XVI

«Enfin, se disait Georges du Quesnoy, je tiens donc le bonheur sous la main. Mon idéal c'était Valentine: j'ai fini par atteindre mon idéal.»

Ce n'était pas encore le bonheur, Valentine n'aimait pas comme lui. C'était la curieuse et l'affamée. Elle se jetait à travers la vie pour toucher à tout et pour mordre à tout. Mais elle avait trop d'aspirations pour se contenter des joies de l'amour caché.

«Tu es trop belle pour m'aimer bien, disait Georges. Il faut que tu montres ta beauté à tout le monde. Tu aimes encore mieux l'admiration que l'amour.

—Peut-être, disait-elle. Je suis comme la vigne: j'éclate dans ma sève, je brise mon corset. Mon coeur m'emporte au triple galop à toutes les sensations. J'aime tout ce qui est beau: les robes et les chevaux, la fleur dans l'hiver, la neige dans l'été, le soleil partout. Mon esprit a toujours soif et toujours faim.»

Georges lui disait souvent:

«Vois-tu, ton amour est charmant, mais il a des entr'actes. Tu m'embrasses bien, mais tes lèvres sont distraites. Quand tu me regardes, c'est divin, mais tu vois plus loin que moi. Ah! Valentine, ce n'est pas là le véritable amour. Si tu m'aimais comme je t'aime, tu viendrais vers moi sans détourner la tête et sans regarder au-delà.

—O mon Dieu, oui! répondait gaiement Valentine. Tu voudrais me comparer à la louve affamée, qui court chercher la pâture de ses louveteaux, sans rien voir sur son chemin. Tu veux que je te serve mon coeur sans qu’une seule pensée étrangère l'agite et le fasse battre. Tu veux l'amour dans toute sa fureur et dans tout son aveuglement. Il y a peut-être des femmes qui donnent cet amour-là; va les chercher.»

Et, se reprenant:

«Non, prends-moi comme je suis. Vois-tu, mon cher Georges, tu ne seras jamais heureux, parce que tu cherches l'absolu.

—Ah! tu sais bien qu'il n'y a point d'absolu.»

Si Georges n'était pas heureux, même dans son bonheur, c'est qu'il pressentait déjà que Valentine lui échapperait comme un beau rêve.

Ce qui l'empêchait aussi d'être heureux, c'est qu'il n'avait pas d'argent et qu'il n'y a point d'amour sans argent—dans le beau monde.

C'était aussi le malheur de Valentine dans son bonheur. Quand le marquis Panino l'avait enlevée, il ne lui avait pas donné d'argent, mais il lui avait donné une vie fastueuse, à Bade, à Ems et ailleurs. Elle n'avait eu qu'à parler pour être obéie dans tous ses caprices de grande dame et de grande prodigue. Le marquis Panino n'avait, pas jeté moins de cent mille francs dans ce voyage d'agrément s'il en fut.

C'était même pour cela qu'il l'avait «plantée là», comme on dit clans le beau monde. Il avait sans doute compris qu'avec de si belles dents elle lui croquerait sa fortune en quelques saisons. Rien n'est plus difficile, en amour, que de compter avec les femmes, ou plutôt de leur apprendre à compter, surtout quand on a commencé par prendre des airs de prince. Elles ne s'inquiètent pas de la question d'argent, ou plutôt elles ne veulent pas s'en inquiéter. Est-ce qu'on marchande l'eau aux fleurs et le millet aux oiseaux? Une femme est une fleur et un oiseau.

La comtesse de Xaintrailles était venue échouer sans un sou à l'hôtel du Louvre, poursuivie par son mari qui l'adorait, mais se cachant de lui. Si elle avait choisi cet hôtel de provinciaux de l'arrière-province, c'est qu'elle savait bien que le comte n'irait pas la chercher là.

Mais cela ne lui donnait pas d'argent. Une femme ne se fait jamais enlever sans ses diamants; mais la comtesse n'avait pas emporté sa parure des grands jours. A son arrivée à Paris, elle ne put mettre en gage qu'une broche et deux bagues. Les pendants d'oreilles étaient pour elle deux lumières pour sa beauté: elle ne voulait pas les éteindre. Aussi ne fut-elle pas longtemps sans crier misère à sa femme de chambre.

On sait que Mlle Émilie n'était pas la première venue. Ancienne femme de chambre d'une actrice, c'était une fille de ressources, pareille à ces anciens valets de comédie qui se mettaient en campagne pour trouver de l'argent à leur maître.

La comtesse s'était attachée à sa femme de chambre, et n'avait pu s'en séparer depuis son mariage, quoiqu'elle la trouvât trop familière avec le comte. Mais, dans sa fierté, Valentine avait dit devant les plus belles Romaines qu'elle mettrait sur son blason: «Jalouse ne daigne.» Ce n'était pas pour s'inquiéter des yeux noirs de sa femme de chambre, d'autant plus qu'elle se gardait bien de mettre le comte sous clef. Moins il était avec elle, plus il s'en trouvait bien.

Les femmes ne sont pas prévoyantes quand elles ont une fortune sous la main. Mais quand elles sont sans argent, elles se tournent vers le lendemain avec inquiétude.

Valentine se disait vaguement qu'elle avait encore sa dot, s'imaginant que deux cent mille francs sont un capital aujourd'hui. Mais comment reprendre sa dot? La femme de chambre lui amena un matin une marchande à la toilette de ses connaissances, qui lui prêta sur cette dot cinq mille francs, comme si c'était par amitié; d'autant plus que, ce jour-là, elle ne lui offrit rien de sa boutique.

Georges du Quesnoy s'imaginait qu'il était débarrassé du mari, mais il comptait sans le mari. M. de Xaintrailles avait commencé par le commencement, c'est-à-dire par le duel, voulant se donner les airs d'un galant homme, mais il voulait finir par les tribunaux.

Voilà pourquoi un beau matin, le commissaire de police vint sonner à la porte de la comtesse, au n° 17 de l'hôtel du Louvre.

La femme de chambre, qui trahissait toujours le mari et la femme, poussa un cri et tomba en syncope; comme si elle n'eût pas été prévenue de cette visite inopportune.

Mme de Xaintrailles, qui entendit ce cri, pressentit un malheur: elle se jeta hors du lit pour aller fermer le verrou de sa chambre; mais il était déjà trop tard.

Le commissaire de police parut sur le seuil. Il n'était pas seul: M. de Xaintrailles se montra presque aussitôt. Le flagrant délit fut constaté, car la comtesse non plus n'était pas seule. La comtesse se jeta au-devant de son mari:

«Quoi! lui dit-elle, furieuse, échevelée, menaçante, vous n'avez pas honte de venir ainsi chez moi!

—Chez vous! madame, dit M. de Xaintrailles, je suis chez moi.

—Vous êtes chez moi!» lui cria Georges du Quesnoy, qui venait d'arracher le rideau du lit pour se draper dedans.

Ce fut une vraie tragi-comédie.

Georges du Quesnoy voulut avoir raison du commissaire et du mari, mais il n'était pas assez habillé pour cela. Pourtant il les secoua si rudement tous les deux que le commissaire de police appela deux agents qui attendaient dans le salon. La force représentait la loi, la loi représentait la force.

Valentine finit par demander grâce à son mari.

«Monsieur, je vous abandonne ma dot, mais laissez-moi libre.»

