IX

—Et vous l'avez vue?

—Non. Elle n'a fait que passer, je crois qu'elle est allée à Ems, où j'irai demain.

—Contez-moi cette histoire. J'aime beaucoup les contes amoureux.»

Georges ne se fit pas prier. Il conta en quelques mots rapides, avec tout l'accent de la passion, les premiers chapitres de son roman. Il peignit, en s'y attardant un peu, cette belle figure de Valentine dont le seul souvenir lui masquait toutes les femmes.

«Et vous ne l'avez pas revue une seule fois? lui demanda M. Home.

—Non, pas une seule fois; je voulais aller jusqu'à Rome, mais j'avais peur de la trouver heureuse là-bas. Si je suis venu à Bade, si je me décide à aller à Ems pour la poursuivre, c'est que j'ai appris qu'elle avait planté là le comte de Xaintrailles….

—Attendez donc, je la connais. C'est un miracle de beauté, surtout quand elle rit. Je l'ai beaucoup vue à Rome. Je sais mieux son histoire que vous ne la savez vous-même. Elle a enlevé le marquis Panino qui n'osait pas tenter l'aventure. Ç'a été le bruit de la Ville éternelle au dernier carnaval. Comment a-t-elle passé ici sans venir me voir? J'ai causé vingt fois avec elle à Rome: et causeries les plus intimes. Elle m'a souvent donné sa main, en me priant de lui dire sa destinée. Eh bien, mon cher ami, vous voyez qu'il ne faut jamais désespérer; maintenant qu'elle est en rupture de mariage, vous aurez votre tour.

—Mon tour! s'écria Georges blessé au coeur. Je la veux toute pour l'emporter à tout jamais dans ma passion. Ce n'est pas une bonne fortune que je cherche. Dieu merci, j'ai usé ma curiosité à ces folies-là. Ce que je veux retrouver en elle, c'est ma jeunesse. Mais retrouverai-je son amour? Voyez-vous, si elle voulait m'aimer, j'oublierais les mauvaises années de ma vie. Je renouerais la chaîne d'or et je redeviendrais un homme.

—Tout beau! vous voilà déjà un enfant. Enfin je vois que vous l'aimiez bien.

—Oh! oui, je l'aimais bien! je l'aimais à ce point, que, depuis que je l'ai perdue, je n'ai aimé les autres femmes que par contre-coup, que parce qu'elles me la rappelaient. Celle-ci avait sa voix, celle-là la couleur de ses yeux; mais aucune n'avait ce charme terrible qui me poursuit encore, qui me poursuivra jusque dans la mort. Je suis devenu le plus grand sceptique de l'amour. Eh bien, si je retrouvais Valentine, je tomberais à ses pieds aussi ému et aussi croyant qu'autrefois.

—Voulez-vous la voir?

—Puisque je vous ai déjà dit que je voulais partir demain pour Ems où elle doit être.

—Je vous demande si vous voulez la voir tout de suite.

—Vous le savez bien. Mais elle n'est pas ici.»

M. Home se leva et s'approcha de la glace en saisissant avec force la main de Georges.

«Regardez dans cette glace.

—Mais il faudrait au moins rallumer les bougies.

—Regardez dans cette glace.»

Georges voulut regarder, mais à cet instant M. Home lui passa la main sur les yeux.

«Regardez bien.»

Georges croyait qu'il allait se voir lui-même, mais il vit la comtesse de Xaintrailles. Ce ne fut qu'une vision, car elle disparut au même instant.

«J'ai vu, dit-il, mais je ne crois pas.

—Eh bien moi, dit M. Home, je n'ai pas vu, mais je crois.»

Les bougies venaient de se rallumer. Georges, déjà fort ému, fût frappé de la pâleur de M. Home.

«Puisque vous croyez; expliquez-moi ce miracle.

—C'est bien simple; ne savez-vous pas que les âmes ont l'image plus ou moins invisible des corps? Quoi de plus naturel que l'âme de Mme de Xaintrailles, si elle vous aime, ne soit venue à vous sur ma prière, quand vous l'attendez?

—Ce que vous me dites n'est pas si simple que cela. Et d'abord comment voulez-vous que l'âme de Mme de Xaintrailles se soit si galamment détachée de son corps?

—C'est élémentaire: l'âme, qu'est-ce autre chose que la pensée? Mille fois par jour, votre âme quitte son corps pour faire le tour de tous les mondes connus, même des mondes qu'elle ne connaît que par ouï-dire. Ne voyage-t-elle pas dans le passé qu'elle n'a jamais vu? dans l'avenir qui n'a jamais existé?

—Je veux bien, mais pourquoi voulez-vous que l'âme de Valentine?—si j'admets l'image de l'âme—vienne s'égarer ici à l'hôtel Victoria, où elle ne sait pas que je suis?

—Par les attractions de l'amour, par la volonté de mon âme, car j'ai voulu qu'elle vînt. Ne vous est-il pas arrivé souvent, quand vous étiez au théâtre ou à votre fenêtre, de forcer une femme à vous regarder par le magnétisme de votre regard? Si l'homme corporel a une telle force, pouvez-vous douter de la force cent mille fois plus forte de l'homme incorporel? Puisque l'âme est une parcelle de la Divinité, elle peut soulever un monde.»

Georges du Quesnoy ne fut pas convaincu, et pourtant la vision le frappait encore.

M. Home s'étant approché de la fenêtre:

«Mon cher ami, dit-il à Georges, je dédaigne de vous mettre les points sur les i. Rappelez-vous cette lettre de Marie-Antoinette où elle raconte que Cagliostro lui a fait voir la guillotine dans une carafe.

—La guillotine! s'écria Georges avec un sentiment de terreur.

—Eh bien, oui, la guillotine. Quand la malheureuse reine fut au Temple, elle se rappela la carafe de Cagliostro; aussi elle demanda toujours qu'on lui servît de l'eau dans une cruche.

—La guillotine! dit encore Georges.

—C'est un mot qui vous épouvante?

—Non, je n'ai peur de rien, mais je dois vous dire qu'une chiromancienne m'a prédit que je mourrais guillotiné.

—Si je n'avais pas ouvert la fenêtre, dit M. Home, j'interrogerais votre destinée. Peut-être la glace nous dirait-elle s'il y aura ou s'il n'y aura pas de guillotine. Mais c'est fini, je suis délivré des esprits. Si vous voulez à toute force savoir comment vous mourrez, interrogez un miroir quand vous serez seul la nuit avec la foi au monde invisible. Mais il ne faut pas un seul être vivant autour de vous.»

M. Home respirait avec bonheur l'air vif de la nuit.

«Je suis sauvé encore une fois,» reprit-il en s'animant.

Un silence.

«Les esprits ont livré bataille, mais les voilà vaincus, grâce à votre présence. Adieu. Je vais me coucher; je n'ai plus peur.»

Ils sortirent tous les deux.

Georges serra la main de M. Home. C'était une main de marbre. Comme il avait oublié sa canne, il retourna dans la chambre à coucher.

