La marquise se leva:
—A demande positive, dit-elle froidement, il faut réponse non moins catégorique: monsieur le duc de Belen, je ne mets pas en doute que vos aïeux n'aient combattu sous la bannière du Cid Campeador, je ne discute ni le chiffre de votre fortune, ni celui de vos espérances, mais j'ai le regret de vous déclarer que... je vous refuse la main de mademoiselle Lucie de Favereye....
Un double cri lui répondit.
Cri de rage de M. de Belen, cri de stupéfaction de Silvereal.
L'audace de la marquise épouvanta le baron.
De Belen, par un violent effort de volonté, reprit le premier son sang-froid.
—Madame, entre gens du monde, on adoucit d'ordinaire les formules, et je m'étonne que votre refus, puisque refus il y a, affecte des formes que je pourrais, ne vinssent-elles pas d'une femme, considérer comme une insulte....
Il tenait fixés sur la marquise ses yeux, qui étincelaient de fureur mal contenue.
Mais madame de Favereye ne baissait pas les yeux.
—J'ai dit, répondit-elle. Vous avez dû me comprendre, et c'est assez!...
—Mais, madame, on ne rejette pas ainsi la requête d'un galant homme....
—D'un galant homme, dit froidement la marquise, vous avez raison....
—Ah! mon ami, mon cher de Belen, excusez ma belle-soeur, je vous en supplie! En vérité, je crois qu'elle n'a pas en ce moment toute sa raison....
—Monsieur de Silvereal, reprit madame de Favereye, faites-moi grâce, je vous prie, de votre protection... M. le duc et moi, nous n'avons nul besoin d'intermédiaires, si honorables soient-ils.
Elle appuya sur ce mot, ce qui fit tressaillir le baron.
De Belen s'était levé à son tour:
—Madame, reprit-il, j'aurais le droit, convenez-en, d'exiger de vous l'explication des motifs qui vous portent à m'éconduire de façon aussi singulière... Mais ce n'est point à vous que je compte m'adresser.
—Et à qui donc, je vous prie?
—A M. le marquis de Favereye....
—En vérité... vous demanderez raison à un vieillard?
De Belen fit un pas vers la marquise:
—Non, madame, je ne suis pas si fou. J'irai à M. de Favereye... et savez-vous ce que je lui dirai?
—Votre ton me paraît bien menaçant, monsieur le duc... n'oubliez pas que vous êtes ici chez moi, sinon je me verrai obligée de vous contraindre à vous en souvenir.
—Oh! je n'oublie rien, madame, et je vais vous le prouver... Oui, j'irai à M. de Favereye.
Il baissa la voix et dit sourdement, les dents serrées:
—Et je lui dirai que madame la marquise de Favereye, qui porte si haut la tête, n'a apporté dans la maison de son mari que la honte et l'infamie.
La marquise resta impassible.
—Je vous écoute, monsieur le duc.
—Ah! vous voulez que j'aille jusqu'au bout? Eh bien! madame, je sais qu'il y a vingt ans une jeune fille se cachait dans les gorges d'Ollioules, et que là elle mettait au monde un enfant illégitime. Je sais que cet enfant a disparu mystérieusement, assassiné peut-être par celle qui avait trahi la confiance de son père. Voilà ce que je dirai à M. le marquis de Favereye.
Madame de Favereye était pâle comme une morte.
Mais sans frémir, sans trembler, elle porta la main à la sonnette, qui retentit:
—Prenez garde, madame, s'écria le duc, ne me poussez pas à bout.
Il croyait que la marquise allait le faire jeter dehors.
Silvereal n'avait pas entendu les paroles de de Belen, murmurées plutôt que prononcées. Il ne comprenait pas; il attendait anxieux.
Un valet entra.
—M. le marquis est-il à l'hôtel? demanda la marquise.
—Il rentre à l'instant même.
—Priez-le de se rendre ici, chez moi, sans une minute de retard.
—Madame! cria de Belen. Cette provocation!...
—Il y a longtemps que je l'attendais, monsieur le duc de Belen!... Est-ce que la lâcheté n'est pas l'arme favorite de celui qui, à Bordeaux, s'appelait le banquier Estremoy, et que les tribunaux ont flétri comme un voleur?...
—Malédiction! cria de Belen, qui fit un mouvement comme pour s'élancer.
Mais à ce moment, M. de Favereye parut.
Si jamais le type du magistrat, honnête, consciencieux, ne demandant qu'à sa conscience la formule de vérité, fut jamais réalisé, c'était bien en M. de Favereye.
De haute taille, le front élevé, l'oeil large et intelligent, les cheveux blancs tombant jusque sur ses épaules, M. de Favereye, vêtu de noir, semblait la vivante incarnation de la justice.
Il vit les deux hommes, et un nuage rapide assombrit sa physionomie.
Il ne s'inclina pas.
—Vous m'avez fait demander, madame, dit-il à la marquise, je me rends à vos ordres.
Belen, interdit, dominé par cette apparition solennelle, balbutiait des mots sans suite. Silvereal adressait au ciel des voeux fervents pour que la terre voulût bien l'engloutir....
—Monsieur de Favereye, dit la marquise, M. le duc de Belen est venu ici afin de demander la main de mademoiselle de Favereye.
Le marquis regarda le pseudo-duc:
—Et cet homme est encore ici! dit-il lentement. C'est donc à moi qu'il appartient de le chasser.
—Monsieur! cria de Belen.
—Et comme je lui adressais la seule réponse qu'il méritât, c'est-à-dire un refus méprisant, savez-vous ce qu'il a osé me dire?
—Cet homme a toutes les audaces.
—Il a osé me menacer d'aller à vous, monsieur de Favereye, et de me dénoncer, moi, comme fille coupable et femme déshonorée!... il m'a accusée d'avoir tué l'enfant, né de mes entrailles, dans une nuit d'angoisses, aux gorges d'Ollioules!...
—Et j'ai dit vrai! hurla de Belen, qui ne se possédait plus. Ah! honnêtes gens! inattaquables et inattaqués! je saurai bien faire plier votre orgueil....
Il n'acheva pas. La sonnette avait retenti de nouveau. Deux laquais, solidement bâtis, étaient entrés au signal.
—Jetez cet homme dehors, dit le magistrat.
—Moi!... S'ils osent mettre la main sur moi!...
—Obéissez! dit M. de Favereye.
Les mains robustes s'abattirent sur de Belen. En vain il tentait de se débattre, il était maîtrisé.
Silvereal s'était esquivé.
—Et si jamais, monsieur le duc de Belen, vous osez reparaître devant moi, si jamais un mot de votre bouche attente à l'honneur de madame la marquise, la plus honnête femme qu'il y ait au monde, c'est aux agents de la force publique que je confierai le soin de vous châtier....
Écumant, livide, de Belen ne résistait plus.
—Lâchez-moi! dit-il aux laquais.
