Pierre le Cruel balbutiait: il essayait de se défendre.
Biscarre était devant lui, fier, implacable:
—Ose donc, devant moi, prétendre que tu m'as adressé le signe convenu!...
—Je l'ai fait....
—Prouve-le!... Ici nous ne nous payons pas de mots....
Le président se courba sur les papiers qui encombraient son bureau, feignant sans doute d'y chercher une pièce absente.
—Eh bien!... cette preuve? répéta Biscarre.
L'autre, pâle, le front inondé d'une sueur froide, se laissa tomber sur son siége.
Biscarre monta jusqu'au tribunal, et de sa main vigoureuse il saisit l'homme par sa cravate rouge, et, le soulevant, le poussa sur les gradins....
Un cri de rage s'échappa de sa poitrine... il chancela comme un homme ivre.
—Et vous, continua Biscarre, en s'adressant aux juges, vous qui vous targuez de ce titre de membres du conseil suprême, vous êtes ses complices et vous avez menti comme lui!... Ah! mes maîtres! vous étiez bien courageux tout à l'heure pour torturer ce malheureux, coupable d'avoir tenu la parole donnée, et qui, au milieu de nous tous, bandits et criminels, a, seul peut-être, droit au titre d'honnête homme!... Le moyen était habile, et votre victoire était sûre... son obstination même à se taire était une arme contre moi... vous étiez certains de la victoire. Le roi des Loups était condamné!... Vous lanciez quelque assassin qui l'eût surpris lâchement et qui, vous n'en doutez pas, aurait eu aisément raison de lui... Biscarre mort, un autre prenait sa place, et cet autre, c'était celui-là qui avait dirigé toute cette grotesque intrigue... Pierre le Cruel!...
Il éclata de rire.
—Voyez-vous cet homme... votre roi! Regardez-le donc! voyez cette physionomie blafarde sous le charbon qui lui noircit le visage!...
Pierre eut un mouvement de rage; il voulut s'élancer sur Biscarre. Mais soudain, vingt bras le saisirent. Biscarre, par sa soudaine apparition, par son audacieuse défense, avait déjà recouvré toutes les sympathies de ces misérables....
Il reprit la parole:
—Il ne nous appartient pas de faire justice de ce coupable... C'est au jury à décider, à ce jury qu'il a convoqué lui-même... Cette question doit lui être posée:
«Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir employé des moyens frauduleux, dans le but de s'emparer du titre et du pouvoir de roi des Loups?
»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir requis la torture contre un membre de l'association dont il connaissait l'innocence?
»Pierre le Cruel est-il coupable d'avoir, par ses mensonges intéressés, compromis la sécurité de l'association?»
—Messieurs les jurés, continua Biscarre, veuillez entrer en délibération.
Les douze hommes se levèrent et disparurent par une porte s'ouvrant derrière le tribunal.
L'audience fut, pendant quelque temps, suspendue de fait.
Mais nos amis? mais Muflier? mais Goniglu? est-ce qu'on les avait oubliés? Ils passaient par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et Muflier chantonnait involontairement entre ses dents:
—Nous sommes fichus!... fichus!... fichus!...
Goniglu, impassible, s'abstenait du moindre mouvement. Il ne tenait pas à se faire remarquer....
D'autres s'empressaient à panser les plaies de Dioulou. Les chairs n'avaient été attaquées que superficiellement; et, bien qu'il lui fût impossible de se tenir debout, il éprouvait déjà un immense soulagement.
Biscarre, appuyé sur la table du tribunal, la tête dans les mains, réfléchissait profondément.
La foule causait à voix basse; une terreur indicible pesait sur l'assemblée.
Tout à coup, il se fit un grand silence.
Les jurés rentraient en séance.
L'un d'eux s'avança vers la barre du tribunal; là, il se tourna vers l'emblème effrayant que nous avons décrit et qui représentait l'instrument de mort. Il étendit la main:
—De par les lois qui nous régissent, parlant comme si nous nous trouvions en péril de mort, nous faisons connaître la réponse du jury....
«Sur toutes les questions:
«Oui, à l'unanimité.»
On entendit un cri furieux. C'était Pierre le Cruel qui se débattait aux mains de ceux qui le retenaient....
Biscarre dit à son tour:
—Au nom des Loups, nous, Roi, en vertu des articles de notre statut, ordonnons que Pierre le Cruel soit mis à mort....
A peine avait-il prononcé ces paroles que le misérable fut entraîné... il disparut dans les profondeurs d'une des cryptes qui sembla s'ouvrir pour lui livrer passage... Un coup sourd retentit, et ceux qui avaient rempli l'office de bourreaux reparurent... L'un d'eux tenait aux cheveux la tête du condamné....
Si cruels que fussent les assistants, cette scène terrible, cette prompte expiation qui avait frappé le coupable comme un coup de foudre avait serré toutes les poitrines.
La mort avait passé par là. Les plus hardis étaient pâles, les plus audacieux se sentaient frissonner.
Seul, Biscarre, debout, l'oeil fixe, dominait la foule de l'ascendant de son énergie et de son pouvoir.
—Justice est faite, dit-il d'une voix grave. Mais il reste encore d'autres coupables.
Disant cela, il se tourna vers le banc des accusés.
Goniglu s'affaissa sur Muflier, qui, loin de le soutenir, s'affaissa à son tour sur le banc qui lui servait d'appui.
C'était le moment fatal.
—Grâce! articula Goniglu.
—Grâce! grogna Muflier.
Biscarre les considéra avec ironie.
—En vérité, dit-il, ces hommes valent à peine le coup de hache qui les tuera!
—Un coup de hache! s'écria Goniglu.
Muflier se contenta de passer sa main sur sa nuque, comme s'il eût voulu constater que sa tête tenait encore sur ses épaules.
—Enlevez ces hommes! dit Biscarre.
Les exécuteurs s'approchèrent d'eux.
Réellement, il n'y avait aucune résistance à craindre; nos deux amis se laissaient aller comme de simples torchons mouillés. On entendait un râle sous les moustaches éplorées de Muflier, et du nez de Goniglu sortait un sifflement qui rappelait à s'y méprendre le grincement des trompettes de bois, la joie des enfants et la tranquillité des parents.
Biscarre appela un des hommes et prononça quelques mots à son oreille.
Goniglu s'était accroché de ses ongles, de ses mains, à Muflier. Lierre contre chêne.
Mais le chêne était déraciné!
Voici que les deux amis furent violemment séparés.
Quelques secondes se passèrent; on entendit le choc lourd et sinistre qui avait annoncé la mort de Pierre le Cruel.
—Ho! fit Goniglu, qui n'était plus ni vert, ni bleu, ni blanc.
—A l'autre! dit Biscarre.
Et quand il eut disparu, le même son se renouvela.
C'en était fait de ces deux braves.
O Hermance! ô Paméla! où étiez-vous à cette heure fatale? Viendrez-vous donc, comme la reine Margot et sa compagne, baiser au front ces deux victimes, ces nouveaux Coconnas et La Mole?
Cette double expédition avait, on le comprend, jeté un nouveau froid dans la foule des Loups....
Biscarre avait affirmé assez violemment son autorité pour qu'elle fût de nouveau assise sur des bases inébranlables....