Quand il passa devant le piano, ce ne fut pas sans frissonner un peu. A peine fut-il à la porte, que le piano eut encore quelques notes de son chant lugubre.

La porte se ferma violemment derrière lui; aussi il eut beau vouloir reprendre son air de scepticisme pour entrer chez Mlle Soubise, Mlle Anna Delion lui dit:

«Vous avez l'air d'un mort qui a la permission de minuit.

—Ma foi, dit Georges, je suis plus mort que vif. J'ai passé la soirée avec M. Home, qui m'a livré aux esprits.

—Eh bien, dit Aurélien Scholl avec son sourire diabolique, ici vous serez livré aux bêtes.»

Le lendemain Georges du Quesnoy partit pour Ems. A peine était-il dans le wagon qu'il vit passer la comtesse de Xaintrailles, au bras du marquis Panino. Ils étaient en retard et ils semblaient s'entraîner l'un l'autre. En reconnaissant la comtesse, en la voyant si belle et si gaie, Georges ressentit un coup au coeur, un vrai coup de poignard; car s'il avait pu admettre jusqu'à un certain point que Valentine le quittât pour se marier, comment pouvait-elle, trahissant tout à la fois le mariage et l'amour, s'abandonner avec la joie dans l'âme à ce Napolitain, qui d'ailleurs n'était ni jeune ni beau? C'est là le mystère des passions. Si elles marchaient à pas comptés avec la logique, elles ne seraient plus des passions. C'est peut-être la volonté occulte de la nature, qui veut toujours marier le beau et le laid, le chaud et le froid, le bien et le mal, l'esprit et la bêtise pour les lois de l'harmonie universelle.

Georges pensa à se jeter hors du wagon pour courir à la comtesse et lui reprocher sa double félonie. Mais ce fut le premier mouvement. Il avait trop vécu déjà pour ne pas comprendre le ridicule d'une telle action. Sa seconde pensée fut de rentrer tout simplement à Bade et d'y risquer ses derniers louis, au lieu de les dépenser dans ce voyage inutile.

Mais il était trop tard, le coup de sifflet retentit: il fallait partir! Il se promit de descendre à la prochaine station et de monter vaillamment dans le compartiment du marquis et de la comtesse. Ainsi il savourerait douloureusement ce spectacle de la trahison. Comme il n'avait peur de rien, il parlerait haut et ferme, il braverait l'amant et tenterait de reconquérir la maîtresse.

Et en effet, dès que le train s'arrêta, il sauta à terre et il alla droit au wagon des amoureux.

Il lut sur la portière:compartiment réservé. Mais il n'était pas homme à s'arrêter pour si peu. Il tourna la poignée et monta lestement.

«Chut! lui dit le marquis, en se précipitant vers lui, nous sommes chez nous.

—Chut! riposta Georges du Quesnoy en mettant un pied sur le tapis, je suis ici chez moi et je prends mon bien où je le trouve.

—Qu'est-ce que c'est que cela?» dit le marquis en lui fermant le passage.

Georges eût certes passé outre si un des hommes du train ne l'eût saisi par le pan de sa redingote, en lui disant qu'il se trompait de compartiment. Georges était vaincu. Vainement il persista à vouloir entrer, l'homme du train le fit tomber du marchepied au moment même où le train repartait. Il envoya cet homme d'un coup de pied rouler jusqu'à la porte de la gare, mais il n'en était pas plus avancé. Pourtant il se rejeta tout éperdu sur le compartiment, qui ne courait pas encore à grande vitesse. Cette fois il y pénétra comme le tonnerre; il saisit le marquis Panino et le voulut précipiter sur la voie. Par malheur le marquis tenait bon et il l'entraîna lui-même dans sa chute.

Si bien que la comtesse de Xaintrailles fit le voyage toute seule jusqu'à la prochaine station.

«Enfin monsieur! que me voulez-vous? dit le marquis à Georges.

—Rien. Je veux seulement vous empêcher de voyager avec la comtesse deXaintrailles.

—De quel droit, monsieur?

—La force prime le droit. D'ailleurs vous n'êtes pas son mari.

—Ni vous non plus, monsieur.

—La question n'est pas là. Si vous n'êtes pas content….

—Non, certes, monsieur, je ne suis pas content.

—Eh bien, voici ma carte. Vous me trouverez partout: à Bade, à Paris ou à Rome, si vous vous permettez de retourner par là avec la comtesse.»

Le marquis Panino donna lui-même sa carte; après quoi il alla questionner le chef de gare sur le moyen le plus rapide de rejoindre le train qui partait pour Ems.

Georges du Quesnoy se promettait d'empêcher son rival d'aller plus loin, voulant lui-même rejoindre Valentine sur la route d'Ems, quand un de ses amis du boulevard des Italiens, qui attendait à la gare le train retournant sur Bade, frappa sur les vitres de la salle d'attente et l'appela non-seulement par sa voix, mais par la voix de deux demoiselles à la mode dans les coulisses des Bouffes-Parisiens: Mlles Rose Blanche et Adèle Cherche-Après, la Gaieté et l'Insouciance en voyage.

«Je suis furieux! dit Georges à son ami; si tu veux partir pour Ems avec moi, tu seras mon témoin dans un duel à mort, avec ce marquis napolitain qui vient de m'enlever la plus adorable des femmes.

—Allons donc! dit Mlle Cherche-Après, une de perdue, deux de retrouvées!

—D'autant plus, ajouta Mlle Rose Blanche, que nous avons peur de ne pas trouver d'appartement à Bade et que nous avons compté sur ta chambre à coucher.

—Ma chambre à coucher! dit Georges qui se rappela alors le sabbat de la veille, il y revient des esprits.

—Des esprits! Ils ne reviendront pas si nous sommes là. Conte-nous donc cette bêtise?»

Georges leur dit mot à mot ce qui s'était passé à la gare et à l'hôtelVictoria.

«Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aimée dans le miroir, par la volonté de M. Home?

—Oui, je suis assez candide pour cela.

—Qui te dit qu'elle n'était pas là avec M. Home?

—Après tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant plus qu'elle habitait l'hôtel Victoria.»

Il se décida à ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de Xaintrailles, jugeant que c'était maintenant à elle à lui donner de ses nouvelles. Il retourna donc à Bade, en compagnie de son amie et des comédiennes.

Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.

Mais le médium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui eût été bien plus difficile de préparer cette comédie impossible que d'appeler l'âme de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie pour Ems.

«Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confessé à l'abbé de Ravignan pour trahir la religion? Ç'a été pour moi une bénédiction. L'abbé de Ravignan m'a exorcisé, mais, par malheur, les esprits reprennent peu à peu leur empire.»

Georges avait conté à M. Home sa mésaventure sur le marchepied du wagon.

«Quand vous verrez la comtesse, lui dit le médium, vous l'interrogerez à son tour.

—Mais la reverrai-je?

—N'en doutez pas. Vous vous êtes trop aimés pour ne pas vous revoir.Dieu et la nature le veulent.

—Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu'à prendre un amant?

—Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir à vous? Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas l'occasion.»

Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience, parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans doute parce qu'il était ruiné, ces demoiselles lui faisaient tous les matins une bourse de jeu. Il était toujours sur le point de se révolter contre lui-même, mais comment se relever de ses déchéances sans avoir de l'argent pour point d'appui?

Il espérait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui arriva un jour; mais comme il était en spectacle et comme il jouait l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin. Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment où ce fut lui qui sauta. Désespoirs et récriminations de ces demoiselles; un instant il avait eu toutes les caresses, il en fut bientôt aux égratignures. On l'accusa d'avoir mis de l'argent de côté.

La vérité, c'est qu'il revint à Paris sans un sou, n'osant pas attendre à Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce qu'il ne voulait reparaître devant elle qu'en vainqueur et non en vaincu.

«Soyez mon ambassadeur, dit-il à M. Home. Si vous revoyez Mme de Xaintrailles, dites-lui que jamais héroïne de roman ne fut aimée comme elle.»

La fortune est aux audacieux: ne doutant pas de son audace, Georges ne douta pas de sa fortune.

Ce fut alors qu'il se mêla à la tourbe des coquins en gants de Suède qui s'abattent sur Paris comme sur un grand chemin, sans souci de l'honneur non plus que du devoir, jetant leur conscience par-dessus le dernier moulin de Montmartre, décidés à tout pour arriver à tout, brassant des affaires qui n'ont que des commencements, sautant tous les jours à pieds joints par-dessus la police correctionnelle, vrais saute-ruisseaux des hauts financiers, tentant les hasards de la Bourse, jetés par la fenêtre du parquet, tombés dans la coulisse, aujourd'hui courtiers, demain remisiers, après-demain directeurs de la Banque des Familles avec des succursales sans nombre. Vous les connaissez tous: celui-là crée un journal qui n'aura qu'un numéro, celui-ci ouvre un dépôt deprêts sur titres, l'un vous vendra à juste prix la honte de votre ennemi, l'autre vous vendra à plus juste prix les bonnes grâces d'une femme en renom.

Je dirai pourtant que Georges du Quesnoy fut longtemps dans ce monde perdu, homme de pensée, mais point homme d'action. Il partait de ce beau principe: l'homme est né voleur, depuis le berceau jusqu'à la tombe, avec le souci de prendre ici, là, plus loin, toujours. Le grand art, c'est de voler avec la protection du gouvernement. Par exemple, le marchand de vin et le marchand d'eau ne volent-ils pas sur la qualité et la quantité avec une patente du gouvernement? Le banquier qui fait un emprunt d'État vole d'abord le roi qui emprunte et ensuite les peuples qui prêtent. Il est volé à son tour par la fille d'Opéra, qui vole tout aussi bien, puisqu'elle se vend sans se donner.

Georges, comme s'il riait de tout, débitait ainsi mille paradoxes subversifs, armé de Baboeuf et de Proudhon, mais ne croyant pas un mot de ce qu'il disait.

Ses vrais amis lui conseillaient de se hasarder au Palais, puisqu'il avait l'éloquence naturelle et l'éloquence étudiée; mais comme c'était un chercheur et un inquiet, comme il appartenait à la secte de ces esprits turbulents et désordonnés qui n'aiment pas les chemins officiels de la vie, il se jeta décidément dans les hasards de la chimie.

La curiosité le dominait toujours. Tout en reconnaissant que la science n'aimait pas les mystères, là encore il voulait trouver des mystères. Mais ce qu'il voulait trouver surtout, c'était le miracle d'une fortune rapide.

Il avait d'ailleurs vu quelques-uns de ses amis de rencontre et d'occasion, faire leur fortune dans des découvertes imprévues. La chimie est une loterie. Il en est qui ne tirent jamais le bon numéro, mais il en est qui gagnent du premier coup.

Il ne tenta pas de faire de l'or, comme les alchimistes du sabbat, mais il tenta d'orifier le cuivre. Ce fut le sabbat des métaux. Le cuivre fut rebelle à toute métamorphose. On ne refait pas une virginité à la fille perdue.

Après cette tentative il s'aventura dans les eaux des fées voulant retrouver les teintures vénitiennes. C'était encore chercher l'or. Il retrouva le blond de Diane de Poitiers, le blond du Nord; mais il comprit que le soleil seul donnait aux filles de Venise le chaud rayon qui les auréole.

De là il passa dans les poisons. C'est lui qui inventa ou réinventa le poison des Médicis, ou le poison des bagues et des perles. On se souvient que, vers les dernières années de Napoléon III, beaucoup de crevés, de journalistes, de chercheurs, de femmes déchues, de hautes courtisanes, ne voulaient mourir que par ce poison doux et violent.

J'ai rencontré hier à la table d'une comédienne un prince et un homme politique qui portent encore le poison de Georges du Quesnoy «pour être maîtres de leur mort à travers les révolutions». Ils oublient trop que le poison se dissout et perd sa vertu par la chaleur.

Par malheur pour Georges du Quesnoy, ce poison ne fit pas sa fortune, n'étant pas à la portée de ceux et de celles qui n'ont ni bagues ni perles. Il chercha d'autres inventions, mais il n'eut pas la main heureuse, quoiqu'il eût le coup d'oeil subtil.

Il commençait pourtant à se faire un nom dans la science. Il faut lui rendre cette justice qu'il aimait la science pour la science.

Jusqu'à Lavoisier, la chimie avait encore des airs de famille avec l'alchimie; mais Lavoisier prit des balances pour peser l'or vrai et l'or faux. Il marqua d'une vive lumière les agents invisibles, comme les oxydes; il prouva les corps simples et ruina la théorie des transmutations: c'était ruiner la pierre philosophale. Il décomposa tout, pour tout recomposer. Il fonda la théorie atomique, prouvant que la combinaison des différents corps provient de la juxtaposition des atomes. Autour de la théorie atomique se groupèrent la théorie des radicaux et celle des substitutions. On comprit enfin que les composés chimiques étaient les pierres d'un monument, qu'on pouvait substituer les unes aux autres sans changer la forme ni l'équilibre. Il y eut encore la théorie des types, qui donne la clef de la méthode universelle. Georges du Quesnoy admirait beaucoup les Dumas et les Wurtz; il poursuivit la science moderne jusqu'à ses confins; mais il était trop épris du merveilleux pour ne pas s'obstiner à voir autre chose que la vérité. Il rencontra Claude Bernard et le contredit par les paradoxes les plus inattendus. Il voulut lui prouver que toutes les théories modernes étaient déjà dans La Bruyère, dans Fontenelle et dans tous les malins du XVIIIe siècle. Il lui développa sa théorie à lui, la théorie des affinités, qui ne voulait pas sacrifier l'alchimie à la chimie, parce que tout est dans tout, et que c'est l'inconnu, bien plus que le connu, qui fait marcher le monde.

