dioulou, n'eut plus qu'une pensée: prévenir de la part de la justice toute enquête qui lui porterait tort.
Le plus simple était d'aller de soi-même au-devant du danger.
Donc, il courut chez le juge d'instruction, auquel il révéla le fatal événement. Par bonheur pour lui, M. Varnay était très-préoccupé actuellement d'une affaire des plus délicates et qui absorbait toute son attention.
Il reçut donc la nouvelle avec une parfaite indifférence, et sans l'insistance du directeur, il eût très-probablement négligé de signer l'ordre d'autopsie:
—Croyez-vous donc qu'on l'ait empoisonné? demanda-t-il en riant.
Le directeur balbutia quelques phrases au nom de la science, puis sortit du cabinet pour se rendre à la préfecture où tout fut régularisé.
L'autopsie devait avoir lieu le lendemain matin.
Voilà qui était réglé. La poitrine directoriale se trouvait soulagée d'un grand poids.
Dès que l'excellent fonctionnaire fut de retour, il donna l'ordre d'enlever le cadavre et de le descendre à la salle de dissection.
Puis, tranquillisé, il alla dîner en famille. Ouf! il l'avait échappé belle. Mais ce M. Varnay était, en vérité, un homme charmant.
Les ordres avaient été immédiatement exécutés.
Ici quelques renseignements sont nécessaires.
A l'époque où se passaient ces faits, la salle de dissection se trouvait dans un des ancienscagnardsde l'Hôtel-Dieu, c'est-à-dire dans le vaste sous-sol où étaient établis jadis le service ducharnage, la tuerie et les étables où les bestiaux arrivaient par la rivière, la chandellerie, la buanderie, les cuisines. Dès longtemps la salle des morts occupait l'angle qui touche au Petit-Pont.
Sous François Ier, il existait encore, dans les basses-oeuvres, des salles affectées aux femmes en couches. Semblables à des celliers, elles furent désignées sous le nom decagnards(de l'italiencagna, chienne). En temps de crue, l'eau arrivait presque au bas des fenêtres, de sorte que les lits étaient à peine à deux pieds au-dessus du niveau du fleuve. En 1426, une inondation subite avait noyé un grand nombre de ces malheureuses.
Au seul cagnard qui existe encore aujourd'hui et qui, avons-nous dit, servait, il y a trente ans, aux dissections, on voit encore l'entrée du passage qui communiquait avec le petit Châtelet, lorsque Louis XIV eut fait don (1684) de la vieille forteresse à l'Hôtel-Dieu.
Cette salle, basse mais spacieuse, avait été soigneusement recrépie; deux larges dalles de pierre, formant tables, s'étendaient blanches et sinistres devant la large baie d'où tombait la lumière.
C'est sur une de ces deux dalles que le cadavre de Dioulou fut placé. Il était nu, et les garçons de service n'avaient pu se défendre d'une certaine admiration pour cette énorme charpente qui, au dire de l'un d'eux, aurait résisté pendant des siècles.
—Ce que c'est que de nous! soupirait-on.
Voici maintenant que le corps est recouvert d'une sorte de boîte qui le cache tout entier, et qui ne sera plus soulevée qu'au matin, lorsque arriveront les chirurgiens avec leurs instruments d'acier.
Pauvre Dioulou! car il est donc bien vrai que tout soit fini! Triste existence, en vérité, que la tienne! Ta mère folle t'a enseigné le mal et la haine... Puis voici que, dès ton adolescence, tu as été saisi par l'engrenage de la pénalité. Le bagne a achevé l'oeuvre de corruption. Biscarre s'est emparé de toi, qui, peut-être, n'étais pas vraiment méchant. Tu as glissé dans toutes les fanges, fidèle à ton maître comme un chien, le suivant dans tous les cloaques où il lui a plu de te conduire... et cela sans jamais rien exiger, te contentant d'une sorte de misère, ne rêvant, ne désirant rien, sinon quelquefois une bonne parole de ce démon auquel tu t'étais donné. Tu n'as eu qu'une seule affection dans le monde, celle de cette réprouvée, qui était une brute comme toi... On te l'a tuée... Et maintenant, te voilà étendu, nu comme l'animal qu'on jette à la voirie. Pas une pensée, pas un regret ne t'accompagnent. Sous le rayon blafard qui filtre à travers les grilles, on voit à peine la place où tu gis, et encore ce n'est pas l'heure du repos.
Car tu appartiens à la science, et ta chair gémira sous le scalpel avant que la dernière pelletée de terre te couvre à jamais....
La nuit vient, sombre, sinistre.
La salle des morts s'emplit d'ombre. Par la baie, on entend le flot qui passe en clapotant.
C'est tout. Les bruits de la ville s'éteignent un à un.
Seule la lourde voix des horloges tinte, tinte au lointain, solennelle et lugubre... On dirait qu'un souffle de malédiction passe et tourbillonne autour du cadavre maudit....
L'heure s'écoule. Voici dix... onze... douze, c'est minuit. Plus épaisses sont les ténèbres, plus lugubre le sifflement du vent qui glisse sur la rivière....
Mais que se passe-t-il donc?
Quel mouvement a agité cette immobilité? quelle vie a remué dans ce sépulcre? quelle lueur éclaire cette obscurité?
Au centre de la salle des morts, une dalle s'est soulevée... puis une ombre a paru, éclairée par le reflet jaunâtre d'une lanterne.
La lanterne est déposée sur le sol. L'homme, dont le visage est noirci, regarde autour de lui, tend l'oreille et écoute. Puis, rassuré sans doute par le silence, il se penche vers l'ouverture béante et fait un signe.
Deux autres ombres paraissent à leur tour....
Dès qu'elles ont touché le sol du cagnard, elles se dirigent vers la dalle sur laquelle Dioulou est étendu....
Pas un mot n'est prononcé.
La boîte est soulevée. Le cadavre est mis à nu....
Puis on le saisit. Chargés de leur fardeau, les deux hommes reviennent vers le trou. Le premier descend soutenant le corps par les genoux, l'autre le suit tenant les épaules.
Le dernier s'engage à son tour dans l'ouverture....
La lanterne disparaît... La dalle se referme.
Et, dans la salle des morts, tout redevient obscur et silencieux.
Dans le chapitre précédent, nous avons décrit rapidement certains locaux dépendant de l'Hôtel-Dieu. Mais depuis trente ans, de grandes modifications ont été accomplies.
Les fosses decharnagene sont plus à l'Hôtel-Dieu, les cuisines ont été montées au rez-de-chaussée, la buanderie a été transférée à la Salpêtrière; les basses-oeuvres de l'édifice ont été complétement abandonnées par les hommes.
Quelque latitude que le lecteur laisse à l'imagination du romancier, cependant il importe de se bien persuader que, dans la plupart des cas, cette imagination est grandement servie par les faits eux-mêmes.
Les documents que nous avons consultés pour reconstituer le drame dont les Loups de Paris furent les sinistres acteurs, décrivent minutieusement les souterrains qui, de temps immémorial, s'étendaient sous le vieil hôpital, et qui, passant sous le fleuve, reliaient l'Hôtel-Dieu aux Châtelets.
Mais pour qu'aucun doute ne subsiste, nous demandons la permission d'invoquer le témoignage d'un chercheur et d'un érudit, M. Louft, qui, dans sonParis historique(1874), a raconté en ces termes une visite faite par lui dans ce que nous appellerons les catacombes de l'Hôtel-Dieu.