Le mari n'avait plus d'oreilles pour sa femme.

Le soir, elle couchait au couvent des Dames-Sainte-Marie. Georges du Quesnoy couchait à la Conciergerie, non pour le flagrant délit, mais pour coups et blessures.

Il avait pu parler un instant à la femme de chambre en quittant leGrand-Hôtel.

«Je ferai votre fortune, lui dit-il, mais répondez toujours que vous ne savez pas qui je suis.»

En arrivant au greffe de la Conciergerie, il avait pu s'entendre avecMme de Xaintrailles.

Comme quelques aventureux qui sont un peu aventuriers, Georges avait dans sa poche des cartes toutes faites pour les deux pseudonymes qui lui servaient souvent:

Regent street, 93.

Et celle-là:

Hôtel du Louvre.

Lorsque le commissaire de police l'interrogea, il s'empressa de répondre qu'il se nommait Edmond Lebrun, chimiste, né à Turin, domicilié à Londres, habitant l'hôtel du Louvre pendant son passage à Paris.

Quand le juge d'instruction l'interrogea le lendemain, il le serra de près par ses questions. Mais il était homme à tenir tête à tous les juges d'instruction. Il lui fagota une histoire si vraisemblable, que celui-ci n'y vit que la vérité.

«Mais pourtant, monsieur, on ne vous connaît pas au Grand-Hôtel d'autre appartement que celui de Mme de Xaintrailles.

—Je suis venu de Londres tout exprès pour la voir.

—Vous la connaissiez donc?

—Je l'ai connue à Rome, à Nice, à Bade.

—Pourquoi ce nom de Villafranca quand vous vous êtes battu avec le comte?

—Quand je voyage, je prends un titré qui appartient à ma famille, je suis baron de Villafranca, mais le nom de mon père comme le mien est tout simplement Lebrun. Je me nomme Edmond Lebrun.»

Malgré les coups et blessures, Georges, grâce à son père, finit par obtenir sa liberté jusqu'au jour où il devrait répondre à l'accusation d'adultère.

La prévention fut longue, comme toujours; mais le matin même où lé procès fut appelé, aucun accusé ne répondit à l'appel.

Les curieux en furent pour leur curiosité, car l'affaire ne vint pas. M. de Xaintrailles, pour l'honneur de son nom, avait enfin compris qu'il était indigne de lui de faire ce procès. On rendit une ordonnance de non-lieu.

Il espérait que Georges du Quesnoy, à cause des coups et blessures, ne reparaîtrait pas de sitôt. Aussi chercha-t-il à se rapprocher de sa femme par toute une comédie sentimentale. Mais Valentine avait mis sur son blason: JE N'OUBLIE PAS. Non-seulement elle n'oubliait pas, mais elle voulait se venger.

Elle refusa de recevoir M. de Xaintrailles, quelles que fussent les prières de ses billets doux. Elle demanda une séparation de corps, voulant enfin disposer de sa fortune. Mais M. de Xaintrailles lui fit croire que la justice n'avait que suspendu son action; si Valentine refusait de se remettre avec lui, il finirait par la faire condamner comme adultère. Il la menaça d'ailleurs de lui envoyer les gendarmes pour la réintégrer au domicile conjugal.

La comtesse était désespérée; elle se penchait à toute heure à sa fenêtre de l'hôtel du Louvre, où elle était retournée, comme si elle dût voir revenir Georges du Quesnoy.

Elle avait repris sa femme de chambre, qui s'était juré à elle-même de ne plus trahir sa maîtresse, parce que le comte ne l'avait pas récompensée.

Huit jours se passèrent sans que la comtesse vît venir son amant. Enfin, un soir, vers minuit, on sonna à sa porte. Elle savait bien que ce n'était pas son mari. Elle ouvrit elle-même, la femme de chambre étant déjà endormie.

«C'est toi!

—Enfin!».

Et des étreintes à perdre l'âme.

«J'ai deviné que tu reviendrais ici, voilà pourquoi j'y suis revenue. Que m'importe l'opinion des gens de cet hôtel! L'opinion, c'est toi: si tu es content, je suis contente.»

On se conta les ennuis et les anxiétés de la prison et du couvent; on avait pu s'écrire, mais on n'avait pas tout dit; la haine contre M. de Xaintrailles s'était accrue de toutes les douleurs subies depuis trois mois.

«Je me vengerai, dit Valentine.

—Je te vengerai, dit Georges.

—Songe qu'il tient ma fortune et qu'il me laisse sans argent.

Georges était désespéré de ne pouvoir mettre une fortune aux pieds deValentine.

«Combien a-t-il à toi?.

—200,000 francs! toute ma dot. Il n'a pas pu la manger, puisque je suis mariée sous le régime dotal.

—Que dit ton père?

—Mon père lui donne tort, mais il me donne tort aussi. Il est d'ailleurs malade à Margival. Il ne veut pas encore revenir à Paris. Mes deux avocats, Me Allou et Me Carraby, me disent que je ne puis demander la séparation de corps si je ne suis d'accord avec mon mari. Et, d'ailleurs, même si on me donne raison contre lui, ce sera bien long. Le comte veut que je revienne chez lui. Que vais-je faire? que vais-je devenir?

—Comptez sur moi, dit Georges.»

Mais il ne pouvait pas même compter sur lui.

Vers une heure du matin, comme Georges allait sortir de l'hôtel du Louvre, il fut rappelé par une voix de femme. C'était la femme de chambre de la comtesse.

«Monsieur, lui dit-elle, il ne faut pas que madame sache que je vous parle, mais je vous avertis que nous sommes tout à fait sans argent. On fait crédit à madame sur sa bonne mine et sur son titre de comtesse, mais les créanciers se fâcheront bientôt. Par exemple, avant-hier, nous avons acheté des dentelles aux magasins du Louvre, je les ai portées au Mont-de-Piété et je n'ai eu que 1,000 francs qui on été éparpillés dans la journée, car madame devait ici avant d'aller au couvent. Ce qui ne l'a pas empêchée de donner cinq louis à une pauvre femme qui portait deux enfants dans ses bras. Or, aujourd'hui, on est déjà venu deux fois des magasins du Louvre. Jugez donc si on savait que nous avons mis les dentelles au Mont-de-Piété!

—Que vous ont-elles coûté?

—Je crois bien que c'est 2,400 francs.»

Georges du Quesnoy fouillait dans sa poche.

«Tenez, ma chère, voilà cinq louis, ne dites pas à la comtesse que je vous les ai donnés; si on revient des magasins du Louvre, vous enverrez chez moi; mais ne prenez pas la fièvre, ni vous ni votre maîtresse: je veille sur vous.

—Voyez-vous, monsieur, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de se débarrasser du mari.

—Vous en parlez bien à votre aise.

—Ayez encore un duel avec lui, cette fois vous ne le manquerez pas.»

Georges alluma un cigare sous les arcades de la rue de Rivoli.

«Cette fille a raison, dit-il, il faut se débarrasser du mari.»

Comme il disait ces mots, l'heure tintait à Saint-Germain-l'Auxerrois, ce qui le ramena à ses impressions du monde invisible.

C'était un vendredi; M. de Nieuwerkerke recevait. La plupart des invités étaient déjà partis, il ne restait plus chez lui que les intimes, qui assistaient, tout en fumant, aux spirituelles caricatures d'Eugène Giraud. Un peintre sortit, un ami de Georges du Quesnoy. Il le reconnut dans la nuit.

