XIV

«Valentine!» cria-t-il avec effroi.

Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes, qui avait commencé si gaiement, malgré les prédictions de Mme de Lamarre.

Le médecin de Margival fut appelé. Il jugea que Georges ne pouvait retourner chez son père; il lui donna l'hospitalité.

M. de Xaintrailles avait arraché le revolver des mains de sa femme. La femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les prières de son père, elle s'était résignée à ses devoirs de fille, sinon d'épouse.

Mais ce fut en vain qu'on lui représenta que «l'escapade» de Georges était une action démodée, même sur les théâtres de mélodrame: elle persista dans son for intérieur à trouver que c'était l'héroïsme de l'amour.

Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commença pas même au chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq n'avait pas chanté trois fois à cause de la catastrophe.

Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le départ à la fin du déjeuner. Il avait été nommé la veille premier secrétaire à Rome. Il emmena Valentine à Paris, disant qu'il partirait pour Rome à quelques jours de là.

A l'heure même du départ, la jardinière du château portait un admirable bouquet à Georges du Quesnoy.

«D'où viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.

—Vous le savez bien,» répondit la jardinière en s'esquivant.

Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait été cueilli par Valentine elle-même, dans les sentiers où ils s'étaient tant de fois promenés ensemble.

«Ainsi va le monde, dit le médecin, qui savait un peu cette histoire; c'est peut-être vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.»

Quand Georges apprit que les mariés avaient quitté le château de Margival, il voulut retourner chez son père; mais le médecin le garda pendant les quelques jours de fièvre. Son frère, venu le premier jour, ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.

«Ne te désole pas, le comte a beau l'emmener à Rome, elle te reviendra, par un chemin ou par un autre.»

Un mois après, Georges était sur pied, se trouvant tout à la fois héroïque et ridicule.

C'était au temps où l'École de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy n'avait pas eu le courage de brusquer son fils après le coup de revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse était venue.

«Tu n'étais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours où vont ceux que ne contient pas le devoir.»

Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rêver une dernière fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de revolver, il craignait d'être surpris en flagrant délit de souvenirs et regrets.

Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'était la lune de miel pour Valentine.

Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette adorable vision blanche qui avait enchanté son coeur.

Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un rêve. «Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.»

Sans doute, dans son voyage à Rome, Valentine regretta plus d'une fois d'avoir écouté son orgueil plutôt que son coeur. Ce fut en vain que le secrétaire d'ambassade la berça dans toutes les vanités du titre et de la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. «Ah! dit-elle un jour, si Georges était second secrétaire d'ambassade!»

C'était après le premier quartier de lune rousse.

Que devint Valentine à Rome? quelles furent les joies et les peines de ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le comte n'aimait que la beauté de sa femme: deux vanités. On ne bâtit pas le bonheur avec ce point d'appui.

Ils commencèrent par éblouir les curieux du Corso par le faste de leur équipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils s'ennuyèrent de poser.

Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains, des marquis désoeuvrés et des monsignors curieux, après quoi elle se mit à lire des romans.

Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: «Le vrai roman je l'ai commencé dans le Parc-aux-Grives.»

Si tu ne tues pas ton amour, ton amour te tuera.GÉRARD DE NERVAL.

Regarde ton âme pour voir ta conscience.SAADI.

Six semaines après le mariage du comte de Xaintrailles, Georges reçut, non sans quelque surprise, une photographie représentant Valentine en pied avec ces deux signatures: Carolus Duran et Bertall.

C'était donc une photographie d'après un portrait.

Qui lui avait envoyé cette figure? Il étudia l'écriture de l'enveloppe; c'était une écriture libre et emportée. Valentine ne lui avait jamais écrit; mais, plus d'une fois dans leurs promenades, elle avait ébauché des phrases sur le sable; il ne douta pas que le portrait ne lui fût envoyé par la jeune femme.

Pourquoi? se demanda-t-il.

Un peu plus, il partait pour Rome.

Quelques initiés ont vu ce portrait à l'emporte-pièce, de Valentine de Margival par Carolus Duran. C'était quelques jours après son mariage. Le comte de Xaintrailles avait voulu que M. de Margival ne perdît pas tout à fait sa fille; Carolus Duran, qui est un Espagnol des Flandres françaises, réussit comme par merveille à représenter la femme extérieure et la femme intérieure, la sculpturale beauté, l'ardente curiosité, la despotique coquetterie. Il peignit la future comtesse de Xaintrailles en pied sur un fond rouge, comme il a peint depuis une princesse Bonaparte. S'il n'a pas exprimé toutes les nuances de ce caractère mobile, il a imprimé sur la toile tout l'éclat de la beauté, tout le charme du sourire, toute la fierté du regard, tempérée par les grands cils voluptueusement retroussés. On n'a jamais vu de si beaux yeux nageant dans le bleu.

Comme toutes les beautés, celle de la comtesse de Xaintrailles était discutable, selon qu'elle fût dans le repos ou dans l'action. Quoiqu'elle fût souverainement intelligente, on peut dire qu'elle sommeillait souvent les yeux ouverts. La réflexion éteignait ses yeux et masquait le charme de sa bouche. Pour qu'elle fût belle, il fallait donc que sa figure fût éclairée par le rayonnement. Alors, il n'y avait qu'à mettre un point d'admiration. Mais si la figure s'endormait, les yeux voilés, la bouche close, on avait le temps de remarquer que sa peau n'avait ni le duvet de la pêche ni l'éclat «des roses et des lys». La chair était trop brune. On pouvait remarquer aussi que la figure était un peu courte quand le sourire n'entrouvrait pas la bouche.

Valentine savait bien cela, aussi avait-elle l'habitude, quand elle était seule, de lire, de dessiner, de faire de la tapisserie, devant sa psyché ou devant un miroir, car dès qu'elle s'apercevait que sa figure «tombait», elle la relevait soudainement. C'était le coup d'éperon donné à son cheval attardé.

Ce portrait fut fatal à Georges. Il le regardait matin et soir avec adoration et avec colère. C'était l'éternelle tentation qui devait le décourager à jamais. C'était le souvenir sans l'espérance, c'était l'amour sans la volupté, c'était le battement de coeur sans l'étreinte.

Quand Georges du Quesnoy fît son entrée dans le pays latin, c'était en l'une des années les plus prospères du second Empire. Tout le monde avait cent mille livres de rente. Il était impossible d'aller aux Champs-Élysées où au Bois de Boulogne sans être mordu au coeur du péché d'envie, en voyant s'épanouir aussi follement la haute vie parisienne. Naturellement Georges se dit: «Pourquoi n'aurais-je pas ma part du festin?»

Il excusa presque Valentine d'avoir donné sa main au comte de Xaintrailles. Il comprit que la société dans ses exigences condamne les belles femmes à aller où est la fortune. On n'enchâsse pas les diamants dans du cuivre.

Chaque fois que Georges était venu au spectacle du Paris mondain, il rentrait chez lui avec la rage dans l'âme. Il habitait une petite chambre de vingt francs par mois, qui pouvait faire aimer le travail, mais qui ne pouvait faire aimer la vie. C'était à l'hôtel du Périgord, rue des Mathurins; mais on n'y mangeait jamais de truffes. Quoique Georges ne fût pas habitué aux lits capitonnés, il n'était pas content du tout dans ce lit de noyer traditionnel où cinq cents étudiants s'étaient endormis avant lui, sans autre ambition que de passer leurs examens. Aussi, Georges ne fit pas un long séjour à l'hôtel du Périgord, se risquant déjà à sauter par-dessus les limites de son budget. Son père, en ne lui donnant que deux mille francs par an, lui réservait pour des temps meilleurs le revenu de sa part dans la fortune de sa mère: environ cinquante mille francs. Donc, s'il avait beaucoup de jeunesse à dépenser, il n'avait pas beaucoup d'argent. Avec deux mille francs on peut encore vivre studieusement dans le pays latin, mais à la condition de ne pas passer l'eau, tandis qu'avec deux mille francs sur les boulevards on ne fait que deux bouchées.