Ces catacombes étaient ou plutôt sont situées au-dessous des cagnards dont nous avons parlé.
«Après avoir descendu à tâtons l'unique escalier qui n'ait pas été condamné, dit M. Louft, escalier noir, glissant, aux murailles mucilagineuses, on arrive sous des arcades qui furent, dans la pénombre, éclairées çà et là par les glauques lueurs de baies ouvertes à fleur d'eau.
»En pénétrant sous ces arceaux, où je n'avance qu'avec des précautions extrêmes, je suis tout surpris de les trouver tendus d'un bout à l'autre d'épaisses guipures qui pendent jusqu'à terre: on dirait des filets de pêcheurs qu'on a mis sécher là. Ce sont des toiles de millions d'araignées qui me barrent le chemin, et je suis réduit à me frayer avec ma canne une route à travers ces tapis de haute lisse.
»Je pénètre donc au milieu de voiles déchirés, de haillons flottants, qui bientôt s'accrochent à mes vêtements, m'enveloppent comme un suaire; je traîne après moi l'oeuvre de plusieurs générations d'arachnides....
»Tandis que d'estoc et de taille, je me fraye un passage à travers ces innombrables résilles, des nuées de rats me passent par escadrons dans les jambes, bondissent et se précipitent les uns vers leurs terriers, les autres vers les issues extérieures, d'où ils se précipitent dans la rivière, car rats et rats d'eau vivent ici côte à côte; c'était un indescriptible sauve-qui-peut! Mais une fois l'émotion passée, la curiosité reprend le dessus chez les troglodytes; ils veulent voir l'intrus qui pénètre dans leur domaine, une foule de museaux se pressent à leur orifice, et, malgré la clarté douteuse, de tous les terriers, trous et cachettes, je vois des milliers d'yeux scintiller comme des escarboucles.
»Malgré les transformations qu'elles ont subies sous Henri IV, et les modifications qu'on y a faites depuis, les basses-oeuvres de cet hôpital ont conservé un grand caractère: ces galeries aux voûtes robustes, ces baies percées à fleur d'eau et bardées de fer, rappellent les prisons du château des Sept-Tours à Constantinople, et la grande porte d'eau ressemble à l'embarcadère de certains palais vénitiens du Grand-Canal.
»Cette porte, avec son arcade majuscule, ses énormes grilles et le large escalier qui descend jusque dans le fleuve, a, du reste, servi bien souvent d'embarcadère, mais d'embarcadère pour l'éternité.
»A certaines époques, quand le nombre des pensionnaires de l'Hôtel-Dieu était si considérable qu'on était obligé d'en mettre dix ou douze dans le même lit; quand malades, moribonds et morts étaient entassés pêle-mêle sur la même couche; lorsque enfin aller à l'hôpital était synonyme d'aller à la mort, chaque nuit, sur des barques, qui venaient à la sourdine s'amarrer sous cette voûte, on chargeait les cadavres des malheureux décédés la veille, et la funèbre flottille allait déposer son chargement au delà de Saint-Victor, à proximité du bourg Saint-Marceau, où était le cimetière de Clamart....
»Des cryptes de la Cité, passons dans celles des bâtiments de l'autre rive.
»Ici, les basses-oeuvres sont contemporaines des constructions qu'elles supportent; elles sont donc beaucoup plus modernes que celles d'en face; pourtant elles comptent deux cent vingt ans d'existence.
»Outre le caractère que leur donne cette antiquité déjà respectable, elles empruntent à leur destination une physionomie lugubre qui impressionne. C'est là qu'est relégué tout ce qui se rattache au service des morts. Que de myriades de cadavres ont passé là pendant ces deux siècles!...
»Les dessous se prolongent d'un bout à l'autre de l'édifice. Ces sous-sols, dont la plus grande partie reste sans emploi, forment plusieurs divisions s'ouvrant toutes sur une longue galerie munie de soupiraux. Ces ouvertures, percées sur la rue de la Bûcherie, devaient, dans le principe, beaucoup atténuer les ténèbres de ce passage; mais le jour y est maintenant intercepté par des grilles et des treillis de fer; on s'est vu forcé de prendre ces précautions, afin de couper court à un trafic clandestin qui se pratiquait jadis.
»C'est par là, en effet, que les bas employés de l'établissement passaient les dents et les cheveux dont ils dépouillaient les morts pour les vendre à des industriels: les dentistes d'autrefois et les perruquiers du quai des Morfondus venaient en marchandises, la nuit, dans la rue de la Bûcherie.
»Une porte bâtarde, percée sous le soubassement de l'édifice, du côté de la rue de la Bûcherie, est affectée à la sortie des morts. C'est là qu'à certaines heures les corbillards viennent attendre leur chargement.
»Jusque sous le règne de Louis-Philippe, les bâtiments que l'Hôtel-Dieu possède sur la rive gauche plongeaient à pic dans la rivière, et les souterrains avaient, comme ceux d'en face, des ouvertures sur le fleuve; mais, en 1840, toutes ces constructions ayant été soumises à un recul pour laisser passer le quai de Montebello, les basses-oeuvres en furent également rétrécies et par conséquent défigurées.
»Quand on sort de ces lieux funèbres, lorsqu'on se retrouve sur nos voies bruyantes, que l'air semble frais, que les caresses du soleil font plaisir!»
Ainsi s'exprime un des écrivains les plus sérieux, les moins susceptibles d'entraînement imaginatif.
Si nous avons donné à cette citation une extension aussi importante, c'est que nous voulions apporter au lecteur cette conviction que la vérité est bien souvent au-dessus de ce que peut imaginer la fantaisie la plus libre.
Avant de le faire pénétrer dans les souterrains de l'Hôtel-Dieu, nous avons tenu à lui prouver que ce n'était pas là une création de toutes pièces, et nous nous sommes appuyé sur un témoignage impartial que les plus sceptiques ne sauraient récuser.
Mais la partie qu'il a été donné à l'archéologue de visiter ne comporte, il faut bien le reconnaître, qu'une portion très-restreinte de ces cryptes immenses qui se reliaient, aux temps passés, aux catacombes, aux souterrains de la tour de Nesle et aux anciennes oubliettes du vieux Louvre.
Depuis que le sous-sol de Paris a été fouillé dans tous les sens pour l'installation des eaux et du gaz, ces réduits mystérieux ont été comblés; mais à l'époque où se passe notre drame, c'est à peine si on en soupçonnait l'existence.
Nous avons sous les yeux un plan qui fait partie du dossier des Loups de Paris, et qui prouve que derrière les cryptes visitées par M. Louft, s'étendaient de vastes souterrains, dont l'ouverture extérieure avait été murée.
C'est là que nous invitons le lecteur à nous suivre, et quelle que soit sa répugnance à pénétrer avec nous dans ces lieux de ténèbres et d'horreur, nous sommes convaincu qu'il n'hésitera plus en entendant la voix de deux anciennes connaissances:
—Aïe! faisait l'une.
—Sapristi! criait l'autre.
—Écoute, Goniglu, ça devient intolérable!... Voilà que les rats ont presque achevé de manger ma botte... et maintenant ils s'attaquent à mon pied....
—Ki! ki! ki! répondaient des voix qui n'avaient rien d'humain.