Sur un signe du magistrat, ils le laissèrent libre.
De Belen enfonça son chapeau sur sa tête:
—Au revoir, monsieur de Favereye! au revoir, marquise!... vous saurez ce qu'il en coûte de m'avoir outragé!
Le marquis lui montra la porte d'un geste de dégoût.
Il sortit.
Ce fut en chancelant qu'il gagna la rue.
Là, Silvereal l'attendait, penaud, sentant qu'en somme il avait montré peu de hardiesse pour défendre son ami.
—Viens! Silvereal, lui dit de Belen en l'entraînant, je veux me venger! Il faut que le déshonneur frappe toute cette famille et la jette, suppliante, à mes pieds. Viens, et tout d'abord, humilier dans sa soeur, baronne de Silvereal, l'orgueilleuse marquise de Favereye.
Le marquis et sa femme étaient restés seuls.
—Monsieur, dit madame de Favereye, il faut que je vous parle....
—Je suis à vos ordres, chère et noble femme, dit le magistrat.
Et, la précédant, il la conduisit jusqu'à son cabinet de travail, dont la porte se referma sur eux....
Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie, profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les fibres les plus secrètes de son coeur.
Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne lui appartenait pas à elle seule.
Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle, les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant, il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union, la mémoire du mort.
Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie de Favereye n'était pas sa fille.
Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la fille de M. de Favereye.
Voici ce qui s'était passé:
Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.
Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois, avait fait craindre pour sa raison.
Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour se préoccuper de l'état de sa fille.
Il avait, en vérité, bien d'autres pensées en tête que les soucis de famille. Il faisait partie de ces commissions extraordinaires qui, parcourant tout le royaume, jugeaient ou plutôt condamnaient les courageux citoyens qui s'efforçaient d'arracher la France au joug clérical de la Restauration.
Son absence, c'était le salut pour les siens. Mathilde fut admirable pour sa soeur, et, peu à peu, Marie de Mauvillers revint à la santé. Son cerveau, ébranlé par tant et de si terribles secousses, reprit enfin sa lucidité, et elle put jeter un regard sur l'avenir.
Certes, elle avait songé à mourir. Veuve de Jacques de Costebelle, violemment séparée de son enfant, elle était désormais isolée dans son désespoir. Mais une voix lui criait qu'elle n'avait pas le droit d'abandonner la lutte.
L'infâme Biscarre l'avait dit: il ne tuerait pas Jacques. Sa vengeance pour être plus criminelle épargnait du moins la vie de l'enfant. Marie de Mauvillers résolut de donner toute son existence à la recherche de cette créature, que le sort avait frappée dès sa naissance et que menaçaient pour l'avenir les périls les plus effrayants.
Mais que faire?... que pouvait-elle, faible, désarmée, ne pouvant réclamer l'appui de son père contre le misérable qui lui avait juré une haine implacable?
Ce fut alors qu'elle se souvint du testament—car c'était bien un testament, hélas! que lui avait remis Jacques.
Respectant la volonté du martyr, elle attendit que l'année entière fût révolue, puis elle brisa le cachet.
Jacques lui donnait des conseils pour leur enfant, il la suppliait de vivre pour lui.
Et il ajoutait:
«En ce monde de fausseté et de violence, il faut, ma douce Marie, que tu puisses trouver un ami sûr et qui vous défende tous deux contre les périls de la vie.
»Il est un homme en qui j'ai, pour des raisons graves, la confiance la plus absolue: c'est à lui que je te lègue, toi, ma femme; je lui lègue aussi mon enfant.
»J'ai eu le bonheur de lui sauver la vie en des circonstances telles que nos coeurs sont unis à jamais, et que l'amitié la plus profonde lie nos deux âmes....
»Il se nomme le marquis de Favereye. C'est à lui que je t'envoie. Seul en ce monde, il connaît mon secret: il sait que ma vie tout entière t'appartenait et que tu étais la compagne sainte de celui qui va payer de sa vie sa fidélité à ses convictions.
»Rends-toi auprès de lui, suis ses conseils, quels qu'ils soient. Il sera le père de notre enfant. C'est une âme noble et belle, ouverte à toutes les délicatesses. Il te comprendra.
»Au moment de mourir, je t'adjure de m'obéir, et pour toi et pour celui que je n'aurai même pas embrassé.»
Tel était le testament de Jacques.
Marie n'avait pas hésité. Elle devait obéir.
Elle se rendit auprès de M. de Favereye.
Le marquis occupait dès cette époque un rang élevé dans la magistrature. Quand Marie lui remit la lettre écrite par Jacques, il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.
Oui, il aimait Jacques comme un fils. Et sa mort lui avait porté un coup terrible.
—Marie de Mauvillers, dit-il, Jacques a bien agi en ne doutant pas de moi... Son enfant sera le mien.
Mais Marie l'avait interrompu et lui avait raconté en sanglotant l'horrible scène dans laquelle Biscarre avait arraché de ses bras l'innocente créature, vouée désormais au malheur, et peut-être à l'infamie.
Et cependant, quand elle le quitta, elle se sentait plus forte. Elle retrouva en M. de Favereye l'austère probité, l'ardent amour de justice et de vérité qu'elle avait admirés en celui qu'elle avait perdu.
Mais un nouveau danger la menaçait.
M. de Mauvillers avait donné au régime de la Restauration des gages assez nombreux pour que désormais il pût aspirer aux plus hautes dignités. Il considérait que l'heure du payement avait sonné, et il présentait aux Tuileries la liste des assassinats juridiques qu'il avait commis, réclamant la récompense due à son cynisme.
La bienveillance royale ne lui fit pas défaut. Il fut compris dans une promotion à la pairie; et le roi, s'étant enquis de sa famille, daigna lui promettre de se préoccuper de l'avenir de mademoiselle de Mauvillers.
Peu de temps après, un des plus zélés courtisans des Tuileries sollicitait la main de Marie.
Certes, M. de Mauvillers n'était pas homme à hésiter. Le prétendant était, à vrai dire, une sorte de favori du roi. On disait même qu'il était fort bien aussi dans les papiers de certaine dame qui occupait à la cour un rang spécial, non officiel, mais qui n'en était que plus puissante.
Cette dernière raison était décisive pour l'honnête Mauvillers. Du bonheur de Marie, il se préoccupait fort peu. Et il lui notifia sa volonté. Elle résista tout d'abord, pleura, supplia, demandant à se retirer dans un couvent.
M. de Mauvillers fut naturellement inflexible.
Le désespoir de la jeune fille était tel que, sans souci de son honneur, ne songeant qu'à se conserver pure à la mémoire de Jacques, elle allait peut-être tout avouer à son père.
Hélas! cette résolution extrême à laquelle son désespoir l'entraînait, l'eût-elle sauvée? Il est permis d'en douter. M. de Mauvillers n'avait point de ces scrupules, non plus sans doute que celui qu'il lui destinait pour époux.