—Maintenant, dit-il, écoutez-moi tous. Loin d'avoir négligé les intérêts de l'association, j'ai, au contraire, organisé une de ces entreprises que jamais nul d'entre vous n'aurait osé rêver.... Assez de luttes! assez de misères! je veux que les Loups, déshérités de tout repos, de tout bien-être, aujourd'hui poursuivis, traqués, ne dépensent plus en vain leurs forces dans des opérations mesquines et dangereuses... Étant roi, je veux que les Loups aient un royaume... je veux que ces énergies violentes soient dirigées vers un but unique et grandiose... en un mot, je vous veux tout-puissants, tous riches....
Un tonnerre d'acclamations accueillit les paroles du Bisco.
—Si je n'ai point parlé plus tôt, c'est que mes plans n'étaient pas encore complets. Aujourd'hui, je tiens tous les fils dans ma main... et l'heure de la révélation a sonné... Mais, conformément à nos statuts, il m'est interdit de dévoiler mes projets devant l'assemblée générale.
Il y eut naturellement un murmure de désappointement.
Mais, sans paraître s'en préoccuper, Biscarre continua:
—Je parlerai aux douze membres du conseil suprême qui siégent ici, et vous leur adjoindrez douze délégués que vous allez choisir immédiatement dans vos rangs.... A ces vingt-quatre mandataires, je dirai tout... Telle est notre loi, et nous n'avons pas le droit de la transgresser....
Celui qui remplissait les fonctions de chef du jury se leva:
—Vous avez entendu, Loups de Paris: que le sort désigne douze d'entre vous; qu'il soit fait selon la loi....
Pendant que, groupés au fond du souterrain, les Loups procédaient au tirage des douze noms réclamés, Biscarre descendit du tribunal et s'approcha de Diouloufait....
Pendant toute cette scène, Dioulou était immobile, les yeux à demi fermés.
Biscarre lui posa la main sur l'épaule. Le colosse tressaillit.
—Ah! c'est toi? fit-il.
—Tu as tenu ta parole, dit Biscarre; c'est bien.
Chose étrange, on eût dit que Biscarre était ému. Ce dévouement brutal, énergique jusqu'à la torture, jusqu'à la mort, avait-il donc ébranlé cette âme de bronze?
—J'ai fait mon devoir, dit Dioulou. Maintenant, Biscarre, écoute-moi. Je t'ai tout donné, mon sang et ma vie. On m'aurait tué sans m'arracher un mot... Mais tout est fini entre nous.
—Que veux-tu dire?
—J'ai beaucoup réfléchi, vois-tu. Mais quand je me souviens que tu as tué la Brûleuse....
—Elle nous eût trahis!
Dioulou fit un geste.
—Laisse-moi donc parler! Tu as tué cette pauvre femme que j'aimais... et ça, je ne peux pas l'oublier. Si tu m'as fait du bien, je te l'ai rendu; nous sommes quittes. Cela me fait de la peine de me séparer de toi, mais il le faut, parce que je sens que de temps en temps il me viendrait de mauvaises pensées, des tentations... J'ai résisté, tu le vois bien! tu es sain et sauf, tu es plus puissant que jamais. Ne t'occupe plus de moi! je m'en irai n'importe où, comme un pauvre chien, avec mes regrets, traînant la plaie que tu m'as faite... vois-tu, ça vaut mieux! donne-moi la main et adieu!...
Biscarre était pâle.
—Ça vaut mieux, te dis-je! Voyons, ta main!
Biscarre hésita! puis, prenant les doigts de Dioulou il les serra longuement.
—Fais ce que tu voudras! dit-il.
—Merci, fit Dioulou. Oh! tu n'es pas méchant peut-être au fond. Mais, je le sais bien, moi... il y a des moments où tu as besoin de tuer... pour oublier....
—Tais-toi! s'écria Biscarre.
—Voici les noms des douze délégués, dit une voix.
—Adieu, Dioulou! fit le roi des Loups.
Puis se tournant vers l'assemblée:
—Vous tous, à bientôt!... Je vous l'ai dit... vous serez riches... et vous vous lancerez sur le monde comme une tourbe furieuse....
Tout bas, il murmura:
—Et je serai vengé... enfin!
Biscarre venait du bagne de Rochefort.
Ceci demande explication et nous oblige à raconter certaine histoire qui, à première vue, semble étrangère à notre récit, mais qui, ainsi qu'on va le voir, s'y rattache d'une façon aussi directe que possible.
Dix ans avant l'époque où se passe le drame que nous racontons, existait, au quartier Latin, un personnage singulier et qui excitait l'étonnement de tous ceux qui le voyaient ou entendaient parler de lui.
Avait-il un nom? Peu ou prou. On ne le connaissait que sous cette rubrique: M. Exupère.
Exupère qui? Exupère quoi? A vrai dire, on s'en préoccupait peu. Ce n'était pas là un de ces hommes sur l'origine desquels pâlissent les biographes.
Quel Michaud, Vapereau ou Hoefer prendrait la peine de noter sur leurs tablettes, préfaces de la postérité, un individu qui logerait au sixième, ou plutôt au-dessus du sixième étage de la rue des Grès?
Non pas la rue des Grès que vous connaissez, qui, à l'heure présente, montre au passant des maisons presque blanches et des locaux habitables....
Mais la rue des Grès de nos pères, sombre, noire, étroite, avec maisons penchées qui, d'un côté à l'autre, semblent Roméo et Juliette cherchant à se donner un baiser.
Au-dessus du sixième, avons-nous dit.
Voici comme:
Dans ladite maison, Exupère, qui, depuis son arrivée à Paris, habitait le quartier sous des combles aussi inaccessibles que possible, découvrit un grenier... Oh! mais, pardon! ne confondons pas, il ne s'agit pas ici du grenier dans lequel, dit le poëte, on est bien à vingt ans,—ce qui n'implique pas le moins du monde qu'on ne soit pas mieux ailleurs. En somme, le faux grenier chanté par les gens qui logent au rez-de-chaussée avait souvent une petite fenêtre, d'où Rigolette et Gilbert découvraient cet océan de toits qui s'appelle Paris, admiraient les levers du soleil, sur lesquels, radieux, se découpaient les dômes; la fenêtre avec son toit en saillie, où poussaient la pervenche et le pois d'Espagne....
Vous croyez peut-être que là eût été le rêve d'Exupère....
On voit bien que vous ne l'avez jamais vu....
Aussi vais-je m'empresser de vous le présenter....
Exupère avait six pieds, pas un pouce, pas une ligne de moins. A seize ans, il était parvenu à cette taille. Et sans dire:
—J'y suis, j'y reste, il y était resté.
C'était un enfant trouvé, qui avait été recueilli par un vieux prêtre, philosophe parce qu'il savait beaucoup et qui appelait ses ouailles: Mes frères!... et, ne se contentant pas du mot, les traitait comme tels, leur donnant ce qu'il pouvait et ne leur demandant, en échange de ses conseils, qu'une seule chose... le repos.
On le croyait un peu nécromant. Et les vieilles bonnes gens—dites bonnes parce qu'elles passent leur vie à dire du mal d'autrui—prétendaient qu'il avait commerce avec le démon, et se signaient hypocritement en le nommant, ce qui ne les empêchait pas d'aller tendre la main à son presbytère, où cela sentait souvent non pas le soufre, mais la bonne soupe aux légumes, préparée pour les pauvres.
L'un de ces fidèles, gavé et ayant pris peut-être une indigestion à ses dépens, le dénonça à l'évêque, qui, pour ne pas manquer à la tradition, accueillit la délation et envoya chercher le brave homme.