—Aïe! reprenait Goniglu.
—Sapristi! criait encore Muflier.
A vrai dire, la situation ne paraissait pas s'être améliorée. Le lieu où ils se trouvaient était plongé dans la plus profonde obscurité. Le sol détrempé formait une boue immonde, et c'était sur cette couche plus humide que toute la paille de tous les cachots réunis que les deux amis gisaient étendus.
Et l'on entendait des frottements sans nombre. Puis des ki! ki! qui étaient un signal d'attaque. En vain Goniglu et Muflier, dégagés de leurs liens, lançaient des coups de pied à droite et à gauche; en vain leurs talons écrasaient parfois un imprudent, les hordes innombrables se reformaient en phalange macédonienne.
Le ki! ki! devenait plus strident; c'était comme un appel de clairon. A l'assaut! et voilà qu'aux mollets, aux genoux, aux cuisses, au torse, aux bras, aux épaules, les rats, turcos enragés, grimpaient, agiles et féroces.
La lutte prenait alors des proportions épiques. Muflier se secouait avec fureur; de ses mains crispées il arrachait les bêtes aux dents aiguës, et ses vêtements se déchiraient, ouvrant à leur voracité des échappées radieuses.
Goniglu se roulait à terre, écrasant les animaux sous son poids, comme ces larges roues de fonte qui servent aujourd'hui à aplanir les routes.
Puis tout à coup: ki! ki!... on sonnait la retraite. Pourquoi? Quel stratégiste inconnu jetait dans l'air ce signal nouveau? Mystère! Mais, sans hésiter, les assaillants, se reformant en colonnes, s'enfuyaient ou plutôt se repliaient en bon ordre, selon l'immortelle expression du général Trochu.
Et voilà plusieurs jours que durait ce supplice!
Oh! que bien loin s'étaient envolées les joies de l'hôtel de Thomerville! Où étaient les chauds-froids de volaille et les suprêmes d'ananas? Où les Saint-Émilion première et les Clos-Vougeot de 1847? Où les draps fins et les meubles du bon atelier?... où le bonheur? où le repos?
Maintenant hâves, grelottants, Muflier comme Goniglu, et Goniglu comme Muflier se comparaientin pettoà ces malheureux que la justice, ou plutôt l'injustice féodale précipitait dans lesin pace.
Goniglu avait été beau, disons le mot, sublime. Pas une fois il n'avait reproché à Muflier les titillations passionnées qui l'avaient arraché à sa couche et l'avaient déterminé à courir la pretantaine.
Goniglu se révélait comme fataliste. Cela était parce que cela devait être.
Cela! mais quoi? voilà bien ce qu'il y avait de plus terrible.
Être torturé, écartelé, pendu, ce n'est pas toujours agréable. Mais ne pas savoir ce qui vous menace, sentir l'épée suspendue au-dessus de sa tête, et ignorer si c'est un espadon, un sabre, un cimeterre ou une dague! Voilà qui est sinistre!
Or, en vain les deux amis avaient mis leur esprit à la torture. Certes le premier nom qui leur était venu à l'esprit était celui de Biscarre; mais ils le connaissaient.
Le roi des Loups avait toutes les brutalités, toutes les violences. Il n'était pas homme à résister à sa colère. S'ils eussent été en son pouvoir, il se fût déjà présenté pour leur jeter leur crime à la face, il les aurait déjà tués!
Mais «qui? qui?» s'écriaient-ils, faisant concurrence aux rats.
Ce n'était pas qu'ils n'eussent tenté quelque chose pour obtenir des renseignements. Mais ce quelque chose était bien peu.
Chaque jour—le matin ou le soir—il leur eût été bien difficile de le dire, car, selon le mot du poëte,
C'est toujours la nuit dans le tombeau,
chaque jour, disons-nous, un certain bruit se faisait entendre: quelque chose s'ouvrait; alors, dans l'ombre à laquelle leurs yeux s'habituaient comme les prunelles des félins, Muflier et Goniglu voyaient apparaître dans l'air une ligne noire qui se balançait.
C'était un bâton flexible au bout duquel était fiché un pain noir.
Provende de la journée.
Alors ils avaient crié, appelé, interrogé.
Un bâton ne vient pas tout seul. Il suppose une main, donc un bras, donc une tête, donc une bouche.
Mais la bouche restait muette à leurs supplications, et le bras se retirait. Et dans les ténèbres, collés l'un contre l'autre, désolants et désolés, les deux camarades se partageaient le pain du malheur.
Muflier avait des révoltes. Alors c'étaient des fureurs à ébranler les tours Notre-Dame. Mais les voûtes qui les enserraient étaient solides.
Pourtant ils ne voulaient pas mourir.
Ils se sentaient encore pleins de vitalité: ils étaient décidés à résister jusqu'au bout....
Quand viendrait ce bout?
Pour toute distraction, ils avaient le combat des rats. A la fin, cela devenait monotone, d'autant plus que toutes les fois qu'ils s'assoupissaient, ces bêtes, lâches et sournoises, profitaient de leur impuissance pour grignoter leurs vêtements, assaisonnés d'un tantinet de chair fraîche.
A l'heure où nous retrouvons nos amis, le découragement commence à s'emparer d'eux. Leurs âmes blindées ont reçu des secousses trop vives. Ils ne se voient pas, mais ils se regardent, et leur conversation ne se compose que de soupirs entrecoupés d'interjections:
—Oh! ma vie pour un verre de vieille! murmure Muflier.
Richard III disait aussi:
—Mon royaume pour un cheval!
—Écoute... fait tout à coup Goniglu.
—On marche dans le mur....
—Les rats....
—Non, des hommes!...
—Pourtant on a apporté la ration....
—On approche!...
—C'est peut-être la fin....
—Bah! ça vaut mieux....
—Serre-moi la main, Muflier.
—Embrasse-moi, Goniglu.
Et dans cette suprême étreinte, les deux amis rappellent Eudore et Cymodocée (voir lesMartyrsde M. de Chateaubriand), prêts à marcher au cirque romain.
Cependant une lueur éclaire le souterrain....
Une large ouverture s'est faite dans la muraille, et six hommes ont paru.
Encore cette fois, ils ont le visage noirci.
—Allons! haut! et marchons droit, dit une voix rauque.
Muflier se dresse, Goniglu l'imite. Mais il ne peut atteindre à cette suprême dignité dont Muflier fait preuve en cambrant le torse et en rejetant la tête en arrière.
—Vos mains! reprend la voix.
Ils tendent les poignets.
Alors on leur passe aux pouces ces petits instruments de précaution que les gendarmes tiennent en réserve pour les récalcitrants.
On tire un peu en avant. Ils marchent.
La scène a quelque chose de théâtral.
Ils passent au milieu d'une haie formée d'hommes qui tiennent des torches. Le problème se corse. Mais la solution doit être proche.
On avance assez vite, tantôt sur le sol glissant, tantôt sur des dalles où le pied a peine à tenir.
Puis, devant eux, une large porte s'ouvre....
La clarté de torches nombreuses les inonde et les aveugle.
Muflier et Goniglu font inconsciemment un pas en arrière. Mais le petit instrument ci-dessus désigné les rappelle à la soumission.
Un cri rauque s'échappe de leur poitrine.
Et Muflier prononce ces mots:
—N.d.D.! cette fois-ci, ça y est!...
