XIII

—C'est selon.

—Je sais maintenant ce que vous voulez dire... Je ne viens pas au nom de M. Lemoine.

—Ne prononcez pas ce nom!

—Et je puis vous en donner la preuve.

—Ah!

—Cet homme est mort!

—Mort!

Exupère se dressa sur ses pieds.

—Voyez ces quelques lignes extraites d'un journal, dit Biscarre.

Ah! ce ne fut pas long! Oui, Exupère lisait. Ce Lemoine était mort, mort paralysé, dans un état d'idiotie complète. On pleurait la mort de ce grand homme, de cette lumière....

Exupère releva la tête:

—Vous m'avez dit que si je vous traduisais cette inscription, je serais libre....

—Je vous l'ai dit... et je le répète... mais vous refusiez tout à l'heure?

—Parce que je reculais devant la tentation. Libre, tandis que cet homme vivait, moi! mais j'aurais couru à sa maison, j'aurais pénétré dans son cabinet, j'aurais saisi de nouveau l'atlas de bronze, et j'aurais écrasé le crâne de ce voleur! Oh! cette fois, je ne l'aurais pas manqué... et je ne voulais pas devenir un véritable assassin! C'est pour cela que je refusais... Mais maintenant! tenez, je me fie à vous!... Si vous me donnez la liberté, je l'accepterai... Mais, dussiez-vous me tromper, je lirai cette inscription. Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous!... Depuis si longtemps, je suis privé d'étude et de travail!

Il y avait de grosses larmes dans ses yeux.

—Hâtez-vous! dit Biscarre, on pourrait nous surprendre!

—Vous avez raison. Avez-vous un crayon?

—Voici.

Exupère se courba sur les caractères bizarres.

Pour ne pas tenir le lecteur en suspens, disons que cette inscription avait été prise par Biscarre chez le duc de Belen. Les caractères avaient été moulés par lui sur les deux fragments de statue cambodgienne que le duc avait arrachés à la terre....

Exupère resta quelque temps silencieux....

Parfois il s'arrêtait en levant les yeux, il semblait chercher:

—C'est une langue perdue! dit-il.

—La langue des Khmers, fit Biscarre.

—Oui!... taisez-vous!...

Biscarre, immobile, attendait avec anxiété.

Exupère écrivait.

—Voici l'inscription, dit-il enfin, mais elle est tronquée et ne présente qu'un sens incomplet....

Puis il continua, se parlant à lui-même:

—Statue du roi lépreux!... ceci est certain... mais un fragment au moins manque... oui, c'est cela... ici, place pour trois mots... ici cinq... il faudrait reconstituer le sens... il s'agit d'un trésor....

—Donnez-moi l'inscription... peut-être comprendrai-je....

Exupère eut un sourire quelque peu dédaigneux.

Mais il remit le papier à Biscarre.

Voici ce qu'il avait tracé:

TROISIÈME ORIENTYACKSA COLOSSE... NAGADOIGT DE PRÉA PUT...DEUX LIS... DOIGT DU ROI...OMBRE CROISÉE, LA EST LE TRÉSOR DES KHMERSA ANGKOR WAT

—Le trésor! enfin! cria Biscarre.

Puis, s'adressant à Exupère:

—Écoute-moi! je t'ai promis la liberté!... voici encore ce que je puis t'offrir: veux-tu venir avec moi au merveilleux pays où cette langue était jadis parlée?

—Oui, je le veux.

—Eh bien! avant un mois, tu seras libre, je te le jure.

—J'attendrai, fit Exupère.

Un signal partit du groupe des forçats. Biscarre s'éloigna rapidement.

Le lendemain, trois coups de canon annonçaient une évasion.

C'était—paraît-il—l'incorrigible incendiaire qui s'était enfui....

—Oh! nous sommes tranquilles! dit le commandant du bagne.

Inutile de dire que cette sécurité devait être trompée.

Il y avait longtemps que le véritable incendiaire, que le personnage à la face hideuse avait atteint un refuge introuvable.

Quant à Biscarre, qui, avec une incroyable habileté, avait su pénétrer dans le bagne à sa place, on sait qu'il avait pu arriver à temps pour déjouer les intrigues ourdies contre lui et ressaisir plus vigoureusement que jamais l'autorité dont on avait prétendu le dépouiller.

En ce moment, Biscarre se trouvait dans une des salles souterraines, exposant son plan au Conseil suprême des Loups et aux douze délégués désignés par le sort.

On l'avait écouté avec une admiration croissante, et plusieurs fois des murmures approbateurs l'avaient interrompu.

—Ainsi que vous l'avez compris, continuait-il, l'inscription qui révèle le lieu où sont enfouis les trésors de Khmers est incomplète. Exupère m'a tout expliqué. Là-bas, dans ce pays du soleil, existent des temples immenses, dédales dans lesquels nul profane ne saurait se diriger. C'est dans une de ces pagodes, la plus vaste, celle d'Angkor Wat, que le dernier roi des Khmers a enfoui jadis les richesses inépuisables qu'il avait prétendu soustraire à la rapacité des conquérants.

»Depuis longtemps déjà l'existence de ces trésors était soupçonnée. Plusieurs tentatives avaient été faites pour les découvrir. Mais le secret gardé religieusement depuis plusieurs siècles a déjoué toutes les recherches. Cependant des Européens sont parvenus à apprendre qu'un personnage bizarre, dernier descendant de la race des anciens rois, était préposé à la garde de ces richesses, destinées, à certaine date fixée d'avance par la légende, à reconstituer l'empire détruit. Ces Européens—dont je vous dirai le nom tout à l'heure—se sont mis à la recherche de ce personnage, qui se nomme dans le pays l'Eni, le Roi du Feu... c'est, paraît-il, une sorte de solitaire, dont seuls quelques fidèles connaissent la mission, mais qui est vénéré par tous à l'égal des plus grands princes....

»Ces Européens surprirent cet homme et le tuèrent; ils espéraient soit trouver facilement la trace des trésors recherchés, soit tout au moins obtenir par ce meurtre des indications précises.

»L'événement déjoua ces espérances.

»Seulement, un Français qui, pour des raisons que j'ignore, se trouvait auprès du Roi du Feu, fut saisi par eux, mis à la torture, mutilé, et enfin assassiné.

»En le dépouillant, nos Européens trouvèrent un papier sur lequel quelques notes étaient inscrites en français.

»Ces notes donnaient des indications qui semblaient se rapporter au trésor.

»Chose bizarre, ces indications visaient, non le pays des Khmers, mais la France, mais Paris.

»Il semblait évident qu'une partie tout au moins du trésor avait été transportée en France et enfouie sans doute dans quelque recoin de Paris. Nos Européens n'hésitèrent pas. Ils se croyaient sûrs, sinon d'obtenir un succès complet, en somme d'être rémunérés de leurs peines et payés de leur crime.

»Ils revinrent à Paris, et les recherches commencèrent.

»Mais là où ils comptaient trouver des coffres remplis d'or et de pierreries, ils ne rencontrèrent que des blocs de pierre informes et qui, pour eux, en raison de leur ignorance, n'avaient aucune valeur.

»Vous savez tous, continua Biscarre, avec quelle persévérance j'ai organisé à Paris une police occulte qui surprend les secrets les mieux cachés, et je vous le demande, Loups de Paris, quand tout à l'heure vous écoutiez les accusations ridicules et intéressées dirigées contre moi, oubliiez-vous donc les sommes énormes que j'ai fait tomber dans la caisse du bagne, et en est-il un seul de vous qui n'ait eu sa part de ce gâteau royal?»

Biscarre s'interrompit, et promena sur ceux qui l'écoutaient son regard dur et puissant.