Par malheur Georges du Quesnoy passait l'eau; il était de ceux qui s'échappent du devoir comme les enfants qui s'échappent de leur lisière, sauf à faire la culbute. Il ne se croyait pas né pour vivre dans les infiniment petits. Il avait horreur de l'horizon bourgeois, disant qu'il y mourrait d'ennui.

Dès son arrivée à Paris, il s'était résigné à vivre mal six jours de la semaine, sauf à vivre bien le dimanche. Peu à peu, comme les ivrognes, il avait fait le lundi, puis le mardi, puis le mercredi, puis le jeudi, puis le vendredi, puis le samedi. Non pas qu'il se fût mis à boire au cabaret du coin, mais au fond c'était la même chose: le jeu de dominos au café, la Closerie des lilas, Mabille, l'Élysée, Valentino, enfin les coulisses des petits théâtres où il avait pénétré grâce à sa bonne mine et à son esprit. En un mot, la vie des désoeuvrés. Il fut bientôt à bout de ressources, mais il connaissait déjà l'art de faire des dettes: la dette ouverte et la dette insidieuse.

Georges commença par se dire qu'il pouvait bien s'emprunter à lui-même un billet de mille francs par an. Une fois sur cette pente, il marcha vite; il prit une chambre de soixante-quinze francs par mois à l'hôtel Voltaire, et commença à passer l'eau pour aller dîner avec quelques amis de collège qui vivaient de l'autre côté.

L'étudiant qui ne reste pas fidèle au pays latin est un étudiant perdu. Si le Paris du plaisir entraîne le Paris de l'étude, les meilleures résolutions s'évanouissent; le désoeuvrement frappe l'esprit; les droits de la vie s'imposent avant les droits du travail. Georges continua à étudier une heure par jour, mais le reste du temps, il s'amusa.

«Ah! si j'avais connu Paris! disait-il souvent, Valentine ne m'eût pas échappé. Au lieu de lui faire des phrases sentimentales dans le Parc-aux-Grives, je lui eusse peint le tableau d'une vie à quatre chevaux à travers les folies parisiennes. Elle n'eût pas résisté. Mais, comme un imbécile, je lui faisais pressentir que, si elle m'épousait, nous repasserions par les moeurs de l'âge d'or. C'était enfantin!»

Déjà Georges ne songeait plus qu'aux chemins de traverse; il prenait en pitié ses camarades d'école, qui se promettaient à leur tour de devenir avocats de province et d'épouser quelque fille de notaire de campagne, pour mener une existence à six, huit ou dix mille francs par an.

«J'aimerais mieux me faire enterrer tout de suite!» disait Georges d'un air hautain.

Mais comment faire pour avoir les cent mille livres de rente d'un Parisien à la mode? Georges n'avait pourtant pas de goût pour la banque.

«Qui sait? disait-il, ne voulant pas désespérer; il y a des hasards heureux. Je suis beau, ne puis-je pas faire un beau mariage?»

Mais il aimait toujours trop Valentine pour penser sérieusement à une autre femme. Il se consolait bien çà et là avec quelque consolatrice du pays latin; mais ce n'était que des quarts d'heure d'amour.

Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue en fumant à la Closerie des lilas. Il vantait, après dîner, le brouet lacédémonien et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des dettes.

Çà et là il était allé à l'École de droit; une fois on lui avait parlémur mitoyen: il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa voisine.

Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'École de droit une fille d'Ève qui cherchait son chemin.

«Où allez-vous?

—Je ne sais pas.

—C'est mon chemin, nous ferons route ensemble.»

Et ils étaient allés.

Aussi Georges du Quesnoy passa son premier examen comme Louis XIV passa le Rhin. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent pas à le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours sur la peine de mort en matière politique, en homme qui avait profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit, le second éclata de rire, le dernier essuya une larme: total, trois boules rouges.

Dans le tohu-bohu amoureux du quartier latin, Georges du Quesnoy avait oublié son pays—le pays de sa mère.—Les roses qu'il avait cueillies sur la tombe trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval sans fin, presque une descente de Courtille; il allait sans détourner la tête, enivré par toutes les ardentes folies de la première jeunesse, jetant son coeur comme son argent—par la fenêtre—-à tous les hasards de l'amour.

On se demanda bientôt comment ses maîtresses avaient de si belles robes; on finit par se demander pourquoi il était si bien chaussé et pourquoi il n'allait jamais à pied. O scandale inouï, une coquine à la mode l'amena un jour à l'École de droit dans une Victoria à deux chevaux! Qui payait la coquine? ce n'était pas lui; qui payait les chevaux? ce n'était pas la coquine. Donc Georges du Quesnoy promenait sans vergogne, à deux chevaux, son déshonneur. Le matin, entre onze heures et midi, on reconnaissait encore l'étudiant au café Voltaire, ou au café de Cluny; déjeunant d'une simple tasse de chocolat, mais le soir entre onze heures et minuit, il changeait ses batteries: on le rencontrait sur le boulevard au sortir des théâtres méditant un souper, à laMaison d'orou auCafé du Helder.

Vous me saurez gré de ne pas vous conter, le mot à mot de cette existence à la dérive qui est aujourd'hui fort commune à Paris pour les étudiants qui ont de l'argent, qui passent leurs examens chez quelquedemoiselle trente-six vertuset qui font leur stage dans toutes les folies parisiennes. Beaucoup finissent par rentrer dans le giron de la sagesse, mais plus d'un finit mal pour avoir mal commencé. Sera-ce l'histoire de Georges du Quesnoy? Ce fut en vain que son père vint à diverses reprises pour le ramener à la raison.

Comme ce n'était pas un mauvais coeur, il jurait de bonne foi qu'il briserait avec ses fatales habitudes. Il embrassait son père avec l'effusion la plus filiale; mais dès que M. du Quesnoy était parti, il retombait sous le charme des magiciennes. Et quelles magiciennes! Des femmes qui n'ont de prix que parce qu'on les paie. «On n'en voudrait pas pour rien,» disait Georges d'un air dégagé. Mais il en voulut encore quand il ne les paya plus.

Son frère vint lui-même. Mais que vouliez-vous que conseillât un rêveur à un désoeuvré? Ils furent heureux de causer ensemble: ce fut tout.

«Et toi, demanda Georges à Pierre, que fais tu?

—Je suis amoureux.

—De qui? de quoi?

—Un amour désespéré.

—Parle.

—J'aime Mme de Fromentel.

—Ah! mon pauvre Pierre, je te plains, car on m'a dit qu'elle aimait son mari et son amant!

—Je tuerai l'amant.

—Et le mari?»

Pierre ne répondit pas.

«Te voilà plus fou que moi-même, reprit Georges. Crois-moi, viens habiter Paris. La Seine c'est le Léthé. Il n'est que Paris pour oublier.

—Allons, donc! Tu n'as pas oublié Valentine.

—C'est vrai. Mais Valentine, c'est Valentine. C'est la jeunesse, c'est la beauté, c'est la poésie. Et encore je finirai par l'oublier.»

Le lendemain Pierre partit.

«Pourquoi si vite?

—J'ai promis d'aller ce soir jouer aux échecs avec M. de Fromentel.»