Il se nommait le curé Desmadot.
On en avait fait le père Dos-à-Dos, naturellement.
Il alla à l'évêché, obéissant avant tout.
On le reçut dans une pièce sévère. La mine du dignitaire cadrait avec la pièce.
—Vous ne vous occupez pas de vos devoirs religieux!
—Je demande pardon à monseigneur; je remplis régulièrement les obligations que m'imposent les services du culte.
—Au dehors, soit. Extérieurement, je le concède. Mais, lorsque vous êtes rentré au presbytère, vous ne priez pas... la prière est le pain du chrétien, etc....
—Je demande pardon à monseigneur, reprit le patient, je crois que peu de membres du clergé prient autant que moi....
—Je serais curieux de savoir quelles sont vos oraisons de prédilection.
—Je vais le dire à monseigneur. Je prie, car je travaille sans cesse....
Le haut dignitaire fit un bond sur son fauteuil.
—Vous travaillez!... Et c'est là ce que vous appelez prier?
Le vieillard—il avait soixante ans, était petit et maigre et avait le visage d'un ascète—se redressa autant qu'il le put faire:
—Monseigneur, depuis quarante ans que j'ai l'honneur d'appartenir au clergé, j'ai appris le grec....
—En vérité....
—L'hébreu....
—Vous dites!...
—Le sanscrit, le pali....
—Vous m'épouvantez....
—Le pracrit, l'hindoustani....
—Assez!...
—J'ai étudié le chinois et la langue du Mogol.
L'évêque n'y tenait plus. Cet homme, tout petit, lui semblait plus haut que la plus haute des pyramides. Le latin, bien!... le grec, passe encore!... mais le sanscrit, le pr...! Comment dites-vous?...
—Écoutez-moi, mon ami, dit l'évêque, je crois que vos intentions ne sont pas mauvaises... je crois que vous suivez la voie du Seigneur... mais priez... priez....
Il y eut un moment d'arrêt.
—A propos, je vous serais obligé de m'adresser un petit travail, vous savez? une bribe... un rien... sur le quatrième livre du Pentateuque... Vous vous rappelez le deuxième chapitre.
Impassible, le père Dos-à-Dos récita en hébreu les premières lignes du chapitre indiqué....
—C'est cela, fit l'évêque, qui n'y avait absolument rien compris. Eh bien! il me semble que la Vulgate n'a pas suffisamment rendu compte de l'idée-mère.
—J'adresserai une dissertation détachée à monseigneur.
—C'est cela! pour moi seul! vous comprenez! Ne parlez de cela à personne!
Le curé avait déjà compris; il s'inclina bas, très-bas, pour dissimuler un sourire.
Et, remontant sur son petit bidet, le petit homme reprit le chemin du village.
Or, la nuit venait, il pleuvait à torrents. Dosmadot grelottait sous sa soutane mince, qui était pourtant la plus neuve qu'il possédât.
Il est vrai de dire qu'il n'en avait qu'une.
Il se hâtait donc, se plongeant à nouveau dans les spéculations de la philologie, lorsqu'un cri, un aboiement, un grognement, quelque chose d'innommé dans la série des sons, frappa son oreille.
Il s'arrêta brusquement et tendit le cou.
Le même bruit se renouvela.
En même temps, la pluie redoublait.
Mais Dosmadot avait l'oreille fine; en somme, le bruit avait quelque chose d'humain....
Donc, il descendit de cheval. Or, sur le bord de la route, il y avait un fossé d'ailleurs peu profond. Le digne homme s'étant accroupi sur le sol détrempé, étendit le bras et sentit au bout de ses doigts une forme grouillante... Doucement il saisit l'objet.
Ce qui était là, clapotant, clabaudant, vagissant, c'était simplement un enfant qui vivait et gigottait de toute l'ardeur exaspérée de ses petits membres grêles. Le curé, sans hésiter, se dépouilla de sa soutane et y enveloppa l'enfant; puis, remontant à cheval, les épaules fouettées par le vent, les bras garantis seulement par la chemise de grosse toile que la pluie perçait, il revint au presbytère.
Si ce furent des cris poussés par la gouvernante, on le devine; mais le curé n'y prit point garde, il savait de longue date que c'étaient des orages passagers. Et cela était si vrai, qu'une heure après le petit bonhomme, lavé, consolé, réchauffé, dormait du meilleur sommeil auprès du foyer devant lequel le bon curé le berçait.
Un enfant peut-il être jamais laid? Si les coeurs les plus sensibles se refusent à cette concession, en vérité il leur eût fallu une forte dose de bon vouloir pour conserver leur indulgence en face du nouveau venu.
Il avait ou devait avoir un an: nulle comparaison ne saurait mieux rendre son apparence que ce simple mot: une araignée! Il avait une grosse tête, de longs bras qui semblaient des allumettes cassées en deux, des jambes qui n'en finissaient pas, ou plutôt, si fait... elles se terminaient par deux pieds longs, larges, qui, certainement, ne révélaient pas une origine des plus aristocratiques.
Bah! tel le curé l'avait trouvé, tel il le garda. D'où venait-il? Qui avait jeté aux hasards du chemin cette pauvre créature qui ne demandait qu'à vivre? Il y avait là-dessous quelque douloureuse histoire de fille-mère. Un accident n'était rien moins que vraisemblable.
Cependant le curé fit crier à son de trompe aux environs la découverte qu'il avait faite, espérant que la mère accourrait reprendre son trésor perdu. Mais les jours, les semaines passèrent, et personne ne vint.
Le curé fit les déclarations régulières, puis il dit tout simplement que l'enfant resterait avec lui et qu'il se chargeait de son éducation. Et voyez que nul n'est parfait sur la terre... Dosmadot avait, faisant cela, une préoccupation ambitieuse... le village n'avait pas d'instituteur... eh bien! il élèverait le petit, et celui-ci rendrait plus tard aux petits enfants de la commune le service qu'il aurait reçu lui-même.
Comme de raison, l'enfant fut baptisé: ayant été trouvé le 28 septembre, il reçut le nom du saint que l'Eglise fête ce jour-là, Exupère, dont saint Jérôme dit le plus grand bien.
Nous passons rapidement sur les premières années d'Exupère, qui ne grandissait pas, mais s'étirait en longueur, s'amincissant comme si les années eussent été un laminoir sous lequel ses membres eussent subi une régulière compression.
Le bon Dosmadot faisait son éducation: et quelle éducation! A dix ans, Exupère, qui n'aimait rien tant que de rester à la maison, eût rendu des points à Pic de la Mirandole. Son maître déclarait qu'il n'avait commencé réellement à apprendre que depuis qu'il avait cet enfant à instruire. En somme, sur les cinq cents idiomes dans lesquels un certain Adelung a traduit l'Oraison dominicale, il n'en était peut-être pas un qui ne lui eût livré son secret.
Exupère, stylé par lui, s'était fait un monde à part. Pour lui, l'univers se concentrait tout entier dans la linguistique. Il avait d'abord su cinq langues, puis dix, puis cinquante... et leet cæteraétait formidable.
A chaque dialecte, à la découverte de chaque nouveau jargon, il lui semblait entrer dans un monde inconnu. Ce petit village, avec son clocher pointu d'où tombaient les ardoises à chaque orage, et son choeur où il pleuvait, lui semblait le centre d'une immense circonférence dans laquelle se mouvaient des milliers d'êtres, à formes bizarres, qui s'appelaient des lettres d'alphabet.