Il paraît que, dans le monde des bagnes, les choses se passent de la même façon que dans la société régulière.

Les affiliés qui écoutaient Biscarre, membres du conseil suprême ou simples délégués, appartenaient à ce que nous appellerions, si nous l'osions, l'aristocratie des forçats. Tout au moins, c'en était l'oligarchie.

Et tandis que la vile plèbe, les Muflier, les Goniglu (paix à leur cendre), le Truard et autres se plaignaient de rester sans un écu en poche, l'aristocratie en question menait vie large et satisfaite.

La preuve de cette observation fut clairement accusée par l'assentiment que tous donnèrent aux paroles du roi des Loups.

Il reprit:

—Cette police que je dirige seul et dont seul j'ai la responsabilité, m'avait mis sur la trace d'opérations mystérieuses auxquelles se livrait certain grand personnage étranger, de fouilles opérées dans les sous-sols de Paris.

»Je devinai que le mystère dont s'entourait cet homme devait cacher quelque bonne aubaine pour l'association. Je ne m'étendrai pas sur les moyens dont j'usai....

»Bref, une nuit, je le surpris....

»Ah! cet homme croyait son secret bien gardé. Mon apparition subite le frappa comme un coup de foudre, et je ris encore au souvenir de sa mine piteuse... Je dois avouer cependant que c'est une nature énergique et qu'il tenta de me tuer... Inutile de dire qu'il ne parvint même pas à me faire une égratignure... j'étais maître de lui....

»Le plus curieux en ceci, c'est que mon homme était désespéré. Toujours espérant découvrir des caisses d'or ou de pierreries, il rencontrait pour la deuxième fois un fragment de pierre qu'il estimait sans valeur....

»Quand je le quittai, j'avais moulé, sans qu'il s'en aperçût, l'empreinte des caractères tracés sur le bloc de pierre, comme déjà je possédais la copie exacte de ceux qui constellaient le premier bloc de granit qu'il avait déterré naguère et qu'il avait relégué dédaigneusement dans un coin de son cabinet....

»Après avoir pris certaines mesures indispensables à la réussite de mes projets, je me mis en quête d'un homme qui pût traduire les inscriptions tracées en caractères incompréhensibles pour nous....

»La recherche fut difficile. Car, en vérité, ajouta Biscarre en ricanant, j'ai constaté combien le niveau des sciences philologiques s'est abaissé en France.

»Ce fut alors que j'appris l'existence d'Exupère. Je parvins à pénétrer au bagne de Rochefort, où la malheureux est retenu depuis six années....

»Sur ma demande, il a traduit les signes gravés sur les fragments de statue et m'a donné, avec une incroyable érudition, les détails les plus complets sur le peuple auquel appartenait l'empire dont aujourd'hui ne subsistent plus que des ruines colossales....

»Oui, ces trésors énormes existent!... Oui, ces richesses sont enfouies dans une des cryptes souterraines d'une pagode immense... Eh bien! ces trésors, je veux qu'ils appartiennent aux Loups de Paris!»

Et comme tous, silencieux, tenaient leurs yeux fixés sur Biscarre, dont la parole brève, énergique, avait fait passer en eux la conviction dont il était rempli lui-même:

—Je vous l'ai dit, reprit-il, je ne veux plus que les Loups soient traqués dans cette vieille société où ils étouffent. A nous le monde! à nous la force que donne la richesse! Avec les trésors du roi des Kmers, nous érigerons là-bas, par delà les mers, un royaume étrange, dont la puissance sera si grande que nul ne pourra se mesurer avec nous; royaume des criminels, des forçats! De là, nous nous répandrons sur toute la terre, non plus hypocritement, non plus en nous cachant dans l'ombre comme des réprouvés, mais comme des conquérants. Nous serons l'armée du mal, le peuple du crime!

»Guerre aux hommes! Guerre aux possédants!... Nous serons la nation vengeresse qui fera expier à l'humanité ses fausses vertus et ses réprobations hypocrites!...

»Comprenez-vous, mes maîtres, moi, Biscarre, votre roi, je vous créerai un asile inattaquable d'où vous vous jetterez sur le monde pour le dévaster... Nous aurons nos mercenaires, nos flottes, nos arsenaux! Avec notre or, nous défierons les plus forts, nous achèterons les consciences, nous soulèverons les fils contre leurs pères, les déshérités contre les repus!... Guerre de fureur et d'extermination!...

»Nous appellerons à nous tous les bandits qui, poursuivis comme des bêtes fauves, jettent à la société qui les poursuit des menaces impuissantes, et tombent épuisés sous la hache qui les frappe... Qu'ils viennent à nous, et nous leur donnerons des armes!

»Je veux que le royaume du mal soit en épouvante à tous les peuples! Cet enfer—que leur imagination a créé—je veux le réaliser, moi, sur la terre!...

»Vous tous qui m'écoutez, m'avez-vous compris?... Voulez-vous m'aider à remplir cette tâche gigantesque et d'une horreur sublime?... Dites! êtes-vous prêts?...»

Tous, debout, frémissants, s'écrièrent:

—Oui! oui! nous sommes prêts! Vive Biscarre!... vive le roi du mal!...

—Bien! mes fidèles!... oh! je ne doutais pas de vous!... vous croyez en moi, et c'est justice!... mais je ne vous ai pas encore tout dit!...

Il y eut un redoublement d'attention.

—Avant tout, il faut nous emparer de ces trésors... J'ai besoin de vous... Il faudra tuer!... L'homme qui a découvert les deux fragments de statue est en possession d'un papier important, je dirai plus, indispensable; c'est celui où sont tracées les indications qui permettront de retrouver le troisième bloc de pierre... Exupère m'a affirmé que ces fragments ne devaient être qu'au nombre de trois.

—Si vous avez saisi le sens renfermé dans l'inscription incomplète déjà traduite, continua Biscarre, vous avez vu que c'est la statue elle-même qui, placée dans certaine position, doit, par la projection de son ombre, désigner la place exacte où les trésors sont enfouis... donc il nous faut le troisième morceau qui la complète... Seul, le papier dont je viens de parler nous en donnera le pouvoir... il faut l'arracher à celui qui le détient... il faut l'assassiner....

—Nous le tuerons, dit un des Loups.

—Quel est son nom? reprit un autre.

—Je vous le dirai quand l'heure sera venue... il faut que je prenne mes dernières dispositions... car je veux, en frappant cet homme dont la vie m'importe peu, achever une autre oeuvre depuis longtemps entreprise... Vous connaissez l'existence du Club des Morts, association mystérieuse qui a montré la prétention de lutter contre nous. Je veux l'abattre, avant que nous quittions la France pour marcher à la conquête des trésors....

—Quoi que tu veuilles, quoi que tu ordonnes, dit un des membres du conseil, nous t'appartenons et nous te suivrons.

—Merci! Maintenant, vous connaissez nos projets, je vous ordonne la prudence! la moindre indiscrétion pourrait compromettre notre oeuvre.

—Quand tu auras besoin de nous, tu nous appelleras.

—Jusque-là, silence! Cachez-vous dans vos tanières comme des fauves, prêts à bondir au premier signal; ne cherchez pas à savoir où je suis avant que vous receviez mes ordres. Allez, maintenant, et n'oubliez pas que le roi des Loups veille et travaille pour vous tous!

Un dernier cri de: Vive Biscarre! ébranla les voûtes antiques des souterrains de l'Hôtel-Dieu.

Quelques instants après, l'obscurité reprenait possession de ces cryptes sombres et l'on n'entendait plus que le clapotement de l'eau, heurtant les grilles rouillées des larges baies.