Que Georges fût dans le vrai ou dans le faux, il n'en devint pas moins un des sous-oracles de la science moderne; on citait son nom dans les journaux scientifiques; on lut un mémoire de lui sur l'électricité à l'Académie des sciences: c'était écrit à l'emporte-pièce, dans un style imagé, qui égarait l'esprit bien plus qu'il ne l'éclairait. «Et la conclusion?» demanda un membre de l'Académie après la lecture.

Georges était peut-être trop raisonnable pour conclure. Qui donc a dit le dernier mot sur toutes choses, hormis le philosophe qui a écrit: «Je sais que je ne sais rien?»

Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges du Quesnoy. Un seul sentiment le relevait au-dessus de lui-même: c'était l'amour de la patrie. L'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela de bon—comme la mère—qu'elle peut préserver un homme des dernières chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il était tombé.

Georges ne fut pourtant pas préservé, il tomba jusqu'au fond de l'abîme—l'abîme sans fond. Comme Figaro, ne sachant plus que faire, il avait pris une plume—entre deux femmes—pour fustiger cette société bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent. On avait du premier coup d'oeil reconnu en lui un véhément satirique, poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères.

Quelques journaux lui donnèrent de quoi fumer.

Un de ses amis était devenu secrétaire du ministre de l'intérieur. Ils se rencontrèrent, ils se comprirent; Georges fut inscrit parmi les honnêtes gens qui sont marqués au coeur de ces deux mots odieux:fonds secrets. La veille il avait bafoué la royauté, le lendemain il souffleta la France.

Ce ne fut pas son premier crime, ce crime de lèse-nation.

Quelles que fussent les déchéances de cet esprit malade, il gardait avec religion le souvenir radieux de Valentine de Margival. C'était une source pure où il retrempait son âme; c'était le rivage après toutes les tempêtes; c'était le coin du ciel à travers les nuées les plus sombres. Saint Augustin a dit: «Il n'est pas de pécheur si égaré qui ne voie encore Dieu sur son chemin.» Georges ne voyait pas Dieu, mais il voyait Valentine. Il se rappelait avec délices ces beaux jours perdus où il vivait des joies les plus pures et les plus idéales de l'amour. Il ouvrait encore les lèvres comme pour boire les fraîches senteurs du Parc-aux-grives.

«Ah! Valentine! s'écria-t-il avec désespoir, vous avez tué en moi ce qu'il y avait de beau et de bon. Vous avez tué ma force à ce point que je n'ai même pas le courage de vous haïr.»

Il ne pouvait pas la haïr, parce qu'il l'aimait toujours.

«Et pourquoi? se demandait-il. C'est qu'aucune femme n'aura eu pour moi, même celles qui m'ont aimé, la saveur de cette Valentine, que je n'ai appuyée qu'une seule fois sur mon coeur.»

Un soir qu'il lisait la vie de Marie-Magdeleine, il fit cette réflexion qu'aux femmes seules il est beaucoup pardonné si elles ont beaucoup aimé; ce qui est une vertu chez la femme est considéré comme une faiblesse chez l'homme. «Et pourtant, disait-il, combien qui ne sont plus des hommes, parce qu'ils ont rencontré une femme sur leur chemin!»

Tout le monde a connu à Paris la misère à la mode: une femme du monde déchue, toute ravagée, toute flétrie, toute dépenaillée, qu'on trouve le soir et le matin accroupie à la porte, les mains dans les cheveux, les yeux fixes, les joues pâles. Elle ne prie pas, elle ne pleure pas. La fortune l'a trahie, mais n'a pas vaincu sa fierté. Si elle se confesse ce n'est pas pour mendier, c'est parce qu'elle a trouvé une âme sympathique. Çà et là elle se hasarde pourtant à tendre la main discrètement, mais, presque toujours, elle aime mieux mourir de faim, s'enveloppant dans le linceul de sa dignité.

Georges du Quesnoy connut bien cette misère-là. Vainement il la chassait de son seuil par toutes les roueries d'un viveur qui trouve de l'argent dans sa famille et chez ses amis, voire même chez ses maîtresses. Mais ce jeu-là n'a qu'un temps. Comme a dit un vieux jurisconsulte, l'argent mal recueilli ne germe point. Aussi Georges du Quesnoy, après toutes ses escapades, se retrouvait-il plus pauvre qu'auparavant. Trois fois déjà il avait changé de quartier pour dépister ses créanciers, mais il avait beau se rouvrir de nouveaux crédits sur la naïveté publique, il pressentait que Paris tout grand qu'il soit lui serait bientôt impossible à habiter: on le reconnaissait à sa tête hautaine et railleuse, partout où on lui avait fait crédit.

En quelques années, il était parvenu à dévorer cent quatre-vingt mille francs, dont moitié pris à son père. Il avait cent créanciers pour l'autre moitié. Comment avait-il mangé tant d'argent? On pourrait se demander pourquoi il n'en avait pas dépensé le triple, car il avait joué, il avait soupé, il avait loué des avant-scène et des carrosses; en un mot, sans mener à front découvert la grande vie des fils de famille, il avait vécu à peu près comme eux.

Georges du Quesnoy avait des amitiés demi-célèbres; car il y a la demi-célébrité comme le demi-monde, ou plutôt il y a la petite célébrité et la grande célébrité, comme il y a la petite académie et la grande académie. Dans la confusion des personnalités la plupart des gens ne font pas de distinction entre les unes et les autres, mais il y a toujours une élite qui met tout le monde à sa place.

Cette élite, Georges du Quesnoy en était par l'intelligence, mais sa vie désordonnée, sans fortune et sans talent, ne lui avait pas permis d'être du vrai monde de toutes les aristocraties: aristocratie de la naissance, des lettres et des arts. Il y touchait, mais c'était tout. Il fallait qu'il se contentât d'être en camaraderie avec une foule de gens d'esprit qui sont toujours un peu sur le pavé, parce qu'il leur manque deux choses: la dignité et le génie; fils de famille tombés, gens de lettres et artistes qui n'ont pas signé une oeuvre pour demain, journalistes, faméliques, admirant ou critiquant selon le journal, s'imaginant qu'ils font l'opinion publique, parce qu'ils la font fille publique. Comme Georges parlait haut et parlait bien dans les brasseries politiques, littéraires, artistiques, qui sont des académies comme les clubs sont des tribunes, on lui disait souvent de se faire journaliste. Mais il était né pour parler et non pour écrire. Toutefois il prit la plume et fit quelque bruit dans un journal bruyant. Naturellement, il n'exprima pas une seule de ses opinions. Il lui fallut prendre l'air connu de la maison. On lui donna, en politique et en littérature, le nom des hommes à exalter et le nom des hommes à fusiller à traits d'esprit. Il fit cela haut la main. Quelques niais du journalisme s'imaginent volontiers que ce qu'ils disent est toujours parole d'Évangile. Ils s'embusquent derrière un pseudonyme et débitent leurs injures avec la conviction que les hommes qu'ils attaquent ne s'en relèveront pas. C'est de la poudre aux moineaux: la fumée retombe sur eux. Ce sont eux qui ne s'en relèvent pas. Georges n'était pas si bête: il savait très-bien que, dans la bataille de la vie, les blessures qui ne tuent pas sont des titres de plus. Il avait trop le véritable orgueil pour tomber dans cette puérile vanité du critique qui raisonne comme sa pantoufle: «Tout le monde admire celui que j'attaque, je prouve que j'ai plus d'esprit que lui, donc c'est moi qu'il faut admirer.» Georges n'avait pas l'esprit si dépravé. Il admirait dans le journalisme cinq ou six hommes hors ligne qui parlent haut parce qu'ils parlent bien; il aurait voulu marcher à leur suite, mais ii s'était embourbé dans le mauvais chemin. Aussi s'arrêta-t-il bientôt en route, disant que le véritable esprit vit de considération, comme l'estomac vit de pain.