A seize ans, nous l'avons dit, il atteignit ses six pieds... le curé l'accompagna à la grande ville la plus voisine, et le fit recevoir bachelier, puis licencié, puis docteur... toutes les économies du prêtre y avaient passé.
Mais il était fier de son oeuvre et s'y admirait.
Par malheur, un beau ou plutôt un laid matin, qu'il était allé faire chez les pauvres sa tournée quotidienne, il glissa sur la glace et se cassa la jambe.
On le rapporta à la maison. Unrebouteuxle tourmenta, le tortionna si bien qu'au bout du cinquième jour, il mourut... non sans avoir cependant pris toutes ses précautions.
Exupère était institué son légataire universel. C'est-à-dire qu'il lui léguait une bibliothèque énorme, des liasses de notes qui, au poids seul, valaient plusieurs centaines de francs, un manuscrit de son travail sur le Pentateuque, que l'évêque avait bravement publié sous son nom.
Et avec cela?
Cent sept francs et de bons conseils.
Je me trompe, il y avait encore dans la cour une petite charrette à bras.
Son dernier mot avait été:
—Va à Paris!
Le vieux prêtre était mort sur la roche où il était attaché; mais dans ses heures d'ambition, il s'était souvent répété cette phrase fatidique:
—Ah! si j'étais à Paris!
Exupère qui, jeté subitement, seul, dans une île de la Polynésie, eût entamé une conversation des plus intéressantes avec le premier naturel qui eût bien voulu causer avec lui, avant de le manger, ignorait absolument où était Paris....
Il prit ses renseignements, n'ayant point d'autre pensée que celle d'obéir à la dernière volonté de son bienfaiteur. Il sut alors qu'une distance de quatre-vingts lieues le séparait de la capitale.
Il ne songea même pas à s'étonner....
Il entassa un premier lot de livres dans la charrette, s'y attela et se mit en route. En quinze jours, il fit la route, ayant dépensé dix francs.
On l'arrêta aux barrières. Naturellement le gouvernement crut que cet amas de livres devait cacher quelque machine infernale ou tout au moins des pamphlets prohibés... Les employés ou gabelous ouvraient les bouquins et reculaient épouvantés. On en référa au ministère de l'intérieur. Grand émoi dans les bureaux. La charrette et son contenu furent envoyés en fourrière, et un employé de la sûreté pria poliment Exupère de l'accompagner au ministère.
L'audience fut comique. Le quiproquo était complet. Exupère ne supposait même pas que la France eût le bonheur d'être gouvernée par le roi Louis-Philippe, et quand on lui demanda quelles étaient ses opinions, il répondit que Willkins et Crawford avaient du bon, quoique trop méthodiques, étant Anglais, mais que la supériorité de Bopp et d'Eichborn, Allemands, ne les défendait pas d'une certaine rêvasserie incompatible avec les sains principes de la glossologie et de l'idiomographie.
Peu s'en fallut qu'on ne le crût fou, qu'on ne provoquât son internement pour cause de sécurité publique.
Par bonheur, ou plutôt peut-être par malheur (réticence qui sera pleinement expliquée par la suite), passa par là un membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des langues orientales et titulaire de plusieurs chaires à dénominations plus bizarres les unes que les autres.
Voulant taire son vrai nom (car l'affaire fit scandale en son temps), nous l'appellerons M. Lemoine; ceci n'a rien de compromettant.
Or, M. Lemoine était le type du savant qui ne sait rien, mais qui possède une habileté toute spéciale pour presser le cerveau d'autrui comme la plus poreuse de toutes les éponges.
Toujours rose, rond, rasé de frais, ayant un crâne chauve et poli qui semblait un genou de femme, M. Lemoine portait allégrement ses soixante-cinq ans et les dignités multiples sous lesquelles tout autre eût été accablé. Sa poitrine bombée et sur laquelle se dessinaient des protubérances vacillantes disparaissait, aux jours de réception, sous les croix qui lui étaient tombées de toutes les parties du globe.
C'était l'homme des mémoires, machines in-quarto d'une quarantaine de pages dans lesquelles il discutait gravement un point de philologie comparée, aplatissant ses adversaires de son dédain. Chaque mémoire, chaque demi-douzaine... de distinctions....
Or, c'était un malin. Les impolis auraient dit un roublard. Il avait l'oeil sagace. Il écouta Exupère et tout son gros être tressauta...ecce homo! Voilà celui qu'il cherchait depuis si longtemps....
Il n'avait pas été sans entendre parler de Bopp et de Crawford. Il lui arrivait même quelquefois de lire ses propres opuscules, ce qui lui donnait une légère teinture de la science des autres.
Il pria le secrétaire général du ministre de l'autoriser à adresser quelques mots à Exupère, et, demandant cela, il clignait de l'oeil, comme pour dire:
—Vous allez voir quel homme je suis!...
Et il interrogea bravement Exupère sur les langues sémitiques. Exupère fut d'abord enchanté. Le secrétaire lui avait fait comprendre que c'était là une épreuve décisive, et l'avait averti qu'il se trouvait en face d'une des lumières de la science... dans la crainte sans doute qu'il ne fût subitement aveuglé.
Exupère écouta de toutes ses oreilles, qu'il avait fort longues....
L'autre parlait lentement, mâchonnant des paroles incohérentes qu'il voulait faire passer pour des citations des Védas....
Exupère eut un éblouissement.
Quel était ce galimatias? Pourtant, pouvait-il supposer que ce vieillard souriant, et qui avait une magnifique chaîne de montre, se plût à le railler?
Mais l'autre avait parlé d'abord pour le personnage officiel, imitant le médecin de Molière qui dit:
—Savez-vous le latin? Ah! vous ne savez pas le latin? Attendez!...
Et débite le latin macaronique le plus fou.
Quand il eut produit son effet sur le fonctionnaire, qui dodelinait de la tête en tournant ses pouces d'un air béat, ce qui équivalait à cette exclamation:
—Quel homme! bonté divine! quel homme!
M. Lemoine passa à un autre exercice.
—Pouvez-vous m'analyser le premier livre du Ramayana? demanda-t-il.
Exupère sourit avec un certain dédain.
Puis, posément, il se mit à réciter le texte du livre hindou, le traduisant par membre de phrase, élucidant les expressions obscures.
M. Lemoine éternua, ce qui était sa façon de cacher son trouble.
—Eh bien? demanda le secrétaire.
—Il y aurait beaucoup à dire, répondit M. Lemoine, qui, bien entendu, n'avait pas compris un seul mot, mais avait reconnu les sonorités de la langue sacrée; cependant, quoique ce garçon n'en soit encore qu'aux rudiments de la science, il est prouvé maintenant qu'il dit vrai. Son savoir est chaotique, si j'ose employer cette expression.
Un geste du secrétaire lui prouva qu'il pouvait oser.
—Mais il y a de bons éléments, des principes....
—Avant de décider sur le cas qui nous est soumis, reprit le fonctionnaire, seriez-vous assez-bon pour jeter un coup d'oeil sur ces quelques in-folios....
Il y avait là une pile de livres qu'on avait transportés dans les bureaux, où, sans l'intervention de M. Lemoine, ils se fussent promptement transformés en cornets ou autres menus objets.