Laissons pendant quelque temps le roi des Loups à ses ténébreuses machinations et revenons à celui qui, menacé par sa haine, oubliait dans les joies d'un amour insensé les désespoirs de sa vie passée.

Nous voulons parler de Jacques de Cherlux.

Depuis que, pour la première fois, Isabelle de Torrès, belle à damner un saint, comme disaient alors les romantiques, avait prononcé ces mots passionnés:—Jacques, je t'aime!... le jeune homme croyait vivre dans un rêve.

Et, de fait, ses sensations procédaient à la fois de l'engourdissement et de l'ivresse.

Si parfois il s'éveillait de cette torpeur sensuelle, c'était dans une sorte de sursaut convulsif; les plaisirs violents et âcres l'arrachaient à cette demi-somnolence.

C'est qu'en vérité cette femme possédait, pour les choses d'amour, une puissance infernale. Son souffle était à la fois capiteux et enivrant; ses baisers tuaient l'âme et le corps, comme ces poisons des Borgia qui éteignaient en l'homme qui les avait bus jusqu'au sentiment de lui-même.

Et Jacques ne résistait ni ne tentait de résister.

Où il était, où il allait, il ne le savait plus. La pente était glissante; le vertige le prenait, et il tombait plus vite, toujours plus vite, sans voir le gouffre d'infamie qui s'ouvrait béant au-dessous de lui.

Sa conscience s'était endormie, son intelligence sommeillait.

Il ne comprenait plus. Il se laissait vivre, sans même savoir ce qu'était cette vie. C'était l'effarement cérébral de l'homme saisi par un engrenage et dont le corps, lancé par le levier de fer, tourne dans le vide avant d'être broyé entre les cylindres qui le tueront....

D'ailleurs, Isabelle l'isolait du monde.

Jacques était sa proie. Elle l'avait pris. Il était à elle.

Elle disait, elle croyait l'aimer. Cette adoration toute physique lui semblait une sorte de révélation.

Comme toutes les courtisanes—qui bien avant les poëtes et les romanciers, ont inventé la théorie de la réhabilitation—le Ténia avait oublié son passé. L'empoisonneuse du duc de Torrès prétendait découvrir en son âme toutes les délicatesses et toutes les innocences; celle qui avait surexcité la passion sénile de Silvereal jouait naïvement toutes les pudeurs.

Plus n'était question—fût-ce au plus profond du souvenir—de Martial, dont elle avait exploité le talent et en qui elle avait engourdi, sinon tué, tout sentiment qui ne se rapportât pas à elle-même... de sir Lionel, qui s'était brûlé la cervelle à ses genoux et dont elle avait dédaigneusement repoussé le corps de sa petite mule bleue.

En vérité, ce cynisme d'oubli était admirable. Et, pour elle, passé, présent, avenir, se résumaient en un mot: Amour! en un seul nom: Jacques!...

Elle avait des chatteries adorables et avait retrouvé toute lafélinitéde sa nature première. Dominatrice, elle s'était faite humble. Violente, elle était devenue soumise. Elle avait des terreurs d'enfant, si, par aventure, sortant de sa torpeur, le jeune homme avait quelque réveil d'énergie.

Pensait-il, elle supposait qu'il l'aimait moins.

Alors elle l'enveloppait dans le réseau de ces enchantements que la Mythologie prête à Circé.

Parfois elle se prenait à craindre qu'on ne le lui enlevât.

Certes, il l'aimait, lui aussi, si toutefois on peut donner le nom d'amour à cette dépravation cérébrale qui ne demande à la femme que la satisfaction des sens.

Jamais, pour conserver jalousement Rosine, Bartholo ne déploya plus d'habileté ingénieuse que ne le faisais le Ténia.

Quoique clos comme une prison, enseveli dans les arbres, qui jetaient sur lui leur ombre lourde et opaque, l'hôtel de la rue de la Tour-des-Dames ne lui avait plus paru assez sûr.

Elle avait acheté—en secret—une charmante petite maison auprès de la porte Maillot, au bois de Boulogne.

Habile à se cacher, elle s'était échappée sans que Jacques soupçonnât même son absence, et en quelques jours, par la puissante magie de l'argent, elle avait transformé cette maison en un nid d'amour.

Elle n'était plus avare, ou du moins son avarice avait changé de forme. Ce qu'elle voulait conserver maintenant, ce qui constituait maintenant le trésor sur lequel elle veillait avidement, c'était son amant, c'était Jacques....

Un jour, elle l'avait emmené sans lui dire où.

Sa voiture, toute douilletée de satin, les avait entraînés à travers les rues. Il s'étonnait, il questionnait.

Elle refusait de répondre.

Puis la portière s'était ouverte, et Jacques avait poussé un cri de surprise. En vérité, c'était à se croire transporté dans le pays inconnu des féeries splendides.

Un vaste jardin d'hiver, recouvert d'un dôme de cristal, enchevêtrait en une vaste voûte verdoyante les plantes tropicales les plus rares et les plus brillantes. Ce n'étaient que fleurs éclatantes aux parfums enivrants; quand on suivait le long sentier qui courait à travers les tiges souples, les larges feuilles se baissaient comme pour caresser.

Puis un perron de marbre blanc donnait accès dans la demeure, où était entassé—avec une profusion royale, mais avec un goût parfait—tout ce que l'art moderne a imaginé de plus délicat et de plus admirable à la fois.

Les statues, aux profils voluptueux—nudités sublimes qu'Isabelle semblait défier—se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et chatoyantes.

Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!

Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre mortelle.

Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard devant ses yeux et sa pensée.

Pour lui aussi le passé était mort.

Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les ténèbres.

Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en un baiser.

Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les nerfs et atrophie le cerveau....

Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.

Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile stigmate.

Il ne songeait pas à sortir. Pour lui l'existence tout entière se renfermait dans cette maison, tout imprégnée d'une atmosphère d'ivresse.

Parfois il s'étendait sur un sofa, devant une des fenêtres d'où l'oeil se perdait à travers l'avenue. Les yeux fixes, il ne regardait pas; il ne rêvait pas.

Alors, doucement, le Ténia s'approchait derrière lui, sur la pointe des pieds. Étendant ses bras nus, plus blancs que le marbre, elle posait ses deux mains sur sa tête, et, se penchant, le baisait au front....

Il tressaillait, comme si, pour son cerveau, cette douce pression eût été une douleur... Puis, se retournant, il la saisissait dans ses bras....

Un jour—midi venait de sonner—Isabelle était sortie. Il n'avait même pas songea lui demander où elle allait. N'était-elle pas maîtresse absolue dans cette maison? Puis son absence n'était-elle pas—sans qu'il se l'avouât—une sorte de soulagement pour lui?

Ce jour-là, il se sentait plus faible, plus absorbé que de coutume.

Étendu à la place qu'il choisissait d'ordinaire, il laissait son regard errer dans le vide....

Déjà on touchait au printemps.

Et les premiers soleils jetaient sur la route leur clarté blanche et lumineuse. Le chemin s'étendait comme un long ruban de soie.

Tout à coup, loin, bien loin, deux points noirs se détachèrent sur cette matité.

Jacques, insouciant, les suivait du regard avec l'indifférence d'un enfant.

Bientôt les points grandirent, prirent forme.

C'étaient deux chevaux, ardents, vivaces, rapidement lancés.

Deux jeunes filles, dont il ne pouvait encore distinguer le visage, les excitaient de la cravache, gracieusement imprudentes.

Mais voici que l'un des chevaux se cabre, tourne sur lui-même. En vain celle qui le montait s'efforce de le maîtriser.

