«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai demain le premier semestre de vos rentes.
—Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
—Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup dans quelques jours à Paris.
—A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire?
—Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.
—Mais, madame, je suis bien décidé à ne pasvivre à Paris. C'est une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n'avait pas la rage de le repeupler?
—C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y aller au plus tôt.
—Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»
Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua vivement:
«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai, Lucile?»
Elle répondit du bout des lèvres un imperceptibleoui. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait ditouià la mairie.
«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de toilette et de vanité; desvieilles qui n'ont ni la roideur imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre àpierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
«Répondez donc!»
Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au faubourg?
—Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de bonne grâce?
—Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est une clef à ouvrirtoutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?
—Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
—Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur de ma vie!
—Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus remettre les pieds dans le faubourg.
—Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
—Vous ne me l'avez pas demandé.»
En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et quatre à son cocher.Elle ne parla plus au marquis du premier semestre de ses rentes.
Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston, suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier, il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide. Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la physionomie rustaude du petitpalefrenier Jacquet. Il le saisit par sa blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
—Oui, monsieur: faudrait être sourd....
—Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
—Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le gros Pierre et Mlle Julie.
—C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
—Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
—Où est-elle?
—Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
—Donne donc, animal!
—C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la perdre. La voilà!»
Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant: «Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris votre femme et votre argent: venez les prendre!»
Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
—Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé.
—Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
—Oui, monsieur.
—Il abrége?
—D'un bon quart d'heure.
—Selle-moiForwardetIndiana. Attends! je vais t'aider. Tu me montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la voiture.»
Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai promis.
—Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier,les louis ne sont donc plus de vingt-quatre francs?
—Il y a longtemps, nigaud.
—C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange. Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
—Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
—Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
—Quoi?
—Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
—Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents: «C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon grand-père.»
Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin, il craignit qu'un accidentne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
—Courons, dit le marquis.
—Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux heures d'avance.
—Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer la voiture.
—Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire,qui l'éloigna d'Arlange en le rapprochant de Paris.
Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure. Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de dire unnonau lieu d'unoui! sa mère ne l'aurait pas contrainte, puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua unmot qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès! Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de digestion. Le marquis fit tête à cettearmée de curieux, de façon à prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il donna tête baissée dans tous les préjugés;il berna si savamment son auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout le monde que son récit était la pure vérité.
La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée, Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour Paris à l'instant.
—Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
—C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
—Non, maman.
—Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
«Qui est là? demanda-t-elle.
—Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ, il faudrait subir leurs adieux.
—Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston? demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements précipités.
—Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»
La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame, M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame de l'attendre une minute ou deux.»
Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc ce que fait M. le marquis.»
Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode;monsieur rejoindra au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche, et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»
La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»
Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y apas là de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous sauve d'Arlange.
—O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
—De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous faut-il de plus?
—Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut pour elle un désert dans un désert.
Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle appritque, s'il n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois même qu'elle pensa tout haut.
«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me devoir une pièce de huit francs.
—En voici vingt, mon bon Jacquet.
—Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous voulez que je vous rende...?
—Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est un mauvais compte, commedisait mon grand-père.» Et il supputa sur ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de quarante sous pour faire cent francs.
Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pourme mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards pour la mère d'une marquise.»
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie jamais connu.
—Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonnésa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: «Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.
—Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
—Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste horizontal qui voulait dire: Jamais!
«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?
—Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
—Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
—Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
—Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
—Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents, en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous de la présenter?
—Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre? parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari, c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous estimez le marquisd'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde. Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet: la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.»
C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour dit. Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs. Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture.Elle ne perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre, arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron, le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de Malésy.
Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous ne saviez pas mequitter pour une heure. Dieu! que les heures sont longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner. Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page. Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vousm'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent, c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges. Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre,car j'écris comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition: venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains rouges qui sont tendues vers vous!»
Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
—Non, maman,» répondit la marquise.
Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense fut en pure perte: aucundébiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne lui rendre rien, pas même ses visites.
Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre. Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était Jacquet.