«Bonsoir, Georges, que diable fais-tu là à cette heure occulte? Est-ce que tu songes à aller coucher avec la Vénus de Milo?

—Non, je n'aime pas les femmes de marbre.

—Ni les antiques!

—Ah! que vous êtes heureux, vous autres artistes, vous vivez de rien quand vous n'avez rien; vous ne vous éparpillez pas aux quatre coins du monde. Vous êtes consolés de tout par la passion de l'art.

—Je te croyais l'homme du monde le plus heureux. Je t'ai rencontré avec la plus belle femme que j'aie vue, et on m'a dit que tu faisais de l'or.

—Allons donc! je fais de la chimie et point de l'alchimie. Cela coûterait d'ailleurs plus cher à faire de l'or qu'à en acheter.

—Je ne suis pas en peine, tu es de ceux qui ne restent pas en chemin. Quand on te voit, on juge que tu monteras haut. Adieu, je vais me coucher.»

Resté seul, Georges murmura:

«Je monterai haut. Si j'étais superstitieux, je dirais que tout me conduit à la guillotine.»

Il vit alors dans les parterres du Louvre une guillotine avec le bourreau, le prêtre et le condamné.

Dans l'après-midi du lendemain, Émilie lui apporta cette lettre de sa maîtresse:

_Mon ami,

Je suis désespérée; M. Dufaure, avocat de mon mari, est venu me voir tout à l'heure. Il m'a dit les choses les plus éloquentes en me parlant du devoir. Si tu ne viens pas tout de suite me voir, je serai peut-être assez bête pour retourner avec le comte. Tu sais, d'ailleurs, que je n'ai pas d'argent et que je ne veux pas que tu m'en donnes.

Je t'attends.

«Oh monsieur! dit la femme de chambre, c'est moi qui suis au désespoir. Nous voyez-vous rentrer avec monsieur? Il paraît qu'il nous emmènera à Rio de Janeiro. C'est à se jeter à l'eau. Vous n'êtes pas un homme a ne pas trouver un truc pour nous tirer de là. Du reste, moi je m'en moque, parce que moi je ne partirai pas. Chacun a ses affaires à Paris.

—Je comprends, vous ne voulez pas emmener votre amant au delà des mers? Vous figurez-vous que je vais laisser partir Valentine? Jamais!

—Comment ferez-vous?

—Ah! si vous vouliez être de moitié dans l'aventure, ce serait bientôt fait.

—Voyons, parlez.»

Georges ne parla pas si vite.

«Non, dit-il. C'est tenter le diable:

Souvent femme varie,Bien fol qui s'y fie.

—Vous ne me connaissez pas! je ne suis pas une grue, ni une éventée.

—Qu'est-ce que votre amant?

—Mon amant? J'en avais deux, un surnuméraire à la Banque et….

—Et?….

—Le comte de Xaintrailles!

—Quoi! vous trahissiez la comtesse?

—Non, je trahissais le comte: il n'avait pas de secret pour moi et je n'avais pas de secret pour madame.

—O temps! ô moeurs! s'écria Georges, qui ne pouvait s'empêcher de «blaguer», même dans les moments les plus critiques.

—Oui, mais maintenant, n-i ni, c'est fini.

—Vous ne pourriez pas le réacpincer, cet Othello?

—Oh! il ne faudrait pas me mettre en quatre pour cela.

—Eh bien, allez-y gaiement, je vous dirai pourquoi.

—Non, dites-le-moi d'abord.

—C'est que quand vous serez redevenue sa maîtresse, nous serons maîtres de lui.

—J'y vais de ce pas.

—Allons donc!

—Comme je vous le dis! Voici une lettre que madame vient de me donner pour le comte; au lieu de la mettre à la poste, je cours la lui porter.»

Et Émilie partit du pied gauche pour aller trouver le comte qu'elle ne voyait plus, tandis que Georges du Quesnoy partait pour l'hôtel du Louvre.

Il la rappela dans l'escalier:

«Pas un mot au surnuméraire.

—Êtes-vous bête!

—Je connais du monde à la Banque, je vous réponds qu'il fera son chemin.

—J'en accepte l'augure.»

Quand Georges du Quesnoy fut avec Mme de Xaintrailles, il s'aperçut que l'avocat du comte avait bouleversé ce jeune esprit ardent à tout, même au bien. Elle avait déjà tempéré sa passion. Elle comprenait qu'une femme bien née doit être prête à tous les sacrifices. On lui pardonnerait ses folies, qui n'étaient que des folies d'une heure, si elle redevenait loyalement la comtesse de Xaintrailles. Au contraire, que ferait-elle en se maintenant dans sa révolte? Le comte, justement blessé, la punirait en s'opposant à une séparation de corps. Il continuerait à retenir ses biens. Son père menaçait de ne plus la recevoir. Elle n'avait pas à Paris une seule amie qui lui tendît la main.

«Tant pis, mon cher, dit-elle à Georges. C'est l'heure de la résignation.

—Ah! si j'avais tué votre mari en duel!

—Oui, vous avez manqué l'occasion ce jour-là de faire notre bonheur à tous les trois.»

Et quoiqu'elle eût bien envie de pleurer, Valentine se mit à rire.

Georges du Quesnoy était au paroxysme de la passion. En la voyant si belle, en la voyant si près de lui échapper, il jura qu'elle ne serait plus au comte.

Le soir, il eut une seconde conférence avec la femme de chambre. Émilie lui conta qu'elle avait été fort mal reçue par M. de Xaintrailles. Il était malade. Elle avait pénétré jusqu'à son lit, mais il s'était écrié qu'il ne la voulait plus voir tout en lui montrant la porte.

«Alors, vous ne le verrez plus?

—Je ne suis pas fille à obéir quand on me dit de m'en aller. J'ai si bien fait mon compte, qu'une demi-heure après j'étais encore au chevet de M. Xaintrailles, lui rappelant les beaux jours de Rome et de Tivoli, quand il me disait que plus je l'aimais, plus il aimait sa femme. En un mot, j'ai triomphé à ce point qu'il m'a priée de retourner demain. Il a fini par me dire: «Tu as bien fait de venir me demander ton pardon, sans quoi je ne t'aurais pas gardée quand la comtesse va revenir chez moi.»

—Quoi! s'écria Georges, il en est si sûr que cela?

—Oui, son avocat n'en doute pas.

—Eh bien, il était temps de se mettre en travers.

Georges du Quesnoy demanda à Emilie quelle était la maladie du comte.

Elle lui répondit que c'était une névralgie qui lui faisait souffrir mille morts. Il souffrait en outre de la goutte et de la pierre, mais son médecin, qui était venu ce jour-là, lui promettait que dans huit jours il serait debout.

—Eh bien, je vous réponds que dans huit jours il ne sera pas debout, dit Georges en se mordant les lèvres.

Vers minuit il alla se jeter encore aux pieds de la comtesse de Xaintrailles, pour lui dire tout son désespoir, à la seule idée de la voir retourner avec son mari.

Elle parut bien peu touchée; elle semblait n'écouter que son devoir, ou plutôt elle était toute soumise encore aux conseils de M. Dufaure. Le célèbre jurisconsulte lui avait montré le néant de toutes ces passions bâties, sur un volcan, qui n'enfantent que la douleur et le remords.