L'animal cherche à désarçonner sa cavalière qui lui scie la bouche avec le mors.

Le cheval alors s'élance, droit devant lui, les jarrets tendus, et d'un galop furieux, il s'emporte.

La jeune fille chancelle... Si elle tombe, c'est la mort pour elle.

Que s'est-il passé dans l'âme de Jacques?

D'un seul geste, il a ouvert la fenêtre... et a bondi dans le jardin... Un élan le porte sur la route.

Le cheval va passer... il est encore à une vingtaine de mètres....

Résolûment, Jacques se jette à sa rencontre... et au moment où l'animal, martelant le sol de ses sabots enfiévrés, passe à sa portée, il se rue au poitrail et le saisit par les naseaux.

La jeune fille jette un cri terrible....

Jacques est renversé... mais ses mains, accrochées au mors, n'ont pas lâché prise.

L'animal le traîne... l'homme le tient encore.

Le cheval se secoue en hennissant de rage... Jacques se sent faiblir... mais voici que l'animal, dompté, s'arrête... brusquement... de ses quatre pieds qui semblent rivés à la terre....

Jacques est debout, pâle, une sueur froide au front....

Une voix lui crie:

—Ah! monsieur! merci!... je vous dois la vie.

Il voit la jeune fille qui chancelle, qui tombe.

Il la reçoit dans ses bras... et pousse un cri:

Il a reconnu celle qui naguère se trouvait auprès du grabat sur lequel expirait la misérable Brûleuse.

Celle qu'il vient de sauver au péril de sa vie, c'est Pauline de Saussay.

Il ne l'a vue qu'un seul moment, alors que fou de douleur, il baissait la tête sous les insultes que lui jetait à la face celle qui se tordait dans les angoisses de l'agonie.

Mais c'était à cause d'elle surtout qu'il s'était enfui, devant elle qu'il n'avait pas voulu rougir, expliquer que parmi tous ces noms prononcés, noms de bandits et d'assassins, il en était qui se trouvaient fatalement liés à sa vie.

Et voici que maintenant, tandis que, docile, le cheval restait immobile, voici que Pauline de Saussay appuyait sur sa poitrine sa tête languissante. Il voyait ce visage pâle et doux, à l'ovale angélique, ces grands yeux bleus à demi fermés qui semblaient noyés dans les larmes....

Jacques sentit son coeur se serrer sous une étreinte convulsive....

Qu'elle lui semblait belle!... Oui, c'était bien un parfum de pureté et de bonheur qui s'échappait de toute sa personne. Le frémissement de terreur qui l'agitait encore faisait vibrer les fibres les plus intimes du coeur de Jacques....

La seconde jeune fille arrivait au galop, accompagnée du domestique, qui l'avait enfin rejointe....

C'était Louise de Favereye.

Jacques la reconnut, elle aussi. Et, involontairement, il baissa les yeux. Maintenant ses souvenirs lui revenaient en foule....

—Blessée! Pauline est blessée! cria Lucie.

En effet, des goutelettes de sang coulaient sur son front blanc, où pas un pli n'était tracé.

—Rassurez-vous, mademoiselle, dit Jacques, mademoiselle n'est pas blessée... ce sang est le mien.

En effet, dans l'effort, il s'était martelé le front, son sang coulait.

Il eut un sourire.

—Ce n'est rien, fit-il. Qu'est-ce que quelques gouttes de sang, quand il s'agit de sauver une existence?...

Lucie le regarda.

Elle aussi le reconnut. Elle se souvint de la scène étrange dont elle avait été témoin. Elle hésitait à parler.

—Que votre domestique se mette en quête d'une voiture, dit Jacques, car, en raison de sa faiblesse, votre amie serait incapable de monter à cheval.

Lucie confirma l'ordre formulé par Jacques.

Pauline avait été étendue, toujours évanouie, sur un des côtés de la route. Lucie soutenait maintenant sa tête sur ses genoux, et, embrassant ses cheveux, cherchait à la ranimer en lui prodiguant les plus douces caresses.

Enfin ses yeux s'ouvrirent... elle poussa un profond soupir et regarda autour d'elle. Elle vit Jacques, une exclamation lui échappa, en même temps qu'une vive rougeur empourprait son visage.

—C'est vous qui m'avez sauvée! dit-elle d'une voix faible. Encore une fois merci!...

—Je bénis le hasard qui m'a placé sur votre route, dit Jacques.

En ce moment le laquais revenait avec une voiture qu'il avait rapidement découverte dans une rue voisine.

Lucie parla à son tour.

—Monsieur, dit-elle à Jacques, nous ne savons comment vous exprimer toute notre reconnaissance....

—Mademoiselle, interrompit Jacques, je ne vous adresserai qu'une prière.

—Laquelle?

—J'ai compris à vos regards, à votre surprise, que vous m'avez reconnu et que vous n'aviez pas perdu le souvenir d'une aventure bizarre à laquelle je me suis trouvé mêle.

Lucie protesta d'un geste.

—Laissez-moi vous parler. Vous avez entendu une moribonde professer contre moi les plus odieuses accusations, et vous vous êtes étonnée de ne pas entendre sortir de mes lèvres un seul mot de justification. Eh bien! quelles que fussent les apparences, si étrange que vous ait paru ma conduite, je vous jure... tenez, par la vie de mademoiselle que j'ai eu le bonheur de sauver, par ce sang que j'ai versé pour elle, je jure que je suis un honnête homme et que j'ai droit à votre estime.

Pauline cacha son visage dans le sein de Lucie, et tout bas elle murmurait:

—Oh! je n'ai jamais douté, moi!

Lucie tendit la main au jeune homme.

—Je vous crois, dit-elle.

—Et mademoiselle? insista Jacques en s'adressant à Pauline.

Pauline ne répondait pas, mais sa main, se dégageant doucement, toucha en frissonnant la main du jeune homme.

—Ne voudriez-vous pas, reprit Jacques, me faire connaître votre nom?

Les deux jeunes filles se nommèrent.

—Et vous, monsieur, demanda Lucie, ne nous donnerez-vous pas le vôtre... afin que nous le conservions dans notre souvenir?

Jacques hésita. Puis:

—Je me nomme Jacques, dit-il.

—Est-ce tout?

—Oui... Jacques... qui veut oublier tout autre titre et tout autre nom, qu'il n'a pas gagnés, pour mériter d'être appelé désormais Jacques l'honnête homme....

Pauline s'appuya sur son bras pour gagner la voiture.

Puis le cocher lança les chevaux... Les deux jeunes filles lui sourirent encore une fois.

A ce moment, un coupé débouchant sur l'avenue croisa la voiture qui emportait Lucie et Pauline, puis roula rapidement vers le jeune homme.

—Jacques! cria une voix.

C'était Isabelle, c'était le Ténia.

Elle était sortie vivement de la voiture.

—Toi! mon Jacques! que fais-tu là? Mais tu es blessé! mon Dieu! c'est du sang! Que s'est-il passé? parle! parle!

—Ce n'est rien, fit le jeune homme avec une certaine impatience, j'ai arrêté un cheval qui s'emportait.

Isabelle le regarda. Le ton dont il avait prononcé ces paroles l'avait frappée en plein coeur comme un coup de poignard.

Les femmes qui aiment ont des intuitions subites.

—Tu as sauvé une jeune fille?

—Oui.

—L'une de celles que je viens de voir, dans cette voiture?

—En effet, mais rentrons! je me sens faible et j'ai besoin de repos.

Et pour couper court à une conversation pénible, il se dirigea vers la maison.

Isabelle marchait auprès de lui et le regardait à la dérobée.

Au moment d'entrer, Jacques eut comme un mouvement de recul.