Où sont-ils donc?...
C'était une haute salle, dont le plafond se perdait dans l'ombre. Des arêtes de pierre couraient le long des voûtes, se réunissant à une clef pendante.
Cela tenait de l'église et du cloître.
Mais cela n'était pas le plus surprenant.
Au fond, était établi un tribunal élevé de trois pieds environ au-dessus de terre; à gauche, une chaise, à droite un banc enfermé d'une balustrade.
Devant le tribunal une table recouverte d'un drap noir.
Plus en avant, quelques bancs.
Enfin, derrière une nouvelle balustrade courant d'un côté à l'autre de la salle et la séparant à peu près en deux, une foule pressée, bavarde....
Ceci avait tout l'air d'une cour d'assises.
On avait poussé les deux amis vers le banc de droite, c'est-à-dire celui des accusés. Et, interloqués, stupéfaits, ils s'étaient laissés tomber.
Ceux qui les avaient conduits s'étaient placés derrière eux, et après les avoir délivrés de leurs entraves, avaient tiré d'une gaîne un long poignard qu'ils tenaient à la main, prêts à frapper, si les hommes eussent manifesté la moindre velléité de résistance, ce qui d'ailleurs était loin de leur pensée.
Le tribunal était vide, ainsi que la chaire qui en une cour régulière eût été destinée au procureur.
Au-dessus du tribunal, à la place où d'ordinaire est suspendu le christ en face duquel les serments sont prêtés, il y avait un appareil de forme bizarre, attaché à la muraille.
Depuis leur entrée, Muflier et Goniglu n'avaient pu détacher leurs yeux de ce simulacre bizarre qui, mal éclairé par la lueur des torches, présentait des ombres singulières.
Tout à coup ils frissonnèrent jusqu'au plus profond de leurs moelles. Ce qu'il y avait là, c'était la silhouette d'une guillotine, tracée en rouge éclatant sur la muraille noire, et surmontée d'une énorme tête de loup.
A ce moment une certaine agitation se manifesta dans la foule.
—La Cour, messieurs! crie une voix.
Était-ce une hallucination?...
Voici que trois personnages prennent place au tribunal. Ils sont vêtus de longues robes noires, le visage noirci comme celui de tous les hommes qui sont là....
Mais ils portent au cou un ruban rouge, collé contre la chair, qui donne l'illusion de la trace laissée par un coup de hache, à supposer qu'après une exécution la tête ait été rapprochée du tronc.
Derrière eux entrent douze hommes qui se rangent sur un banc un peu plus élevé que leurs siéges.
Ils portent au cou le même insigne rouge, ainsi que celui qui est venu prendre place à la chaire de procureur.
Un murmure a parcouru les rangs de la foule, et quelques applaudissements, aussitôt réprimés, se sont fait entendre. Il est évident que c'étaient là des félicitations adressées aux personnages qui venaient de paraître.
Douze hommes! cela ressemblait furieusement à des jurés. Outre la cravate rouge, ils portaient à l'épaule une sorte d'épaulette taillée dans une tête de loup.
Devant la table qui se trouvait au pied du tribunal, un homme, sorte de greffier, s'était assis.
Puis deux autres, debout, les épaules couvertes d'une pèlerine de peau de loup, remplissaient l'office d'huissiers.
—Silence! messieurs! fit l'un d'eux d'une voix glapissante.
Le silence se rétablit immédiatement.
Le président se leva:
—Greffier, dit-il, donnez lecture de l'acte d'accusation et de l'acte de renvoi.
Muflier et Goniglu étaient verts.
Ils commençaient à comprendre.
Ils se trouvaient devant le tribunal des Loups. Souvent au bagne, ils avaient entendu parler à voix basse de ce tribunal qu'on désignait sous le nom des Assises rouges.
Par une odieuse contrefaçon des lois régulières, ce tribunal était constitué selon les règles de la procédure normale. Un président assisté de deux juges dirigeait les débats. Ces siéges ne pouvaient être occupés, non plus que celui d'accusateur public, que par des condamnés à mort, contumaces ou évadés.
Parmi les premiers dignitaires de la bande étaient choisis douze jurés, statuant en secret et faisant connaître leur déclaration.
Il n'était pas admis de circonstances atténuantes.
Un code spécial réglait l'application des peines, qui se résumaient en général par ce seul mot: La mort.
Cependant la mutilation, l'aveuglement et d'autres supplices étaient réservés à certains coupables. Les règles étaient fixes et immuables, et il n'existait pas de recours contre les décisions prises, qui étaient immédiatement exécutées.
Quant à la foule, elle se composait de Loups-maîtres, c'est-à-dire admis à un grade supérieur qui les initiait aux secrets de l'association.
Muflier et Goniglu ne faisaient partie, il faut le dire, que de la plèbe des Loups. C'étaient des affiliés, moins que cela, des instruments.
Ce tribunal effroyable tenait ses assises rouges dans les cryptes de l'Hôtel-Dieu, dans ces souterrains depuis longtemps murés et dont à Paris nul ne soupçonnait l'existence.
—Accusés Muflier et Goniglu, levez-vous, dit le président, et écoutez.
Ce président n'était pas Biscarre.
C'était une autre célébrité des bagnes qu'on appelait Pierre le Cruel.
Les deux hommes obéirent.
Le greffier commença sa lecture: c'était un document rédigé dans la forme judiciaire et dans lequel—détail des plus curieux—étaient visés les articles du Code d'instruction criminelle. A vrai dire, ce n'était pas une parodie de la procédure régulière. Ses agissements étaient suivis pas à pas, et eût-on fermé les yeux pour écouter qu'on se fût cru transporté dans une de ces audiences solennelles où la société se défend contre le crime.
Nous ne reproduisons pas cette pièce, qui, en somme, ne reposait que sur des faits exacts et visait des détails déjà connus des lecteurs.
Rien ne pouvait mieux prouver l'habileté de la police que la direction supérieure des Loups de Paris avait à sa disposition.
Tout était relaté: l'enlèvement des deux amis, leur séjour à l'hôtel de Thomerville, leur trahison.
On comprend facilement quelle était la teneur de l'accusation dirigée contre les deux Loups réfractaires.
Ils avaient livré à des ennemis le secret de la retraite de Biscarre. C'était grâce aux renseignements fournis par eux que le chef des Loups avait failli être surpris, sous le déguisement du vieux Blasias, dans la maison du quai de Gesvres.
Du reste, l'interrogatoire des coupables rappelait nettement les imputations dont ils étaient l'objet.
Muflier et Goniglu, stupides dans le sens latin du mot, qui vient destupeoet signifie au propre complétement abruti, avaient écouté, sans hasarder un seul mot d'interruption, ce factum accablant.
Hélas! où était cette belle assurance dont le plus beau des Mufliers présents, passés et futurs prétendait ne jamais se départir? Ses moustaches, se conformant à sa triste pensée, pendaient languissantes au coin de ses lèvres décolorées.
Le président prit la parole.
—Accusé Muflier, reconnaissez-vous l'exactitude des faits relatés dans l'acte d'accusation?
Muflier fit un effort surhumain et parvint à décoller sa langue, qui, avec un entêtement diabolique, se cramponnait à son palais.
—Y a une nuance, fit-il, y a une nuance.
—Expliquez-vous. La défense est libre et vous avez le droit de dire tout ce que vous pensez nécessaire à votre justification.