Georges croyait que l'esprit gouverne le coeur comme un navire qui fuit le rivage. Il avait compté sans la tempête. Maintenant qu'il avait déjà la prescience du naufrage, il s'avouait qu'il subissait la domination de son coeur. Il ne pouvait dominer son amour.

Et comme beaucoup de jeunes gens qui portent un coeur blessé, il cachait la blessure par un sourire railleur.

Mais il ne trompait pas ceux qui ont aimé et qui ont souffert.

Ce fut cette passion trahie qui le jeta à la recherche de l'Inconnu, plutôt encore que les prédictions de Mme de Lamarre. Son coeur entraîna son esprit.

Il tenta tout, décidé à rire de Dieu et du diable.

Je me trompe, il ne croyait ni à Dieu ni au diable.

O logique de la raison! Tout sceptique qu'il était il se mit à croire aux esprits, cet esprit fort!

Un philosophe a dit que chaque heure du jour et de la nuit impose son despotisme ou tout au moins son influence. Les anciens, nos maîtres éternels, n'avaient pas pour rien créé des théories pour symboliser la force occulte des actions de la nature sur l'homme. On a beau jouer au scepticisme, l'esprit fort le plus résolu n'est le plus souvent qu'un esprit faible, quand sonnent, dans la solitude et le silence, les heures nocturnes. Socrate et Platon, dans l'antiquité, Descartes et Byron dans le monde moderne, pour ne citer que les plus sages et les plus rebelles aux menées invisibles des puissances supérieures, ont reconnu que minuit est une heure fatale où l'esprit humain n'a pas ses coudées franches. Certes, quand on est en belle et bonne compagnie, quand on soupe gaiement ou amoureusement, l'heure passe sans vous donner le frémissement de ses ailes, mais si la douzième heure vous surprend dans la rêverie ou la méditation, quand vous êtes seul avec vous-même dans le cortège des souvenirs, vous subissez le contre-coup de cette heure du sabbat qui répand autour de vous, comme une pluie de fleurs mortes, les âmes en peine qui ont été les âmes de votre vie et qui viennent tenter leur résurrection dans votre coeur.

Ce n'est pas seulement le moyen âge qui a imprimé un caractère mystérieux à la douzième heure; dans l'antiquité, quelles que soient les religions, on retrouve partout ce sentiment de terreur religieuse qui s'empare des hommes, qui fait crier les bêtes. C'est la nature elle-même qui a commencé le sabbat; l'homme n'a rien inventé; il a déchiffré peu à peu les vérités éternelles dans le livre grandiose que Dieu tenait ouvert sous ses yeux.

Les esprits forts disent que la nature n'a pas de mystères. Ils ne croient à rien et ils parlent de tout avec la désinvolture des gens qui ne savent rien. Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y ramène. On peut appliquer ceci aux âmes en peine, aux esprits errants, au monde invisible, qui nous obsèdent. Il faudrait être un docteur de l'omniscience pour résoudre si lestement le premier de ces terribles problèmes. Mais l'esprit humain est comme la mer qui perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre. Nous ne pouvons aborder qu'un coin de la vérité. Et encore, parmi les plus hardis navigateurs, combien qui vont se briser dans les récifs après avoir entrevu le rivage! Celui qui dit: «Je sais que je ne sais rien,» est déjà un sage. Le Régent Philippe d'Orléans, qui fut un homme de beaucoup d'esprit et d'impiété, disait gaiement: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois au diable.» C'est l'histoire de tous les athées, c'est l'histoire de beaucoup de chrétiens qui ne croient à Dieu que parce qu'ils ont peur du diable.

Eh bien, le Régent avait la bonne foi d'avouer qu'il avait peur des ombres, voilà pourquoi il soupait bruyamment pour lutter contre la nuit. Il avait abordé le grand oeuvre; avant d'inventer Law, il avait voulu faire de l'or par la vertu de l'alchimie. Il riait tout haut en plein midi des apparitions nocturnes, mais il ne les niait pas: il reconnaissait qu'il ne faut pas «trop s'approcher de l'inconnu». Certes il ne tombait pas dans le piège grossier des magiciens et il se moquait des commérages de la sorcellerie. Ce n'était pas là qu'il avait étudié les sciences occultes, il était parti de plus haut et de plus loin.

Je parle ici du Régent, parce que c'était un sceptique, il me serait trop facile de mettre en scène les esprits enthousiastes pour prouver l'existence de «l'invisible». Bon gré mal gré, il faut reconnaître sa force sans vouloir s'y heurter. Les sciences humaines sont toutes des abîmes: si on s'y penche trop on s'y précipite. Rien n'est plus près de l'extrême sagesse que l'extrême folie.

Georges du Quesnoy s'était aventuré dans ce pays de l'inconnu; son imagination ardente voulait dépasser tous les horizons visibles. Il doutait de tout, mais il se laissait pourtant envahir par l'âme mystérieuse des choses. Comme il se croyait appelé à de hautes destinées, il posait à toute heure son point d'interrogation devant l'avenir, sans jamais oublier, d'ailleurs, les prédictions de la chiromancienne.

L'idée fixe est la première station de la folie. Les amis de Georges du Quesnoy commençaient à chuchoter autour de lui. Naguère il éclatait en saillies, il était l'homme de toutes les discussions et de tous les plaisirs; mais peu à peu ce ne fut plus la gaieté que par intermittence; on le surprenait méditatif, inquiet, assombri. Il eut toutes les peines du monde à passer son dernier examen, quoiqu'il fût certes un des plus subtils esprits parmi ses camarades.

Il s'aperçut lui-même de ses chimériques préoccupations. Il voulut s'arracher à cette fascination de l'abîme. Il reconnut qu'il marchait dans le vide, la raison fuyait sous ses pieds, il résolut de ne plus hanter «l'Inconnu».

Mais quand l'esprit a pris des habitudes, il ne peut pas «découcher», comme dit Montaigne. Georges du Quesnoy s'était tourné vers la folie; après avoir divorcé avec la raison, il ne pouvait rebrousser chemin. Tout le rejetait dans sa voie nouvelle, soit qu'il fût chez lui, soit qu'il fût dans le monde. Chez lui il n'aimait que les livres des visionnaires, dans le monde il n'aimait que la causerie des spiritistes ou des femmes qui croient aux évocations ou aux revenants. Partout où il allait, on faisait cercle autour de lui, comme on eût fait cercle autour d'un sphinx. On le questionnait comme un voyageur qui revient d'un pays inconnu. Tout le monde espérait qu'il ferait un peu de lumière dans les ténèbres, mais il jetait un peu plus de nuées sur les nuées, tout en imprimant autour de lui un sentiment de terreur. Il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour inspirer confiance. Il parlait fort bien; il était physionomiste jusqu'à pénétrer les âmes; il lisait dans les mains comme Desbarolles; il tirait mieux les cartes que tous les charlatans à la mode. «Mais, disait-il à ses amis, ce ne sont là que des jeux d'enfant; je voudrais bien n'avoir pas été plus loin que ces amusements de salon; par malheur, moi aussi, j'ai franchi le Rubicon, et j'ai vu de trop près l'autre monde pour vivre en paix dans celui-ci.» Et quand on voulait rire, il mettait au défi le premier venu de braver la solitude nocturne en bravant le sommeil, parce que le sommeil endort plus encore l'esprit que la bête, parce que le sommeil nous fait retourner sur nos pas toutes les nuits, parce que le sommeil baisse la toile devant notre imagination à l'heure même où elle s'envolerait avec ses coudées franches loin de toutes préoccupations humaines.