—Qu'as-tu donc? demanda Isabelle.

—Rien! fit Jacques.

Et la porte se referma sur eux.

Le jeune homme était pensif.

Et Isabelle la courtisane se disait:

—Que se passe-t-il donc? j'ai peur!

Puis avec un frisson, elle disait:

—Ah! s'il ne m'aimait plus!...

Dans le long récit que nous avons entrepris de raconter, il est nécessairement un certain nombre de personnages que nous sommes forcé d'abandonner pendant quelque temps, sauf à y revenir en temps utile.

Maintenant qu'on connaît, en partie du moins, les projets de Biscarre, cette entreprise grandiose, presque sublime à force d'audace criminelle, qui était venue s'enter en quelque sorte sur ses premières résolutions, il nous faut revenir à l'hôtel de Favereye, dans lequel jusqu'ici nous n'avons pas conduit le lecteur.

Cet hôtel qui, depuis plusieurs siècles, appartenait à une des plus honorables familles de la noblesse de robe, était situé à l'entrée du faubourg Saint-Honoré, à peu de distance de l'emplacement où se trouve aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre.

Il était occupé maintenant par M. de Favereye, magistrat à la cour de cassation, dont l'intégrité était proverbiale. Plusieurs fois il avait résisté à des ordres venus de haut, et devant sa probité, qui rappelait celle de cet honnête homme qui rendait «des arrêts et non des services,» les plus éhontés corrupteurs de cette époque féconde avaient dû battre en retraite.

La marquise de Favereye, née Marie de Mauvillers, sa femme, occupait avec sa fille Lucie le premier étage de l'hôtel, ainsi que Pauline de Saussay, orpheline, avons-nous dit, que sa mère mourante avait léguée à la marquise.

Au moment où nous pénétrons dans cette demeure, la marquise et sa soeur Mathilde, assises l'une auprès de l'autre, les mains dans les mains, causent avec animation:

—Patience! patience! répète Marie, si triste que soit ta situation, n'oublie pas que tu as des devoirs sacrés et que nulle puissance au monde ne peut briser le lien qui t'attache à M. de Silvereal.

—Eh bien! ma soeur, reprend Mathilde dont les yeux brillent d'une exaltation fébrile, je n'ai donc plus d'autre refuge que la mort!

—Soeur! soeur! je t'en conjure! ne parle pas ainsi... ton animation m'épouvante!... Tu parles de mourir!... Mais, sans que je veuille diminuer le fardeau de douleurs que tu as à supporter, ne te souviens-tu pas des angoisses qui, depuis si longtemps, pèsent sur ma vie!... As-tu oublié ces larmes que je verse sans cesse, désespérant maintenant de retrouver jamais celui que j'ai perdu, de l'arracher à ce misérable qui en fait son jouet et sa proie! Mathilde! est-ce que je suis tuée, moi!

—Tu es forte et je suis faible!

—Non! ce n'est pas de la force! Le suicide est une lâcheté! Qui se tue, déserte!

—Mais tu ne comprends donc pas que ma situation est plus horrible chaque jour?... Voici que maintenant M. de Silvereal est privé de cette illusion malsaine qu'entretenait en lui le faux amour de la Torrès... Elle a disparu, pour aller se cacher avec un nouvel amant dans quelque retraite où il n'a pas su la découvrir... D'hypocrite qu'il était, le désespoir l'a rendu cyniquement cruel. Les tortures qu'éprouve son âme jalouse, c'est à moi qu'il veut les faire expier!... Il m'insulte, il me brave sans cesse, il répète le nom d'Armand de Bernaye, le nom que je conserve comme un écho de douloureuse joie au fond de mon coeur et que ses lèvres profanent... Parfois je surprends dans ses yeux des lueurs qui m'effrayent... Il s'est réconcilié avec le duc de Belen, et ces deux hommes, jetés dans notre vie pour le mal, complotent, j'en ai la conviction, quelque infernale machination... eh bien!... il y a trop longtemps que je lutte!

—Mathilde!

—Souvent, la nuit, seule, désolée, pressant entre mes mains mes tempes prêtes à éclater, je songe à fuir... oui, en vérité!... je veux courir chez Armand, et lui crier: «Prends-moi!... emmène-moi!... arrache-moi de cet enfer où je me débats!» Puis, j'ai peur de moi-même, j'ai peur de perdre Armand sans me sauver... et toujours devant moi se dresse ce fantôme de haine basse et vile qui ose s'appeler mon mari!... Tu vois bien, soeur, que c'est à désespérer!

La douleur de Mathilde était poignante.

Et, par malheur, elle ne faisait que dire la vérité.

Depuis que le Ténia avait entraîné Jacques loin de la rue de la Tour-des-Dames, Silvereal se sentait devenir fou.

Cet amour de vieillard—passion d'autant plus violente qu'elle restait inassouvie—avait dégénéré en une sorte d'aliénation mentale. Pendant des journées entières, il errait autour de l'hôtel abandonné de la Torrès.

En vain il avait questionné, en vain il avait tenté de corrompre à prix d'or les quelques serviteurs laissés dans la maison. Bouches et portes étaient restées closes.

Il ne savait rien. Il ignorait jusqu'au nom de l'homme qui l'avait supplanté. Depuis l'heure où Isabelle avait enlevé Jacques, le rencontrant par hasard au bois de Boulogne, le jeune homme n'avait plus reparu dans la société.

De Belen supposait qu'irrité, et surtout humilié de l'affront qu'il avait reçu en pleine visage, le jeune homme était allé cacher sa honte dans quelque retraite ignorée.

Aussi, quand Silvereal vint à lui pour le supplier de l'aider dans ses recherches, le duc n'eut-il pas un seul instant la pensée que le rival du baron fût son ancien commensal.

Et chaque jour, rentrant à son hôtel après une nouvelle déconvenue, Silvereal faisait retomber sur la baronne le poids de son cynique désespoir. Ne pouvant être aimé, il voulait être craint, être haï même.

Les scènes les plus odieuses se succédaient: oubliant ce qu'il devait à son éducation et à son rang, le vieillard ne reculait pas devant les expressions les plus outrageantes. Ah! si du moins il eût tenu dans ses mains une preuve qui lui permît de tuer l'un des deux amants!

Certes, il aurait pu se rendre chez Armand, le provoquer, le contraindre à se battre....

Silvereal était lâche: ce n'était pas l'homme du combat loyal, face à face. Il était de ceux qui s'embusquent au détour d'un chemin, abrités derrière les broussailles, et qui frappent leur ennemi par derrière....

Et tel était l'homme auquel Mathilde, aimante, honnête, pleine d'ardeur et de vitalité, se trouvait unie par un lien indissoluble.

Elle pleurait dans le sein de sa soeur, qui cherchait en vain des mots consolateurs. Il est des désespoirs que rien ne peut adoucir, surtout quand devant toutes les espérances, se dresse un mur infranchissable.

On frappa à la porte.

La femme de chambre entra et remit une carte à Marie de Favereye.

Elle y jeta les yeux. Puis:

—Faites entrer, dit-elle.

Et se tournant vers sa soeur:

—Écoute-moi, et prends courage... je consulterai le Club des Morts. Et peut-être trouverons-nous quelque moyen d'adoucir ta triste destinée.

—Hélas! je ne l'espère pas.

A ce moment, un jeune homme entra, et, s'arrêtant à quelques pas des deux dames, salua profondément.

C'était Martial, le fils du savant, l'ancien amant de la Torrès, celui qui, sauvé par les frères Droite et Gauche, avait juré de consacrer sa vie tout entière à l'oeuvre du bien entreprise par le Club des Morts.