Ce fut alors qu'intervint M. de Favereye.
Le marquis était lui-même dans une de ces crises douloureuses qui blanchissent en une nuit les cheveux, courbent le front et brisent toute une existence.
M. de Favereye, veuf, était resté seul avec une fille, qui était alors âgée de quinze ans. Certes, il n'avait pas à s'adresser le reproche que méritait M. de Mauvillers. Sa sollicitude ne s'était pas démentie un seul instant, son affection inquiète n'avait pas un seul instant été en défaut. Et pourtant le malheur était entré dans sa maison.
La jeune fille était une de ces natures ardentes qui semblent plutôt relever de la science que de la morale. Par quelle anomalie, née d'un père honnête, d'une mère chaste, cachait-elle en son coeur les instincts les plus pervers? c'est ce que seule sans doute la physiologie aurait pu expliquer.
Elle avait commis une faute inexplicable, inexpliquée, car l'homme auquel elle s'était abandonnée était de ceux que ne recommandent ni l'intelligence, ni la probité, ni même ces avantages extérieurs qui parfois troublent la tête des jeunes filles.
M. de Favereye avait découvert cette intrigue: il avait contraint le misérable à se battre, et il l'avait tué.
Quand elle avait appris sa mort, la fille de M. de Favereye avait ri.
Et cependant elle allait être mère.
Avant de la condamner, il faut tout savoir.
M. de Favereye, qui avait soigneusement caché les causes du duel dans lequel le séducteur avait péri, avait ensuite conduit sa fille dans une de ses terres. Nul ne soupçonnait ce qui s'était passé. Pendant sa grossesse, sa fille fut en proie à des accès de folie qui prouvèrent son irresponsabilité.
Il était évident qu'elle ne résisterait pas aux douleurs de l'enfantement; le médecin, qui seul avait reçu les confidences de M. de Favereye, lui affirma que la mort de sa fille était inévitable, mais en même temps il s'engageait à sauver l'enfant qui naîtrait d'elle.
C'était à ce moment que M. de Mauvillers prétendait contraindre sa fille à une union détestée.
M. de Favereye vint à elle.
Il lui révéla ce qui s'était passé dans sa propre famille.
Puis il ajouta:
—Jacques de Costebelle vous a léguée à moi. Voici ce que je vous propose: Je suis riche, je possède plusieurs millions. Je connais et votre père et l'homme qu'il vous destine pour époux. Sur ces deux âmes, l'or est tout-puissant. L'un et l'autre renonceront facilement à leurs projets... et cela en ma faveur. Voulez-vous devenir la mère de l'enfant qui va naître, comme moi-même je deviendrai son père?... Vous serez la compagne respectée de ma vie; les secrets de notre passé seront à jamais ensevelis dans nos âmes.
Marie de Mauvillers avait accepté.
M. de Favereye n'avait pas trop préjugé de la bassesse de ceux dont il prétendait acheter le consentement.
Le favori du roi, moyennant un demi-million, avait décliné l'honneur que voulait lui faire son souverain en apposant sa signature à son contrat.
M. de Mauvillers avait coûté plus cher.
M. de Favereye, quoique dans une situation élevée, n'était pas d'aussi utile concours que le mari par lui rêvé. Ce caractère indépendant, se refusant à mendier les faveurs royales, cadrait mal avec ses ambitions. Ceci valait un million.
M. de Mauvillers le reçut, et en même temps réfléchit qu'il était parfois avantageux de se ménager un refuge dans le parti libéral, au cas où le vent politique viendrait à tourner.
D'ailleurs, il lui restait Mathilde, déjà recherchée par M. de Silvereal, et qu'il saurait bien forcer à un mariage qui remplissait, à ses yeux, toutes les conditions désirables.... A moins, bien entendu, qu'un autre million ne vînt modifier ses intentions.
Mademoiselle de Mauvillers devint la marquise de Favereye.
La fille de M. de Favereye mourut en donnant le jour à une fille qui, inscrite avec désignation de parents inconnus, fut ensuite reconnue par le marquis.
Comme ils avaient passé les premières années de leur mariage au fond de leurs propriétés de province, nul ne douta, au retour de la marquise, que Lucie ne fût sa fille.
Longtemps on avait redouté que la jeune Lucie ne portât en elle le germe de la terrible affection à laquelle avait succombé sa mère.
Mais les soins incessants de la marquise, l'affection dont elle avait entouré la pauvre enfant avaient conjuré le danger, et Lucie de Favereye était devenue l'adorable jeune fille que Martial aimait et dont le sort allait se décider.
Telle était donc la situation du marquis de Favereye et de sa femme, alors que nous les retrouvons dans le cabinet du magistrat:
—Ainsi, disait le marquis, cet homme a osé vous insulter!... Mais comment a-t-il pu connaître les faits qui se sont passés jadis aux gorges d'Ollioules?
La marquise ne pouvait répondre.
Comment aurait-elle pu deviner ce qui s'était passé, c'est-à-dire que le matin même, de Belen avait reçu un billet anonyme, émanant de Biscarre, et qui était ainsi conçu:
«Si monsieur le duc de Belen veut devenir l'époux de la belle Lucie de Favereye, qu'il demande à sa mère ce qu'est devenu l'enfant, né d'elle, aux gorges d'Ollioules, dans la nuit du 15 janvier 1822.»
L'honnête duc n'avait pas hésité à employer le moyen qui lui était offert. On sait comment le marquis l'avait chassé.
Le danger n'en subsistait pas moins.
Le misérable pouvait faire usage de ce secret: il pouvait provoquer un scandale. Certes, il était facile de prouver son identité avec le banquier Estremoz, et de le renverser du piédestal d'infamie sur lequel il se dressait fièrement.
Mais l'intervention même de la justice était un danger.
Ne se défendrait-il pas en insultant un des noms les plus vénérés de la magistrature française?... Reculerait-il devant ce nouveau crime?... Non.
C'était le déshonneur d'une famille qu'il haïssait. Ce déshonneur rejaillirait sur Lucie de Favereye. Si une fois la médisance et la calomnie s'attachaient aux Favereye, qui sait jusqu'où elle irait?
Le marquis tenait les mains de sa femme serrées dans les siennes, et il murmurait:
—Et pourtant j'ai promis à Jacques de vous sauver!...
Puis ils parlaient de Martial.
Le marquis connaissait l'existence du jeune homme; il savait par quels honorables efforts il s'était relevé. Certes, aucun motif ne s'opposait à ce que sa requête fût accueillie, dût-on prolonger de quelque temps encore l'épreuve qui lui avait été imposée.
Mais, avant de lui ouvrir toutes grandes les portes de cette maison, ne faudrait-il pas lui en livrer les secrets, lui faire connaître les mystères de la naissance de Lucie, l'initier au passé de celle qu'il allait appeler sa mère?...