«Non, se disait-elle, quand on porte mon nom, on n'a pas le droit de trahir la société. Je veux reconquérir la considération; le bonheur que vous me donnez m'épouvante. Je vous aime encore, mais je sens que je vous haïrais bientôt. Je vais quitter cet hôtel de malheur….

—Pouvez-vous dire cela? Valentine.

—Cet hôtel de bonheur, si vous voulez. J'ai déjà envoyé ma femme de chambre au comte pour le soigner. Moi, je vais retourner au couvent pour faire quarantaine.»

Georges eut toutes les éloquences, toutes les caresses, toutes les colères.

«Quoi! lui dit-il, je vous avais presque oubliée; c'est vous qui m'avez appelé, et c'est vous qui me rejetez. Que voulez-vous que je fasse dans ce désespoir? Ce sera le coup mortel.

—Vous vivrez de souvenirs, comme moi. Ou plutôt, comme vous êtes un homme, vous oublierez et vous aimerez une autre femme. Pour moi, je vous jure que je n'aurai aimé que vous. Votre souvenir sera ma seule joie.

—J'étais déjà perdu à moitié, reprit Georges en marchant à grands pas, vous me précipitez au fond de l'abîme, au lieu de me sauver.

—Mon ami, ne dites pas cela. Vous savez que si je le puis, je vous tendrai les bras. Jusqu'ici vous avez perdu votre temps, mais vous êtes si jeune que vous vous relèverez de toutes vos folies. Je connais trois ministres, voulez-vous que j'aille les trouver pour vous? Je n'ai pas encore perdu mon crédit, voulez-vous être magistrat, consul, sous-préfet?

—C'est cela; vous voulez m'exiler.

—Vous êtes fou! je veux vous emprisonner dans un devoir rigoureux, comme je veux m'emprisonner moi-même dans la maison de mon mari.»

Georges prit la main de Valentine. «Eh bien, non, c'est au delà de mes forces. J'aime mieux mourir que de vous perdre.»

Et, se penchant pour l'embrasser: «Tu ne sais donc pas comme je t'aime?»

La comtesse leva ses beaux yeux sur son amant. «Tu ne sais donc pas comme je t'aime aussi?» dit-elle.

Il retomba à ses pieds et il pleura.

Elle pleura aussi.

Il croyait l'avoir reconquise, mais elle se releva de cette rechute.

«Non, mon ami, lui dit-elle, je ne serai plus votre maîtresse. Vous êtes cruel de me décourager. Redevenez un homme et non un enfant.

—Si je vous décourage, c'est parce que je sais bien que vous voulez jouer un rôle qui n'est pas le vôtre. Les femmes ne se repentent jamais si jeunes.

—Je m'appelle Valentine, mais je m'appelle aussi Madeleine.

—Madeleine ne s'est repentie que parce qu'elle a aimé Dieu lui-même. Mais ce n'est jamais avec M. de Xaintrailles que vous vous repentirez. Vous aller tenter l'impossible; aussi, dans six mois, vous aurez planté là votre mari pour la troisième fois; car ne m'avez-vous pas dit vous-même que vous aviez voulu vous repentir avec M. de Xaintrailles de votre aventure avec le marquis Panino?

—Eh bien, si je n'ai pas la force du devoir, j'aurai la force de l'amour: je viendrai me jeter encore dans vos bras. Mais, pour aujourd'hui, ne perdez pas votre temps; je vous jure que vous ne gagnerez rien.

—Vous me donnerez un quart d'heure de grâce?

—Je vous offrirai à dîner, si vous voulez, à la condition que vous me donnerez de l'appétit.»

Ils dînèrent ensemble dans le petit salon, comme ils avaient souvent dîné aux meilleurs jours de leur passion. Georges voulait encore se faire illusion, tout en s'avouant que c'était lui qui avait toujours été dominé. Elle avait eu beau s'abandonner avec les voluptueuses lâchetés de l'esclave, il n'était jamais parvenu à se rendre maître de cet esprit rebelle. La raison, ce n'est pas seulement sa timidité presque enfantine dans le Parc-aux-Grives; c'était qu'il l'aimait trop. Pour Valentine, quand elle était devant lui, il y avait toujours une société, une famille, un Dieu. Pour lui, il n'y avait plus rien que Valentine.

Après le dîner, il aurait bien voulu rester encore—rester toujours,—mais Valentine lui dit qu'elle avait promis à M. de Xaintrailles d'aller passer une heure avec lui, et que, pour rien au monde, elle ne manquerait à cette promesse. «Songez donc, lui dit-elle, il est si malade que ce serait un homicide.»

Il fallut bien que Georges se résignât. «A demain, dit-il à Valentine.

—Qui sait!» répondit-elle.

Mais elle le vit si triste, qu'elle se hâta d'ajouter un de cesouicharmants que les femmes savent si bien dire.

Georges eût peut-être, d'ailleurs, insisté davantage, s'il n'eût été attendu à une table de jeu, car le bonheur ne lui avait pas fait perdre ses bonnes habitudes des jours malheureux.

Le lendemain, quand il vint pour voir la comtesse, elle n'y était pas.Il vint jusqu'à trois fois sans la trouver. Il revint le surlendemain.Cette fois, on lui donna ce mot:

«Adieu! nous ne nous verrons plus. Si vous m'aimez encore, ne cherchez pas à me rencontrer.»

Georges devint pâle. Il eut froid au coeur; il lui sembla qu'il allait mourir.

Il questionna, et on lui apprit que la comtesse avait quitté l'hôtel pour n'y pas revenir. Elle était retournée au couvent de Sainte-Marie.

Il courut au couvent, mais ne fut pas reçu. On lui apprit que la comtesse était toute seule, même sans sa femme de chambre. Il écrivit, mais on ne lui répondit pas.

Il était si désespéré qu'il en devint presque fou. Cette fois c'en était fait. Valentine mariée n'était pas si loin que ne le devenait Valentine repentie. Il ne la verrait donc plus! Il ne rallumerait pas cette belle passion qui le tuait dans les délires et les délices! Il fallait donc tenter l'impossible pour arracher cette pécheresse à son repentir! Pour la ramener dans ses bras, plus égarée que jamais, pour lui prouver que la vie c'était l'amour!

Mais il aurait beau faire, c'était tenter l'impossible, à moins que le comte ne mourût.

«C'est moi qui suis mort!» s'écriait Georges.

Il s'était si bien habitué au savoureux parfum de Valentine, qu'il voulut habiter la chambre même quelle occupait à l'hôtel du Louvre. Aucun voyageur n'y était encore entré; il s'y précipita et s'y enferma avec une sombre volupté. Il se jeta sur le lit, il baisa l'oreiller, il s'enroula dans les couvertures. Il aurait voulu rattraper de chez la blanchisseuse les draps de la comtesse.

«Ici, se disait-il, au moins je ne suis pas aussi loin d'elle! je la sens partout! Cette pendule-là parlait de moi.»

Et il portait ses lèvres partout et sur toutes choses, ne comprenant pas lui-même que la folie humaine puisse égarer ainsi un homme.

«Oh! Valentine, Valentine! comme je vous aime!» dit-il en tombant agenouillé devant le lit.

Quoiqu'il n'eût pas beaucoup d'argent, il paya huit jours d'avance pour être bien sûr qu'on ne lui enlèverait pas la chambre de Valentine.