Il y eut un silence. Muflier cherchait et, dans son cerveau fertile, rien ne germait.
Le président, toujours calme, reprit:
—Je vais vous interroger sur les détails. Est-il vrai que vous soyez tombés au pouvoir des deux saltimbanques connus sous le nom de Droite et Gauche?
—Ça, c'est vrai!... glapit Goniglu. Même que nous avons reçu une de ces piles....
Muflier l'interrompit d'un geste.
Le vieux Romain reparaissait, la dignité reprenait son empire.
—Voyons, dit-il, c'est pas tout ça, faut causer. On est des Loups, on n'est pas des tigres. Qu'est-ce que vous nous reprochez? D'avoir mangé le morceau pour le Bisco, pas vrai?
—Vous avez tenté de livrer le chef des Loups à la justice?
Muflier donna un grand coup de poing sur la barre du tribunal.
—Pas vrai!... Il n'est pas question derousselà dedans! J'ai causé, bien! c'est entendu... mais avec qui?... avec laraille? avec desmouches? Je répète, pas vrai!... J'ai jaspiné avec un gentilhomme de nos amis, un brave gars qui nous a hébergés, nourris, dorlotés comme des poupards... Il voulait savoir où était le Bisco, cet homme! Pourquoi donc ne le lui aurais-je pas dit?... Un homme en vaut un autre... Voilà!
Un murmure violent s'éleva dans l'auditoire.
Le président se leva.
—Je rappellerai que toute marque d'approbation ou d'improbation est interdite. Nous ne sommes pas ici à la cour d'assises... Je regretterais de me voir contraint de faire évacuer la salle....
Impossible de rendre le ton d'autorité avec lequel étaient débitées ces observations.
Le silence se rétablit comme par enchantement.
Le président se tourna vers les accusés.
—Goniglu, acceptez-vous les explications données par l'accusé Muflier?...
—Tiens! c'te bêtise! s'écria Goniglu. Il dit la vérité, pourquoi donc que je dirais le contraire?...
—Messieurs les jurés apprécieront, reprit Pierre le Cruel. Je continue l'interrogatoire. Quelle excuse avez-vous à faire valoir pour expliquer le mobile qui vous poussait à livrer le chef des Loups à ses ennemis?
—Oh! ça, je vais vous le dire, s'écria Muflier. Vous savez, moi, franc comme l'or! il y a longtemps que j'en avais assez du Bisco!... et pas moi seulement, mais tous les camarades... demandez à Maloigne, à Truard, à Bobet, à Douze-Francs; ils vous diront comme moi: Il n'était plus tolérable, ce matou-là!
Goniglu, qui buvait les paroles de Muflier, eut un élan soudain.
—Il a raison! s'écria-t-il. Nous voulions nous débarrasser du Bisco. Ça ne touche pas aux Loups, ça. Est-ce que nous avons trahi les camarades? Non! lui, lui seul!
—Et d'où vous venait cette haine pour Biscarre?
—Il ne nous fichait rien à faire... il nous laissait nous rouiller! Vrai! on marchait sur ses tiges... l'homme est fait pour travailler, pas vrai? Eh bien! rien de rien! pas une pauvre petite effraction à se mettre sous la dent... Si on se permettait unecambrioladeou unpoivrier, monsieur miaulait... eh bien! alors, il fallait nous occuper!...
Goniglu parlait trop. Muflier estima que sa réputation d'orateur était compromise.
—Goniglu, tais-toi, fit-il en arrondissant un geste à la Frédérick. Tu fatigues ces messieurs....
Il fit un profond salut au président.
—Messieurs les juges, dit-il, certes, si moi et mon honorable ami Goniglu, nous nous sentions coupables, je serais le premier à vous demander de me fournir des cendres pour m'en couvrir la tête... mais je déclare ici, devant....
Il hésita. Il allait dire: Devant Dieu et devant les hommes, quand ses regards tombèrent sur le sinistre emblème suspendu au-dessus du tribunal.
—Devant... ce qu'il y a là, continua-t-il, je jure que s'il y a un coupable en tout ça, c'est Biscarre. Vous l'appelez le chef des Loups! mais un chef, ça commande, ça dirige! ça s'occupe de ses soldats! Ça ne passe pas son temps à manigancer un tas de tripotages dans le grand monde, que le diable n'y verrait goutte.
Il se redressa de toute la hauteur de sa taille.
—Et moi, accusé, et Goniglu, ici présent, nous accusons Biscarre d'avoir trahi les Loups, d'avoir manqué aux devoirs que lui imposait son titre de chef! Voilà!... J'aurais voulu lui tordre le cou, j'ai pas pu, puisque j'étais au clou chez le marquis, j'ai voulu le faire par procuration, et il n'y a pas un Loup, un vrai Loup, un bon des bons, unrupinqui n'en aurait fait autant.
Muflier était superbe. Ses moustaches s'étaient fièrement redressées. Il y avait en lui du Mirabeau et du Danton.
Un frémissement courut dans la salle.
Le président se pencha vers les deux juges, et quelques mots furent échangés à voix basse.
Goniglu, absolumentépaté, considérait Muflier avec une admiration non dissimulée. Il est vrai que le coup était hardi.
—Muflier, dit le président, vos explications, si étranges qu'elles puissent paraître, se rattachent à un ordre de faits tout spécial. Nous croyons devoir surseoir à votre interrogatoire. Nous le reprendrons tout à l'heure. Restez à votre banc, et ne vous mêlez en aucune façon aux débats qui vont avoir lieu. A ce prix, vous vous concilierez la bienveillance du tribunal et de MM. les jurés....
—Alors, je ne peux pas encore m'en aller? demanda Muflier, qui avait son idée fixe.
—Si vous prononcez une seule parole, reprit le président, je me verrai dans la nécessité de vous faire reconduire en prison....
Muflier entendit bruire à ses oreilles le ki! ki! des rats, et une sueur froide le glaça tout entier.
Il retomba sur son banc, inerte et silencieux.
Goniglu l'imita.
—Qu'on introduise Diouloufait, dit le président.
Il se fit un mouvement.
Évidemment, l'interrogatoire de Muflier et de Goniglu n'était que le préambule de la grave affaire qui avait motivé la réunion des assises des Loups.
Les deux amis constituaient à peine un lever de rideau.
Les rangs de la foule s'écartèrent....
Et au fond de la salle on vit apparaître Diouloufait, debout.
Deux hommes le tenaient aux épaules.
Était-ce bien Diouloufait? En vérité, on en eût douté.
C'était bien l'homme qui avait passé par la tombe. Le sépulcre lui avait imprimé au front un stigmate indélébile. Un grand cadavre! pas d'autres mots n'auraient pu caractériser cette pâleur qui, sur ce large visage, s'étendait en masque sinistre.
Il marchait—ce colosse—sans conscience de lui-même, allant où on le poussait. Pour ces natures brutales, le mystère est une sorte d'assommoir. On eût dit qu'il avait reçu sur le crâne un coup terrible.
Il ressemblait à ces hémiplégiques qui—selon le mot de Monselet—ont oublié leurs membres dans leur lit.
Il se traînait plutôt qu'il n'avançait.
On le poussait doucement. Sa tête énorme vacillait sur ses épaules. Ses yeux à demi fermés semblaient ne rien voir....