Et cela, au moment où de Belen déclarait à la marquise une guerre acharnée....
L'embarras était grave.
La marquise se sentait environnée de dangers. Le silence qui s'était fait autour de Biscarre l'épouvantait plus encore... Elle prévoyait une catastrophe prochaine....
A ce moment, un laquais frappa à la porte.
Il apportait un billet à la marquise.
Elle déchira vivement l'enveloppe.
—D'Armand de Bernaye, fit-elle.
Puis, l'ayant parcouru rapidement:
—Mon Dieu! s'écria-t-elle, s'il disait vrai! C'est peut-être le salut!
—Qu'est-ce donc? demanda le marquis.
—Lisez....
Elle lui remit le billet. Voici ce qu'il contenait:
«Dans trois jours, nous connaîtrons le nom des assassins du père de Martial. Soëra parlera. Donc, dans trois jours, à minuit, le Club des Morts devra se réunir chez moi... Vous savez que je soupçonne le duc de Belen d'être complice de ce crime...»
—Dans trois jours! dit le marquis. Cette fois mon devoir est tout tracé... Je veux connaître toute la vérité... J'irai avec vous chez M. de Bernaye....
Revenons à la petite maison de la Porte-Maillot.
Là encore une crise s'opérait, crise pénible, fiévreuse, et qui puisait son intensité dans l'âpreté des sentiments en jeu.
Jacques était rentré avec Isabelle, après l'incident qui l'avait mis en présence des deux jeunes filles, Lucie de Favereye et Pauline de Saussay.
Le Ténia était trop expert aux choses d'amour pour n'avoir pas deviné que, dans ce fait, il y avait autre chose qu'un simple service rendu par un gentilhomme à une femme en péril.
Quand la porte s'était refermée derrière elle, il lui avait semblé ressentir au coeur une sorte de morsure. Elle connaissait trop bien Jacques pour ne pas deviner une émotion qu'il s'efforçait en vain de dissimuler, mais dont il n'était pas le maître.
Toute attaque de sa part n'eût fait que donner à la situation une importance que peut-être elle ne comportait pas encore.
La Torrès eut recours à ses plus savantes séductions: souriant, cachant sous une gaieté languissante et sans affectation les pensées de crainte et de colère qui commençaient à sourdre en elle, la courtisane questionna légèrement Jacques sur ce qui s'était passé. Spirituellement, elle le railla de sondon quichottisme, disant:
—Mon beau chevalier errant, ne savez-vous pas que c'est là une profession pleine de dangers? Votre réputation de sauveur va s'étendre sur toute la terre, et un jour viendra où notre petite maison sera le rendez-vous de toutes les dames éplorées qui viendront réclamer le secours de votre bras. Alors, il vous faudra chaque jour endosser la cuirasse, coiffer l'armet de Mambrin et courir sus aux moulins.
Puis elle s'approchait de lui, et, lui prenant la main, elle plongeait ses regards dans ses yeux:
—Tu es bon, mon Jacques, et je t'aime pour le bien que tu as fait....
Lui s'efforçait aussi de sourire. Mais une tristesse invincible l'avait envahi.
Sans se rendre jusqu'ici un compte exact de ce qu'il ressentait, Jacques, regardant autour de lui, éprouvait je ne sais quel dégoût qui le prenait à la gorge.
Il écoutait cette femme, qui, ronronnante comme une chatte, murmurait tout bas des mots d'amour. Et cette voix si douce, toute modulée d'art et de recherche, lui semblait fausse comme la vibration d'un instrument sans accord, et, se repliant en lui-même, il cherchait à ressaisir l'écho d'une autre voix, franche, vibrante de vérité et d'émotion vraie.
Ces yeux languissants lui paraissaient sans rayon, et il revoyait en imagination ce regard à la fois effrayé et confiant qui tout à l'heure s'était posé sur lui.
Et le Ténia devinait ce combat.
Elle avait à peine entrevu la jeune fille que Jacques avait arrachée à la mort. Elle ne la connaissait pas, n'ayant jamais été admise dans le monde où elle eût pu rencontrer Pauline et Lucie.
Mais elle la devinait belle, pure et chaste.
Et c'était en elle, à cette pensée, un frissonnement qui la secouait tout entière.
—Jacques! mon Jacques, parle-moi! regarde-moi! disait-elle. Vois! c'est pour toi, pour toi seul que je me suis faite si belle... Pourquoi cette mélancolie?... N'es-tu pas heureux auprès de moi?... Est-il quelqu'un de tes désirs que je n'aie pas satisfait?...
Mais en vain elle lui prodiguait ses caresses, ses baisers. En vain elle faisait appel à tout ce que l'expérience lui avait appris. Jacques ne la repoussait pas... il faisait pis!... A ses élans passionnés, il répondait avec une indifférence qu'il tentait en vain de cacher. Le marbre ne s'échauffait pas, ses sens ne vibraient plus comme autrefois.
Il fallait pourtant briser cette glace: après tout, peut-être se trompait-elle! Il n'était pas possible que le premier regard d'une autre femme l'eût à ce point, en une seconde, métamorphosé....
Car elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir que, sous cette hébétude dans laquelle elle avait tenté d'étouffer toutes ses facultés pensantes, toutes les notions de sa conscience, couvait, latent, un foyer d'honneur et de vitalité dont, par bouffées, la chaleur lui montait au coeur....
Elle croyait qu'il s'était laissé troubler par le caractère romanesque de l'aventure. Voilà tout.
Jacques, en ce moment, avait peur de lui-même. Il entendait, résonnant au plus profond de son être, une voix qui lui criait que jusqu'ici il avait marché dans le mauvais chemin....
Il est des moments où la lucidité de la conscience est telle que les faits mêmes, acceptés de longue date avec une insouciance irraisonnée, prennent subitement leur véritable caractère.
Et cette voix mystérieuse répétait à Jacques:
—Qui es-tu? que fais-tu dans cette maison où rien ne t'appartient? Ce luxe qui t'environne, est-ce toi qui l'as payé? N'es-tu pas l'esclave d'une femme qui te méprise, et pour qui tu n'es qu'un jouet? Oublies-tu donc que le mépris des honnêtes gens s'attache à qui comme toi ne sait pas, par son travail, conquérir dans la société une place honorable et honorée?...
Cette pensée s'imposa à lui, si terrible, si poignante, qu'il eût voulu écarter une épouvantable vision....
Et dans ce mouvement, comme Isabelle se trouvait auprès de lui, il la repoussa si vivement qu'elle recula, chancelante... puis, portant tout à coup ses mains à son front, elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis en poussant un cri....
Ah! l'habile comédienne! il l'avait à peine effleurée! mais elle n'ignorait aucune des roueries de son rôle de courtisane.