Et combien maintenant il était différent de lui-même!

Ce n'était plus ce visage pâle, creusé par les insomnies et les remords, cet oeil enfiévré d'une passion malsaine.

Il avait repris toute sa jeunesse, toute sa maturité.

Martial avait la beauté mâle, énergique, vigoureuse de l'artiste qui croit en lui et s'est créé un magnifique idéal.

Déjà il avait repris ses études, et plusieurs succès étaient venus le récompenser de ses efforts. Mais il sentait lui-même qu'il n'avait pas encore donné la mesure de toute sa valeur; depuis quelque temps surtout, il redoublait de travail et d'activité.

On eût dit qu'un but nouveau s'était imposé à lui.

En ce moment, il venait rendre compte à Marie de plusieurs actes de bienfaisance dont il avait été chargé par elle.

Tous les matins, dès l'aube, le jeune homme se rendait dans les quartiers misérables: il surprenait les douleurs inconnues, les désespoirs qui se cachent, et éprouvait une indicible joie à soulager les pauvres et les déshérités.

—Je vous laisse, dit Mathilde.

Elle attira sa soeur contre sa poitrine.

—Ah! toi, du moins, murmura-t-elle à son oreille, tu as su te créer une vie nouvelle....

—Pourquoi ne pas m'imiter?

—Le courage me manque! Plus tard! qui sait? aujourd'hui le chagrin m'enlève jusqu'à la liberté de mon esprit!

Marie l'embrassa encore une fois, en lui répétant: «Courage!» puis elle revint auprès de Martial:

—Eh bien! mon ami, lui demanda-t-elle, la matinée a-t-elle été bonne?

—Madame la marquise jugera par elle-même; voici la liste des malheureux que j'ai visités.

Il remit à madame de Favereye un carnet qu'elle examina attentivement. Parfois des exclamations lui échappaient:

—Pauvre femme! veuve et six enfants!... des secours ne suffiront pas, il faudra placer les enfants... car dans ces misères, c'est surtout à l'avenir de ces chères créatures qu'il convient de songer.

Puis:

—Un ouvrier, qui a été blessé pendant son travail... ceux qui tombent à ce champ de bataille ont droit à toute notre estime. Veuillez vous enquérir de ce qu'il sait faire, et nous tâcherons de lui donner des travaux à surveiller, à diriger....

Et ainsi à chaque nom qui passait sous ses yeux, Marie de Favereye trouvait à formuler quelques observations qui prouvaient un sens droit et un inaltérable sentiment de justice et d'humanité.

Quand elle eut achevé, elle donna quelques instructions à Martial, puis l'entretint de ses travaux, lui prodigua les encouragements, enfin se leva comme pour l'inviter à prendre congé.

Mais Martial, immobile, le visage couvert d'une rougeur qui s'augmentait à chaque instant, semblait hésiter à se retirer.

—Avez-vous quelque chose de plus à me dire, mon ami? demanda doucement madame de Favereye.

—Moi, madame, en vérité, je n'ose.

—Et pourquoi? Ne me connaissez-vous pas assez pour savoir que je suis avant tout votre amie? Avez-vous donc quelque confidence à me faire?

—Peut-être.

Le front de Marie se couvrit d'une ombre légère.

—Une confidence ou une confession? demanda-t-elle.

—Une confession! que voulez-vous dire?

—Ne vous ai-je pas affirmé que je remplacerais auprès de vous la mère que vous avez perdue, et qui était tout bonté et tout indulgence.... A elle vous auriez tout avoué, jusqu'à vos fautes. C'est cette même confiance que je réclame de vous.

—Mais je vous jure!...

—Voyons!... ne tremblez pas ainsi!... Hélas! j'ai une douloureuse expérience du coeur humain... il est telles passions qui laissent dans l'âme des sillons que rien ne peut effacer... N'auriez-vous pas d'aventure revu... cette femme, cette Isabelle?

—Oh! madame! je vous en supplie, ne prononcez pas ce nom! en ce moment surtout! Vous ne savez pas tout le mal que vous me faites!

—Pardonnez-moi!

—Oui, j'ai été coupable autrefois! oui, cette misérable a possédé mon coeur, mon être tout entier, et avait engourdi en moi tout sentiment de probité et d'honneur; mais aujourd'hui, tout ce passé s'est évanoui comme un mauvais rêve, je marche la voie droite, tête haute, coeur ouvert! Non, ne parlez plus de cette femme! ou je croirai que ma mère ne m'a pas encore pardonné!

Disant cela, Martial s'était levé.

Ses yeux brillaient d'une noble indignation.

—Encore une fois, dit Marie, pardonnez-moi si j'ai réveillé ce poignant souvenir... J'ai eu tort, car je crois en vous! et c'est une mauvaise action que de soupçonner de faiblesse ceux qui se repentent sincèrement; mais parlez, je suis prête à vous entendre....

Martial baissa les yeux, puis:

—Eh bien! madame, fit-il d'une voix contenue, je vais parler.... Aussi bien je sais qu'il est de mon devoir d'honnête homme de ne pas contenir plus longtemps en moi-même un secret qui se pourrait trahir, sans que je le susse moi-même....

—Un secret! je ne vous comprends pas!

—Le soir même où, désespéré, je m'étais décidé à chercher un refuge dans la mort,—ce qui était une mauvaise action, vous me l'avez prouvé,—quelques minutes avant que j'eusse franchi le seuil de cette maison où je croyais ne plus rentrer, une apparition, charmante et pure, s'était montrée à moi comme une protestation vivante contre l'acte que j'allais accomplir... C'était une jeune fille! Son regard était si doux, sa beauté si calme, qu'un instant je restai immobile... Il me sembla que, sans me voir, elle se plaçait sur mon chemin comme un bon conseil... Mais le désespoir l'emporta... je courus à la mort... et les vôtres me sauvèrent.

—Après? demanda la marquise, qui se sentait émue aux vibrations de cette voix si jeune et si fraîche.

—Vous n'avez pas oublié par quels miracles d'indulgence, de justice, de bonté vous m'avez rappelé à moi-même... Vous m'imposâtes une épreuve... et lorsque, courbé sur la tombe de ma mère, je lui demandai de me pardonner, j'entendis en moi comme une voix qui criait: «Marche, enfant, marche dans le juste chemin. Jusqu'ici tu n'as pas été maître de ta propre conscience, maître de ton propre coeur. Tu as cru rencontrer l'amour, ce n'en était que le fantôme! Relève-toi, et va toute ta vie les yeux fixés sur l'honneur et la vérité.» Je me relevai, fort, presque heureux, et je revins vous dire: «Me voici, je vous appartiens! disposez de moi. Je veux être un soldat du bien!»

—Et, depuis ce jour, interrompit madame de Favereye, vous avez rempli noblement, religieusement l'engagement que vous aviez librement contracté... Continuez, mon ami.

—Certes, c'est à l'élan de ma conscience, c'est à vos conseils, à ceux de ma mère que j'obéissais et que j'obéis encore... Mais je vous ai promis de tout vous avouer... il me semblait encore que j'étais suivi, dans ma voie nouvelle, par le regard de cette apparition qui s'était révélée à moi dans une heure terrible. Je ne sais quel espoir me tenait au coeur. Bien que je ne l'eusse pas revue, il me semblait qu'un jour viendrait où elle me remercierait d'être redevenu un homme de coeur. Et si quelque mauvaise pensée tendait de nouveau à troubler mon âme, je pensais à elle... et tout s'évanouissait comme un mauvais songe.

—Et vous l'avez revue?