Un soir Georges du Quesnoy errait à la Closerie des lilas attendant l'heure de l'arrivée de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti d'une entrée triomphale.

Il fut attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors engageants de Mlle Pochardinette,—une Taglioni bien connue à l'Opéra en plein vent.

Plus que jamais, Georges était un rêveur qui brouillait le monde réel et le monde idéal. Telle femme qui passait lui rappelait telle femme oubliée, qui réapparaissait comme par évocation. Ce va-et-vient de la vie égare toutes les imaginations ardentes. Goethe et Byron disaient qu'ils ne distinguaient plus bien les figures vivantes des figures rêvées, créations de la nature ou créations de la poésie.

Or, tout à coup, tandis que cent yeux suivaient gaiement les gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, Georges pâlit et chancela.

Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une figure qui lui était bien connue.

C'était une jeune fille d'une beauté insolente, en plein épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montré avec plus de coquetterie impertinente sa jambe à la Diane chasseresse; jamais gorge plus franche n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobé un rayon au soleil, rappelaient Flora, la belle Violante, cette immortelle maîtresse du Titien. C'était la mêmefloraison, la mêmeviolence, la même luxuriance de beauté humaine. Mais de beauté divine point. Elle avait oublié le ciel pour la terre. Cependant quand elle fut au bout de sa cachucha enragée, elle pencha sa tête avec un nuage de mélancolie comme si un souvenir eût touché son coeur.

Mais au même instant, un sourire désordonné passa sur sa bouche; elle jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur et lui ordonna de l'emporter dans toutes les joies furieuses de la valse.

Georges du Quesnoy avait reconnu la jeune fille du Parc-aux-Grives. C'était la même figure chargée de trois printemps de plus; trois printemps savoureux, couronnés de bleuets, d'épis et de cerises. Elle était fraîche encore; mais déjà atteinte par les premiers ravages des passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri qu'à elle-même: la science d'aimer avait trop passé par là.

«C'est elle pourtant, dit Georges en s'avançant du côté de la danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que dans laPsychéde Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin! elle va m'expliquer ce mystère étrange.

—A qui en as-tu dans ton monologue?»

Georges fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait depuis la veille.

«Écoute: il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu passer—comme une vision—une belle fille dont je suis encore amoureux et que je n'ai jamais pu approcher.

—Ce n'était qu'une vision.

—Peut-être. Mais aujourd'hui, cette vision détachée du bleu des nues, voilà que je la retrouve dansant ici. Vois plutôt cette robe bariolée, ce chapeau insolent, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette ceinture de pourpre qui vaut une bonne renommée.

—Tu te moques de moi! je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?

—Comment! s'écria Georges avec impatience, tu ne vois pas cette danseuse éperdue, qui jette des roses par poignées et qui répand autour d'elle une odeur savoureuse de jeunesse. Regarde-moi bien, je cours à elle et je l'enlève avec toute la force de ma passion.»

Georges s'élança pour saisir la danseuse; mais comme il croyait la toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés surannées que M. Brididi amenait sur ses pas.

Durant plus d'une heure, Georges du Quesnoy courut tout le jardin pour la retrouver. Il tomba épuisé dans les bras de son ami, qui lui offrit une glace et lui jeta au-dessus la tête un verre d'eau frappée, tout en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.

«Je ne suis pas fou,» dit Georges avec fureur.

Survinrent les cocottes en rupture de ban. Il essaya de rire et de «blaguer» avec elles, mais il était trop ému encore par cette vision qui agitait son coeur. Il riait des lèvres, mais il répondait de travers.

«Voyons, dit une comédienne sans emploi, qui croyait faire des mots, tu n'es ni à la Closerie ni à la causerie. Est-ce que tu es sorti comme ton argent?

—Ni argent ni esprit comptant, dit une autre demoiselle de la même paroisse.

—Vous m'avez tout emprunté!

—On n'emprunte qu'aux riches, mon cher!

—Eh bien, prêtez-moi cent sous pour vous offrir des cigares.»

Ce jour-là, Georges du Quesnoy avait à peine les cinq sous du Juif errant pour fumer le cigare de minuit.

«Oui, je veux bien te prêter cent sous, dit la grande cocotte en prenant pour rire un air de protection, mais c'est à la condition que tu vas me dicter une lettre d'injures à mon amant.»

Georges se récria.

«Écrivain public! à cent sous la séance! Pour qui me prends-tu?

—Ah! voilà que tu fais ta tête, mais, mon cher, tu ne vaux pas mieux que nous autres. Si tu ne te donnais pas pour cent sous, tu te donnerais pour cent francs.

—Peut-être! Tu as raison. Donne-moi cinq louis et je te dicte une lettre qui sera un chef-d'oeuvre.»

On s'était assis à une petite table; la demoiselle demanda des bocks et des glaces, une plume et de l'encre—ce qui ne s'était jamais vu là.

Et quand elle eut la plume en main:

«Eh bien, j'y suis, dit-elle.

—Et les cinq louis?

—C'est comme au théâtre, on paye en entrant?

—Eh bien, tu paieras après la lettre. Mais pourquoi cette lettre?

—C'est bien simple, mon amant ne revient à moi que quand je lui dis des injures.

—Écris. Cela se trouve bien, car je voudrais ce soir injurier le ciel, la terre, la lune et les étoiles.»

Georges du Quesnoy dicta à cette fille un vrai chef-d'oeuvre d'impertinences passionnées. On sentait que c'était l'indignation de l'amour. Chaque mot frappait juste. Jamais femme jalouse n'avait si bien marqué les battements de son coeur par des mouvements de colère. Aussi, à la dernière phrase, la demoiselle se jeta au cou de Georges du Quesnoy.

«Un chef-d'oeuvre! s'écria-t-elle, Léon est capable de me répondre par un billet de mille francs.»

Georges ne rougissait pas de son rôle, tant il avait déjà perdu ce sixième sens qui s'appelle le sens moral. Il croyait faire une «blague» à la don Juan.

«Eh bien, dit-il, prête-moi cinq louis sur les mille francs.

—C'est sérieux?

—Très sérieux. Je te dirai pourquoi.»

La demoiselle prit gravement son porte-monnaie et le passa à Georges, qui ne fit aucune façon pour y prendre un billet de cent francs.

«Demain j'irai te voir pour te demander des nouvelles de la lettre.

—Écoute, s'il m'envoie mille francs, je te donnerai encore cent francs.

—Tu me prêteras encore cent francs.»

Georges du Quesnoy rectifiait le mot de la demoiselle, mais ce n'était pas la peine, car déjà à cette époque de sa vie, quiconque lui prêtait risquait de lui donner.

Une des amies de la comédienne vint s'asseoir à leur table.

«Tu sais que ton amant me plaît, dit-elle à cette demoiselle, en prenant la cigarette allumée de Georges du Quesnoy. S'il veut, je lui ferai bien le sacrifice de toute une soirée.

—Eh bien, dit l'autre en raillant, tu auras de la chance si tu ne fais que de te donner, car avec lui, ça coûte plus cher que ça.»

Georges du Quesnoy s'indigna d'abord et voulut déchignonner un peu l'impertinente par une chiquenaude sur ses faux cheveux; mais il était devenu si philosophe qu'il se croyait au-dessus ou au-dessous de tout ce qu'on pouvait dire.

On se leva de table et on alla voir valser Mlle Pochardinette.

«J'en ferais bien autant,» dit la comédienne. Et elle entraîna Georges du Quesnoy.

Il commença à valser avec elle. Mais tout d'un coup il l'abandonna pour se jeter à la rencontre de la vision qui l'avait frappé une heure auparavant.