Le savant mit des lunettes, qui lui étaient absolument inutiles—car sa vue était excellente—mais qui complétaient sa tenue.
Il ouvrit un des in-folio, secoua la tête d'un air entendu et dit:
—C'est parfait! je ne connais que cela!
—Mais vous regardez à l'envers! cria Exupère.
M. Lemoine eut un sourire dédaigneux.
—Enfant! fit-il.
Immédiatement, ordre fut donné d'admettre en toute franchise Exupère et ses trésors.
Il plia sa longue échine et sortit enchanté.
Le savant trottinait sur ses pas.
Il mit la main sur l'épaule d'Exupère:
—Alors vous savez lire là dedans?...
—Tiens! c'te bêtise, fit le paysan, comme tout le monde, parbleu!
M. Lemoine éternua de nouveau.
—Eh bien! mon ami, dès que vous serez installé, venez me voir. Voici ma carte.
—Oh! ça ne sera pas tout de suite! J'ai encore deux voyages à faire.... Ça fait bien un bon mois....
—D'où venez-vous?
—Du village de N..., à quatre-vingts lieues.
—Et vous faites le voyage à pied?
—C'est moi le cheval... je tire ma charrette....
M. Lemoine le considéra avec stupéfaction. Il eut d'abord l'idée de lui offrir de l'argent. Mais se souvenant de la théorie de M. de Talleyrand sur le premier mouvement, il s'abstint, préférant attendre....
Quelques paroles conciliantes convainquirent Exupère de son bon vouloir. En somme, c'était un bonheur que pareille rencontre.
Exupère chercha à se caser, lui et son bagage scientifique. Au bout de deux heures de recherches, il découvrit sous les toits, rue des Grès, un vaste grenier où pullulaient les rats et les araignées.
Quarante francs par an, payables par trimestre, et point d'avance.
C'était un rêve. Il est vrai qu'en ce temps-là, on ne songeait pas encore à baptiser les boulevards du nom d'Haussmann.
Des âmes compatissantes prêtèrent trois chats à Exupère et la lutte commença. Elle dura trois jours, comme toutes les glorieuses. La victoire resta aux chats, les rats déguerpirent.
L'installation eut lieu.
Avec dix francs de vieilles planches, des clous et de l'énergie, Exupère installa des rayons, et un mois ne s'était pas écoulé que les livres du vieux Dosmadot étalaient gravement en rangs serrés leurs dos de parchemin.
Exupère compta son argent.
Sur cent sept francs, il lui en restait trente-trois.
Il se souvint alors de M. Lemoine et se présenta chez lui.
Le savant l'attendait. Oh! il ne l'avait pas perdu de vue pendant ces trente jours. Moyennant une somme de quarante sous, une fois payée, la portière d'Exupère l'avait tenu au courant des faits et gestes de son futur protégé.
On devine le reste.
L'exploitation régulière commença.
Exupère, qui avait traîné une charrette, dut s'atteler à la gloire de M. Lemoine. Il ne se doutait pas le moins du monde que leSic vos non vobis... fût la devise de l'académicien. Exupère se mit à la besogne avec une énergie qui se doublait d'une certaine ambition personnelle.
Il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'ignorance complète dudit Lemoine. Mais comme il touchait cent francs par mois, ci trois francs trente-trois centimes par jour, il travaillait de bon coeur pour les gagner, faisant la correspondance du savant, qui maintenant recevait des lettres de tous les points du globe, dans les langues les plus étranges, écrites avec les caractères les plus baroques....
M. Lemoine avait toujours les poches bourrées d'autographes de sauvages, et il était admirable de désinvolture lorsque tirant son mouchoir il laissait tomber une épître qui lui arrivait en droite ligne de Shang-Haï, d'Aden ou de Tombouctou. Il la ramassait, l'ouvrait et riait en disant:
—Ah! si vous pouviez comprendre! Ces gens-là ont une façon de tourner une phrase....
On prenait la lettre, on faisait une tête désappointée, Lemoine remettait sa lettre dans sa poche et entendait le murmure qui venait agréablement chatouiller son ouïe:
—Un puits de science!
Or, tout en travaillant pour le compte de l'académicien, Exupère, enchanté de l'existence, préparait un grand ouvrage dont le titre importe peu, mais qui touchait aux questions les plus ardues de la linguistique.
A vrai dire, il élevait un monument.
Si j'en disais le titre, on pourrait vérifier, car le livre a paru, ainsi qu'on va le voir....
M. Lemoine avait flairé la chair fraîche, et, un beau jour, il interrogea celui qu'il appelait son élève sur ses travaux.
—Oh! vous ne comprendrez pas! répondit naïvement Exupère.
—J'essayerai, fit le savant, qui avait un excellent caractère.
—Eh bien! dans quinze jours, je vous apporterai mon manuscrit.
Il tint sa promesse.
M. Lemoine prit le manuscrit et l'emporta pour le communiquer, disait-il, à quelques confrères....
—Plus savants que moi, ajouta-t-il avec un sourire.
Et il accabla Exupère de besogne, sans doute pour l'empêcher de s'ennuyer.
Cependant le temps passait et le manuscrit ne rentrait pas au bercail.
M. Lemoine donnait mille prétextes.
Il étudiait, il commençait à saisir. Et il accablait Exupère des louanges les plus hyperboliques.
Les jours furent des semaines et les semaines des mois.
Pas de manuscrit.
Un jour, passant devant un des rares libraires orientalistes qui existent à Paris, Exupère aperçut un livre dont le titre le fit tressaillir....
Sous ce titre il y avait un nom....
Et ce nom était celui de Marie-Népomucène Lemoine, membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur, etc.
Exupère trembla de tous ses membres.
C'était un homme de la nature. Ses rages étaient folles.
Il entra et marchanda le livre.
Cela coûtait quarante francs.
Il jeta presque ces deux pièces d'or au nez du libraire et s'enfuit, emportant le livre comme s'il l'eût volé.
Il alla s'enfermer dans son grenier.
Malédiction! c'était son ouvrage! pas un mot n'était changé! Si fait! il y avait quelques sottises typographiques que l'imbécile Lemoine n'avait même pas su corriger.
Exupère grinçait des dents... Il ferma le livre avec furie, le mit sous son bras et courut chez l'académicien.
Celui-ci, le voyant blême, blêmit et comprit tout.
—C'est vous qui avez fait cela? lui cria Exupère.
—Mon ami! commença le professeur.
—Voleur! hurla Exupère.
Il y avait là un atlas de bronze supportant une mappemonde sur ses épaules....
Exupère le saisit, le souleva comme une masse et le laissa retomber sur le crâne du savantasse....
Situation que le langage moderne traduirait comme suit:
—Il était allé peut-être un peu loin....
Si loin d'ailleurs que maître Lemoine avait la tête fendue, ni plus ni moins. Ce crâne vide—gonflé de vanité—n'avait pas fait résistance. Il s'était crevé comme un oeuf vide....
L'homme était tombé sur le parquet et le bloc avec lui.
Double sonorité qui avait appelé les laquais.
On était accouru. Plusieurs mains avaient saisi Exupère, qui s'était défendu avec une énergie de sauvage.
Il était vigoureux, mais que pouvait-il contre le nombre? Il fut immédiatement arrêté.
Le cas était flagrant. D'ailleurs, Exupère ne niait rien. Son affaire était de celles qui ne valent pas la discussion. Il était en route pour l'échafaud et allait bon train.