De là il tomba dans la passion du jeu. Il joua partout: au café, au tripot, au cercle, jouant ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.

Au cercle, son compte ne fut pas long à régler, car, au cercle, on ne joue pas longtemps sur parole.

Mais il tomba du cercle dans le tripot. Là on trouve toujours de quoi jouer. Là tout n'est jamais perdu, hormis l'honneur.

La fortune avait trahi Georges du Quesnoy au cercle, elle lui fut bonne fille au tripot.

—C'est étonnant, se disait-il à lui-même, il y a là un voleur sur deux joueurs; il me faut une fière veine pour avoir raison de tout le monde.»

Non-seulement il avait de la veine, mais il avait des yeux. Il empêchait les méridionaux en rupture de soleil de forcer la carte. Les plus beaux escamoteurs le savaient décidé à tout, ils n'osaient trop le braver.

Après avoir perdu vingt-cinq mille francs au cercle, les dernières épaves de sa fortune patrimoniale, il gagna près de cinquante mille francs dans les tripots, à petites journées. Il retourna au cercle, armé de toutes pièces, voulant se venger.

A sa première rentrée de jeu, il gagna un peu plus de cinquante mille francs. Il est vrai que cette nuit-là, celui qui perdait le plus lui jeta les cartes à la figure en l'accusant d'avoir apporté des cartes. Qu'y avait-il de vrai? Je ne veux pas me faire l'avocat d'office de Georges du Quesnoy, je me contente de dire qu'il sauta à la figure de celui qui l'outrageait en lui jetant ces mots qui ne prouvent rien:

—Et toi, quand tu m'as gagné il y a trois mois, avec quelles cartes jouais-tu?

Les deux adversaires se battaient le lendemain au bois de Vincennes, mais ils ne parurent plus au cercle ni l'un ni l'autre.

Or la moralité de ceci, c'est que Georges du Quesnoy soupa le soir avec une comédienne à la mode qu'il afficha le lendemain pour s'afficher avec elle.

Depuis le commencement de l'hiver, il était courbé sur les tables vertes, il n'avait jamais pris une heure pour relever la tête et respirer la vie. Maintenant qu'il avait cent mille francs, il se sentait le coeur léger. Une porte d'or s'ouvrait pour lui sur le monde. Il allait dépouiller la misère et vivre de loisirs, en attendant qu'il trouvât sa voie, car il se croyait toujours appelé à de hautes destinées.

En plein mois de janvier, il retrouvait un printemps en lui. La neige qui tombait sur le boulevard lui semblait douce, comme autrefois la neige des pommiers du Soissonnais.

«O Valentine! s'écriait-il avec un renouveau d'enthousiasme; ô Valentine! quel printemps virginal je retrouverais cette année si tu venais me dire: «Me voilà!»

Ce coup de dés fut le commencement d'une vraie veine. Georges joua partout: dans le cercle, dans les tripots, à la Bourse, le tripot des tripots. Il gagna partout; mais partout il fut quelque peu accusé de faire sauter la carte, car à la Bourse il avait un partner qui jouait le contre-coup et qui ne payait pas.

Il vivait à fond de train de l'argent du jeu, le prodiguant à toute occasion, achetant des tableaux peints et des tableaux vivants, des objets d'art et des vertus.

Un soir, vers minuit et demi, il rencontra un de ses amis qui descendait en habit de bal d'une voiture de maître.

«D'où viens-tu?

—D'un bal de banquiers. Mais décidément l'or est trop triste, je vais m'égayer un peu au bal de l'Opéra.»

Georges prit le bras à son ami.

«L'or n'est pas si triste que cela. Moi aussi; je vais au bal de l'Opéra. Et si tu me promets d'être gai, je te payerai à souper avec des drôlesses.

—Si tu me promets qu'elles seront drôles, je veux bien.»

On entra au bal. On fureta toutes les loges pour y trouver des amis, on finit par s'établir dans une avant-scène louée par un prince moldave que Georges avait rencontré chez ces demoiselles. Il y en avait quelques-unes qui venaient faire galerie dans la loge.

Le prince trépignait de joie en voyant bondir les almées parisiennes.

«Quel peuple! disait-il, comme il a de l'esprit, quoi qu'il fasse! Il n'y a que les femmes de Paris pour avoir de l'esprit au bout des pieds.»

Sans doute il osait hasarder cette opinion parce qu'une chicarde de la danse levait, à chaque mesure, le pied vers l'avant-scène, en criant au prince qu'elle lui faisait des pieds de nez. En effet, plus d'une fois elle avait failli le toucher au nez.

Georges du Quesnoy étonna d'abord toute l'avant-scène par ses menus propos éblouissants. Mais ce ne fut qu'une fusée. Malgré les agaceries des femmes, il se tourna vers le spectacle de la danse avec toute la curiosité d'un habitué des premières représentations. Il était de ceux qui s'écoutent parler, mais qui n'écoutent jamais les autres, si bien que, presque toujours après avoir jeté son feu, il se recueillait dans la rêverie ou la méditation, ne voulant causer qu'avec lui-même, tant il était personnel.

Que méditait-il, ou à quoi rêvait-il? Il pensait toujours à ses cent mille francs. C'était le point d'appui d'Archimède. Rien ne l'arrêterait plus dans son ambition. Cent mille francs! du savoir-vivre et du savoir-faire, de l'esprit, de la figure et «de la blague», il faudrait ne pas vouloir faire un pas en avant pour ne pas arriver à tout.

Mais Georges du Quesnoy n'avait pas seulement l'ambition de marcher vers les grandeurs de ce monde. Il avait l'ambition d'arriver à Valentine, aux joies inespérées de son amour, à cet idéal du coeur, plus rayonnant que tous les mirages de l'esprit.

Le roman de sa première jeunesse se rouvrait à toute heure dans son souvenir et répandait dans son âme toute la fraîcheur de l'aube et de la rosée. Quels que fussent les orages de sa vie, il n'oubliait jamais ce point de départ rayonnant, ce rêve irréalisé, cette promesse miragée du bonheur.