—Oui, madame. C'est pourquoi je parle. Je ne veux pas que l'ombre même d'un soupçon puisse peser sur moi. La première condition des règles que vous m'avez imposées est une entière franchise; je veux m'y conformer.

—Et cette jeune fille?

—Elle m'est apparue de nouveau, plus belle, plus douce, plus rayonnante de grâce pudique et de bonté.

—Son nom?

Martial baissa la tête et murmura:

—C'est mademoiselle de Favereye, votre fille.

La marquise tressaillit. Une pâleur rapide s'étendit sur son visage.

—Ma fille!... fit-elle.

—Oh! mais, par grâce, ne supposez pas un seul instant que j'aie abusé de votre confiance au point de laisser soupçonner, si faiblement que ce fût, les sentiments qui emplissaient mon coeur... J'ai su lui imposer silence. Jamais je n'ai levé les yeux jusqu'à mademoiselle de Favereye, et si je vous ai dit cela, c'est qu'il est de mon devoir de ne vous rien laisser ignorer. A vous, je l'avoue dans toute la sincérité de mon âme, j'aime mademoiselle de Favereye, je l'aime de cet amour saint et pur qui régénère toute une existence. Mais quelle que soit votre décision, je suis prêt à vous obéir. Il ne convient pas que je sois reçu chez vous en ami, en fils, sans que vous connaissiez mon âme tout entière. Je vous l'ai dévoilée. Maintenant, madame, à vous de me dicter vos ordres. Si vous l'exigez, je m'éloignerai. Jamais un mot ne sortira de mes lèvres qui trahisse cet amour condamné.

La marquise semblait en proie à une vive émotion. Réfléchissant, le front dans sa main, elle se taisait.

—Ah! je vous comprends! s'écria Martial d'un accent douloureux, mon audace vous blesse, et, indulgente, vous hésitez à me condamner... Oui, je vous devine!... vous n'avez pas foi en moi... n'ai-je donc pas fait ce qu'il fallait pour mériter votre confiance?...

Le jeune homme, profondément ému, avait peine à articuler ses mots:

—Écoutez-moi! reprit vivement la marquise, et ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles... Je ne puis vous répondre encore... il m'est impossible, pour des raisons que vous ne pouvez comprendre, de vous autoriser à la recherche de la main de Lucie... non que je ne vous connaisse pas digne d'elle... les épreuves que vous avez supportées vous ont purifié du passé... et je crois en vous... mais dans cette famille où vous voulez entrer, il est des secrets terribles que vous ignorez et qui ne m'appartiennent pas, à moi seule.

—Quoi! madame, vous me permettez d'espérer?...

—Je serais heureuse de vous nommer mon fils... Mais, ajouta-t-elle vivement, en réprimant d'un geste l'élan enthousiaste du jeune homme, je crains que cette union ne soit impossible....

—Je ne vous comprends pas! En vérité, vous m'épouvantez! Mais c'est toute ma vie qui se joue en ce moment....

—Souvent déjà je vous ai dit que le mot suprême de l'existence est celui-ci: Patience! Ne vous laissez donc entraîner ni par une exaltation ni par un désespoir que rien ne justifie... Je ne puis vous répondre, vous dis-je.... Attendez quelques semaines... quelques jours peut-être... et alors je vous dirai toute la vérité.

—Oui, j'attendrai... l'espoir au coeur! car maintenant je me sens plus fort, puisque vous ne m'avez pas repoussé.

—Mais, dites-moi, Martial, vous m'affirmez que jamais un mot de vous n'a pu faire deviner à Lucie les sentiments cachés au fond de votre âme?...

—Je vous le jure....

—Croyez-vous, cependant, qu'elle vous aime?

—Il ne m'appartient pas de répondre... et cependant, il m'a semblé parfois qu'une invincible sympathie nous attirait l'un à l'autre....

—C'est bien. Je saurai, j'observerai... Maintenant, mon ami, laissez-moi seule... j'ai besoin de réfléchir....

Martial s'inclina. Marie de Favereye lui tendit la main et il la porta respectueusement à ses lèvres....

Marie resta seule.

—Hélas! murmura-t-elle, Jacques de Costebelle, toi que j'ai tant aimé, toi qui es toute ma vie, inspire-moi. Cet homme est-il digne de cette jeune fille? et ne serait-ce pas un crime, s'ils s'aiment, de les arracher l'un à l'autre?

A ce moment, le roulement d'une voiture se fit entendre.

La marquise s'approcha de la fenêtre.

C'étaient Lucie et Pauline qui revenaient.

Un instant après, elles étaient auprès de madame de Favereye qui, surprise, ne pouvait comprendre comment les deux jeunes filles, parties à cheval, rentraient en voiture de louage.

Bientôt elle eut appris toutes les circonstances de l'accident qui avait failli coûter la vie à Pauline de Saussay.

—Méchante enfant! lui disait-elle, en la serrant contre sa poitrine, seras-tu donc toujours imprudente!

—Toujours! s'écria Lucie. Elle suppose qu'il surgira ainsi, à chaque folie, quelque chevalier errant qui l'arrachera au danger.

—Lucie! fit Pauline en rougissant.

La marquise regarda les deux jeunes filles.

—En effet... vous m'avez parlé d'un sauveur, d'un courageux jeune homme qui s'est jeté à la tête du cheval, au péril de sa vie. Quel est-il?

Pauline rougit plus fort. Lucie garda le silence.

—Mes enfants, je ne puis supposer que vous ne lui ayez pas témoigné toute la reconnaissance qu'il méritait... Vous lui avez demandé son nom.

—En effet!

—Eh bien! vous ne répondez pas!... Est-ce que je le connais?

—Oui, ma mère, dit Lucie.

—Il appartient à notre monde?

—Je le crois.

—Mais enfin!... pourquoi ces hésitations?... J'ai le droit de savoir, ce me semble.

—Parle, fit Pauline en se tournant vers Lucie, moi, je n'oserai jamais.

—Eh bien! mère, dit Lucie, tu n'as pas oublié le jour où nous sommes allées avec toi dans une maison de la rue des Arcis, où une malheureuse femme était mourante de blessures reçues dans un incendie.

Madame de Favereye tressaillit.

C'était rappeler l'une des plus douloureuses circonstances de sa vie: car, ce jour-là, l'existence de Biscarre lui avait été révélée d'une façon indéniable; elle avait pu espérer un instant qu'il tomberait au pouvoir du Club des Morts, qu'elle saurait ce qu'était devenu le cher enfant qui lui avait été si cruellement arraché... mais, hélas! tous les efforts de ses courageux amis avaient échoué, et, depuis cette heure, le désespoir s'était appesanti plus lourd sur son âme désolée....

—Je me souviens parfaitement, murmura-t-elle. Continue....

—Auprès de ce grabat de douleur, se tenait un jeune homme....

—Oui... et la mourante, dans les dernières convulsions de son agonie, l'accusait d'être cause ou tout au moins complice de sa mort....

—C'est cela. Et, sans se défendre, sans répondre à cette épouvantable accusation qui l'assimilait à des bandits, ce jeune homme s'est enfui....

La marquise réfléchissait. Ce qu'elle n'avait pas non plus oublié, c'était le singulier sentiment qui s'était imposé à elle quand les traits de ce jeune homme avaient frappé ses regards.

Elle aussi, elle aurait voulu qu'il se défendît, qu'il se disculpât, et quand il s'était élancé hors de cette chambre maudite, sans détourner la tête, il s'était fait en son coeur comme un déchirement.

—Eh bien! ce jeune homme?...

—C'est lui qui a sauvé Pauline!...

—Lui! le comte de Cherlux! l'ami, le commensal de M. de Belen!...

—Lui-même....