Et comme elle était là, inanimée, pâle—car elle savait jouer jusqu'à la pâleur—Jacques fut épouvanté de ce qu'il avait fait... il se jeta à genoux auprès d'elle, cherchant à la secourir, oubliant tout, sinon que cette petite femme l'aimait et qu'il s'était montré dur et brutal.
—Isabelle! cria-t-il. Pardonne-moi! je t'aime!
Il avait tous les enfantillages des consciences dévoyées.
Maintenant il la voyait plus belle que jamais, plus adorable, plus adorée. Elle l'écoutait, les yeux fermés: elle entendait sa voix chaude, que faisaient trembler des larmes mal contenues.
—Isabelle, je t'aime! répétait-il.
Alors, comme si ce mot eût réchauffé en elle les sources mêmes de la vie, en se suspendant à son cou, ses lèvres touchèrent ses lèvres.
Et toutes les résolutions viriles, tous les remords s'enfuyaient.
Elle l'avait ressaisi. Il lui appartenait encore, à elle, à elle seule.
Qui donc aurait pu lutter contre la courtisane?
La douce figure de Pauline de Saussay disparut comme dans un brouillard.
La nuit vint, fiévreuse, avec ses ivresses malsaines et ses folles exaltations.
Jacques était de nouveau rivé à sa chaîne, plus forte, plus puissante, par l'effort qu'il avait fait pour la briser. L'étourdissement l'avait repris au cerveau, plus lourd, plus enivrant.
La journée du lendemain se passa sans incident. Isabelle s'était juré de ne plus quitter son amant d'une heure. Du reste, étant retombé sous son empire, il ne cherchait même plus à s'évader de sa honteuse prison. On eût dit que la pierre d'une tombe se fût abaissée sur lui.
Quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis le moment où Jacques avait sauvé Pauline de Saussay. Il avait repris son attitude morne; il était environné de nouveau par cette atmosphère apathique qui l'étouffait.
Isabelle, étendue sur un sofa, somnolente, laissait errer sa pensée sans but.
Tout à coup la porte s'ouvrit violemment....
Et deux hommes parurent sur le seuil.
L'un était le baron de Silvereal, l'autre le duc de Belen.
Par quel miracle se trouvaient-ils dans cette maison? Comment Silvereal avait-il enfin découvert la retraite des deux amants?
Une lettre anonyme de Biscarre avait révélé ce secret au baron. Quant à pénétrer dans la maison, quelques pièces d'or avaient opéré ce prodige.
Isabelle avait bondi sur ses pieds.
Jacques était debout, surpris, interdit, ne faisant pas un pas en avant.
—En vérité! s'écria le baron dans un accès de fureur folle, voilà donc le grand mystère dévoilé! Bravo! les beaux amoureux!... Vous ne m'attendiez pas! Hein! eh bien! c'est moi... et je jure Dieu que ce qui va se passer ici ne sera pas de votre goût.
—Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez moi! s'écria Jacques qui cherchait à secouer la torpeur qui l'accablait.
—Chez vous! vraiment! Ah! le mot est joli! Ainsi, c'est vous qui avez acheté ces tentures... Parbleu! je vous en félicite! Cela a dû vous coûter bon!... Après tout, vous êtes si riche!...
—Insolent! je vais vous châtier!
Mais comme Jacques s'élançait, déjà Isabelle s'était jetée entre lui et les deux hommes.
—Que voulez-vous, messieurs, et que venez-vous faire ici?... Croyez-vous donc que je ne vous ferai pas chasser par mes laquais?
—Vos laquais! mais, ma chère belle, ils sont de chair et d'os comme nous tous, et j'ai eu facilement raison de leur dévouement.
—Misérable! qui osez insulter une femme!
—Une femme! allons donc! Ténia! est-ce que tu es une femme? Monsieur le comte de Cherlux, vous avez hâte de la défendre, n'est-il pas vrai, et il faut qu'elle s'attache à votre cou de ses deux mains, pour que vous ne m'ayez pas encore sauté à la gorge. Écoutez-moi quelques instants seulement. Cette femme est une vile courtisane qui s'est traînée dans toutes les hontes, qui a été la maîtresse d'un vieillard, qui l'a corrompu, puis de Martial, le peintre, qui a poussé Lionel Storigan au suicide, qui a volé le nom et le titre du duc de Torrès et l'a empoisonné. Cette femme, monsieur de Cherlux, a voulu devenir baronne de Silvereal et m'a conseillé de me débarrasser de ma femme par le poison. Voilà ce qu'est Isabelle de Torrès, monsieur. Non, ce n'est pas une femme, c'est un de ces êtres hideux que l'on écrase du pied comme un reptile!
—Il ment!... ne crois pas, Jacques, je t'en supplie!... Je t'aime... je n'ai jamais aimé que toi!...
Jacques était foudroyé. Ces révélations effrayantes tombaient sur son cerveau comme un coup de massue....
—Ah! tu oses m'accuser de mensonge! s'écria Silvereal, qui semblait atteint de délire furieux. Ces diamants qui scintillent dans tes cheveux, c'est sir Lionel qui te les a donnés pour un baiser... Ces bracelets, ruisselants d'émeraudes, tu les as achetés d'un prix infâme!... Ce collier... tiens, ce collier de perles qui tressaute sur ton sein, c'est moi qui l'y ai attaché de ma propre main....
Avec un geste de dégoût, Isabelle arracha la parure, la lança sur le tapis et écrasa sous ses pieds les perles qui craquèrent....
C'était presque un aveu. Jacques était livide.
—Vous ne parlez plus de me châtier, monsieur de Cherlux! cria encore Silvereal.
—Bah! fit de Belen, qui n'avait pas encore parlé, l'associé du voleur Mancal n'a point tant de délicatesse!...
Jacques tressaillit comme si tout son corps eût été traversé par une commotion électrique. Il releva la tête et regarda de Belen en face.
Celui-ci continua en ricanant:
—Venez, Silvereal; il est inutile de cracher plus longtemps l'injure à la face de ces misérables... dignes l'un de l'autre... L'une est une courtisane, l'autre est un....
Il n'acheva pas. Bondissant, Jacques s'était rué vers lui, et sa main, avec un bruit mat, s'était abattue sur son visage.
De Belen rugit, et, sous l'impulsion, fit deux pas en arrière.
—Infâme! râlait Jacques. Ah! je te tuerai comme un chien!
Silvereal s'était élancé auprès de Belen, et, le serrant dans ses bras, il le retenait.
—Oui! c'est cela!... nous nous battrons! hurlait de Belen. Ah! vous m'avez frappé au visage!... Voleur! fils de voleur!...
Jacques, subitement, avait repris son calme.
—Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.
—Venez, de Belen, venez! fit Silvereal, qui redoutait de voir cette scène dégénérer en lutte corps à corps.
De Belen, la gorge serrée, les yeux injectés de sang, ne pouvait plus proférer une seule parole.