«Tu es donc fou?» lui dit la comédienne en le ressaisissant.

Il était pâle comme la mort.

«Figure-toi, lui dit-il, que je viens de voir passer une jeune fille de mon pays, que j'ai aimée, à qui je n'ai jamais parlé, que je n'espérais pas revoir… Elle m'a jeté une poignée d'or et une poignée de roses à la figure….»

Georges se baissa et ramassa des roses.

«Tiens, vois plutôt.

—Des roses fanées, souillées, piétinées!»

Georges du Quesnoy promenait partout son regard anxieux.

«Voilà que je l'ai reperdue, tout en la retrouvant.»

Quoi que fît la comédienne, Georges du Quesnoy ne voulut pas aller souper avec elle. Il rentra chez lui, voulant s'isoler pour vivre une heure dans son souvenir. La vision l'avait arraché à la vie parisienne pour le rejeter en cette adorable saison où il croyait à tout: au travail, au devoir, à l'amour. Il lui sembla qu'il prenait un bain de jeunesse et qu'il revoyait flotter sur son front ces beaux fils de la Vierge qui portent bonheur aux voyageurs. Il pensa à son père, qu'il n'avait pas vu depuis trois mois; à son frère, qui n'était pas revenu à Paris pour le rappeler une fois de plus à la vie de famille.

«Mon frère a raison, dit-il tristement. Je le prenais pour un fou, à cause de ses rimes; mais lui aussi est un voyant et j'ai peur de ses prédictions.»

Il résolut d'aller le lendemain chez son père et de se retremper aux sources vives.

Il se coucha et dormit mal. Toute la nuit la vision passa au-dessus de son lit. Ce fut une obsession.

Le matin on lui apporta une dépêche de son père qui ne contenait que ces mots:

«Ton frère est mort. Je t'attends.»

La mort de Pierre Du Quesnoy fut une aventure tragique, qui a éclaté dans les journaux aux quatre coins de la France.

Il était devenu l'amant platonique d'une Mme de Fromentel, qui avait, à ce qu'il paraît, un amant plus réel, nommé M. de Vermand. Je ne fais que copier laGazette des Tribunaux. Le mari, un vrai mari de la vieille comédie, ne voulant pas se donner les émotions d'un duel avec M. de Vermand, trouva fort malicieux de préparer un duel entre l'amant et l'amoureux, se disant que c'était le moyen le plus pratique de se débarrasser de l'un et de l'autre. Il joua si bien son jeu qu'il mit bientôt en effet les armes à la main à M. de Vermand et à Pierre du Quesnoy. Seulement, ce fut un duel entre un homme qui savait se battre et un enfant qui ne savait pas se défendre. Circonstances aggravantes, le duel eut lieu le soir, dans un bois, aux derniers feux du jour, aux premières clartés de la nuit. Pierre du Quesnoy ne se défendit pas longtemps. Quoique M. de Vermand ne voulût que lui donner une leçon, il le frappa d'un coup au coeur, parce que Pierre se précipita au-devant de son épée. Ce fut une désolation dans tout le pays. M. de Vermand était parti la nuit même pour l'Angleterre, disant que c'était pour éviter la prison préventive, mais il ne se présenta pas devant le jury quand il fut appelé. On le condamna, par défaut, à cinq ans de prison. Les jurés furent très-sévères, parce qu'ils connaissaient tous Pierre du Quesnoy. M. de Fromentel en fit une maladie. Mme de Fromentel ne se consolera jamais.

Georges du Quesnoy arriva à temps pour voir son frère. Ce fut une scène déchirante, car on sait combien ils s'aimaient tous les deux. «J'ai tout perdu, disait Georges, pensant à Valentine comme à Pierre. C'était la vie de mon coeur et de mon esprit; il ne me reste plus qu'à mourir.» Il fallut que son père, non moins désespéré, lui redonnât du courage. Il fallut que sa soeur, qui était arrivée par l'express du matin, l'arrachât dix fois dans la journée du lit funéraire.

Le lendemain, pendant la messe mortuaire, Georges du Quesnoy aperçutMlle de Lamarre, qui était venue prier avec Mme de Sancy.

«Elle l'avait dit, murmura Georges,lui aussi mourra de mort violente. Décidément, il me faudra donc monter sur la guillotine, puisque les prédictions de cette voyante se réalisent!»

Georges ne manqua pas de faire encore un pèlerinage au château deMargival. Mais ce n'était plus qu'une solitude abandonnée.

Le comte, qui aimait les voyages, était parti quelques jours après le mariage de sa fille pour Rome, Naples, Athènes, Constantinople. Il n'était pas encore revenu.

Georges lut sur une pancarte attachée à la grille:

«Ce château est comme moi, pensa-t-il. Ce château n'a plus de maître et il est à vendre.»

Il pensait en philosophe. Tout homme qui ne se possède plus est à vendre.

«La mort partout,» dit tristement Georges.

Et il s'éloigna du château comme du cimetière de sa jeunesse.

M. du Quesnoy ne voulut pas rester à Landouzy-les-Vignes après la mort de son premier fils. Il alla vivre à Rouen avec sa fille.

Georges ne le consola pas, car il mit bientôt la main sur sa part dans la petite fortune que Pierre avait recueillie de sa mère. Georges faisait déjà argent de tout.

Cet argent, venu de son frère bien-aimé, ne lui porta pas bonheur. Il le joua et le perdit. Il n'en fut que plus avancé vers toutes les tristesses et tous les découragements.

Son père, indigné de cette conduite, ne répondit plus à ses lettres. Sa soeur elle-même lui ferma son coeur, parce qu'elle ne lui pardonnait pas, elle qui avait des enfants, d'avoir dissipé si vite de quoi nourrir une famille.

L'homme qui n'est plus sous la main ou sous les yeux de sa famille a déjà perdu son meilleur point d'appui sur la terre. Georges ne savait plus où se tourner. S'il devenait avocat sans le sou, resterait-il avocat sans causes? Il continua pourtant son droit; mais dans son amour de l'Inconnu, il étudia la chimie; bientôt il passa dans l'alchimie, voulant à son tour tenter l'Impossible, jouant le superbe devant Dieu et devant le diable.

Quand on pénètre dans le monde des Esprits, on se demande tout d'abord si on a franchi le seuil de Charenton. Comme Pascal on voit l'abîme sous ses pieds, et comme Newton on est pris de vertige. C'est que Dieu n'a pas permis à l'homme de franchir le monde visible, il lui a dit comme à la mer: «Tu n'iras pas plus loin.»

Ce qui est d'autant plus inquiétant pour cette parcelle de sagesse humaine que nous appelons orgueilleusement la raison, c'est que les plus grands philosophes sont des visionnaires. Descartes n'a-t-il pas vu apparaître la vierge Marie; Voltaire ne se sentait-il pas possédé d'un esprit surhumain, dont il disait: «Je ne suis pas le maître;» Kant, qui certes n'était pas le Jupiter assemble-nuages de la philosophie, ne disait-il pas: «On en viendra un jour à démontrer que l'âme humaine vit dans une communauté étroite avec les natures immatérielles du monde des Esprits;que ce monde agit sur le nôtreet lui communique des impressions profondes, dont l'homme n'a pas conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui?»

Georges du Quesnoy finit par s'apercevoir que plus il interrogeait tous les docteurs de la science occulte, plus la nuit se faisait dans son âme. Que lui importait d'ailleurs qu'il y eût des démons s'il ne pouvait s'en servir?

Un jour il jeta tous ses livres au feu et se tourna vers le soleil en lui disant: «Je te salue, lumière du monde, les meilleurs esprits ne feraient pas le plus mince de tes rayons.»