Pendant que le prince voyait par les yeux du corps toutes les comiques péripéties du champ de bataille de la danse, Georges se créait un autre théâtre et voyait passer sur la scène de l'Opéra les bucoliques de ses vingt ans. Il n'y a pas d'âme parmi les plus troublées qui ne retourne aux sources vives.

Toutefois la réalité s'accusait trop bruyamment pour que Georges effaçât le spectacle des danses emportées qui tourbillonnaient sous ses yeux. Si bien qu'il mêlait le présent au passé, la vérité à l'imagination, comme lorsqu'un rêve nous prend dans le demi-sommeil.

«Voyez-vous? dit-il tout à coup au prince.

—Je vois tout et je ne vois rien.

—Comment, vous ne voyez pas, dominant toutes les danseuses, cette bacchante toute couronnée de pampres qui jette des louis à pleines mains?

—Je crois que vous devenez fou.

—Regardez bien! c'est une pluie d'or.

—Si c'est une pluie d'or, je n'en suis pas ébloui du tout. Vous savez bien, d'ailleurs, que toutes ces filles qui sont là ne trouveraient pas dans leur porte-monnaie de quoi faire une poignée d'or. Il n'y a que Jupiter qui fasse ces miraclespour Danaé….»

Mais le prince parlait seul; Georges du Quesnoy s'était élancé hors de la loge pour se précipiter vers la bacchante.

Comme à la Closerie des lilas, il avait reconnu la jeune fille qui lui était apparue toute blanche dans le Parc-aux-Grives.

Mais quelle métamorphose! La virginale figure, couronnée de marguerites, était ce soir-là tout allumée et toute couperosée par les orgies nocturnes. Au lieu de ce regard timide qui se dérobait, c'était un coup d'oeil insolent qui jetait l'ivresse et la luxure. Au lieu de cette bouche candide, qui souriait sous la rêverie et qui n'avait baisé que des roses, c'était une bouche gourmande et inassouvie qui avait dévoré les sept péchés capitaux, lèvres à jamais flétries et toutes barbouillées de rouge.

«Pourquoi cette fille jette-t-elle de l'or à pleines mains?» demandaGeorges en s'approchant d'elle.

Celui à qui il s'adressait était un pierrot, qui se contenta de l'appeler polichinelle en habit noir.

Georges fit un pas de plus, mais on avait commencé la quatrième figure du quadrilled'Orphée aux Enfers. Ce fut une vraie bourrasque. Il fut jeté de côté et ne retrouva pas la bacchante.

Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain et bien au delà. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.

Il avait tenté plus d'une fois de s'arracher au désoeuvrement qui rongeait son âme comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux voluptés énervantes des débauches parisiennes, il aspirait à l'air vif des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'était pas né pour vivre sous cette atmosphère. Un jour il eut le courage—il croyait qu'il fallait du courage pour cela—de s'arracher aux mille toiles d'araignée qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur, à Rouen; il se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-même.

«Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est à une femme que tu demandes de te sauver?»

Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de famille, tout épanoui d'enfants.

«Hors de là, dit-il, point de salut.

—Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empêche de prendre une femme et d'avoir des enfants?

—Une femme! murmura-t-il amèrement, je n'en connais qu'une au monde.Dieu me l'a montrée comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.

—Pourquoi s'obstiner à celle-là, puisqu'elle est mariée?

—Elle est mariée, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon âme. Je la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne savez pas comme je suis esclave de cette femme, même loin d'elle. Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en triomphe un jour. Jusque-là je l'aimerai, je la haïrai, je ne serai bon à rien.»

Il en était arrivé à désespérer de tout, sinon de lui-même.

Il songeait à se retremper dans une vie nouvelle en partant pour l'Amérique, la patrie hospitalière des esprits aventureux, quand il reçut un petit billet tout parfumé, écrit sur papier whatman par une main qui n'était pas anglaise du tout:

«_Vous avez peut-être oublié Valentine de Marginal; si oui, _requiescat in pace;si non, venez continuer une conversation interrompue dans le Parc-aux-Grives.»

On ne saurait dire avec quelle joie Georges lut ces quelques lignes! Sa jeunesse déjà mourante se releva, en lui avec toute sa force et toute sa sève. Ce fut une renaissance soudaine.

«Valentine, murmura-t-il, mon rêve, ma vie, mon âme!»

Était-ce l'amour ou la destinée qui avait dicté cette lettre? là est le mystère de i'inconnu.

Georges du Quesnoy ne se fit pas attendre longtemps à l'hôtel du Louvre. Il lut la lettre deux fois, il baisa la signature, il prit un coupé et se présenta un quart d'heure après au numéro 17.

Une femme de chambre vint ouvrir qui lui dit que Mme la comtesse prenait un bain, dans sa chambre à coucher.

Georges ne doutait pas que Valentine elle-même n'eût grande hâte de le revoir.

«Donnez-lui ma carte et dites-lui que je n'ai que cinq minutes.»

Il voulait brusquer les choses, il espérait que la comtesse le recevrait devant la baignoire.

En effet, elle fit d'abord quelques façons, mais elle finit par lui faire dire d'entrer dans sa chambre à coucher, quoique tout y fût sens dessus dessous.

Il se précipita.

Elle lui tendit sa main toute mouillée, en lui disant de l'air du monde le plus simple:

«Vous voyez que je vous reçois toute nue.

—Pas si nue que ça, dit Georges qui voulait cacher sa surprise d'un tel accueil: vous me recevez comme Vénus avant de sortir des ondes.

—Quel langage! vous êtes démodé, mon cher. Vénus s'habille chezWorth.

—Je le sais trop, hélas!

—Est-ce que vous payez beaucoup de factures par là?

—Pas précisément: je n'ai payé chez Worth qu'une robe d'indienne qui m'a coûté dix-huit cents francs. Les femmes que j'ai l'honneur d'habiller ne vont pas encore là.

—Et les femmes que vous n'habillez pas?

—Ah! c'est autre chose, celles-là vont toutes chez Worth.

—Eh bien, dit la comtesse en se soulevant un peu, nous avons là une jolie conversation pour commencer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que les femmes honnêtes qui parlent mal et qui ne soient pas des grues.

Georges avait admiré les épaules de Valentine. Il l'avait aimée jeune fille svelte et légère comme un cygne; il la retrouvait dans toute la luxuriance de la femme, nourrie de chair, comme on disait des figures de Rubens.

Georges du Quesnoy, qui s'était assis à une distance respectueuse de la baignoire, s'approcha tout contre, en disant avec passion, au risque d'être entendu de la femme de chambre qui venait de passer dans le cabinet de toilette:

«O Valentine, comme je vous aime!»

Ils étaient loin tous les deux de ces fraîches promenades dans le parc de Margival où ils ne s'aimaient que par le coeur et par l'âme; où l'amour ne songeait pas encore à la passion; où ils jetaient sur leurs rêveries les chastes écharpes de la candeur.

Quel chemin ils avaient fait tous les deux en descendant!

Georges dévorait des yeux Valentine:

«En vérité, vous êtes plus belle que jamais.

—Si je n'étais pas plus belle que jamais, je ne vous eusse pas dit de venir me voir.