Par malheur pour l'académicien d'abord, et pour Exupère ensuite, le crâne en question était de ces objets dont on peut dire que les morceaux sont encore bons.
Un praticien émérite—membre de l'Institut,—raccommoda lesdits morceaux, fit quelques sutures, et comme on sait que ces objets cassés et recollés sont plus solides qu'au temps où ils étaient neufs, le savant se trouva de nouveau en possession d'un crâne de première qualité.
Ceci améliorait la situation d'Exupère, comme bien on s'en doute.
Le jour vint où il comparut devant les assises.
La démolition de ce crâne officiel avait vivement préoccupé l'opinion.
Il ne faut pas oublier que le savant était vénéré, adoré, choyé comme une des gloires de la France. Il était le seul que dans les revues à gros format on osât faire entrer en lice contre les érudits d'outre-Rhin.
Le ban et l'arrière-ban du monde académique s'étaient donné rendez-vous pour assister au jugement de l'assassin.
Nous lisons ces quelques lignes dans un journal du temps:
«Quand le meurtrier parut, un murmure d'horreur passa dans toute la salle. Ce monstre à face humaine est un des criminels les plus repoussants qu'il nous ait été donné de voir figurer sur le banc abject des accusés.
»Ce personnage, d'une taille colossale, d'une maigreur effrayante, a véritablement le profil d'un oiseau de proie. Ses yeux noirs et enfoncés sous l'orbite semblent lancer des éclairs, et ses longues mains, qui se crispent sur le banc, figurent les griffes d'un fauve.»
Ce qui prouve qu'en certaine occasion, il ne fait pas bon être maigre.
Du reste, il faut reconnaître que l'aspect d'Exupère n'avait rien de sympathique. Cet homme, qui avait toujours vécu en dehors du monde, semblait appartenir à une race spéciale. C'était en quelque sorte la première fois qu'il paraissait en public, et dans quelles circonstances, bon Dieu!
Si du moins il eût témoigné quelque repentir!
Mais point. Cette nature brute ne connaissait, ne comprenait que la vérité....
Et quand l'académicien, de son ton patelin, et tout en sollicitant l'indulgence du tribunal pour le coupable, raconta, les larmes aux yeux, comment il avait nourri aux mamelles de la science et du lait de son inépuisable bienveillance l'ingrat qui l'avait si peu payé de retour....
Exupère se leva furieux et lui montrant le poing:
—Vous êtes un menteur et un voleur! cria-t-il.
Scandale regrettable à tous les points de vue.
Certes, le savant se contenta d'opposer le dédain de la pitié à des accusations aussi insensées.
Mais la foule n'avait pas son indulgence... non plus le tribunal... non plus le ministère public....
En vain le président, dans son interrogatoire, dont l'impartialité fut très-remarquée, adjura-t-il Exupère de revenir à des sentiments humains.
—Vous êtes un grand coupable, lui dit-il, et vous êtes un de ces êtres qui sont la honte de l'humanité. Mais tout sentiment ne peut être mort en vous. Quoi! vous accusez le savant dont la France s'honore et que l'univers entier nous envie, de vous avoir dérobé le fruit de vos veilles!... Croyez-moi, n'ajoutez pas cet outrage au crime commis! rétractez-vous, je vous en conjure, au nom de la conscience publique....
—Monsieur le président, dit Exupère, au nom de la conscience publique, je déclare qu'il n'est pas de plus grande infamie que celle commise par cet homme: il m'a volé la chair de ma chair et le sang de mon sang.
—Accusé, si vous persistez dans vos scandaleuses affirmations, je me verrai contraint d'user contre vous des droits rigoureux que la loi me confère....
—Ah! eh bien! alors, pourquoi m'interrogez-vous, si c'est vous seul qui avez raison?
Cette impudence et ce cynisme faisaient bondir la magistrature assise sur ses fauteuils professionnels.
La magistrature debout avait peine à se contenir.
Le réquisitoire fut foudroyant.
Il eut toutes les colères et tous les anathèmes.
Pas une formule ne manqua.
On reculait épouvanté; il fallait un exemple; il appartenait à MM. les jurés de venger la société, la science, la France!...
—Quoi! s'écria le magistrat qui, au fond, se souciait du sanscrit, du pracrit, de l'annamite comme de ça, notre pays a cette gloire immense de posséder l'hommequi, le premier, a pénétré les arcanes mystérieux de ces sciences admirablesquisont la clef de l'histoire merveilleuse de l'humanitédontles annales sont aujourd'hui livrées à l'étude de tous ceuxquicherchent dans le passé les germes de l'avenir... L'avenir, messieurs, voilà le grand mot! Qui sait quels trésors de science, d'érudition, de dévouement gisent encore à l'état latent dans l'intelligence de celui que nous avons failli perdre!... Et ces trésors, cet homme, qu'il a recueilli, alors qu'il était seul, nourri, alors qu'il était sans pain, habillé, alors qu'il était nu....
—Eclairé et blanchi, pendant que vous y êtes! s'écria Exupère hors de lui.
L'indignation ne connaissait plus de bornes.
Les gendarmes eux-mêmes avaient honte de leur accusé.
—Vous nous compromettez, murmura l'un d'eux à l'oreille d'Exupère.
Il faut le reconnaître, le sauvage manquait absolument de tenue.
Il n'avait pas choisi d'avocat. On le défendit d'office.
On plaida la folie.
—Regardez, messieurs les jurés, regardez ce crâne oblong, ce front proéminent, ce prognathisme qui rappelle celui des races imparfaites, et, après cet examen, descendez au fond de votre conscience... vous reconnaîtrez que cet homme n'est pas responsable de ses actes. Vous avez devant vous une de ces énigmes physiologiques qui sont du domaine de la science des aliénistes.
Et ainsi pendant sept quarts d'heure.
—Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le président à Exupère.
Celui-ci se leva plus calme.
—Pardon, monsieur le président... pensez-vous qu'il existe en France quelqu'un qui sache le sanscrit?
—Certes, la France est riche en érudits qui... Mais pourquoi cette question?
—Parce que je demande ceci. Qu'on fasse venir ici un de ces érudits dont vous parlez. Je réciterai quelques vers de Ramayana, pris au hasard, et nous demanderons à l'honorable M. Lemoine d'en donner la signification. Je parie ma tête qu'il se déclarera incompétent, attendu qu'il n'a jamais su un seul mot des langues orientales, qu'il connaît à peine de vue. Et ceci fait, vous comprendrez, vous, monsieur le président, vous, monsieur le procureur, et vous, messieurs les jurés, que jamais de sa vie cet homme n'a été en état d'écrire une seule ligne du livre qu'il a eu l'impudence de signer.
Ces paroles avaient été prononcées avec une certaine dignité qui contrastait avec l'attitude générale de l'accusé.
Il y eut un moment de silence.
L'académicien fit un mouvement, et, se levant à demi, dit ceci:
—Bouddha a dit: Courbe la tête sous l'injure de ton ennemi et attends que le ciel s'ouvre, pour que la voix de vérité descende sur la terre...Bahamava pricoun Gazman a belidjar!
—Ça! s'écria Exupère en éclatant de rire, ce n'est même pas de l'auvergnat.
Puis, montrant le poing au savant, qui avait fait du sanscrit à sa façon et avait prêté à Bouddha un boniment dont il était parfaitement innocent:
—Canaille! va! lui cria l'accusé.