Il rouvrit Lucrèce, Newton et Voltaire, ces fils du soleil; mais il eut beau se baigner dans les vives clartés de l'esprit humain, il sentit que ce n'était pas tout. Il ne put effacer de son âme l'image de Dieu, il ne put rayer de son souvenir cette prédiction de Mlle de Lamarre qui avait vu la guillotine se dresser pour lui.

Vainement il jouait à l'esprit fort: il sentait une âme dans le monde invisible.

Il avait dit souvent que pour les imbéciles la terre tournait dans le vide, tandis que pour les hommes d'esprit elle tournait dans le ciel. Il ne pouvait s'habituer à l'idée du néant, le néant avant lui, le néant après lui. Comment nier le pressentiment quand il y a quelque chose là, sous le front, et quelque chose là, dans le coeur? Du pressentiment à la divination, il n'y a pas loin. Si Dieu n'existait pas, on n'aurait pas l'idée de Dieu; si les devins n'avaient pas lu dans les astres, dans les physionomies, jusque dans les mains, le jeu des destinées humaines, qui donc aurait cru à tous les oracles de l'antiquité, à toutes les sorcelleries du moyen âge, aux esprits frappeurs d'aujourd'hui? pourquoi les âmes du purgatoire n'auraient-elles pas la mission de nous conduire par la vie à travers le bien et le mal? Et alors qui les empêcherait de se manifester par des signes visibles pour les voyants, car il y a des voyants? Swedenborg n'était ni dupe pour lui-même ni charlatan pour les autres. A force d'ouvrir les yeux de son âme, il avait vu. Quand Dieu a dit: Malheur à l'homme seul, c'est que Dieu n'a pas voulu que l'homme se tournât avant l'heure vers l'infini. Dans le tourbillon du monde, l'homme ne voit passer que les figures du monde, tandis que dans les studieuses méditations de la solitude, il ose franchir les abîmes qui séparent la vie de la mort. Les grands solitaires ont tous été des voyants.

Voilà ce que disait Georges du Quesnoy, non pas qu'il tombât dans les illusions des spiritistes qui voient partout graviter des âmes. Il n'avait, jamais voulu faire tourner les tables possédées; il se moquait de quelques-uns de ses amis qui parlaient des esprits frappeurs, mais il ne pouvait aller jusqu'au scepticisme absolu.

«C'est pourtant trop bête, disait-il quelquefois en se rappelant les prédictions du château de Sancy; parce qu'une femme distraite aura dit, pour étonner son monde, que je serai guillotiné, il faudra que je sois toute ma vie préoccupé de la guillotine. C'est là une mauvaise plaisanterie dont je veux faire justice.»

Mais plus il voulait n'y plus penser, et plus il y pensait.

Un jour qu'il se retournait vers le passé, appuyé à sa fenêtre, il vit un étudiant et une étudiante qui revenaient de Vanves, bras dessus bras dessous, avec des branches de lilas dans la main, s'éventant l'un l'autre, avec la grâce du Misanthrope, s'il se fût armé de l'éventail de Célimène.

«Ah! s'écrie-t-il, que les lilas doivent sentir bon dans leParc-aux-Grives!»

Une heure après, il était au chemin de fer du Nord, ligne desArdennes. Le soir il dînait à Soissons et s'en allait à pied jusqu'àLandouzy-les-Vignes.

La maison natale abandonnée lui sembla un cimetière, que dis-je! un tombeau, car le lendemain matin quand il alla saluer la tombe de sa mère et celle de son frère, le cimetière lui parut un pays souriant par ses arbres, ses fleurs et ses gazons.

Ce lui fut aussi un pays souriant que le Parc-aux-Grives, tout épanoui sous les pousses printanières. Il y passa des heures regardant à chaque minute les fenêtres de Valentine—un cadre sans portrait.—«Hélas! murmura-t-il, la fenêtre ne s'ouvrira pas!»

Il eut l'idée d'aller faire une visite au château de Sancy; il ne s'avouait pas que c'était pour revoir la chiromancienne, mais au fond il n'y allait que pour cela.

Il retrouva au château la même société provinciale; Paris se métamorphose sans cesse, mais la province est sempiternelle dans ses évolutions. Non-seulement c'était la même société, mais c'étaient les mêmes causeries. Georges du Quesnoy se crut un instant rajeuni de trois ans.

Mais il pensa à son frère et cacha une larme; on n'avait jamais pleuré une plus belle âme.

«A propos, dit Mme de Sancy, plus étourdie chaque année, vous n'êtes pas encore guillotiné?»

Georges du Quesnoy s'inclina en essayant un sourire.

«Je vous remercie de votre impatience, madame; que voulez-vous, j'ai manqué l'occasion.»

Disant ces mots, il regardait à la dérobée la sibylle en cheveux blonds qui, tout en piquant sa tapisserie, murmura d'un air convaincu:

«Oh! oh! nous n'y sommes pas, M. Georges du Quesnoy a encore bien du temps devant lui.»

Le jeune homme se leva et traîna son fauteuil devant la dame.

«Puisque aussi bien, lui dit-il, me voilà avec vous face à face, je vous demande sérieusement de me dire pourquoi vous avez mis une guillotine sur mon chemin?

—Avez-vous lu Cazotte? lui demanda Mlle de Lamarre.

—Oui, j'ai lu ses prédictions dans La Harpe.

—Eh bien, c'était un voyant, comme je suis une voyante. Après l'avoir écouté, puisque c'était un homme de bonne foi, il fallait se mettre en garde contre les malheurs qu'il voyait de si loin et de si près. Louis XVI, tout le premier, a ri de ses prédictions, comme les enfants qui jouent au bord l'abîme. S'il y eût ajouté foi, il pouvait prévenir la Révolution en se mettant en travers. On peut rire des voyants, mais il faut tenir compte de ce qu'ils ont vu.

—Alors, madame, vous êtes une spectatrice qui voyez déjà le drame à travers le rideau quand les acteurs sont encore dans la coulisse.

—Oui, le rideau se fait diaphane pour moi et j'entrevois les acteurs qui répètent leurs rôles.

—Et vous m'avez vu dans la coulisse, au dénoûment de ma vie, répétant mon rôle avec le prêtre et avec le bourreau?

—Je vous en ai trop dit, vous êtes un noble coeur, car je vous ai vu pleurer sur la tombe de votre frère; vous êtes un esprit hors ligne, car je vous ai entendu discuter sur les destinées de l'âme avec le curé de Sancy. Vous n'êtes pas né pour une existence vulgaire. Si vous escaladez les cimes, prenez garde au vertige; si votre esprit hante les nues, prenez garde au tourbillon.»

Et, parlant plus bas, la chiromancienne dit à Georges:

«Il n'est pas douteux pour moi que vous aimez toujours Valentine. Voilà un tourbillon dont il faut vous défier. Prenez garde! si vous la rencontrez, ce sera votre malheur à tous les deux.

—Vous ne savez donc pas, madame, qu'il y a des heures de malheur qu'on voudrait acheter par des éternités de joie!»

Georges du Quesnoy rentra à Paris un peu plus troublé qu'à son départ.

Je défie l'homme le plus sceptique de se moquer du lendemain.

Georges du Quesnoy passa son dernier examen, mais plus préoccupé de poser des points d'interrogation devant toutes les philosophies, plus préoccupé surtout de vivre à plein coeur et à pleine coupe que de prendre la robe sévère de l'avocat.

Vivre à plein coeur! Mais depuis qu'il avait ébauché la plus adorable des passions avec Valentine de Margival, il ne croyait pas qu'il lui fût possible d'aimer une autre femme.