Muflier et Goniglu le regardaient.
—Dis donc, vieux, murmura Goniglu, pourquoi donc qu'on amène celui-là?
—Dame, je n'en sais rien. Peut-être qu'il va manger sur notre compte?
—Casser du sucre, lui! pas vrai! c'est un brave!
—Brave ou non! il croit au Bisco, et il nous démolira pour lui....
—Mais le Bisco est mort!
—Eh! va donc! mort, comme toi-z-et moi! proféra Muflier, qui s'oublia jusqu'à faire un cuir.
Le président était debout, attendant que Dioulou fût parvenu jusqu'au tribunal.
Un silence profond s'était établi.
Tous connaissaient Diouloufait.
Dans l'auditoire, il en était plus d'un que le géant avait sauvé au péril de sa vie....
Car il est temps de faire connaître au lecteur la vérité sur Dioulou.
Oui, c'était un criminel, c'était le complice de Biscarre, c'était un Loup, c'est-à-dire un affilié de cette bande terrible qui mettait la police aux abois....
Oui, Diouloufait avait volé, il avait tué....
Mais....
Cemais! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde de bandits. Il faut que nous l'expliquions.
Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen—au moment du partage—d'être sorti.
Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition. Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....
Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune extrémité pour le salut de tous....
Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de l'association.
Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait été véritablement heureux qu'au cabaret de l'Ours vert. Sauf les rares visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait comme tout le monde à la vie normale.
Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite. S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse, Dioulou considérait comme un point d'honneur—singulier, mais réel—de ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole, et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une affection brutale, irraisonnée.
Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.
Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non avide, mais voleur, tel était Dioulou....
Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche du danger, et cela sans le voir....
Et maintenant, il lui semblait qu'il marchait dans un rêve épouvantable. La nuit du tombeau pesait encore sur lui. Il avait au cerveau cette ivresse qui est la mort.
L'ébranlement subi par son organisme était tel, qu'il n'avait pas encore repris possession de lui-même.
Que s'était-il passé? Il était dans l'état d'un homme qui a passé de longues heures dans la tombe, et qui tout à coup se trouve inondé de la lumière du soleil.
Il y avait éblouissement de l'intelligence et des sens.
Quand il cherchait dans sa mémoire, il revoyait la salle de l'Hôtel-Dieu, avec ses murs jaunes, avec le lit aux draps blancs, avec les infirmiers glissant comme des ombres.
Puis une étrange sensation! il éprouvait à la tête d'intolérables douleurs. Son sang se glaçait, un tressaut général. Plus rien. Bourdonnement, tourbillon, immobilité, silence....
Et quand il s'était réveillé, tout autour l'obscurité, les ténèbres opaques.
On l'avait saisi. Quelques mots avaient été prononcés qu'il n'avait pas compris. On l'avait poussé en avant.
Voilà. Maintenant, il se trouvait dans la grande salle que nous avons décrite et qu'éclairaient lugubrement les torches vacillantes.
Devant lui, le tribunal.
Des mains à ses épaules, des liens à ses bras.
Où était-il? Stupide, il regardait et ne voyait pas.
On le poussa encore, et il se trouva seul, au centre du demi-cercle que formaient le tribunal, le banc des assises et la chaire de l'accusateur. Il chancela et pressa ses mains sur son front. C'était l'affaissement de l'être tout entier.
Tout à coup, il entendit une voix qui venait jusqu'à lui, comme si on lui eût parlé à travers une épaisse muraille. Et pourtant, deux mètres à peine le séparaient du juge.
—Diouloufait, disait la voix, êtes-vous prêt à répondre aux questions qui vous seront adressées?
Il leva la tête. Il vit les hommes sinistres au visage noirci, à la cravate rouge simulant une ligne de sang....
Et tout entier il frissonna.
En même temps, la raison, la pensée lui revinrent, et il s'écria:
—Qui êtes-vous? Et pourquoi m'a-t-on conduit ici?
Sa première sensation était la terreur.
—Diouloufait, reprit le président, souvenez-vous du serment que vous avez prêté!
Il se tut.
—Ce serment, je vais vous le rappeler.
Le président ouvrit un registre qui se trouvait à portée de sa main, et lut à haute voix:
«Moi, Bartholomé Diouloufait, évadé du bagne de Toulon, je m'engage à obéir en toutes circonstances aux lois qui régissent l'association des Loups de Paris, offrant ma vie en garantie de ma parole.»
—Diouloufait, dit encore Pierre le Cruel, as-tu prêté ce serment?
Dioulou, les yeux fixes, répondit:
—Oui, j'ai prêté ce serment....
—Donc, tu es Loup! donc, tu dois obéir aux règles de l'association... Mais as-tu oublié les articles de notre Code rouge?
—Oublié... oui, je ne sais pas....
Le malheureux balbutiait.
—Je vais te les rappeler, dit le président. L'article 7 dit: Le Loup doit à l'association franchise absolue: il lui est enjoint de livrer sans hésitation tout renseignement qui lui est demandé, alors même que les informations réclamées de lui compromettraient un parent, fût-ce son père ou sa mère, un ami, si intime qu'il lui fût, dût enfin sa vie propre être mise en péril par ses aveux... Diouloufait, quand tu as prêté serment, le maître t'a-t-il donné lecture de cet article?...
—Oui! oui! je me souviens!... j'ai juré....
Dioulou semblait faire des efforts surhumains pour reprendre possession de ses facultés.
Maintenant il savait où il se trouvait.
Il connaissait ce tribunal sinistre, parodie sanglante de la justice humaine. Il se souvenait d'exécutions mystérieuses qui avaient suivi ses arrêts.
Devant cette Sainte-Vehme du crime, Dioulou reprenait peu à peu toute son énergie.
Comment était-il tombé entre les mains des Loups? Il l'ignorait encore. Mais que lui importait? Ne savait-il pas que la terrible association des forçats et des bandits possédait, pour arriver à un but fixé d'avance, des moyens qui le plus souvent déjouaient toutes les précautions prises par ceux qui auraient tenté de lui échapper?
On l'a déjà compris: l'homme qui s'était présenté à l'Hôtel-Dieu sous le nom de James Wolf n'était autre qu'un des plus habiles affiliés des Loups. C'était celui qui maintenant siégeait au fauteuil présidentiel.
Pendant les courts instants qu'il avait passés auprès du lit de Dioulou, et sous prétexte d'examiner la conformation de son crâne, il l'avait soumis à une intoxication rapide dont le résultat avait été une léthargie semblable à la mort.
Les Loups savaient que le corps serait transporté au cagnard d'autopsie, et cette salle communiquait, par un puits secret, avec les souterrains qui leur servaient de repaire.
On sait le reste.
—Diouloufait, il te sera adressé tout à l'heure des questions auxquelles tu devras répondre en toute franchise... Tu vas d'ailleurs connaître les motifs qui nous obligent à recourir à toi... Écoute avec attention, et ta vie répondra de ta franchise.
Dioulou se tenait debout, les bras croisés, la tête haute.
Le colosse, émacié, le visage pâle, était presque beau maintenant. Il y avait dans son oeil comme un rayonnement.
Celui qui occupait le poste de procureur parlait.
Dioulou écouta.
