Chapter 7

Rosalie mouilla de ses larmes l'autographe de Chingru. «J'en étais sûre, dit-elle, et si vous m'aviez crue, vous auriez écouté la défense du pauvre Henri!» On convint d'aller le trouver à son atelier le lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.

«Comment! tu l'aimais encore? lui demanda son père.

—Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu'on nous l'avait calomnié.»

La porte s'ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina Barni. Rosalie et sa tante n'eurent que le temps de s'enfuir dans la chambre voisine. Je ne sais pas ce qu'elles y disaient, mais je crois qu'entre l'oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût été difficile de passer un cheveu.

M. Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez Séraphin regarde les ombres chinoises. L'idée lui vint un instant qu'on avaitformé un complot contre lui, et qu'on lui enverrait tous les jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son adresse.

Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu'elle s'appelait véritablement Mellina, qu'elle avait dix-neuf ans, qu'elle n'était pas mère de famille, qu'elle vivait avec sa mère, et qu'elle ne venait pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon français qu'elle était sage, quoiqu'elle sortît du théâtre de la Scala et qu'elle entrât à l'Opéra-Comique. Elle lui apprit qu'une fille de théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu'elle avait aimé M. Henri Tourneur et qu'elle avait espéré se marier avec lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes visites et dénoué honorablement une liaison qui n'avait jamais rien eu que d'honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que j'ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c'est une destinée à laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec nous, et qui, lorsqu'ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent le dos et se marient en ville. Voilà précisément l'histoire deM. Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n'est ni à sa louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je sais qu'il est malade de chagrin, j'ai pris mon courage à deux mains, je suis venue, et j'espère que vous saurez distinguer les inventions de la calomnie du langage de la vérité.»

Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l'avoir aimée. Elle savait qu'une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait reconnu à l'accent de Mellina qu'elle parlait vrai et que cet amour était irréprochable. Enfin elle apprenait à n'en pouvoir douter qu'elle avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c'est-à-dire dès le premier coup d'œil.

Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille l'obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeunehomme soit moins coupable qu'on ne me l'a dit; mais il a fréquenté les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu'il te sera fidèle; mais il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le même tour. D'ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner une dot à ma fille, et ma fille n'est pas encore mariée.» La vue du portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu'il était l'obligé de Henri Tourneur.

«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?

—Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?

—Le vendre et lui faire remettre l'argent serait indélicat. Le donner? à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l'hôtel Drouot, je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M. Henri Tourneur: 8000 fr.» J'aimerais mieux le gratter de mes propres mains.

—Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments de ma vie!

—Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru!Maudits terrains! je les donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins riches, tout cela ne serait pas arrivé!»

M. Gaillard perdit l'appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et le 18 août. Lorsqu'il rentrait à la maison, la vieille tante disait à Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout rouge d'un côté.»

Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue d'Amsterdam. M. Gaillard l'évitait avec soin, et il n'osait aborder M. Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M. Gaillard qui l'invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du portrait. On l'attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit à cette étrange invitation, non pour l'argent, mais pour Rosalie. A la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l'affaire des terrains. Le bonhomme n'avait voulu se charger de rien: il s'était reposé de tout sur Rosalie, et c'est elle qui avait traité avec les acquéreurs. Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l'acte de vente.

«Les acquéreurs s'engagent à faire construire sur le lot F, appartenant au vendeur, une maison d'habitation pour M. Gaillard et sa famille, avec un atelier de peintre au premier étage.»

M. Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait personne: il était horriblement pâle et s'appuyait au mur.

«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me délivrera de tous mes soucis!

—Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»


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