Qui donc aurait pour lui ce charme pénétrant? qui donc le ravirait par cette beauté opulente, beauté divine et beauté du diable? yeux qui rappelaient le ciel, mais qui promettaient toutes les voluptés? Georges se contentait de distraire son coeur par des aventures d'un jour.

On sait déjà que, dès son arrivée dans le pays latin, il avait été à la mode parmi les étudiantes, ces demoiselles étant encore assez primitives pour tenir plus compte de la beauté et de l'esprit que de la fortune. Ceci peut paraître une illusion, c'est pourtant la vérité. On sait aussi que Georges avait étendu ses conquêtes de l'autre côté de l'eau, si bien qu'il ne fut jamais en peine de femmes, quand il voulait perdre une heure ou même un jour.

Il avait trop pris au pied de la lettre la pensée du philosophe qui dit: «L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles tendues, sans faire un pas.» Il avait appelé à lui tous les vents: ceux qui viennent par la tempête comme ceux qui viennent par la fleur des blés. Il s'était brisé aux écueils, il avait fait eau de toutes parts; encore quelques ouragans, il échouait sans une planche de salut.

L'orgie—l'orgie de l'esprit—l'avait envahi de la tête au coeur. Il était entré dans le labyrinthe de la passion—la passion sans âme.

Il vécut plus que jamais des hasards du jeu et de l'amour.

Un soir qu'il désespérait de tout, il reçut ce mot mystérieux, griffonné par une main qui voulait masquer son écriture:

Souvenez-vous de l'oubliée.

Il ne douta pas que ce mot ne lui vînt de Valentine.

«Ah Valentine! s'écria-t-il tristement, c'était l'âme et la force de ma vie!»

Or cette femme, qui eût été l'âme et la force de sa vie, qu'était-elle devenue? Sa chute avait été non moins rapide.

La jeune châtelaine de Margival avait jeté son bonnet par-dessus le Capitole et il était tombé sur la roche Tarpéienne. C'était au temps où quelques grandes dames émerveillaient Paris de leurs aventures. La comtesse de Xaintrailles avait voulu que la France fût bien représentée à Rome. Pendant que son mari allait à confesse pour la convaincre que Dieu seul vaut la peine d'être aimé, elle courait gaiement les villas voisines avec de nobles étrangères qui n'étaient pas venues à Rome seulement pour voir le pape. Parmi les princesses du nord et les duchesses du midi qui voyagent par curiosité, il en est plus d'une qui ne rentrent pas le front haut dans leurs maisons.

Un soir, la comtesse de Xaintrailles ne rentra pas du tout. Grand scandale à Rome jusque chez le pape qui lui avait donné sa bénédiction. Il est vrai que, ce jour-là, un jeune monsignor lui avait offert à Saint-Pierre la clef du paradis de Mahomet. Elle avait refusé, mais l'impiété avait fleuri dans son coeur. Rome est le pays des grands repentirs; mais aussi des grandes perversités.

Il ne fallait pas être d'ailleurs un profond physionomiste, physiologiste et psychologiste, pour prédire au comte de Xaintrailles qu'il ne serait bientôt qu'un mari de Molière, en voyant l'impétueuse nature de sa jeune femme. On ne marie pas impunément le couchant à l'aurore, le couchant est rejeté dans la nuit, quand l'aurore s'allume dans le soleil. C'est la loi des forces et des défaillances. Toute femme qui ne se jette pas dans les bras de Dieu se jettera dans les bras de son prochain.

Valentine était adorée de son père, elle savait que, quoi qu'elle fît, elle aurait son pardon. L'opinion publique c'était sa conscience, sa conscience c'était son coeur, son coeur c'était sa passion. L'exemple en a perdu plus d'une. Valentine voyait tous les jours à Nice et à Bade, à Rome et à Tivoli, à Paris où elle venait souvent en congé avec ou sans son mari, de très-nobles dames qui se pavanaient dans l'adultère avec une gaieté impertinente. Elle trouvait cela de bon air. Il fut un temps où c'était presque à la mode. Valentine voulut être une femme à la mode.

Ce jour-là, le mari put s'écrier: «Tu l'as voulu, Georges Dandin.»

Il songea à se venger. Il parla de faire enfermer sa femme. Il jura qu'il tuerait son rival.

Mais il en avait deux.

Il voulut être le troisième larron: il se jeta aux pieds de sa femme. Il la conjura de lui pardonner ses crimes à elle—combien de maris tombent dans cette lâcheté?—Mais M. de Xaintrailles avait bien quelques péchés sur la conscience. Il continuait de vagues relations avec une ci-devant danseuse qui avait été sa maîtresse pendant dix ans. Valentine renvoya son mari à sa maîtresse en lui disant:

«Si vous voulez que je vous aime, faites-vous une autre tête. Je vous ai sacrifié quatre années de ma jeunesse, de ma fortune, de ma beauté, si vous n'êtes pas content vous êtes difficile à vivre.»

Et elle s'enfuit à Bade avec le marquis Panino, son second amant.

C'était au temps des prodiges de M. Home. Il était bien naturel que Georges du Quesnoy, déjà visionnaire, voulût voir de près le célèbre médium, espérant avoir le premier et le dernier mot de toutes ces aventures occultes.

Il voulait aller tout exprès à Bade pour le rencontrer, lorsqu'il lut un matin dans un journal la liste des étrangers en villégiature là-bas. Le nom de:

Madame la comtesse de Xaintrailles

le frappa comme un coup de soleil.

«Décidément, dit-il, ma destinée m'appelle à Bade.»

Mais, arrivé à Bade, il lui fut impossible de découvrir Valentine. Il alla chez M. Home. On sait que M. Home ne se laissait pas aborder par le premier venu; mais Georges du Quesnoy, arrière-petit-cousin de M. de Ravignan, arriva jusqu'à lui, grâce à ce nom très-révéré par cet esprit troublé. Georges du Quesnoy, quoiqu'un peu hautain, était, quand il le voulait, l'homme du monde le plus sympathique. M. Home se laissa conquérir à moitié, quoiqu'il fût toujours sur la réserve. Cet homme, qui avait commencé par les malices des dessous de cartes, avait fini par se prendre au jeu. Il avait vu devant lui l'abîme de Pascal, et pour les autres il était devenu un abîme. Georges eut peur d'y tomber; mais au delà de cet abîme on voyait la lumière comme on voit la vie future au delà du tombeau. Le médium avoua qu'il n'était pas maître de lui depuis qu'il était obsédé par un esprit dominateur qui le rappelait toujours à l'ordre quand il voulait se révolter. C'est ainsi qu'il expliquait ce mouvement des choses matérielles, tables, fauteuils, pianos, quand il voulait nier les esprits.

«Car je ne les appelle jamais, disait-il, surtout depuis ma confession à l'abbé de Ravignan. Ils me font peur, et je passe ma vie à les exorciser moi-même. C'est dans la lutte qu'ils reviennent ainsi faire le sabbat.

—Eh bien, faites-moi voir ce sabbat, je vous en supplie,» ditGeorges.

Il avait déjà raconté au médium ses visions du parc de Margival et de la Closerie des lilas; mais il ne voulait pas croire aux tables tournantes non plus qu'à la sarabande des fauteuils.

Depuis quelques jours, M. Home refusait aux plus belles étrangères en villégiature à Bade, de se remettre en communication avec les esprits frappeurs ou tourbillonnants. On parlait beaucoup alors de sa célèbre séance chez l'impératrice des Français, où il avait convaincu les plus incrédules de ses obsessions démoniaques. C'en était assez pour sa gloire éphémère. Pour lui, les grands de la terre étaient ceux qui, comme le père Ravignan, travaillaient à la rédemption des âmes. Il jouait le dédain du monde périssable.