Voici quelle était la teneur du factum dont il était donné lecture:
«Dans sa séance en date du... le conseil suprême des Loups a confirmé à Biscarre, dit Le Bisco, le titre de roi des Loups que lui avaient donné ses compagnons de chaîne... Sur le poignard et l'instrument de mort, Biscarre a juré d'obéir aux règles de l'association, et d'incliner le pouvoir suprême dont il était revêtu devant les principes immuables qui président à l'existence même de notre société.
»Entre autres articles du Code rouge, il en est dont l'importance est exceptionnelle et dont il est utile de rappeler le texte.
»Art. 27.—Le roi des Loups, dépositaire des secrets de l'association, s'engage à ne point user de ces secrets dans un but d'intérêt personnel.
»Art. 28.—Le roi des Loups, dépositaire des fonds de l'association, s'engage à ne point user de ces fonds dans un but d'intérêt personnel.
»Art. 40.—Au moment où le roi des Loups accepte le titre qui lui est décerné, il fait abandon à l'association de tous ses biens ou possessions, de quelque nature qu'ils soient, s'engageant à n'en pas revendiquer la partie la plus minime.
»Art. 41.—Toute fausse déclaration relative aux biens qu'il possède est punie de la déposition et de la mort.
»Art. 42.—Le roi des Loups s'engage à faire connaître au conseil suprême, dans les quinze jours qui précèdent l'exécution d'un plan conçu par lui, nécessitant le concours de plus de vingt des associés, les moyens d'action dont il dispose et le but qu'il se propose. Le conseil suprême autorise, s'il y a lieu, l'expédition proposée.
»Art. 50.—Il est interdit au roi des Loups, sous les peines les plus sévères, de changer de domicile et de disparaître pendant un délai de plus de deux semaines, sans donner avis au conseil suprême du lieu de sa résidence.
»Art. 51.—Le conseil suprême assigne le roi des Loups à paraître devant lui, par avis secret inséré dans les journaux choisis d'avance et d'un commun accord.
»Art. 52.—En cas de non-comparution, et après trois avis successifs, le roi des Loups est recherché par les moyens dont dispose le conseil suprême, qui peut, s'il le juge convenable, le frapper de mort au lieu même où il sera trouvé.»
Le forçat qui faisait l'office de procureur avait lu ces divers articles d'une voix nette et sonore.
Diouloufait, insensible en apparence à ce qui se passait autour de lui, attendait qu'il continuât.
Après un silence, l'homme reprit:
«Or, nous, chargé d'une enquête à la suite de dénonciations visant Biscarre, le roi des Loups, nous avons constaté les faits suivants:
»1° Biscarre a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des secrets qui lui ont été révélés, comme roi des Loups et chef de l'association;
»2° Biscarre, dépositaire de la caisse sociale, a fait usage, dans un but d'intérêt personnel, des sommes à lui confiées et les a dilapidées sans bénéfice aucun pour l'association;
»3° Négligeant les affaires de la Société, laissant sans emploi les forces vives qu'elle possède, Biscarre a employé l'influence dont il dispose pour poursuivre des plans qui lui appartiennent en propre et qui ne conviennent pas à l'intérêt général;
»4° Biscarre, après avoir déclaré à plusieurs reprises qu'il préparait les éléments d'une opération considérable et avoir réclamé le concours d'associés au nombre de plus de vingt, a gardé ses projets cachés, et n'en a point fait part au conseil suprême, ainsi qu'il s'y était engagé;
»5° Biscarre, surpris par des poursuites que son imprudence lui avait attirées, a disparu depuis plus de trois semaines sans faire connaître sa résidence actuelle;
»6° Assignation à comparaître a été adressée à Biscarre par le conseil suprême dans les formes convenues. Trois fois avis lui a été laissé d'avoir à se présenter devant le conseil, et par lui aucune réponse n'a été faite;
»En conséquence, nous, membre du conseil suprême, nous déclarons Biscarre coupable d'avoir contrevenu aux lois qui régissent l'association des Loups de Paris;
»Disons que tous moyens seront employés pour découvrir le lieu où il se dérobe aux recherches;
»Disons, en outre, que les Assises rouges seront appelées à statuer sur les faits, à recueillir tous témoignages de nature à faire connaître la vérité, et finalement à prononcer contre Biscarre les peines qu'il a encourues.
»Fait à Paris, en la cité des Loups, le... 184...»
Le procureur salua le tribunal et s'assit.
Diouloufait était toujours immobile.
Le président prit la parole.
—Diouloufait, dit-il, vous avez entendu. Le tribunal est requis de recueillir, par tous les moyens possibles, les renseignements qui paraîtront nécessaires à son édification. Êtes-vous prêt à répondre aux questions qui vous seront adressées?
—J'attends, dit le colosse. Interrogez-moi!
—Diouloufait, vous êtes le compagnon inséparable de Biscarre, et votre intimité vous donne droit à toute sa confiance. Mais au-dessus de l'amitié qui vous unit à lui, il y a les lois de l'association qui garantissent la sécurité de tous et de chacun. Donc, votre devoir n'est pas douteux: nous vous ordonnons de répondre en toute franchise. Où se trouve Biscarre?
—Je n'en sais rien, dit nettement Diouloufait.
—Attendez!... peut-être regretterez-vous tout à l'heure de vous être laissé entraîner dans la voie des mensonges. Il faut d'abord que vous sachiez tout. Nous n'ignorons pas que lors de votre comparution devant le juge d'instruction, vous avez affirmé tout d'abord que Biscarre était mort. C'était votre devoir, et nous ne pouvons vous blâmer d'avoir refusé toute dénonciation. Mais ici ce système ne saurait prévaloir. Mentir à la justice est utile; ici, vous devez déclarer la vérité. Or, vous savez si bien que Biscarre est vivant, que vous n'ignorez pas les circonstances de la mort de la Brûleuse, tuée par le roi des Loups. Je répète donc ma question et je vous demande où se trouve Biscarre.
—Au juge d'instruction, dit Diouloufait d'une voix lente, je devais mentir et j'ai menti. A vous je dirai la vérité....
Un murmure de curiosité parcourut la foule.
—Je sais où est Biscarre, reprit Diouloufait, mais je refuse de la façon la plus formelle de vous révéler ce que je sais....
Devant cette déclaration si nette, si audacieuse, les membres du tribunal s'étaient levés. En vérité, c'était chose presque incroyable qu'on osât les braver, eux qui n'avaient qu'un mot à dire pour que Diouloufait tombât sous les coups des affiliés....
—Ceci vous étonne, dit encore Diouloufait, et déjà vous vous demandez quelles tortures vous pourriez m'infliger pour me contraindre à parler. Mais, sachez-le bien, j'ai donné ma parole à Biscarre... et cette parole, je la tiendrai, nulle force humaine ne me contraindra à parler... Ne comprenez-vous pas que si j'ai pu résister à cette horrible torture de savoir que Biscarre avait tué la pauvre créature que j'aimais, je serai plus fort encore devant vos menaces ou vos mauvais traitements? Biscarre est votre roi, à vous, mais, pour moi, il est plus encore, c'est un maître que j'aime malgré tout, malgré le mal qu'il m'a fait. Seul de tous, je le connais, je sais tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il souffre encore. Il a eu foi en moi, et je ne tromperai pas sa confiance. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.
Un grondement menaçant sortit de toutes les poitrines.
—Vous avez compris, reprit le président, ce que signifient ces mots inscrits dans nos statuts: Obtenir par tous moyens les renseignements qui nous sont nécessaires....