Tout à coup, il éclata de rire:
—Un duel! je suis fou!... Monsieur Jacques de Cherlux, c'est au procureur du roi que vous porterez votre cartel! et pour témoins, je prendrai deux gardes chiourmes du bagne.
Et, saisissant la main de Silvereal, il l'entraîna au dehors.
Un instant après, la grille se refermait sur eux.
Jacques et le Ténia étaient seuls.
Isabelle était tombée à genoux, les bras étendus vers son amant.
Lui passa la main sur son front, il se sentait devenir fou.
—Jacques, fit-elle, écoute-moi.
Il la regarda, puis, par un geste menaçant, il leva les deux poings comme s'il eût voulu l'écraser.
Elle poussa un cri de terreur. Mais les bras du jeune homme ne s'abattirent pas.
—Ainsi, murmura-t-il, ce qu'ont dit ces hommes est vrai? Ainsi, je suis doublement déshonoré? Et l'amour de cette femme m'a souillé plus encore que les calomnies dont j'étais la victime... Oui, j'étais un innocent... elle a fait de moi un coupable et un infâme!...
—Jacques, ils ont menti, je t'aime!...
Il se baissa vers elle, et, lui saisissant les poignets, il approcha son visage du sien, si près qu'elle sentait son haleine qui la brûlait comme une flamme.
—Moi! je te hais!... Je sens monter à mes lèvres un mépris qui m'étouffe!... Courtisane! ah! ils te l'ont jetée, cette accusation que tu n'as pas osé nier!... et tu ne m'as même pas assez respecté, moi que tu disais aimer, pour m'empêcher de piétiner dans cette boue où tu étais tombée!...
—Jacques, ne m'insulte pas! toi, du moins, je t'ai aimé, je t'aime!
—Ne répète pas ce mot, qui est un sacrilége! Est-ce que tu aimes? est-ce que tes pareilles savent ce que signifie ce mot? Je te hais, te dis-je, toi qui m'as perdu, toi qui as étouffé en moi les derniers éveils de ma conscience, toi qui m'as rabaissé au niveau des plus déshonorés et des plus infâmes... Je te hais!
—Non! non! ne dis pas cela!...
Et elle s'attachait à lui, se traînant sur les genoux, désespérée, criant, sanglotant....
Il la repoussa violemment... puis, s'élançant vers la porte:
—Courtisane, cria-t-il, sois maudite!...
Et il bondit dehors.
Le cercle que Biscarre traçait autour de lui se resserrait de plus en plus.
L'heure de la vengeance était proche: une habileté infernale réunissait peu à peu tous les fils de cette effroyable machination....
Et Biscarre, tapi dans l'ombre, n'attendait plus que l'heure propice pour bondir sur sa proie....
Le Club des Morts avait été exact au rendez-vous indiqué par Armand de Bernaye. Le savant occupait un petit hôtel, enclos de murs et isolé des habitations voisines, à une courte distance du bois de Monceaux; à cette époque, ce quartier présentait une physionomie toute différente de celle que le quartier Friedland et le boulevard Courcelles offrent maintenant à l'admiration des étrangers. Les déserts des boulevards extérieurs ne s'animaient qu'aux jours fériés et restaient, pendant la semaine, le rendez-vous des incorrigibles rôdeurs que la police était impuissante à traquer dans leurs repaires.
Cependant quelques propriétés particulières existaient en deçà du mur d'enceinte, occupées par des amoureux de solitude ou d'infatigables travailleurs tels que M. de Bernaye.
Des trois corps de bâtiment qui composaient son habitation, l'un était destiné à un laboratoire de chimie; et bien souvent, la nuit, les rares passants avaient vu des lueurs étranges éclairer tout à coup les hautes fenêtres.
Le second renfermait la bibliothèque, disposée en longue galerie; enfin, le troisième était réservé à son habitation particulière.
C'était dans la bibliothèque que s'étaient réunis les membres du Club des Morts.
Un lustre aux branches de cuivre laissait tomber sur eux la lumière de ses nombreuses bougies.
Il y avait là Archibald de Thomerville, complétement remis de la violente secousse qui l'avait mis aux portes du tombeau, Martial, les deux frères Droite et Gauche.
Pierre Lamalou introduisait un à un les arrivants.
Un instant, un murmure de douloureuse pitié partit de toutes les poitrines. L'ancien geôlier de Toulon venait d'introduire sir Lionel Storigan.
L'Anglais était d'une pâleur livide: son visage, qu'une tentative de suicide avait défiguré, s'était émacié de façon effrayante.
Ses grands yeux gris n'avaient pas de rayons: on eût dit que la vie avait à jamais quitté ce regard, et que l'organisme tout entier ne se mouvait plus que par une action purement mécanique.
A la suite des terribles dangers courus lors de l'incendie de la maison Blasias, sir Lionel, ainsi que l'avait dit Armand à M. de Thomerville, était devenu fou.
Mais d'une folie calme, impassible, étrange, qui n'en était que plus profonde. C'était un cadavre qui marchait....
Sir Lionel entra, sans regarder autour de lui, sans incliner la tête, et, froidement, il vint prendre place au siége qui lui était réservé.
Armand s'approcha de lui et lui tendit la main.
Lionel le vit, mais il ne fit pas un geste.
Et cependant, chose bizarre, il s'était rendu à l'appel d'Armand. Mystère impénétrable de la folie! le billet qui lui était parvenu, il l'avait compris, puisqu'il était venu; mais il semblait que cette obéissance aux ordres du Club fût de sa part un acte inconscient.
On attendait la marquise de Favereye. L'heure fixée allait sonner, et Armand commençait à s'inquiéter, quand madame de Favereye parut.
Mais elle n'était pas seule.
Le marquis, fidèle à sa parole, l'avait accompagnée.
Bien que M. de Favereye fût depuis longtemps initié aux travaux du Club des Morts, jamais il n'avait assisté à ses séances.
Tous se levèrent dans l'attitude du respect.
Armand vint au-devant du vieillard.
—Nous sommes heureux, lui dit-il, que vous ayez bien voulu vous arracher à vos occupations pour vous rendre auprès de nous.
—J'accomplis un devoir sacré, dit le magistrat. Madame de Favereye a besoin de mon concours.
Armand regarda le marquis. Il ignorait la démarche faite par M. de Belen à l'hôtel de Favereye et les menaces qu'il avait proférées.
Ce secret lui avait été caché sur les conseils de M. de Favereye, afin que le Club pût conserver toute son impartialité dans le cas où les révélations attendues auraient trait au duc.
Le silence était profond: chacun sentait qu'il s'agissait d'intérêts graves.
—Messieurs, dit Armand, vous n'ignorez pas que la lutte engagée par nous contre ceux qui prennent le nom de Loups de Paris n'a pas réussi, comme nous l'espérions: le chef de cette terrible association nous a échappé, la dernière catastrophe a failli coûter la vie à deux des nôtres et encore avons-nous le regret de constater que la santé de sir Lionel Storigan a éprouvé une secousse dont peut-être les résultats se feront sentir longtemps encore.