Georges du Quesnoy fut donc bien mal venu à demander des miracles.

Mais un soir qu'ils se promenaient tous les deux dans l'avenue deLichenthal, M. Home lui dit:

«Voyez comme je suis malheureux! ce que j'aimerais c'est la solitude, pour rêver à toutes les merveilles du monde, mais je ne connais pas la solitude; dès que je suis seul, les esprits reviennent à moi plus furieux que jamais.»

Quoique ce fût avant le coucher du soleil, Georges regarda de très-près M. Home. Il était pâle et effaré.

«Ne me quittez pas ce soir, ne me quittez pas ce soir,» disait-il avec une inquiétude, qui ne semblait pas jouée.

Georges jugea que c'était une bonne fortune pour lui que cette soudaine reprise des esprits. Il allait enfin savoir! M. Home lui dit qu'il ne voulait pas rentrer à l'hôtel de Russie, où il avait pris pied depuis quelques jours. Il décida qu'il irait à l'hôtel Victoria, où était descendu Georges.

«C'est un hôtel plus vivant et plus gai; les esprits ne franchiront peut-être pas le seuil, surtout si vous leur tenez tête.»

Ce n'était pas l'affaire de Georges. Aussi il n'eut garde de faire le sceptique. Bien au contraire, il appela lui-même les esprits avec la douceur des oiseleurs qui appellent les oiseaux.

Les voilà entrés. M. Home demanda une simple chambre; il n'y en avait pas une seule qui fût libre. On lui proposa l'appartement d'une des grandes-duchesses de Russie, qu'on attendait toujours et qui ne venait jamais.

«Il faut bien l'accepter,» dit Home, qui ne regardait pas à l'argent.

En passant dans le salon, il fut fâché de voir un piano.

«Pourvu qu'ils ne me fassent pas de musique,» dit-il avec tressaillement.

Georges se disait: «Il y a là un charlatan, un fou ou un voyant; peut-être y a-t-il de tout cela.»

Ils allèrent jusqu'à la chambre à coucher.

«Je suis brisé,» dit M. Home.

Il se jeta sur son lit et fit signe à Georges de s'asseoir en face de lui sur le canapé.

«Ne vous en allez qu'après minuit, c'est une grâce que je vous demande, lui dit le médium. Attendez que je sois endormi, car, si vous n'étiez là, je n'aurais pas de toute cette nuit une heure de sommeil.»

Georges voulut parler des esprits, mais M. Home le supplia de changer de causerie.

Et il parla à voix haute de toutes les belles dames qu'ils avaient rencontrées dans leur promenade, femmes sérieuses et femmes légères, princesses étrangères et princesses de la rampe. M. Home ne parlait si haut et n'évoquait de si belles figures que pour faire peur aux esprits.

A un certain moment, il se jeta hors du lit pour arrêter la pendule.

«Pourquoi faites-vous cela?

—Pourquoi? C'est que cette pendule pourrait sonner les douze coups de minuit, et me frapper douze fois le coeur presque mortellement.»

Cinq minutes après:

«Voyez, reprit-il, la pendule marche malgré moi; je l'ai pourtant bien arrêtée. Parlez-moi bien vite de la princesse *** et de Mme Anna Delion. Voilà deux beautés, souveraines, une pour Dieu, l'autre pour le diable.»

Une seconde fois il alla arrêter la pendule.

«Pourquoi avez-vous allumé cette troisième bougie? dit-il à son compagnon.

—C'est singulier, dit le jeune homme, car, en effet, il n'y avait tout à l'heure que deux bougies d'allumées.»

M. Home en éteignit une; mais à peine fut-il couché que Georges vit encore trois bougies allumées.

Il commença à croire aux esprits.

Il éteignit lui-même la troisième bougie.

Pendant toute une heure, ils causèrent de la vie parisienne à Bade, de toutes les aventures amoureuses, de la folie des joueurs.

«Vous savez, dit Georges; que ce grand Italien, qui avait l'air d'unMeyerbeer brun, s'est pendu au vieux château?

—Chut! dit M. Home, ne me parlez pas du vieux château; c'est là que je n'irais pas à minuit.»

Un silence.

«Voyez, reprit le médium en montrant la pendule, cette fois elle est bien arrêtée, mais les aiguilles vont toujours, il est minuit; accourez vite, je vais mourir.»

Georges se jeta vers M. Home. La pendule sonna minuit. M. Home prit la main de Georges et la porta à son coeur.

«N'est-ce pas que c'est épouvantable?» lui dit-il.

Chaque tintement de la pendule se répétait dans le coeur de M. Home par un battement de toute violence; c'était à le briser.

«Voyez comme elle tinte lentement; c'est pour prolonger mon agonie.»

Georges courut à la pendule et la secoua pour arrêter la sonnerie, mais elle persista à sonner. Cette fois, sa raison l'avait abandonné, mille nuages passaient sur son front. Sans bien savoir pourquoi, il agita le cordon de la sonnette.

«C'est inutile, lui dit M. Home, la sonnette ne sonnera pas, les esprits sont les maîtres ici; il faut nous en aller.»

Mais il se passa plus d'une heure sans que M. Home reprît la force de se tenir debout. Georges avait voulu appeler.

«Non, lui dit le médium, je ne veux pas donner ce spectacle.»

Enfin M. Home, tout défaillant, se mit debout, prit son chapeau et marcha vers la porte du salon. Georges allait le suivre, quand il s'arrêta court.

«N'entendez-vous pas?» lui dit M. Home en tombant sur un fauteuil.

Georges écoutait.

Il entendit résonner le piano comme une harpe éolienne; c'était une vague musique d'église écoutée dans le lointain. LeDe profundiset leMisereren'ont pas de clameurs plus doucement funèbres.

«Qui touche du piano? demanda Georges, plus ému encore.

—Pouvez-vous le demander? ce sont mes ennemis. Ne les entendez-vous pas qui chantent la mort de mon âme? c'est horrible.»

M. Home avait des larmes dans les yeux. Il se traîna à la fenêtre et l'ouvrit; mais déjà Bade dormait.

«On n'entend plus, dit le médium, que le sabbat qu'ils font là-haut au vieux château.

—Voilà ce que vous entendez, dit Georges, mais moi, j'entends un autre sabbat; on danse là tout à côté, chez Mlle Soubise. J'y suis invité et je vous y emmène. Vous serez sauvé, car vous ne serez plus dans le monde des Esprits. Méry est là avec Scholl et quelques autres esprits bien pensants.

—Jamais, dit M. Home, jamais je n'irai dans ce monde-là.

—Ce n'est pas la peine de quitter l'esprit des ténèbres pour retrouver l'esprit de l'enfer.

—Ne rions pas, dit M. Home avec un accent sévère. Vous ne sentez donc pas que vous êtes au milieu du sabbat? Tout est sens dessus dessous ici. Regardez plutôt dans la glace, vous ne vous verrez pas.»

Comme M. Home disait ces mots, les bougies s'éteignirent.

«Permettez, ce n'est pas de jeu,» dit Georges en voulant rire encore.

M. Home frappa du pied.

«Croyez-vous donc que je suis maître de faire le jour et la nuit?»

Et après un silence:

«Avez-vous aimé?

—Si j'ai aimé! j'ai aimé à en mourir. Ç'a été le malheur de ma vie.

—Et quelle était la femme?

—Une adorable créature. Je ne suis venu ici que pour la voir.


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