Dans l'aveuglement de sa passion, il se hasarda rue de Penthièvre, jusqu'à l'appartement du comte. Ce fut Émilie qui vint lui ouvrir.

«Pourquoi avez-vous quitté la comtesse?

—Je ne l'ai pas quittée pour longtemps, puisqu'elle doit venir ici la semaine prochaine. D'ailleurs, vous savez bien que je suis devenue la garde malade du comte.

—Comment va-t-il?

—Vous êtes bien bon! ni bien ni mal. Mais il a trop de maladies à la fois pour en avoir une bonne.

—Il faut que je voie la comtesse.

—Ah! si madame a dit non, c'est non! Je la connais encore mieux que vous; quand vous verrez madame, c'est que madame voudra vous voir.

—Elle vient ici?

—Oui! elle est venue hier, elle reviendra demain. Mais je suppose que vous ne songez pas à lui donner ici un rendez-vous. D'ailleurs, elle ne vient pas seule; elle est accompagnée de Mme de Fromentel, une autre femme romanesque, qui, depuis la mort tragique de votre frère, passe la moitié de sa vie à pleurer au couvent de Sainte-Marie.

—Il faut pourtant que je voie Valentine. Je lui ai écrit, elle ne me répond pas. Si vous la voyez demain, dites-lui bien que tout ceci finira mal.»

Cette petite conversation se passait, moitié dans l'antichambre, moitié sur le palier; car ni Georges ni Emilie n'avaient franchi le seuil.

La femme de chambre baissa la voix pour murmurer: «Tout ça finirait bien, si le comte aimait assez sa femme pour en mourir.»

Cependant Georges n'était plus maître de sa passion ni de son désespoir. Il souffrait les mille morts de l'amour. Il ne dormait pas, il ne mangeait pas, il ne vivait pas. Il subissait tous les tourments et toutes les angoisses. Cette femme attendue si longtemps! Cette femme retrouvée et reperdue, Dieu la lui rendrait-il?

«Mais il n'y a pas de Dieu, dit-il avec colère. Il n'y a pas de Dieu, puisque le bonheur est impossible, puisque la vie est trahie à chaque pas, puisque les rêves ne sont pas des rêves, puisque notre pain quotidien est la douleur, puisqu'une heure de joie se paye par une éternité de larmes!»

Et quand Georges eut bien déclamé ces imprécations, il s'écria: «Si Dieu n'existe pas, c'est aux hommes forts à faire la justice. Pourquoi ne tuerais-je pas le comte de Xaintrailles, puisque c'est lui qui m'a volé mon bonheur?»

Il s'enhardit dans cette belle idée, en appelant à lui tous les docteurs de l'athéisme. Qu'est-ce qu'un homme inutile de plus ou de moins? César, Napoléon, ne passent pas pour des homicides, quoiqu'ils aient tué des millions d'hommes.

Ce fut en vain que son imagination—ou sa conscience—lui montrait à l'horizon la guillotine, que la chiromancienne lui avait prédite; il était décidé à tout braver, étouffant en lui toute prescience et toute divination; niant les mystères de l'inconnu, après les avoir expliqués.

«Mais comment me débarrasser de cet homme?» se demandait Georges.

On s'habitue au crime comme au poison.

A la première idée, on se révolte; la conscience ferme la porte, c'est à peine si on ose regarder le crime par la fenêtre.

C'est aussi l'histoire de la femme qui s'effraye d'abord de prendre un amant. Quand elle s'abandonne à cette pensée, elle croit encore que c'est un rêve irréalisable. Quand elle savoure par avance les voluptés de l'amour, elle ne peut pas s'imaginer qu'elle franchira jamais le Rubicon.

La minute qui précède le crime ou la chute semble l'éternité: on n'y arrivera jamais.

Georges était bien né; il appartenait à ce monde chrétien qui se résigne et qui ne se révolte pas. Il avait vécu sa première jeunesse dans toutes les soumissions aux lois de l'Évangile, ce code des codes. Le paradoxe avait hanté ses lèvres sans descendre dans son coeur; il sentait Dieu en lui. L'amour de la famille le sauvegardait, comme l'amour des lettres, car il avait trouvé dans l'histoire une seconde famille. Tous ceux que le génie a doués étaient des siens, depuis Hésiode jusqu'à Lamartine, depuis Achille jusqu'à Napoléon, depuis Apelle jusqu'à Delacroix.

Si, au temps de ses études; quand il prenait la plume pour expliquer les maîtres de toutes les langues, on lui eût dit: «Cette main-là frappera du poignard, ou versera le poison,» il se fût noblement indigné, en s'écriant: «Je me nomme Georges du Quesnoy, du nom de mon père.» Et il eût pris à témoin toutes les figures qui lui étaient sympathiques, tous ses amis d'élection dans le monde ancien et dans le monde moderne.

Ce qui l'eût indigné alors l'indigna encore, même après ses déchéances morales, quand le désoeuvrement eut couvert cette intelligence d'élite dont on pouvait tout espérer; mais l'homme avait trop abdiqué pour que la passion ne fût pas plus forte que son coeur. Il n'était plus capable que de faire un sacrifice à lui-même, l'homme périssable, au lieu de le faire à sa conscience, l'âme immortelle.

En quelques jours, Georges s'habitua donc au crime. Mais comment pratiquer le crime? S'il eût obéi à son tempérament, il eût pris le poignard, car il gardait une haine violente à cet homme qui l'avait jeté en prison, pour ce qu'il appelait un délit de droit commun; mais il choisit le poison, pour pouvoir cacher son crime à tout le monde, surtout à Valentine.

Il pensa d'abord au poison des Indiens. Il irait trouver le comte de Xaintrailles; il lui demanderait raison de ses nuits blanches à la Conciergerie, de sa fièvre de prisonnier; dans sa colère, il lui saisirait le bras et ferait pénétrer le poison dans la chair, par les angles d'une bague imbibée. Tout le monde sait que ce poison est le plus violent et le plus rapide.

Ou bien encore, il verserait dans un des breuvages du malade son fameux poison des Médicis, soit celui qui tue à l'instant même, soit celui qui tue lentement. Grâce à la femme de chambre, consciente ou inconsciente, cela n'était pas bien difficile.

Ou bien encore, il porterait à Émilie, pour tenir compagnie au comte, le cerf-volant du charnier qui donne le charbon.

Et l'aconit, ce capuchon de Vénus, avec ses jolies fleurs blanches et violettes qui vous endorment dans l'éternité!

Mais, comme depuis quelque temps il avait étudié les effets inouis de l'eau de laurier-cerise, il se décida à se servir de ce poison, peut-être parce que c'était le plus nouveau.

Il était, d'ailleurs, armé de toutes pièces. A partir du jour où il conçut le crime, quoiqu'il ne fût pas bien décidé à le commettre, il portait toujours sur lui trois ou quatre poisons, sans parler d'un revolver américain, un bijou s'il en fut.

Georges avait traversé plus d'une aventure périlleuse. Il disait que rien ne préserve de la mort comme la mort elle-même. Il ne sortait donc jamais sans elle.

Il ne hâta pas les choses, espérant encore que M. de Xaintrailles mourrait de sa belle mort. Le lendemain, il retourna rue de Penthièvre, espérant toujours voir Mme de Xaintrailles; mais ce jour-là elle ne vint pas. Il retourna le surlendemain. A le voir errer par la rue, avec l'inquiétude peinte sur sa figure de plus en plus pâlissante, les sergents de ville commençaient à se confier qu'il méditait sans doute un mauvais coup, à moins qu'il ne méditât tout simplement d'enlever une des dames du quartier.