»Cependant, nous avons maintenant la certitude que ce chef n'est autre qu'un certain Biscarre, déjà mêlé à la vie de plusieurs d'entre nous, et qui, sous le nom de Mancal, était parvenu à s'introduire dans la société. De plus, tout nous porte à croire que cet homme est encore vivant et que le jour n'est pas loin où son influence se fera sentir plus violente que jamais....
»Pour l'atteindre, nous avons pensé que le moyen le plus sûr était de surveiller ceux que tout désignait pour être ses complices. Et au premier rang de ceux-là, nous avons noté un prétendu gentilhomme étranger, dont les allures suspectes nous avaient déjà frappés....
»Je veux parler de M. le duc de Belen.
»Une étroite surveillance a été organisée autour de lui: nous avons fouillé dans son passé, nous nous sommes efforcés de reconstruire pièce à pièce la vie de cet homme, et c'est le résultat de cette étude, suivie avec une infatigable persistance, que nous venons vous présenter aujourd'hui....
»M. de Belen est en réalité d'origine portugaise. Son véritable nom est José Estremoz. Après des aventures de jeunesse sur lesquelles manquent les détails, mais qui indiquent dès lors un esprit aventureux, sans scrupules, doué d'une énergie implacable, José Estremoz vint en France, où il établit à Bordeaux un comptoir dont les opérations, régulières en apparence, s'étendaient jusqu'à l'Inde orientale.
»Il y a quelques années de cela, Estremoz disparut, et sa maison s'effondra dans une catastrophe subite. Il avait emporté avec lui des sommes relativement considérables, jetant dans la misère les familles qui avaient eu confiance en lui...»
A ces dernières paroles, Martial s'était levé, pâle:
—Ainsi, s'écria-t-il, l'homme qui avait ruiné ma mère, l'homme qui a été la cause directe de sa mort....
—C'est celui qui, à Paris, est connu sous le nom de duc de Belen!
—Le misérable! et je l'ai rencontré cent fois dans le monde!... et une voix ne s'est pas élevée dans mon coeur pour me crier: Cet homme est l'assassin de ta mère!
—Martial, dit gravement Armand de Bernaye, au nom de votre mère, je vous supplie d'être calme... Faites appel à votre courage... car les révélations qui vous restent à entendre sont plus terribles encore. Estremoz a été le mauvais génie de votre existence tout entière!
—Que voulez-vous dire? vous m'épouvantez....
—Écoutez, et, encore une fois, je vous en conjure, conservez votre sang-froid... Je continue. Qu'était devenu le banquier Estremoz? c'est ce que personne ne savait, quand parvint à Bordeaux la nouvelle de sa mort, en même temps qu'un acte authentique prouvait, ou du moins semblait prouver la réalité de cet événement. Or, il faut savoir que l'acte de décès avait été dressé par le consul de Macao, où, paraît-il, Estremoz était décédé.
La marquise de Favereye s'était dressée à son tour.
—Qui donc, s'écria-t-elle, était consul de Macao à l'époque où ce faux a été commis?
—C'était, en effet, un faux en écriture publique, reprit Armand sans répondre directement à la question de la marquise. Quant à l'acte en lui-même, j'en possède une copie authentique.
—Et quelle signature porte ce document? demanda M. de Favereye à son tour.
—Messieurs, dit Armand, vous savez que nos règlements s'opposent à ce que cette pièce soit communiquée à l'un des membres du Club des Morts sans que les autres en prennent également connaissance... De cette règle, nous ne nous sommes jamais départis... Cependant, au cas présent, je viens vous demander de déroger à cette obligation... et de communiquer à M. le marquis de Favereye l'acte de décès du banquier Estremoz....
Les membres du Club inclinèrent de la tête en signe d'assentiment.
Armand ouvrit un large portefeuille placé devant lui et en tira une feuille qu'il déplia.
—Lisez, monsieur de Favereye.
Le vieillard s'était approché.
Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:
—Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...
La marquise avait poussé un cri.
Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet homme était un faussaire....
L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette scène.
M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.
—Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après quoi nous ferons justice.
Armand réclama le silence d'un geste:
—S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin révélé.
Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son père.
—Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu d'imagination.
»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de toutes les nations environnantes.
»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.
»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me semblaient partir.
»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être—je le croyais alors—nul être humain n'avait pénétré—quand un horrible spectacle me frappa.
»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais—chose épouvantable!—le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»
Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.
«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....
»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, poussait les cris qui avaient attiré mon attention....
»Oh! je n'hésitai pas!... M'accrochant aux saxifrages, sentant mon énergie décuplée, je descendis dans le gouffre!... A l'enfant qui faiblissait je criais: Courage!... Il ne comprenait pas... mais le son de la voix humaine est déjà une consolation... Enfin, je parvins jusqu'à lui. Le petit être se cramponna à mon bras, à mon épaule, et, lentement, m'efforçant d'éviter les secousses, plus prudent qu'au moment de la descente, je parvins à regagner la rive.
»Mais quand je déposai l'enfant à terre, je vis qu'il était tombé dans un état de prostration semblable à la mort. C'était horrible de voir ce petit corps inanimé, dans la clairière, à côté de ces restes humains, déchirés par la fureur d'assassins inconnus.
»J'avais couru de nouveau vers le vieillard, et certes un moment j'avais éprouvé une folle espérance.
»Le coeur battait encore... résistance inouïe de l'être vivant.
»Mais quelques secondes après, les pulsations s'arrêtaient... Le vieillard était mort....
»Je ne pouvais rien... Mais l'enfant! oh! celui-là était vivant... En un instant, je l'avais porté au bord de la rivière, et quelques aspersions d'eau avaient suffi à lui rendre le sentiment. Il devait être âgé de six à sept ans, tout au plus. Les quelques mots qu'il prononça tout d'abord ne présentèrent à mon oreille aucun sens, et cependant je connaissais déjà à cette époque la plupart des dialectes en usage dans les pays indo-orientaux. Mon embarras était grand. J'étais éloigné de plus de quatre milles de toute habitation humaine, et cependant cet enfant avait besoin de rapides secours. Tout retard pouvait lui coûter la vie. La pauvre créature s'attachait à moi, comme si elle m'eût supplié de la défendre contre un danger qu'elle pressentait. Peut-être avait-elle quelque ressouvenir de la scène atroce dont sans doute elle avait été le témoin.
»Je l'enlevai dans mes bras et me mis à courir dans la direction des huttes cambodgiennes. Je ne ressentais pas la fatigue, et une heure s'était à peine écoulée que je rencontrais un convoi annamite, dont je connaissais le chef. Il me reconnut et se mit obligeamment à ma disposition.