—Mais comment se trouvait-il là?... Il m'avait été dit qu'il avait quitté Paris, qu'il avait rompu toute relation avec le duc.

—Je ne sais... mais je l'ai bien reconnu... ainsi que toi, n'est-ce pas, Pauline?

—C'est bien lui! fit mademoiselle de Saussay.

—Seulement... quand il nous a dit son nom, il a paru éviter avec intention de parler de son titre... Il nous a dit qu'il s'appelait Jacques....

—Jacques! s'écria la marquise.

Elle pressa son front entre ses mains:

—Oh! murmura-t-elle, je deviens folle!... C'est une idée insensée qui vient de traverser mon cerveau....

—Et il a ajouté, reprit Pauline, qu'il nous suppliait d'oublier un titre qu'il n'avait pas gagné... et qu'il n'avait plus maintenant d'autre ambition que de mériter le titre d'honnête homme!

—C'est bien, cela! s'écria la marquise avec un élan de joie inexpliquée.

Puis elle dit à voix basse:

—Encore une âme qui se repent!... Je parlerai de lui à nos amis....

Elle reprit haut:

—Maintenant, mes enfants, après d'aussi vives émotions, vous avez besoin de repos.

—Tu nous renvoies déjà... fit Lucie.

—Je vous assure que je suis tout à fait remise, insista Pauline.

—Soit, donc. Je vous donne encore quelques instants; je ne suis heureuse qu'auprès de vous.

Elle attira contre elle les deux jeunes filles.

A ce moment, la femme de chambre frappa à la porte:

—Madame, dit-elle, deux messieurs réclament l'honneur d'être introduits auprès de vous.

—Quels sont-ils?

—Voici leurs cartes.

La marquise jeta un cri:

—Le duc de Belen!... M. de Silvereal! Ici tous deux!...

Lucie et Pauline s'étaient redressées vivement, comme deux biches effarouchées.

—Allez, mes enfants, dit la marquise. Vous ne tenez pas, je suppose, à assister à cette entrevue.

—Oh! ce Belen! je le déteste! s'écria Lucie.

—Faites entrer ces messieurs, dit madame de Favereye. Et vous, mes chères filles, embrassez-moi encore une fois.

Elle resta seule un instant.

—Ces deux hommes chez moi! murmura-t-elle. Quel peut être leur but?

On annonça:

M. le duc de Belen, M. le baron de Silvereal.

Silvereal était plus verdâtre que jamais. Depuis qu'il subissait les tortures de la jalousie, son teint s'était plombé, son oeil était devenu vitreux.

Quant à de Belen, au contraire, jamais il n'avait paru plus alerte ni plus vivace. Sur son front rayonnant, on lisait une audace et un contentement de soi-même plus grands encore qu'à l'ordinaire.

Les deux hommes saluèrent profondément la marquise, qui de la main leur désigna deux siéges.

—A quelle circonstance, messieurs, dit-elle de sa voix calme et grave, dois-je l'honneur de votre visite?

—Mais, ma chère belle-soeur, fit Silvereal, de son accent rauque et cassant, n'est-il pas naturel que nous venions vous présenter nos hommages?

De Belen confirma d'un sourire satisfait les paroles prononcées par son digne ami.

—Je vous suis reconnaissante de votre intérêt, reprit la marquise, et suis toujours prête à vous recevoir. Cependant je suppose que quelque motif spécial a dicté aujourd'hui votre démarche.

—Et, en effet, madame la marquise, dit le duc, votre supposition est fondée... Vous le savez, moi, je suis la franchise même... et, puisque vous me faites l'honneur de m'interroger, je vous réponds qu'en réalité un intérêt des plus graves, qui touche au bonheur de ma vie entière, m'a conduit ici, et m'a engagé à prier mon ami Silvereal de m'accompagner.

Cette fois, ce fut au tour du baron à opiner de la tête.

Ces deux hommes s'entendaient parfaitement.

La marquise n'était pas femme à se laisser tromper par les feintes affirmations de franchise de M. de Belen.

Elle se contenta de s'incliner, en disant:

—Je vous écoute, monsieur.

—Madame, c'est par le baron de Silvereal que j'ai eu l'honneur de vous être présenté... et ce m'est une précieuse recommandation auprès de vous, je n'en puis douter.

Silvereal sourit. La marquise se tut.

—Je possède un grand nom, madame. Lesde Belen, dont le nom, entre parenthèses, rappelle le saint Sauveur de Bethléem, remontent au temps de la conquête des Maures... et il y eut un de Belen parmi les compagnons du Cid Campeador.

La marquise ne put réprimer un sourire. Cet étalage de noblesse ne la touchait que fort médiocrement.

—De plus, continua le duc, je possède d'ores et déjà une grande fortune qui, j'en ai la conviction, doit s'accroître, dans un délai peu éloigné, de merveilleuse façon.

Merveilleuse était le mot propre, si de Belen comptait encore sur le trésor des Kmers.

—Mais, monsieur, fit la marquise, je ne vois pas en quoi ces détails....

—Vous allez me comprendre. Il est dans la vie des hommes un âge où la solitude devient un fardeau pesant; où, quel que soit le luxe qui vous environne, on se sent mal à l'aise si on n'a pas auprès de soi un être qui prenne sa part de ces joies et de ces splendeurs....

—D'accord....

—Si bien, madame, que désirant associer une compagne à mon existence, j'ai jeté les yeux autour de moi....

Cette fois, madame de Favereye comprenait et se tenait prête à recevoir le choc.

—Et j'ai rencontré la jeune fille la plus charmante qu'un époux pût rêver d'attacher à son sort....

—Et cette jeune fille?...

—Possède tout le charme dont sa mère est si largement douée, acheva M. de Belen, car elle se nomme mademoiselle de Favereye.

Silvereal n'avait pas quitté sa belle-soeur du regard. Il s'attendait à la voir tressaillir, car il ne se dissimulait pas le peu de sympathie que le duc inspirait à la marquise.

Mais celle-ci, parfaitement calme, dit seulement:

—Ah! il s'agit de mademoiselle de Favereye?

—Je serais heureux, madame, d'entrer dans une famille honorable à tous égards... J'ai donc l'honneur de vous demander la main de mademoiselle de Favereye....

La marquise garda un instant le silence:

—Sans doute, reprit-elle, M. le baron de Silvereal est depuis longtemps au fait de vos intentions?

—En effet, fit le baron. Et j'ai cru pouvoir et devoir encourager M. le duc dans cette recherche, qui me comble de joie, j'ose le dire.

—Ma soeur Mathilde est-elle instruite de votre démarche?

—Point précisément... Cependant j'ai tout lieu de croire que la baronne connaît le désir de M. le duc et qu'elle y est de tous points favorable....

—Vous croyez?... En vérité, je m'étonne qu'elle ne m'ait pas fait part... de ces projets, ne fût-ce que pour m'assurer de l'intérêt qu'elle prend à M. le duc de Belen....

Il y avait dans la voix de la marquise une nuance ironique qui ne pouvait échapper aux deux hommes.

De Belen n'était pas fort patient de sa nature, et il avait la mauvaise habitude de brûler ses vaisseaux avec une facilité exemplaire.

Cependant ses habitudes d'homme du monde lui permirent de se contenir.

—Enfin, madame, dit-il assez sèchement, j'ai pensé que c'était à vous, mère de mademoiselle de Favereye, qu'il convenait tout d'abord d'adresser ma requête. Oserais-je espérer que vous ne la repousserez pas?

—Est-ce donc dès aujourd'hui une demande officielle?

—Certes, madame. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je vous suppliais... de vouloir m'accorder la main de mademoiselle Lucie de Favereye....


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