—Vous êtes donc bien heureuse, comtesse, pour vous porter si bien?

—Ah! oui, parlons-en: je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse que je voudrais mourir.

—Vous êtes encore en pleine lune de miel.»

La comtesse prit une expression de sauvage tristesse.

C'était une question insidieuse. Georges ne voulait pas accuser Valentine, mais il ne pouvait vaincre sa jalousie, non pas sa jalousie contre le mari, mais contre les amants. Il faillit même éclater en reproches, mais il se contint.

«Voyez-vous, Georges, je suis la femme la plus malheureuse du monde.

—Pourquoi?

—Vous ne le devinez pas?» dit Valentine en veloutant ses yeux.

Les femmes veulent toujours qu'on leur parle d'elles, à moins qu'elles n'en parlent elles-mêmes. La comtesse de Xaintrailles ne se fit pas prier pour conter ses aventures à Georges, tout en ne disant que ce qu'elle voulait dire, jouant à l'héroïne de roman, et voulant convaincre son amoureux que toutes ces folies, elle ne les avait faites que dans l'enivrement de sa passion pour lui. Ce qui était bien un peu vrai.

«Je n'en crois pas un mot, dit Georges.

—C'est toute la vérité. Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Rome?

—Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé?

—Je vous ai envoyé mon portrait et je vous ai écrit:Souvenez-vous de l'oubliée.

—Comment ne m'avez-vous pas fait signe à Bade?

—Vous étiez en trop mauvaise compagnie; mais d'ailleurs je ne vous ai pas vu, sinon sur la route d'Ems.»

Valentine dit à Georges que, le voyant à Bade, elle s'était cachée.

«Voilà pourquoi j'ai voulu aller à Ems. Vous m'avez entrevue et vous m'avez violemment séparée du marquis Panino. J'étais ravie de votre belle action, mais je suis devenue furieuse en voyant que vous ne me poursuiviez pas à Calsruhe. Le marquis m'a retrouvée plus folle que jamais, mais je ne l'aimais plus du tout.

—Vous l'avez donc aimé?

—J'aimais l'amour, toujours à cause de vous.»

Georges expliqua à la comtesse qu'il n'avait pas poursuivi l'aventure dans la peur du ridicule.

«C'est que vous ne m'aimiez plus.

—Peut-être. Et qu'avez-vous fait de votre marquis?

—J'ai failli le précipiter dans le Vésuve.

—Pour un autre?

—Non. Je revins à mon mari un jour de repentir en lisant une lettre de mon père. Mais c'en était fait des joies conjugales. Un matin, après une nuit orageuse, je courus à Civita-Vecchia, et je me jetai dans le premier navire en partance pour Marseille, décidée à revoir Paris,—je veux dire à vous revoir;—je suis arrivée aujourd'hui même, et mon premier travail a été de vous écrire.»

Georges baisa la main droite de Valentine.

«Mais savez-vous mon malheur? C'est que monsieur mon mari est arrivé à Paris avant moi. Voilà ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre en allant à son petit pied-à-terre, rue de Penthièvre. Le chemin de fer va plus vite que le navire. Heureusement que je suis descendue sous un nom de guerre:Mme Duflot, rentière à Dijon. Et puis je suis à peine connue à Paris et je ne veux sortir que sous un triple voile.»

Toute cette histoire, Valentine la conta à Georges du Quesnoy avec une désinvolture charmante, comme si elle eût parlé d'une autre.

«Oui, à travers toutes ces folies, je n'ai aimé que vous, dit-elle en penchant son front vers Georges. Mais vous n'étiez pas là.

—J'y serai toujours maintenant.»

On voit que la comtesse de Xaintrailles en était arrivée à ne plus vouloir que du masque de la vertu. Elle avait une fureur de gaieté, de passion, de curiosité qui la jetait toute en dehors. Elle avait endormi, sinon étouffé les plus adorables vertus de la femme. En six mois de folies, elle s'était métamorphosée en demi-mondaine. «C'est la faute de son sang, disait Cabarrus, son médecin, il ne faut pas lui en vouloir.»

Et pendant que la comtesse Valentine de Xaintrailles dévoilait ainsi les années de sa vie à son premier amoureux, Georges, penché au-dessus d'elle, baisait avec passion ses cheveux rebelles et parfumés épars au dehors de la baignoire. Il baisait aussi le cou, il baisait aussi l'épaule. Mais Valentine, toute rieuse, lui jetait des poignées d'eau à la figure. Il ne se tenait pas pour battu, il ripostait par des baisers. C'était un jeu charmant.

«Maintenant, dit-elle tout à coup, vous allez me faire le plaisir de passer dans le salon, parce que je vais sortir du bain.

—Puisque je suis un mythologue, lui dit-il, figurez-vous que vous êtes une Diane ou une Vénus qui sort de la fontaine ou de la mer, sans s'inquiéter des simples mortels.

—Je vous comprends, mais je ne suis pas de marbre.

—Je vous jure que je vous regarderai comme une statue, avec le sentiment de l'art.

—C'est égal, allez vous-en par là.

—Eh bien, savez-vous le fond de ma pensée? c'est que si vous étiez belle comme une déesse, vous ne vous cacheriez pas.

—J'y ai pensé, dit-elle, mais, tout bien considéré, j'ai encore de la pudeur, même pour ceux que j'aime.

—La pudeur! simple question d'atmosphère.»

Je ne sais pas bien ce qui se passa ce jour-là entre l'amoureux et l'amoureuse. Ce que je sais bien c'est que le lendemain, dans leur joie d'être ensemble, ils étaient allés déjeuner à Versailles.

En débarquant à l'hôtel des Réservoirs, Georges avait signé au livre des voyageurs:Baron de Villafranca. C'était son nom quand il voyageait. Il avait encore un autre pseudonyme pour se cacher dans les petites occasions:Edmond Duclos.

C'était au temps où Versailles n'avait pas encore reconquis la dictature. On n'allait là que pour voir l'olympe de Louis XIV. Les amoureux trouvaient leur compte dans cette solitude des solitudes, hantée autrefois par toutes les passions et toutes les voluptés. Il en reste bien encore quelque chose. Les Lavallière, les Fontange, les Montespan répandent toujours dans les bosquets les douces senteurs de leurs chevelures dénouées. Qui n'est pas amoureux à Versailles n'a jamais été pris par les magies de l'amour.

Georges et Valentine amoureux à Paris furent amoureux à Versailles. Avant le déjeuner, pour aiguiser la faim, ils s'égarèrent dans le parc, elle, suspendue à son bras, lui, toujours penché pour lui baiser le front. C'était un gracieux spectacle de les voir tous les deux, ivres de jeunesse, sans souci du monde, oublieux du temps et cueillant l'heure. Georges publiait même qu'il avait à peine de quoi payer l'addition à l'hôtel des Réservoirs.

Il paraît que ce ne fut pas un gracieux spectacle pour tout le monde, car un autre promeneur plus matinal encore faillit les heurter dans l'Ile d'amour.

