LE BUSTE
Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villasqui se rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure. La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre deverdure. Je me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent y sourire aux lions de Barye etle Don Juan naufragéde Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les yeux àla Pénélopede Cavalier.
Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont moins rares qu'on nele pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de l'argent.»
Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique del'opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.
La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous sommes auXIXesiècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or; ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui; les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent, il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.
Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'àleur chapeau, ne seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés. Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre:Du Petit Bétail,traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules cochinchinoises. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici la carte de trois services.
Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa un démolisseur de châteaux, un chevalierde la bande noire, dont la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches, et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud.
C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord, elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois, il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la sévérité de ses traits. Ses cheveuxsont tout gris, quoiqu'elle ait à peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer; aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente, qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille: c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing. Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables, que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses, lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de chambre n'a jamais pu mettre en ordre;et son esprit ressemble un peu à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois, sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère. Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander, demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette: refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite, et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas; pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, lasœur de M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.
On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon surl'Éducation des filles, et d'ailleurs on doit un peu de condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette confiance, il dort sur les deux oreilles.
Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott, traduit par Defauconpret. Elle y a jointNuma Pompiliuset les œuvres complètes de Florian,la Case de l'Oncle Tom, quelques-uns des petits chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine.
La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une enfant de la plus belle venue,grande, bien faite, et dans le plein de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles. Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle, un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante: aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le portrait de sa mère.
Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pours'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure. Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux: «Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.
Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander un buste à Paris!»Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons duXVesiècle sous le nom duChêne rond:
Le seigneur tient sa justiceSous le chêne rond:Répondez sans artifice.Tout rond, rond, rond!On y boit et on y mangeSous le chêne rond;On y danse le dimancheEn rond, rond, rond!
Le seigneur tient sa justiceSous le chêne rond:Répondez sans artifice.Tout rond, rond, rond!On y boit et on y mangeSous le chêne rond;On y danse le dimancheEn rond, rond, rond!
Le seigneur tient sa justiceSous le chêne rond:Répondez sans artifice.Tout rond, rond, rond!
Le seigneur tient sa justice
Sous le chêne rond:
Répondez sans artifice.
Tout rond, rond, rond!
On y boit et on y mangeSous le chêne rond;On y danse le dimancheEn rond, rond, rond!
On y boit et on y mange
Sous le chêne rond;
On y danse le dimanche
En rond, rond, rond!
Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa famille, et intituléHistoire véridique des adventures merveilleuses de l'incomparable Atalante.
Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait laissée la veille:
«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.» Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir nil'un ni l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit: «Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal, le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit: «Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur; mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes courut sus au caliphe de Schiraz, etdu premier poindre qu'il fit à son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel. Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict mon cueur à la flamme de vos yeux.»
Atalante—je veux dire Victorine—continua sa lecture en fermant les yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles. Un peu plus loin, M. le vicomte deMarsal, pâle et blême, faisait la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché. Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa figure, qu'il tenait obstinément cachée.
«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal. Je l'ai déjà bien assez attendu.»
Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d'une ronde paysanne qu'elle avait apprise dans son enfance:
Ah! j'attends, j'attends, j'attendsAttendrai-je encor longtemps?
Ah! j'attends, j'attends, j'attendsAttendrai-je encor longtemps?
Ah! j'attends, j'attends, j'attendsAttendrai-je encor longtemps?
Ah! j'attends, j'attends, j'attends
Attendrai-je encor longtemps?
Tout à coup il lui sembla qu'une fusée passait devant ses yeux. Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d'un bond le saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa première idée fut qu'il lui était enfin permis de voir la figure du prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes:
«Prince.... mon père.... vos rivaux.... la reine du pays de Michaud....»
Le jeune homme salua poliment et lui dit:
«Pardonnez-moi, mademoiselle, d'entrer chez vous comme une bombe à Sébastopol. J'ai sonnéun quart d'heure à une vieille grille qui est probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j'ai pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le buste de Mme Michaud.»
J'ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses parents avaient envoyé à l'institution M***. C'est la mieux disciplinée de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre nouveau n'y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s'ennuyait comme à la tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:
«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu regrettes, ou simplement ta patrie?
—Ni l'une, ni l'autre, répondit l'enfant. J'ai commencé, dans un journal de Madrid, la lecture d'un roman admirable, et j'attends à retourner enEspagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept jours!
—Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?
—Los Tres Mosqueteros, les Trois Mousquetaires.»
Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les fois que je parle de Daniel Fert. C'est peut-être parce que Daniel ressemble à un mousquetaire égaré dans leXIXesiècle. Mettez ensemble la tournure de d'Artagnan, la fierté d'Athos, la vivacité d'Aramis, et un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l'apparence d'un ressort d'acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s'enchâssent dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son front large, saillant et poli, est couronné d'une ample chevelure admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d'un lion. Ajoutez un cou blanc comme l'ivoire, des dents nacrées, riantes, et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long et mince de François Ier, des mains d'enfant, un pied de femme, voilà, je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n'est pas un roman.
Cet homme ainsi bâti est compatriote du petitvin d'Arbois, et fils d'un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans, Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la serpe et portait la hotte en vendange. L'ambition le fit entrer chez un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d'abord des dalles à polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il avait du goût et de l'adresse: on devina qu'il pourrait remporter le grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général prouva sa munificence en l'envoyant à Paris avec une pension de 600 francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert, vieille avant l'âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à l'École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il faisait de l'art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé d'après l'académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets de pendule. En 1853, à l'âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs qu'il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop grand pourme remettre à l'école; et, d'ailleurs, que deviendrais-tu sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il avait plus de talent que d'argent. Ses bustes et ses médaillons sont d'un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier; ses compositions, qu'il eût exécutées en grand s'il avait été riche, et qu'il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont toutes d'un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait passionnément; ce n'était ni pour l'argent ni pour la gloire, mais pour le plaisir de travailler. L'attachement de l'artiste pour son œuvre ne peut se comparer qu'à la tendresse maternelle: un père même ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel s'était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès, ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert luttait en vain contre cet esprit de détachement.
Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies à prévoir et les vacances qu'il s'adjugeait de temps en temps, car il travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d'artiste. Un moulin peut moudre tous les jours,mais un cerveau qui essayerait d'en faire autant ne donnerait qu'une triste farine. Lorsque Daniel était à l'ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la statue de Memnon; mais lorsqu'il se trouvait dans une veine de plaisir, aucune puissance ne l'eût fait rentrer à l'atelier, pas même la faim qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n'avait qu'une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait réveiller par son maître d'armes, et c'est au gymnase qu'il digérait son déjeuner: aussi était-il d'une force incroyable, et violent à proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l'habitude de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança du premier étage un porteur d'eau qui avait répondu grossièrement à sa mère. Depuis cette époque, il n'a plus rencontré de fournisseurs impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d'une douceur attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de précaution que s'il craignait de la casser. Il n'a jamais pu la décider à prendre une servante; mais, chaque fois qu'il a de l'argent, il lui achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d'Italie, ou quelques bouteilles d'anisette, qu'elle apprécie mieux.
Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de travail: il était temps!Depuis le commencement de mai, il s'était reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu'il devait payer au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son propriétaire: on ne s'avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de l'Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré, au fond d'un jardin, dans une petite colonie d'artistes et de gens de lettres, qu'on appelle l'Enclos des Ternes. Daniel et sa mère occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani. Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une grosse main qu'il n'osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre au bout des doigts.
«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous connais. J'ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand artiste.
—Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.
—Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur la pendule. Mais ce n'est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?
—Douze ou quinze séances, madame.
—Ce n'est pas de l'argent, cela. Comment, douze séances! Mais je n'aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances? D'abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi. Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents francs par jour. Comment me trouvez-vous? C'est en marbre que je veux être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l'air de vieux Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément, je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine en fasse un épouvantail à moineaux.
—Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera ressemblant.
—Ne dites donc pas des sottises! S'il est ressemblant, il sera affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C'est vous qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c'est heureux.Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M. Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz que quand on s'appelle Mme Michaud!... C'est précisément pour cela. Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n'y a qu'un parc de ce côté-là: c'est le nôtre. Venez de bonne heure; nous avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà, n'allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps! Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A ce soir.»
Les chutes d'eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli jusqu'à la cataracte du Niagara, seraient d'une lenteur ridicule si on les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit comme le voyageur surpris par la pluie: il s'enveloppa dans son silence comme dans un manteau. L'averse passée et Mme Michaud partie, il recueillit ses souvenirs et conclut qu'il avait trouvé l'occasion de gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre et de praticien. La figure de Mme Michaud ne luidéplaisait pas: la vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer délicieusement ses dettes.