—Je sais que ma vie vous appartient... parbleu! prenez-la... je vous la donne.
Et Dioulou avait aux lèvres un singulier sourire de résignation....
Les juges se consultèrent.
Puis le président étendit la main:
—Au nom de la sécurité de tous, compromise par les agissements de Biscarre, roi des Loups, nous décidons que Diouloufait, traître au serment qu'il a prêté, sera contraint par la force de livrer au tribunal le secret qu'il refuse de faire connaître volontairement.
Un long silence suivit cet arrêt.
Muflier et Goniglu se poussaient du coude: ils étaient livides. Peut-être cette première exécution n'était-elle qu'un prélude... De fait, ils avaient peur.
Tout, dans cette sinistre procédure, leur rappelait la terrible responsabilité qu'ils avaient encourue. Si Diouloufait était menacé de mort pour refuser de livrer un secret, quel ne serait pas leur châtiment, à eux qui avaient trahi!
Cependant le président avait fait un signe. Et deux hommes étaient venus se placer aux côtés de Diouloufait.
Il regardait devant lui, les yeux fixes, sans prononcer une parole.
Une porte latérale s'ouvrit, et deux autres hommes parurent. Ils supportaient une sorte debraserorempli de charbons incandescents.
Un frémissement de curiosité sauvage courut dans la foule des maudits. Les Loups sentaient qu'un homme allait souffrir, et leurs instincts de fauves se réveillaient.
Le brasero fut déposé aux pieds de Diouloufait.
Le colosse ne tressaillit pas.
—Diouloufait, reprit le président, il est encore temps, parle! Révèle où se trouve Biscarre!
—Non.
—Agissez donc.
D'un mouvement violent, les deux Loups qui se trouvaient aux côtés du malheureux le renversèrent en arrière.
—Je ne résiste pas, dit-il.
Une sorte de lit de camp, fait de chêne, avait été placé derrière lui.
Sa tête était appuyée au sommet, sur un rouleau de bois, tandis qu'un cercle de fer, mobile, le saisissait au cou, à la façon du garrot espagnol.
Une autre chaîne l'attachait aux flancs, des bracelets retenaient ses bras. Ainsi il était dans l'impossibilité de faire un seul mouvement.
Tout son sang affluait à sa tête. Ses veines se gonflaient à éclater. Malgré son impassibilité apparente, il y avait en lui cette angoisse physique qui convulse le corps à l'approche de la douleur.
Ses jambes dépassaient le lit de camp, et pendaient. Mais il eût été impossible de les relever, retenues qu'elles étaient par un appareil de forme bizarre qui clouait ses genoux à l'angle du bois.
Chose horrible! on voyait sur cette partie du lit de torture des trous noirs. Déjà le feu avait rongé le bois. Déjà cet infâme instrument avait enserré plus d'un supplicié dans ses tenailles de fer.
Le brasier fut placé sous ses jambes, qu'on avait mises à nu jusqu'aux cuisses.
Il était monté sur une sorte de trépied, formé de deux parties dont l'une, supérieure, était mise en mouvement par une crémaillère dont l'un des tortionnaires tenait la poignée, de telle sorte que le brasier pût à volonté être rapproché ou éloigné des pieds du patient.
Sur les charbons rouges, couraient de petites langues bleuâtres.
En ce moment, le réchaud se trouvait environ à dix pouces de Diouloufait.
Il avait fermé les yeux: on voyait sous les bracelets ses poings qui se crispaient, comme s'il eût cherché un point d'appui contre la souffrance attendue.
—Diouloufait, au nom de ton serment, veux-tu parler?
Il ne répondit pas.
Le président leva le bras.
Alors on entendit un craquement. C'était l'engrenage de la crémaillère qui agissait.
Lentement le brasier montait.
Les pieds du malheureux s'éclairèrent d'un reflet ardent: déjà la chaleur devait être intolérable. Mais dans cet organisme contracté, replié sur lui-même en quelque sorte, il n'y eut pas un frémissement.
Le brasier monta encore.
Encore une fois, le président réitéra sa question.
Cette fois, d'une voix tonnante qui semblait sortir d'un sépulcre, Dioulou cria:
—Non! cent fois non!...
Et les aigrettes de feu léchèrent la chair.
La crémaillère craqua.
Cette fois, les pieds étaient posés à plat sur les charbons.
Il y eut un grillement odieux... une odeur de chair brûlée se répandit dans la salle.
Les traits du supplicié se tordaient. Les yeux roulaient dans leurs orbites. Une sorte de grondement, semblable au souffle puissant qu'on entend aux forges, râlait dans sa poitrine.
Et pourtant il ne criait pas.
Tout à coup, du fond de la salle, un homme bondit jusqu'au tribunal. D'un seul effort, si rapide, si vigoureux, que c'était à douter qu'un être humain pût opérer un pareil prodige, il se jeta vers le lit de torture, et de ses mains, saisissant le carcan de fer qui enserrait les genoux du supplicié, il le brisa comme s'il eût été de verre, tandis que d'un coup de pied il renversait le brasier, dont les charbons roulaient sur le sol détrempé.
—Misérables! hurla-t-il.
Et tous se dressèrent: les juges sur leurs siéges, le procureur dans sa chaire, Muflier et Goniglu sur leur banc.
Dans la foule un cri roula, dans un tressaillement de terreur:
—Biscarre! le roi des Loups!
C'était lui, c'était le maître.
Et lui, sans se préoccuper de ce cri, brisait de ses doigts crispés les chaînes et les tenons de fer; puis, saisissant Dioulou dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant, il l'étendit sur le sol, lui soutenant la tête dans ses deux mains.
Dioulou le regardait. Ah! je vous jure qu'il ne souffrait plus et qu'il se souciait bien peu de ses pieds tuméfiés et déjà rongés par la flamme.
Biscarre lui prit les épaules et l'embrassa... puis, reposant sa tête sur un des blocs de bois, il se redressa, et fièrement, le front haut, il regarda autour de lui.
Tous se taisaient. On admirait déjà la force surhumaine, on était épouvanté de cette audace.
Puis, Biscarre offrait un aspect si étrange!...
Biscarre portait le costume des galériens, la casaque de laine rouge, le pantalon de laine jaune, les souliers à caboches... au front le bonnet vert....
Il arracha son bonnet d'un geste violent et le lança sur la terre. On vit alors sa tête rasée....
Il était à l'ordonnance du bagne....
Son visage, aux traits accentués, était livide de colère; et de ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, s'échappaient des lueurs fauves....
—Misérables! répéta-t-il encore.
Il alla droit au président:
—Toi, Pierre le Cruel, dit-il brusquement, descends de ce siége où tu n'avais pas le droit de monter... car ici il n'y a pas d'autre coupable que toi....
—Mensonge! répondit le forçat qui s'efforçait de conserver son assurance.
—Ah! tu veux que je parle, tortionnaire!... lâche bourreau!... eh bien!... écoutez-moi tous!... Cet homme a dit m'avoir adressé l'avis convenu entre nous... il a menti! Cet homme a dit que mon absence et ma disparition avaient dépassé les limites fixées par nos statuts!... il a menti!... Cet homme a dit que je négligeais les intérêts de l'association pour ne me préoccuper que de mes intérêts personnels... il a menti!...