—Les débats sont clos, prononça le président.
La délibération du jury fut courte.
La réponse fut affirmative sur toutes les questions, avec admission de circonstances atténuantes.
Exupère fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
—Les travaux forcés! fit-il en haussant les épaules. Allons! rien de changé!
Il y avait six ans que ce jugement avait été rendu.
Exupère était au bagne de Rochefort....
Chose bizarre. Une fois séparé du monde et enseveli sous la casaque du forçat, ce malheureux avait retrouvé sa douceur des anciens jours.
Taciturne et silencieux, il s'était renfermé dans son mutisme, comme dans un sépulcre.
Pendant les quelques heures de loisirs que lui laissaient les travaux du bagne, il avait repris, seul, sans livre, aidé seulement de son admirable mémoire, ses travaux de linguistique.
Parfois, lorsque des étrangers se présentaient, il remplissait les fonctions d'interprète, toujours impassible, paraissant ne pas entendre les exclamations de surprise qu'arrachait aux visiteurs son immense érudition.
Sa santé allait s'affaiblissant. Il était évident que la douleur muette l'entraînait rapidement vers la tombe.
C'était pour parler à Exupère que Biscarre avait pénétré dans le bagne de Rochefort....
Ne pas supposer un seul instant que le pauvre philologue fût affilié aux Loups de Paris.
De sa sinistre aventure, il ne lui était resté au coeur qu'un sentiment unique, indéracinable, un mépris profond pour l'humanité.
Il se sentait presque heureux d'être au bagne, c'est-à-dire à jamais séparé de cette société où on volait les travaux de linguistique comparée. S'il eût voulu cependant, il eût obtenu sa grâce.
L'honorable académicien, que sa premièreflouerie(première avec Exupère) avait mis en goût, brûlait du désir de publier un livre nouveau, quelques-unes de ces pages qui font se pâmer d'aise les patentés de la science officielle. Il avait cherché à remplacer Exupère. Mais la devise des académies est pareille à celle de Nicolet:
«De plus fort en plus fort!»
Après le travail mirifique de l'élève du curé Dosmadot, il fallait reculer jusqu'à l'impossible les limites de la science sacrée.
Mais qui en était capable? Point lui à coup sûr. Il avait eu la délicatesse de chercher longtemps, très-longtemps un nouveau secrétaire. Mais les amateurs de ces sortes d'études abondent peu. Et le savantasse avait dû s'avouer que les Exupère étaient aussi difficiles à trouver qu'une idée neuve. Alors il s'était rendu dans le cabinet du ministère. Et là, le vieux crocodile avait versé quelques pleurs sur son ex-confident.
Quelle belle âme! On avait été ému?... Des renseignements avaient été pris au bagne. La conduite d'Exupère autorisait pleinement une mesure de clémence. Alors l'académicien avait fait savoir au forçat que, s'il consentait à entrer de nouveau à son service particulier, en s'engageant à mettre à sa disposition les trésors d'érudition qu'il possédait, il pourrait recouvrer sa liberté.
Et savez-vous comment Exupère avait accueilli ces effusions d'un coeur généreux?
Il avait répondu à l'envoyé d'un savant altéré de gloire, qu'il préférait manger lesgourganestoute sa vie, porter double chaîne, tomber sous le bâton des gardes-chiourmes, plutôt que de prêter les mains et le cerveau à cette infamie.
Incorrigible! c'était le mot....
Il resta au bagne.
Sa plus grande souffrance, la seule, à vrai dire, tant il était philosophe, c'était la privation de livres. Il avait la nostalgie du sanscrit. C'était un tantalisme poussé à l'état aigu. Il eût donné un bras pour un manuscrit indien, une jambe pour dix caractères cunéiformes, ses oreilles pour une inscription rhunique....
Or, un soir qu'il rêvait, assis au bord de la mer, ce qui lui était souvent permis, grâce à la protection du médecin, qui avait obtenu pour lui, en raison de sa faiblesse, quelques heures de repos par jour, un homme, un forçat, s'approcha de lui.
Ce forçat portait un bonnet vert. C'était un condamné à vie.
Costume semblable d'ailleurs à celui d'Exupère.
Certes, si quelque gardien eût passé par là en ce moment; si, curieux de regarder le visage de ce forçat, il se fût détourné pour le voir, il eût poussé un cri de surprise.
Ce forçat était inconnu à Rochefort, il n'était pas immatriculé sur le livre d'écrou.
Mais ce personnage était bien gardé. A quelque distance, on eût pu apercevoir un groupe de forçats qui semblaient avoir organisé autour de lui un cordon sanitaire, quelque chose comme une garde d'honneur.
C'était Biscarre.
Pour entrer au bagne, il avait dû déployer autant d'habileté, de prudence, que tant d'autres en déploient pour s'évader.
Et de fait, l'invention était des plus originales.
Il faut bien comprendre que l'entrée du bagne était gardée d'une façon toute spéciale.
Pour empêcher les forçats de s'évader, les gardes-chiourmes se fiaient, à l'intérieur, sur leur nombre et sur le soin continuel qu'ils apportaient aux rondes de surveillance.
Pour eux, le grand danger, le seul contre lequel ils eussent à lutter continuellement, venait de l'extérieur.
Le forçat livré à lui-même entre les murailles du bagne doit faire appel à une ingéniosité qui est des plus rares et qui a fait la réputation légendaire des Collet et des Fanfan.
Comme un nouveau Robinson, il doit tirer de son propre fonds tout l'arsenal nécessaire à l'oeuvre de liberté, ce qui suppose une tension d'esprit, une habileté de mains, une persévérance véritablement exceptionnelles.
Mais c'est de l'extérieur que viennent les instruments microscopiques, les ressorts de montre, lesbastringues, grâce auxquels le forçat pourra scier les barreaux, les vêtements qui le déguisent, les perruques et les faux cheveux qui le rendent méconnaissable.
Aussi la surveillance organisée à la porte est-elle si minutieuse que sans un ordre d'écrou ou une permission ministérielle, il est impossible de pénétrer dans ce lieu, qui rappelle l'hadèsdes anciens.
Biscarre n'était pas assez novice pour se livrer de façon ridicule.
Or, voici ce qui s'était passé:
Il se trouvait à cette époque au bagne de Rochefort un forçat qui avait eu le tort d'enfumer dans une métairie sa mère et son frère, dont il prétendait hériter.
Pour ce il avait mis le feu à la bâtisse: seulement le hasard s'était déclaré contre lui, une poutre l'avait frappé à la tête alors qu'il cherchait à fuir.
Conclusion: il était borgne, et son visage, affreusement couturé par la flamme, ayant conservé une teinte sanguinolente entreillissée de blanc, était la chose la plus épouvantable qu'il fût donné de regarder.
A vrai dire, ses traits n'avalent plus forme humaine; on se détournait quand on le rencontrait, et les gardes-chiourmes eux-mêmes, quoique rompus à toutes les émotions, évitaient de le regarder en face. Il paraissait d'ailleurs résigné à son sort et nul ne se fût imaginé qu'il aspirât à rentrer dans la société, d'où l'eût chassé sa monstrueuse laideur.
Cependant un soir—le soir même qui précédait les scènes qui vont suivre—le misérable manqua à l'appel.
En vérité, c'était trop d'audace.
Tenter de s'évader, lorsqu'au premier pas on était certain d'être reconnu, lorsque le signalement était de ceux sur lesquels on ne peut se méprendre, c'était folie.