C'était le comte de Xaintrailles.

Comment était-il là? C'était bien simple: Mlle Émilie, la femme de chambre de la comtesse, le trahissait et la trahissait pour se venger de tous les deux.

Mlle Émilie était une de ces créatures qui fleurissent dans la fange parisienne. Fille de couturière, elle avait eu des aspirations; mais elle avait manqué de figure et de tenue pour prendre les premiers rôles. Elle compta sur l'amour, mais elle eut d'abord à faire à un drôle qui la roua de coups et la dépouilla, quoiqu'elle n'eût encore rien. Elle se résigna à se faire femme de chambre, mais femme de chambre de grande maison, en attendant qu'elle pût se faire servir elle-même. C'était un caractère par la volonté; elle n'aimait rien que l'argent. Elle était fort caressante avec Mme de Xaintrailles; mais c'était les caresses du chat qui cache ses griffes. A l'époque où la comtesse commençait à tourbillonner dans les galanteries romaines, le comte, qui aimait les femmes pourvu que ce fussent des femmes, avait fait deux doigts de cour à Mlle Émilie, en lui disant que c'était en faveur des parisiennes. La femme de chambre fût charmée d'être désagréable à sa maîtresse. Si bien qu'un jour Valentine trouva cette fille en tête-à-tête avec le comte, qui voulut se sauver de là en disant que c'était un quiproquo.

La comtesse, qui n'était pas sérieusement jalouse, avait pardonné à Emilie, croyant se faire une créature. Mais la femme de chambre aimait trop les trahisons et les catastrophes pour ne pas garder son libre arbitre et pour ne pas tromper le mari et la femme. Elle y trouvait d'ailleurs son compte et elle aimait beaucoup l'argent.

Voilà pourquoi M. de Xaintrailles avait été renseigné sur le voyage àVersailles.

Que fit-il en les voyant dans l'Ile d'amour? Un contre deux: on pouvait le jeter à l'eau. Il se détourna pour mieux jouir du tableau de son malheur.

Jusque-là, quoique séparé de sa femme, non pas officiellement, mais par les fugues perpétuelles de Valentine, il croyait encore à la vertu de cette belle aventureuse. Il n'y avait plus à douter.

«C'est bien, dit-il, je me vengerai.»

Les jeunes gens étaient si éperdus dans leur bonheur, si aveuglés par ce nuage de volupté dont Homère a couvert Mars et Vénus, qu'ils ne virent pas le mari. Une heure après ils déjeunaient gaiement à l'hôtel des Réservoirs, pendant que le mari déjeunait tristement à l'hôtel de la Chasse. Pauvre mari! pourquoi ne pas dire: pauvres amants!

Le soir même, au café Anglais, Georges vit venir à lui deux hommes qu'il ne connaissait pas. Le plus grave prit la parole:

«Vous êtes bien M. le baron de Villafranca?

—Oui, dit Georges, qui se rappelait avoir pris ce nom-là le matin à l'hôtel des Réservoirs.

—Monsieur, le comte de Xaintrailles se trouve offensé par vous, il veut avoir demain matin raison de cette offense, voulez-vous nous dire les noms de vos témoins?»

Georges dînait avec trois amis; il les regarda tous les trois:

«Messieurs, leur dit-il, répondez.»

Deux des amis se levèrent et accompagnèrent tout de suite les ambassadeurs de M. de Xaintrailles jusque sur le boulevard. Ils revinrent bientôt et demandèrent à Georges s'il reconnaissait avoir offensé le comte de Xaintrailles.

«Non-seulement je l'ai offensé, mais je veux l'offenser encore. Puisque ce n'est plus un secret, je vous dirai que j'adore sa femme, que ni lui ni ses témoins ne m'empêcheront de l'adorer aujourd'hui, demain, toujours.»

On décida que le duel aurait lieu le lendemain à huit heures dans les bois de Meudon. On se battrait au pistolet parce que M. de Xaintrailles avait perdu l'habitude de faire des armes.

On dîna rapidement, après quoi Georges courut à l'hôtel du Louvre, oùValentine l'attendait en lisant un journal du soir.

«Demain, lui dit-il, vous apprendrez quelque chose en lisant le journal.»

Elle eut beau le questionner, il ne voulut pas dire un mot de plus. Mais il avait beau vouloir refouler son inquiétude, une légère expression de mélancolie passait sur sa figure. Il était brave, mais il ne pouvait s'empêcher de penser à tout le bonheur qu'il perdrait s'il était tué le lendemain.

Dans la soirée, Valentine parla de son mari; elle raconta à Georges comment il la laissait sans le sou, sous prétexte de sauvegarder sa dot, dont il ne voulait pas se désemparer. Par malheur, M. de Margival avait généreusement donné à sa fille plus qu'il ne devait lui donner. Elle ne pouvait donc plus compter sur lui.

«Comment faire, dit-elle, pour ressaisir ma dot dans les mains crochues de cet avare?

—Ah! pardieu! s'écria Georges, qu'il ne se trouve jamais sur mon chemin, car je le provoque et je le tue en duel.

—Je ne lui veux pas de mal, dit Valentine, mais vous me feriez là une belle grâce.»

Il y eut un silence expressif. Elle continua:

«Mais c'est surtout à lui que vous feriez une belle grâce. Il a la goutte, il a la pierre, il a déjà la mort dans le coeur. Quand je pense que je suis allée m'enchaîner à ce tombeau, quand je pouvais me jeter dans vos bras et faire un mariage d'amour.»

Valentine se jeta dans les bras de Georges toute éplorée et toute éperdue.

«Ah! Georges, je vous aimais et je vous aime, tandis que cet homme je ne l'aimais pas et je le hais. Pourquoi Dieu a-t-il permis ce mariage sacrilège, quand il m'avait promise à vous?»

Valentine eut tout un quart d'heure d'éloquence. Georges eut tout un quart d'heure de passion.

«Ah! si je pouvais tuer demain M. de Xaintrailles!» se disait-il à lui-même.

Ils ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.

M. de Xaintrailles tira le premier à vingt pas. Georges du Quesnoy se croyait sûr de son coup, mais il ne fit que défriser son adversaire. M. de Xaintrailles voulut recommencer. Les témoins de Georges obtinrent que les deux adversaires partiraient de vingt-cinq pas et tireraient quand ils voudraient.

Georges impatient tira le premier, toujours sûr de lui. Quand M. deXaintrailles fut à dix pas, les témoins de Georges lui crièrent:

«Tirez donc!»

Il tirai mais n'atteignit pas non plus son rival. Tous les deux demandèrent à recommencer, mais les témoins se récusèrent, en disant que c'était déjà trop.

Georges n'en revenait pas d'avoir cassé tant de poupées et de n'avoir pu toucher un homme, car c'était la première fois qu'il se battait au pistolet.

Quand il raconta son duel à Valentine, il lui dit:

«J'espérais vous apporter un extrait mortuaire, mais c'est à peine si j'ai coupé une mèche de cheveux à votre mari.»


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