«Faites entrer! dit la veuve haletante.
—Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui distingue les paysans lorrains.
—Le comte!
—Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
—Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
—Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
—Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
—Il fallait le répéter!
—Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
—Qu'as-tu répondu?
—Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur; qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.
—Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
—Je ne sais, madame.
—Combien gagnes-tu par mois?
—Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le ferai plus!» Et des larmes.
«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
—Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous me chassez?
—Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux en criant:
«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à personne!
—Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
—Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
—Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, quatre-vingts; et vingt,cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus d'œufs!»
Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète, l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:
«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée.Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton palais; mais il faut que je te voie.Je le veux.C'est un mot auquel personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.
«Ta Céline.»
«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez pas besoin de moi, maman?
—Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
—Qui donc, maman?
—Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force d'entendre les criailleries de ses créanciers; maisc'était une surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.
«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
—Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite intéressée.
—Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot était un brave homme.
—Vous me comblez, madame la comtesse.
—Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage m'a coûté les yeux de la tête.»
Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
—Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis d'Outreville!
—Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas beaucoup.
—C'est un bon.
—En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
—Il n'avait rien.
—Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. Quel nez a-t-il?
—Qui?
—Votre gendre.
—Un nez aquilin.
—Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds de marmite.
—C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
—Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»
Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse reprit:
«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
—Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres bourgeois, nous avons gardél'habitude de donner des dots à nos filles.... Attrape!
—N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située. Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?
—Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis duBon saint Louis.
—Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore, Rosine?
—Madame, c'est M. Majou.
—Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre fille est-elle jolie, au moins?
—Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
—C'est cela, amenez-la-moi un matin, cettejeunesse. J'y suis pour vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?
—Madame, c'est M. Bouniol.
—Répondez qu'on me pose les sangsues.
—Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
—Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand homme!
Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de rosiers du roi s'encadrait dans uncercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, l'arrachabrusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.
Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus gauches sont de grands artistes en amitié!
Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint, et deux petites fossettes très-gentilles,quoiqu'elles ne fussent pas placées avec toute la régularité désirable.
Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: chapeau de paille, habits flottants:
«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, ma belle?
—Depuis le lendemain de mon mariage.
—Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
—Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.
—Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
—C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de gravité....
—Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
—Votre servante, madame.
—Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à la madame?
—Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
—Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne toucherez pas aux fleurs!»
Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière laquelle elle disparaissait tout entière.
«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile.
—D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette porte verte? A qui arrivera la première!»
Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide, tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte,il est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout. Allons-nous-en!
—Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!
—Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries que nous faisions autrefois sur notreidéal? Mon idéal, à moi, était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains, comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, ilm'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre; qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu dois avoir une chambre de satin rose?
—Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
—Comment? je crois! Tu réponds comme uneAnglaise. Mais je suis Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse; si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là. Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un peu.»
Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste plein de grâce et de simplicité:
«Robert, c'est Lucile!»
Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente. Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front du jeune hommequi essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à lamode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait toujours.
«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a qu'un temps;une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un fils ou une fille?
—Mais.... je n'y ai pas encore songé.
—Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut inondé.
«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
—Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
—Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.»
Lucile raconta sommairement son histoire.
«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
—Je lui ai écrit.
—Quand?
—Il y a quatre jours.
—Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) qu'elle ditvousà son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
—Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
—Rien,» dit Céline.
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à l'extrémité.
Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
—Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. Madame y est donc pour M. le marquis?
—Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?
—Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
—Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
—Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
—Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs jours, répondit à ce regard:
«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie;mais il est tard, vous la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon gendre; je vous pardonne.
—Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
—Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
—Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
—Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
—Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite indispensable.
—Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
—Le plus tôt qu'il sera possible.
—Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
—Il me semble qu'elle le doit.
—Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de deux gendarmes?
—Non, madame; je renoncerais à mes droitss'il fallait les réclamer devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra par amour.
—Par amour de vous ou d'Arlange?
—De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
—Vous en êtes sûr?
—Sans fatuité, oui.
—Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à Paris?
—Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.