Aussitôt qu'on s'était aperçu de sa disparition, le canon du fort avait jeté aux échos les trois coups réglementaires invitant les paysans à courir sus à la bête fauve.
Puis les renseignements indispensables avaient été immédiatement affichés.
Le directeur du bagne pouvait dormir tranquille; la matinée ne devait pas s'écouler sans que la brebis galeuse ne fût réintégrée de force au bercail.
C'était justement raisonné.
Et la preuve, c'est que, trois heures après le lever du soleil, deux paysans, fiers de leur exploit, ramenaient, en le tenant au collet, un individu d'une laideur effroyable, au visage rongé par le feu, à l'oeil fermé et bordé de paupières rouges et boursouflées.
On tenait l'évadé.
Restait à déterminer la peine qu'il devait encourir.
Il ne fut pas un instant question de le traduire devant un tribunal. Il suffisait de lui appliquer un châtiment administratif, d'autant plus que le simple raisonnement devait suffire à le convaincre de l'inanité de toute tentative ultérieure.
Ce que d'ailleurs l'autorité lui expliqua, en détaillant, avec des ricanements, les monstruosités physiques qui constituaient son signalement:
—En vérité, c'est à n'y pas croire; mais, misérable, regardez-vous dans un miroir! Vous osiez prétendre à l'évasion!... Regardez donc cet oeil suintant, ce front crevassé, cette lèvre tordue....
Le malheureux ne répondait pas; à peine s'il poussait quelques grognements inarticulés.
—Plus idiot que je ne le supposais! fit un des personnages.
—Bah! une cinquantaine de coups de bâton....
—Cela suffira.
L'homme ne bougea pas. Il entendait cependant.
—Le plus tôt sera le mieux... Finissons-en....
—D'autant que voici l'heure du dîner....
—Et que nous tenons à dégager notre responsabilité.... Allons.
On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été qu'une masse inerte....
Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au châtiment... à l'expiation....
L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture....
Un condamné à vie s'avança tenant à la main l'instrument du supplice. En cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise, lecat-o'-nine-tails, touffe de neuf lanières, garnies de petites balles de plomb.
L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec comme un coup de feu.
Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de bois.
Il faut dire que chaque coup ducat-o'-nine-tailsétait compté pour dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme consacré, que le patient devait recevoir.
Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.
Il ne remua pas.
Deux! Il y eut du sang.
Même immobilité.
—Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième. Bah! ce sera pour le quatrième.
Mais le troisième tomba net sur les épaules de l'homme....
Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair....
L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas les conditions du programme....
—Cinq!
C'était fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel marin.
—Vous permettez? demanda-t-il.
Et sans attendre de réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules....
Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la douleur devait être atroce....
Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à sa place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la casaque dont on l'avait dépouillé....
—C'est une mystification, dit un surveillant.
De fait, ils étaient tous consternés.
—Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait essayer.
—Soit....
La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en deux coups du fouet de nouvelle invention....
—C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.
Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à la main:
—J'offre de frapper le patient!...
—Tu n'auras pas la force....
—Essayez.
—Soit.
Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse, lerâblesemblaient taillés en plein bronze....
Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute faible de cet exécuteur de hasard.
—Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit....
Il n'acheva pas.
On entendit un cri, un râle.
L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.
Un seul coup ducat-o'-nine-tailsl'avait abattu.
Le médecin s'approcha... une sorte de gloussement sortait de sa poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.
—Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux s'il réchappe de cette première alerte....
C'était fait.
Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.
C'était le soir de ce même jour qu'un forçat s'approchait d'Exupère.
Nous l'avons dit, c'était Biscarre.
Oui, c'était Biscarre qui était là, méconnaissable, le visage coupé par les fissures que la flamme semblait y avoir tracées.
L'autre condamné, l'incendiaire, était bien loin.
C'était Biscarre qui s'était fait reprendre à sa place.
C'était Biscarre qui avait subi l'horrible fustigation, c'était lui qui avait porté le coup effrayant.
Et maintenant, calme, maître de lui, il parlait à Exupère, tandis que les forçats, ayant reconnu le roi des Loups, le protégeaient contre toute intervention indiscrète.
Exupère avait levé la tête et le regardait.
—C'est à vous que je veux parler, dit Biscarre.
—A moi! et pourquoi? Laissez-moi en repos.
Biscarre tira de sa poche un papier plié et, l'ayant ouvert, le mit sous les yeux d'Exupère.
Celui-ci poussa un cri.
—Qu'est-ce que cela? cria-t-il.
—Je vous le demande.
Déjà le forçat—l'ancien élève du curé Dosmadot—avait saisi le papier et l'étudiait, les yeux brillants, la poitrine haletante.
C'est que sur cette feuille des caractères étaient tracés....
Caractères étranges, hiéroglyphes incompréhensibles pour tous, croisement de lignes bizarres.
En une seconde, Exupère retrouvait tout son passé, toutes ses études qui avaient fait son bonheur et son orgueil... Nous l'avons dit: le malheureux avait la nostalgie du travail.
Voici que, dans la main d'un forçat, il voyait un trésor que nulle richesse au monde ne pouvait payer.
Car, il n'y avait pas à douter, c'était bien une de ces écritures indiennes remontant aux siècles les plus éloignés, intraduisibles pour tous.
Pour tous... excepté pour lui, Exupère.
—Comprenez-vous ce qui est écrit sur ce papier? demanda Biscarre, qui suivait avec anxiété les expressions multiples qui se traduisaient sur ce visage transfiguré.
—Si je comprends!
Exupère eut un rire dédaigneux, auquel répondit un cri de joie de Biscarre.
—Tu peux me traduire cette inscription?
—Oui....
—Si tu le fais, tu seras libre.
—Libre!
Exupère baissa la tête et murmura:
—A quoi bon?
Biscarre se mordit les lèvres.
Il ne comprenait pas qu'aucune promesse n'était nécessaire. En cet homme, sevré depuis si longtemps de tout ce qui était sa joie, il y avait une puissance plus forte que tout espoir de récompense: c'était l'orgueil.
Exupère se sentait en présence d'un de ces problèmes que nul ne pouvait résoudre, nul, sinon lui, lui qu'on avait volé, qu'un misérable, gavé de tous les honneurs de la terre, avait dépouillé de ce qui était la chair de sa chair, le sang de son sang.
Tout à coup, une pensée sinistre traversa son cerveau:
—Qui vous envoie? demanda-t-il d'une voix étranglée.
—Que t'importe! dit Biscarre, qui ne devinait pas le sentiment qui avait dicté cette question.
—Ah! c'est lui!
Biscarre se souvint. Dans sa pensée, le travail venait de s'opérer rapide. Maintenant il savait. Exupère se croyait en butte encore une fois à l'une des obsessions dont l'académicien l'avait si longtemps poursuivi.
Exupère parlait:
—Ainsi, vous m'avez cru assez niais pour fournir à ce misérable ignare l'occasion d'un triomphe... parbleu! c'est clair!... Cette inscription est tombée entre ses mains, le diable sait comment!... et il s'est dit: Il n'y a qu'un homme au monde qui puisse me la traduire, c'est cet imbécile d'Exupère... Ha! ha! je suis muet!...
Biscarre lui prit la main.
—Écoutez-moi: je suis un forçat, un malheureux comme vous. Croirez-vous à ma parole?