A force d'aller et de venir ce jour-là sans voir arriver Valentine, Georges se décida pour la seconde fois à monter chez M. de Xaintrailles. Ce fut la cuisinière qui lui ouvrit. Il ne voulut pas entrer, disant qu'il ne voulait parler qu'à la femme de chambre. La cuisinière alla avertir Émilie, qui vint sur le palier, à moitié endormie, parce qu'elle ne s'était pas couchée la dernière nuit.

«Ce n'est pas moi que vous voulez voir, dit la femme de chambre à Georges, mais je vous avertis que vous ne verrez plus madame; elle est venue ce matin avec son père; la réconciliation a été des plus touchantes. Je ne dis pas que cela amuse beaucoup madame, mais elle s'y résigne. Dans quelques jours, elle partira pour le Brésil ou pour la Perse, car on ne sait pas encore où monsieur sera nommé ministre.

—Le comte va donc mieux?

—Hélas! oui. Pourtant, selon moi, il a encore une patte dans la tombe; les nuits sont très-mauvaises; la fièvre le fait divaguer comme un fou; pour moi, je suis au bout de mes forces.

—Jetez-lui donc sur le nez un mouchoir imbibé de chloroforme, pour le calmer un peu.

—Oui, mais je n'ai pas de chloroforme. Justement je voulais en demander au médecin parce que j'ai mal aux dents.»

Georges donna à Émilie une petite fiole, fermée à l'émeri, pleine d'extrait de laurier-cerise.

«Qu'à cela ne tienne, dit-il, voilà qui vaut mieux que du chloroforme.Si vous buviez tout cela, vous n'auriez plus jamais mal aux dents.Mais vous avez trop d'esprit pour faire une bêtise, surtout quand jepense à votre fortune. Bonsoir.»

Georges n'ajouta pas un mot. Dès qu'il fut sorti, il alla droit au café de la Paix pour écrire à Mme de Xaintrailles; mais il eut beau donner cent sous à l'Auvergnat qui porta la lettre, cet homme ne rapporta pas de réponse.

«Oui, dit-il, c'est bien fini, à moins que le comte ne s'en relève pas.»

Et après avoir pensé à sa fiole d'extrait de laurier-cerise:

—Si Émilie me comprenait! murmura-t-il. Mais je ne me suis pas assez bien expliqué pour me faire comprendre.

Le soir, quoiqu'il n'eût pas trop l'espérance de rencontrer Valentine rue de Penthièvre, il y retourna aussitôt son dîner; un dîner sommaire s'il en fut, car depuis quelques jours il n'avait pas faim.

Après avoir dépêché une fruitière à la femme de chambre, comme cette fille refusait de descendre, il monta pour lui parler.

Cette fois ce fut le valet de chambre, qui lui ouvrit. La femme de chambre vint bientôt et lui dit qu'il était fou de se montrer dans la maison.

«Heureusement, ajouta-t-elle, que j'ai dit que vous étiez médecin; mais, je vous en prie, ne venez plus, si vous voulez que tout aille bien.

—L'eau de laurier-cerise a-t-elle calmé votre mal de dents?

—Je crois bien! à la première goutte, je dormais debout.

—C'est souverain! Vous pouvez en donner au comte, avec l'approbation de son médecin. Il vous signera une ordonnance. Il le faut, car s'il arrivait un malheur, on ne manquerait pas de dire que vous avez voulu empoisonner ce moribond.

—Est-ce que c'est du poison?

—Oui, si on prenait toute la fiole dans une tisane.

—A bon entendeur, salut! Mais allez-vous-en bien vite.»

On montait dans l'escalier. C'était une femme. Georges ne fut pas peu surpris de reconnaître Valentine. Elle était préoccupée et ne regardait pas; si bien qu'elle ne vit pas que c'était lui quand il lui saisit la main.

«Vous!» s'écria-t-elle.

Elle faillit se trouver mal.

«Oui, je vous poursuivrai jusque chez votre mari. Je veux vous voir et vous parler, ne fût-ce que pour la dernière fois.

—Georges! vous allez me perdre. Que dirait-on si on vous voyait ici?

—On dira ce qu'on voudra. J'ai le coeur brisé; j'ai la tête perdue.

—De grâce! laissez-moi, dit la comtesse en dégageant sa main. Vous savez bien que tout est fini.

—Je sais que je veux vous voir encore, ne fût-ce qu'une heure, ne fût-ce qu'un instant.

Georges avait ressaisi la main de Mme de Xaintrailles.

—Eh bien, dit-elle, subissant cette volonté plus forte que la sienne, demain matin, à dix heures, j'irai vous voir à l'Hôtel du Louvre.

—Vous me le jurez?

—Je vous le jure!»

On se sépara. Je ne sais si le comte remarqua que sa femme était très-émue en venant lui dire bonsoir. Il se plaignit d'être plus malade que le matin. Son médecin avait eu peur d'un érysipèle; sa névralgie était plus insupportable que jamais: «Quelle nuit je vais passer!» dit-il.

La comtesse lui promit de venir le veiller le lendemain. Elle lui proposa même de rester ce jour-là; mais M. de Xaintrailles lui dit qu'elle était trop bien habillée pour cela. Le bruit de sa robe de soie l'agaçait, tant il était énervé. Ils se dirent adieu, sans se douter que ce fût le dernier adieu.

Le médecin revint vers onze heures; le comte dormait. La femme de chambre dit qu'il fallait une potion pour que la nuit fût bonne, car elle ne doutait pas que le comte ne se réveillât bientôt. Elle parla d'eau de laurier-cerises, disant qu'un ami de M. de Xaintrailles lui avait conseillé d'en prendre quelques gouttes dans du lait.

Le médecin ne fit aucune difficulté de signer une ordonnance d'eau de laurier-cerise. Il était venu entre deux entr'actes des Italiens, en se disant sans doute que cette visite payerait sa stalle. Il raffolait de la Patti, qui chantait pour la dernière fois.

La mort n'est pas une porte qui se ferme, c'est une portequi s'ouvre. Mais la porte de l'Enfer s'ouvre sur le Paradis.OCTAVE DE PARISIS.

Dieu a créé une peine pour chaque joie. La portedu Paradis s'ouvre sur l'Enfer. Mais la porte del'Enfer s'ouvre sur le Paradis.Mlle CLÉOPATRE.

L'amour qui perd son bien est comme Prométhée sur son rocher. Il ne voit rien autour de lui, rien que la mer, qui vient pleurer ses larmes trois fois amères jusqu'à ses pieds meurtris. Il attend, mais le vautour vient seul, qui, sous son bec affamé, lui boit le coeur jusqu'à la dernière goutte de sang. GEORGES DU QUESNOY.

Pleure pour te consoler. Meurs pour revivre.MAHOMET.

Georges du Quesnoy savait-il déjà la destinée de M. de Xaintrailles, vers onze heures du soir, quand il se promenait sur le boulevard des Italiens?