»Mais quand il eut considéré l'enfant que j'avais recueilli, il me parut frappé d'une indéfinissable émotion. L'enfant avait repris connaissance. Il lui adressa quelques mots en cette même langue qu'avait déjà employée l'enfant, et dont le sens m'échappait. Le petit être répondit; alors l'Annamite, comme frappé de désespoir, se laissa tomber sur le sol, arrachant ses vêtements et se couvrant le visage et la tête de poussière.
»Surpris, inquiet même, je lui demandai ce que signifiait sa conduite, et après une longue hésitation, il me répondit:
»—La colère du ciel s'est appesantie sur le roi des Khmers!
»—Le roi des Khmers! m'écriai-je.
»Mais en vain je réiterai ma question, je ne pus obtenir aucune explication précise.
»J'appris seulement que dans les ruines d'Ang-Kor-Wat un homme vivait qui portait le titre d'Eni—textuellement, roi du feu—qu'il était mort, et que l'enfant que j'avais sauvé était son fils!»
Encore une fois, Martial, le visage couvert d'une pâleur livide, s'était dressé sur ses pieds, comme si une commotion électrique eût frappé tout son être.
—Le Roi du Feu, s'écria-t-il. Ainsi se nommait l'homme qui vint jadis chez mon père....
—Je le sais, dit Armand; mais laissez-moi achever. L'Annamite semblait craindre que, par quelque nouvelle catastrophe, le fils de l'Eni ne fût frappé comme lui, et il me supplia de m'éloigner au plus vite avec l'enfant. Il était en proie à une exaltation épouvantée qui semblait tenir à quelque mystère religieux. Il mit un cheval à ma disposition, et je parvins à regagner la capitale. L'enfant était malade, une fièvre nerveuse mettait ses jours en danger. A ce moment, des lettres reçues de France me contraignirent à hâter mon départ; je ne voulus pas abandonner celui que j'avais miraculeusement sauvé. Il était pris pour moi d'une affection en quelque sorte farouche, et dans les moments de lucidité que lui laissait la fièvre qui le consumait, il se débattait contre des ennemis imaginaires. Je me décidai à l'emmener en France. Vous le connaissez tous, c'est l'homme dont le dévouement à mon égard ne s'est jamais démenti, c'est Soëra!»
—Mais ce vieillard assassiné, torturé! criait Martial en se tordant les mains avec angoisse.
—Nous allons savoir qui il était, dit Armand d'une voix grave. Martial, l'épreuve que nous allons tenter est terrible! Je crois que la révélation que je prévois va vous frapper au plus profond du coeur. Souvenez-vous que vous êtes homme et que vous avez besoin de votre énergie. Jurez-moi de rester calme. Archibald, et vous tous, mes amis, je vous supplie de veiller sur lui....
Thomerville vint à Martial, et, saisissant sa main entre les siennes:
—Courage! lui dit-il, et quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous nous appartenez et que votre cause est la nôtre!...
—Mais c'était donc lui? s'écria Martial, répondant à la pensée intime qu'il n'avait pas osé formuler.
—Attendez! fit Armand en levant la main.
Puis il marcha vers une porte et l'ouvrit.
Soëra parut.
Le lecteur n'a pas oublié ce personnage étrange qui a paru déjà une fois comme une apparition fantastique, dans ce récit.
Rappelons cependant son portrait:
La face, d'un brun verdâtre, était maigre et présentait des saillies osseuses qui semblaient les angles d'un masque. Le nez écrasé s'épatait au-dessus d'une bouche large, dont les lèvres relevées laissaient voir des dents presque noires, et s'effilant en pointes comme celles d'un animal sauvage.
Sur le front, des lignes, tatouage singulier, se croisaient dans tous les sens, formant un enchevêtrement bizarre.
Le costume de Soëra n'était pas cependant celui qu'il portait lors de sa venue chez le duc de Belen.
Il était vêtu maintenant d'une tunique longue, tombant aux chevilles, rayée de lignes multiples et de couleurs variées.
Cette tunique était serrée à la taille par une ceinture de drap d'or recouverte elle-même d'une large tresse noire, sur laquelle scintillaient des diamants.
Aux pieds, des espèces de sandales dépassant les doigts d'un pouce environ et saillant en pointe.
Enfin de ses manches sortaient ses bras maigres, qu'un bracelet d'or, large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.
Soëra, sur un signe d'Armand, entra dans la salle.
Les yeux, ouverts autant que le leur permettaient les paupières bridées aux tempes, étincelaient d'un reflet éclatant.
Il fit quelques pas, se prosterna devant Armand, prit sa main et la baisa.
—Martial, dit Armand de Bernaye, regardez cet homme, le reconnaissez-vous?
Mais déjà Martial s'était élancé, criant:
—C'est lui! c'est le Roi du Feu! c'est l'homme qui jadis est venu dans la maison de mon père!
En même temps, Soëra, se tournant vers Martial, avait poussé un cri de surprise et de joie:
—L'ami de l'Eni! l'ami de mon père!
—Vous n'êtes ni l'un ni l'autre celui que vous croyez reconnaître, dit Armand. Martial, ce costume vous trompe. Cet homme est Soëra, le fils de celui qui fut l'ami de votre père... et toi, Soëra, cet homme est le fils de celui qui est resté fidèle à l'Eni, ton père, jusqu'au jour où tous deux ont perdu la vie.
Puis il reprit:
—Martial, cette épreuve est décisive. Depuis le jour où, pour la première fois, vous avez comparu devant nous, vos traits m'avaient frappé... car ils étaient gravés dans ma mémoire, depuis l'heure terrible où avait expiré sous mes yeux le vieillard martyrisé. Soëra vient de me prouver que je n'étais pas le jouet d'une illusion. Martial! l'homme que des misérables ont tué, après l'avoir torturé, hélas! il n'y a plus à en douter, c'était votre père!
Martial poussa un cri terrible; portant les mains à son front, il chancela, comme si la foudre l'eût frappé.
Il serait tombé, si Annibal ne l'eût soutenu dans ses bras.
Mais, se redressant tout à coup:
—Ses assassins! cria-t-il, je veux les connaître!... Je veux savoir le nom de ces misérables tortionnaires... Mon père! mon pauvre père!...
Il sanglotait. Cette douleur déchirante était à navrer.
—Ainsi, murmurait-il dans ses sanglots, il s'est trouvé des êtres assez infâmes pour ne pas reculer devant cette lâcheté de déchirer les membres d'un pauvre vieillard!... lui si bon!... si dévoué à la grande cause de l'humanité! Mais, ces bêtes féroces, je les découvrirai, et je leur ferai payer leur crime par des tourments effroyables!
Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le retour à la raison.
—Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!
—Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères d'éclairer sa conscience... demandant—ce sont ses propres expressions—au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à ajourner ses projets de vengeance.
—Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? s'écria Martial saisissant la main de Soëra.
Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:
—Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!
—Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.
C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.