Il conta l'aventure à sa mère tout en s'habillant. «Voilà qui va bien, dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m'empêchait de dormir. Je t'enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois présentable. Ils ont peut-être l'habitude de jouer le soir, comme au château d'Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques: prends l'argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs: c'est assez pour moi. Tu sais que je n'ai jamais faim quand tu n'y es pas. Tâche d'avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un grand fou.
—Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J'emporte 200 francs qui sont toute notre fortune, ou peu s'en faut. La petite chanson maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme moi, une demoiselle riche n'est d'aucun sexe.»
«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l'incomparable Atalante.»
Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.
«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne! oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verrabien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans le secret; mais s'il fait des imprudences!»
Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.
Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations de sa mère lui revinrent en mémoire.
Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les deux maris de Victorine: empêchez-lesde se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.
«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de Marsal n'est pas un magot.»
«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.
Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien fraîche. La fenêtre s'ouvrait surun horizon magnifique: c'était d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.
Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut un peutroublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.
M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin;gros nez, gros yeux de myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes, les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres d'armes.
M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence de la Voie lactée. Je n'exagère pas enaffirmant qu'il est le plus blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas. Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!» Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouvel'ostrea marsalianade Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu longtemps à ses ancêtres. Les Marsalsont alliés aux La Rochefoucauld, aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg. Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires de guerre.
M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime, observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan. Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir tiré d'une boîte, leursemblait de figure et de taille à jouer le rôle du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule; il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel, avez-vous dit qu'on apportât le marbre?»
Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le marbre, nous avons le temps.
—Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je comptais commencer demain.»
L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de toucher au marbre.
«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.
«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine,qui ne perdait pas un mot de la conversation. Là-dessus on prit le café.
Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, et dansa bien.
«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas un sculpteur qui sache danser ainsi.»
La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard. Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui dit:
«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!...
—Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»
A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu. Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:
«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»
M. Lefébure répartit vivement:
«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.
—Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»
Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:
«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'unrubber, après quoi j'aurai besoin de vous.»
Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide qui pouvait se traduire ainsi:
«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!»
Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait unegrande misèreà la table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:
«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du métier?» Elle comptait bien luiprouver qu'elle n'était pas sa dupe, et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur.
Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne.
—Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?
—C'est gentillet.
—Et ce Philopœmen?
—C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.
—Pourquoi?
—Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.
—Ce Spartacus?
—Bonne composition; pauvre travail.
—Cette Pénélope?
—Bien, très-bien.
—Ce Don Juan?
—Médiocre.
—Comment, médiocre?
—Oui, sculpture vide et ratissée.
—Mais c'est de vous!
—Je le savais.
—Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en forme d'aparté, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une séance.»
Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui m'aimera y viendra.
—Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix.
Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont moins heureux que les riches.
Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment il avait jouéau whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils. D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait cinquante pendules et une horloge!
Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner. Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté. Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé. Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies.
On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M. Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoupde cette manière d'entrer sans être annoncé.
«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître.
—Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit animal qui y est plus fort que nous.
—Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.
—Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes.
—Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce que je ne trouvais pas la porte.
—Tirez-vous l'épée, monsieur?
—Oui, monsieur, et vous?
—Depuis quinze ans, chez les Lozès.
—Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne sommes pas de la même école.
—Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa vous adorera!»
On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel:
«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos séances?
—Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchentpas de poser. Quant à moi, je travaillerais au bruit du canon.
—Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste. Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment trouvez-vous l'avocat?
—Je le trouve gros.
—Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de boire du vinaigre. Et le capitaine?
—Mince, bien mince.
—Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel choisiriez-vous si vous étiez femme?
—Je crois que je demanderais quelques années de réflexion.
—Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.» Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret. C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers;elle lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce qu'elle pense, si j'étais petit papier.»
Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»
Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail devint difficile. Dans ces jours dumois d'avril où le vent saute à chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante ans; le buste n'était pas ébauché.
«Je l'avais prédit, pensa Victorine.
—Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons fini.»
Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la première, il en faudrait plus de cent.
Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendrede cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.
Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgirdes chaînes de montagnes entre lui et ses quinze cents francs.
«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.
Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.
Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet desPlaies d'Égypte. C'est une complainte assez connue dans les ateliers de Paris.