Sans doute sa conscience était inquiète, car il murmurait entre ses dents:

«Je ne veux pas vivre sans cette femme. Ceinture dorée vaut mieux que bonne renommée. Il y a des crimes qui sont de belles actions. Si cet homme meurt; il délivre sa femme. C'est le bonheur de sa femme, par contre-coup c'est mon bonheur. Et puis, qu'est-ce que tuer un homme déjà penché sur le tombeau? C'est lui donner une chiquenaude. M. de Xaintrailles est déjà mort à toutes les joies de la terre. Si je brise ses chaînes corporelles, si je renverse les murs de sa prison, je lui ouvre le ciel à deux battants, car un homme assassiné meurt en état de grâce. Que ferait sur la terre cet homme qui n'a plus la force d'avoir des passions? C'est le fourreau sans la lame, c'est la tige sans les fleurs, c'est l'autel sans le dieu. M. de Xaintrailles, là-haut, aux voûtes éthérées, me bénira des deux mains pour l'avoir frappé. Dans onze mois, quand j'épouserai sa femme, il nous bénira tous les deux. Onze mois! c'est la loi qui a marqué ce chiffre. Onze mois, quelle ironie! puisqu'il y a onze mois que j'ai épousé Mme de Xaintrailles.»

Georges cherchait dans les fumées du vin de Champagne à jouer au grand criminel et à tuer sa conscience, mais sa conscience était encore debout.

Au moment où il se disait toutes ces belles choses, il coudoya sur le boulevard une fille de joie qui lui jeta au nez un rire insolent. Il faillit tomber à la renverse.

Il venait de reconnaître la jeune fille du Parc-aux-Grives, la danseuse enragée de la Closerie des lilas, la bacchante saoûle du bal de l'Opéra.

«C'est elle; c'est vous! C'est toi! O mon Dieu! Tant de beauté radieuse! Je t'aurais payée de ma vie, et tu ne vaux pas une pièce de cent sous!»

Elle restait devant lui, immobile et silencieuse comme une statue de marbre, les yeux allumés, la bouche flétrie, les joues ravagées, sans un battement de coeur.

«Non, ce n'est plus toi, je ne te reconnais plus,» dit Georges effrayé.

Elle lui tourna le dos et s'en alla à un autre. Il suivit des yeux sa robe soutachée, dont les couleurs criardes attiraient tous les yeux.

«Et pourtant, si j'allais à elle, si je l'entraînais chez moi, si je l'interrogeais? Il faut que je sache toute l'histoire de cette douloureuse décadence; mon coeur saigne devant une chute si profonde; cette jeune fille n'avait donc pas de mère! Mais il reste toujours un peu de place dans le coeur pour le repentir: Madeleine avait encore des larmes pour laver les pieds de Jésus-Christ.»

Il rejoignit la fille de joie, qui, une seconde fois, s'arrêta silencieuse devant lui. Elle lui montra un magnifique collier de perles fines, un camée antique du plus haut prix, des bagues allumées de diamants.

«O pauvre folle! dit Georges avec abattement, tu crois donc que la beauté s'achète avec de l'or? Je t'ai connue plus belle il y a huit ans dans le Parc-aux-Grives, quand tu n'avais que des marguerites pour diamants.»

Elle sourit et pencha sa tête.

«Autres temps, autres moeurs, reprit-il. Du reste, ta beauté est encore vivante et glorieuse. Quelle opulence de corsage!»

Georges avança la main sans façon. Le corsage se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à terre. La fille de joie le ramassa et s'enfuit en toute hâte.

«La coquine, dit une de ses pareilles en passant, elle cache son crime, mais elle sera guillotinée.»

Georges crut sentir passer sur son cou le froid du couteau.

«De quoi est-elle coupable? demanda-t-il à celle qui passait.

—Qui! quoi! que dites-vous? je ne comprends pas.

Georges ne comprenait pas lui-même. Il parla du poignard ensanglanté, mais on lui rit au nez.

Dans son épouvante, il marcha d'un pas rapide vers l'hôtel du Louvre.Il se coucha, mais il eut toutes les peines du monde à s'endormir.

«Que se passera-t-il donc demain? se demandait-il. Est-ce que ma destinée veille et travaille cette nuit? Après tout, si le comte est empoisonné, c'est la fatalité qui aura versé le poison.»

Quand Georges se réveilla, huit heures sonnaient àSaint-Germain-l'Auxerrois.

«Un beau jour,» dit-il, en voyant jouer gaiement un rayon de soleil.

Il pensa au comte et à la comtesse de Xaintrailles,—à l'eau de laurier-cerise et au rendez-vous.

Un beau jour, en effet, car à la même heure il y avait du nouveau rue de la Pépinière, chez le comte de Xaintrailles. Le docteur Tardieu avait été appelé au point du jour. Je ne puis mieux faire que de donner mot à mot son procès-verbal, que je trouve dans laGazette médicale:

«J'arrivai à cinq heures du matin chez le comte de Xaintrailles qui venait d'être empoisonné.

«Le comte avait bu à peu près soixante grammes d'eau de laurier-cerise, si j'ai bien jugé par la fiole qui était sur la table de nuit.

«Il tomba tout de suite saisi de vertige, selon le rapport de la femme de chambre.

«Déjà le médecin du malade avait voulu agir par les contre-poisons. Mais il venait de s'éloigner pour une visite forcée. Je prodiguai au comte les soins les plus rapides. Il bégaya et me regarda d'un air étrange, quoiqu'il me connût bien. Je le fis porter sur son canapé, en pleine lumière. Il ne pouvait plus se tenir assis. Sa tête pendait en avant; il me fallait me baisser pour lui regarder la figure, qui avait déjà la pâleur mortelle. Déjà aussi, il était froid. J'essayai de combattre la paralysie générale du mouvement; mais quand je vis les pupilles dilatées, quand je sentis le pouls lent, mou et régulier, je compris qu'il était trop tard.

«Survinrent alors deux docteurs amis de la maison. Il semblait nous reconnaître, mais déjà les mots étaient brouillés dans son cerveau. On ne pouvait savoir, d'ailleurs, si la raison l'avait ou non abandonné, puisque le malade ne pouvait parler, ni montrer sa langue, ni donner la main, ni faire aucun geste. De cinq minutes en cinq minutes, il subissait des convulsions internes qui altéraient encore sa figure, déjà frappée de l'effroi de la mort. Les dents étaient serrées avec une telle force qu'il nous fut impossible de lui faire rien prendre. Nous ne pûmes agir que par les médicaments externes.

«L'agonie dura cinq heures, mais quand il mourut, il y avait déjà cinq heures qu'il n'existait plus.

«Vingt-quatre heures après, nous fîmes la dissection, par ordre du parquet; il s'exhala, au premier coup de scalpel, une odeur d'amandes amères qui se répandit jusque dans le salon voisin. Le sang était foncé et liquide; le coeur droit était hypérémique; le diaphragme était coloré en noir; la langue était blanche et l'épithélium se détachait facilement; le pharynx et l'oesophage étaient gris, mais encore fermes.»

C'en est assez, ne suivons pas la science jusqu'au bout.

Voici l'interrogatoire de la femme de chambre, par M. Macé, le futur commissaire aux délégations judiciaires des drames parisiens:

«D'où vient que cette eau de laurier-cerise a été donnée au malade?

—Le comte avait demandé une potion pour dormir, car il avait de cruelles insomnies; il passait la nuit à se retourner par-ci par-là, sans jamais se trouver bien; il avait même demandé un masque chloroformé; mais le docteur s'était récrié, parce qu'on en a vu plus d'un s'endormir pour tout de bon.

—Mais qui a eu l'idée du laurier-cerise?

Ici, nous avons remarqué qu'avant de répondre, la femme de chambre avait regardé le comte comme si elle craignait d'être démentie. Toutefois ce fut d'une voix ferme qu'elle répondit:

—C'est monsieur!

—Comment le comte a-t-il pu avoir l'idée de boire de l'eau de laurier-cerise?

—C'est parce que l'eau de pavot ne réussissait plus. Le médecin avait parlé d'opium, mais monsieur disait que l'opium le réveillait au lieu de l'endormir. Demandez plutôt au valet de chambre.

Le valet de chambre appelé a répondu qu'il n'était pas là, mais que le comte avait horreur de l'opium.

—Et dans quelle boisson avez-vous versé l'eau de laurier-cerise?

—Dans du lait; monsieur ne buvait que du lait.

Le docteur vous avait dit combien vous en pouviez mettre de gouttes?

—Oui, quelques gouttes.

—D'où vient que la fiole est vide?

—C'est monsieur lui-même qui, à la seconde fois, voulant à toute force dormir, a versé le reste de la fiole dans une tasse de lait; mais il ne buvait qu'une gorgée de temps en temps. Aussi a-t-il bu à peine la moitié de la seconde tasse. Voyez plutôt: il a renversé le reste sur le lit.

—Il ne vous a rien dit?

—Non! il s'est endormi, mais en s'agitant beaucoup comme s'il avait le délire. Il a appelé la comtesse à voix haute; j'ai pris peur et j'ai crié au valet de chambre de venir.

Le valet de chambre interrogé a dit que le comte semblait dormir, quoiqu'il eût les yeux entr'ouverts et quoiqu'il parlât tout haut. La femme de chambre ajouta que c'était le cauchemar.

Cette fille en était là de sa déposition quand arriva le docteur ***, médecin ordinaire de M. de Xaintrailles.

Le docteur dit qu'il avait ordonné de l'eau de laurier-cerise, mais demanda l'ordonnance et la fiole.

La fille Émilie donna la fiole qui était sur la table de nuit et sembla chercher l'ordonnance. Puis, indiquant la cheminée:

—J'ai peut-être jeté cela au feu.

On trouva du verre cassé dans les cendres.

—Pourquoi avez-vous fait cela?

—C'est que monsieur lui-même jetait tout cela au feu.

La femme de chambre s'est troublée, en disant que cette ordonnance était sans doute restée chez le pharmacien.

—Mais qui a porté l'ordonnance?

—Je ne sais pas. C'est la cuisinière ou le valet de chambre.

On appela la cuisinière. Cette femme venait de sortir.

Le valet de chambre déclara que ce n'était pas lui.

—Peut-être bien, a dit cet homme, en regardant du coin de l'oeil la femme de chambre, que l'eau de laurier-cerise aura été ordonnée par un monsieur qui a fait une visite à Mlle Émilie, car j'ai entendu qu'ils parlaient entre eux de l'eau de laurier-cerise.

—Quel est ce monsieur?

Après un silence la femme de chambre s'est décidée à dire que c'était un ami du comte, un de ses anciens médecins, lequel avait en effet conseillé de l'eau de laurier-cerise pour la nuit si le malade ne pouvait pas dormir.

—Mais le nom de ce médecin?

—Ah! ni moi non plus. Je ne connais pas par leur nom tous les amis de monsieur, surtout depuis le séjour à Rome. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque c'est le médecin du comte qui a signé l'ordonnance?

—Mais encore une fois, s'il a signé cette ordonnance, elle doit se retrouver.

Je l'ai remise à la cuisinière.

—Qui a ouvert la porte à l'autre médecin?

Le valet de chambre a répondu que c'était lui.

—Aviez-vous déjà vu ce médecin?

—Oui, mais je ne lui ai pas parlé. Il a demandé Mlle Émilie.

—C'est donc son médecin?

Ici la femme de chambre prit la parole.

—Dieu merci! je n'ai pas besoin de médecin pour mon mal de dents.

—Enfin, celui-là venait-il pour vous ou pour le comte?

—Cette question! il venait pour le comte. Seulement le comte ne voulait pas que son médecin ordinaire apprît que celui-là fût venu. Vous savez, tous les malades ont leurs lubies.

—Mademoiselle, puisque vous ne retrouvez pas l'ordonnance, on va vous tenir en état d'arrestation.

La femme de chambre perdit un peu de son aplomb. Elle s'écria d'un air indigné:

—Me prenez-vous pour une empoisonneuse?

—Si vous n'êtes pour rien dans tout ceci, soyez sans inquiétude: la lumière se fera.

—On n'a toujours pas le droit de m'arrêter!

—Où demeure le médecin en question?

—Ah! ma foi, il ne m'a pas donné son numéro.

La cuisinière rentra à cet instant. Elle déclara avoir remis l'ordonnance et la fiole dans les mains de Mlle Émilie.

—Vous voyez bien, mademoiselle, que vous aviez l'ordonnance.

—J'en ai eu bien d'autres dans les mains. Je ne pouvais pourtant pas les garder comme des billets de banque.

—C'est bien! tout à l'heure quand viendra le médecin, on saura à quoi s'en tenir.

—Et si le médecin ne vient pas, est-ce qu'on a la prétention de me retenir prisonnière bien longtemps?

—Oui! bien longtemps, si le médecin ne vient pas.

—C'est une rude injustice! S'il fallait rechercher tous les amis de monsieur, on n'y parviendrait pas.

—Oui, mais cet ami de monsieur paraît être de vos amis, puisque c'est vous qu'il a demandé.

—Il a demandé la garde-malade, pour ne pas déranger monsieur, si monsieur dormait.

—Vous vous défendez trop bien.

—Faut-il donc que je me laisse faire sans rien dire?

Pendant tout cet interrogatoire, M. de Xaintrailles ne fit que les mouvements d'un convulsionnaire. Quoiqu'on parlât haut et qu'on fût tourné de son côté, il ne dormait pas, signe d'intelligence. Le cerveau avait été atteint avant tout le reste.

Il expira à dix heures.

On se mit en campagne pour trouver le docteur introuvable. La femme de chambre, gardée à vue dans l'appartement, faisait bonne contenance. Mais, quand on l'avertit qu'elle allait partir pour la Conciergerie, elle éclata comme une tempête, et jura qu'elle attendait celui qui avait conseillé l'eau de laurier-cerise.

Le commissaire de police voulut qu'elle le conduisît à l'instant même chez cet homme. Elle refusa en disant qu'elle ne savait pas où il demeurait; mais elle était bien sûre qu'il viendrait le jour même, parce qu'il l'avait promis au comte.

Dès que la femme de chambre se crut libre de ses mouvements, elle écrivit à Georges du Quesnoy, qui, on le sait, n'était connu à l'Hôtel du Louvre que sous le nom d'Edmond Lebrun.

Voici la lettre:

Je dirai à M. Edmond Lebrun que monsieur le comte s'est fort mal trouvé de l'eau de laurier-cerise. On m'a mise en état d'arrestation, venez bien vite prouver que ce n'est pas ma faute, ni la vôtre non plus.ÉMILIE.

On ne pouvait pas écrire une lettre plus habile, car, tout en disant àGeorges de venir, elle le mettait sur ses gardes.

Mais cette lettre fut saisie au moment même où Émilie la voulait mettre à la poste.


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