TERRAINS A VENDRE.

TERRAINS A VENDRE.

Henri Tourneur, qui vient d'obtenir une première médaille à l'Exposition universelle, n'est pas un peintre de génie, mais il ne fait que d'excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M. Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz. Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n'a rien à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais, c'est-à-dire exorbitants.Les Dames de la cour visitant l'atelier de Jean Goujonont été payées dix-huit mille francs pour un musée de Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs duBaiser d'Alain Chartier, petite toile de 4, fausse mesure; etMlle Doze écoutant les confidences de Mlle Marsvient d'être achetée onze mille francs par un riche amateur belge. Il a plus de commandes qu'il n'en peut exécuter en deux ans, et je ne voispas ce qui l'empêcherait de gagner quarante mille francs par année.

Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée.L'enfant au pot-au-feu, qui se vend encore en province, est un de ses péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture.

Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il commence par courir les marchands de curiosités: il achète,soit une tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure, n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre. Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa maison est comme une succursale du musée de Cluny.

Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière, un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris. Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre, et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière. Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris par unAnglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet, épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris.

On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes sur l'État.

Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'ellerompit son engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.

Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, et souriait à son tableau d'Alain Chartier, lorsqu'il reçut dans l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit à rire.

«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M. de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins le genre commegenrelui-même, et tu es savant commepinxit. Si le gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, je démolis la Bastille!»

Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:

«Veux-tu te marier?

—Laisse-moi donc tranquille!

—Un million!

—Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.

—Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu'est-ce qu'un million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant: tu es donc de la force d'un million.

—Où as-tu déterré cela?

—Ah! ah! le récit t'intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde un M. Gaillard....

—Qui joue à la Bourse? Merci. J'ai vuCeinture dorée.

—Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de....

—Une place de dix mille francs?

—Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.

—Et mon million?

—Ah!monmillion! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans l'intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller jouer au billard.

—Chingru, tu m'agaces.

—Un peu de patience! Cet archiviste comme on n'en trouve plus habite vers le haut de la rue d'Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de salon. Les fenêtres....

—Adieu, Chingru.

—Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille mètres. Tu n'es pas encore parti?

—Va donc!

—Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher Terburg, est la propriété de M. Gaillard.

—Mais comment se fait-il...?

—Sois tranquille, il ne l'a pas volé. On vole un portefeuille, cela se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d'un hectare: il faudrait des poches trop grandes. En l'an de grâce 1830, quelques jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de cinquième année, se vit à la tête d'une somme de soixante-quinze mille francs, l'héritage d'un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à l'abri des révolutions, lorsqu'il découvrit ces bienheureux terrains, qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait: soixante et dix millefrancs d'achat, cinq mille pour le notaire et pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.

—Mais depuis, pourquoi n'a-t-il pas vendu?...

—Depuis? il n'a jamais déplacé l'écriteau, et je te le montrerai quand tu voudras:Terrains à vendre en totalité ou par lots.Et je te prie de croire que les acheteurs n'ont pas manqué. Le lendemain de la signature de l'acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se dit: «Bon! je n'ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain. Lorsqu'on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c'est le seul défaut que je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j'ai attendu douze ans, j'attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un bon prix. Mais il s'est si bien accoutumé à garder l'un et l'autre, qu'il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre, soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que lesterrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles et retourne à son bureau gratter du papier.

—Et sa fille?

—Elle s'ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu'elle aimera le premier homme qu'elle verra luire à l'horizon.

—Elle ne voit personne?

—Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends qu'on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès dans la maison.

—Elle n'est pas trop laide?

—Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.

—A-t-elle un nom humain? Je t'avertis que si elle s'appelle Euphrosyne....

—Rosalie: cela te va-t-il?

—Oui, Rosalie.... Rosalie..., c'est un joli nom. Est-elle un peu élevée?

—Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.

—Distinguons, je te prie.

—Ingrat! Elle ne joue d'aucun instrument, et elle ne va pas copier de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la musiquecomme celui qui l'a inventée. Du reste, éducation sévère: le spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la famille!

—Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?

—Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.

—Et que lui as-tu dit?

—Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n'eusse pas de tableaux.

—Je t'en commencerai un le lendemain du mariage.

—Merci. Je te demanderai encore un service.

—Si ce n'est pas un service d'argenterie....

—Tu sais, mon cher, que j'ai près de quarante ans, et point de place. A mon âge, tout le monde est casé, c'est la coutume. Il me fâche de faire exception, et d'entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru; un beau nom; qu'est-ce qu'il fait?—Il a de quoi vivre: c'est un homme qui ne demande rien à personne.—Oui; mais qu'est-ce qu'il fait?» Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j'avais seulement une place de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu connais les hommeshaut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un mot pour moi, pas vrai?

—A quoi es-tu bon?

—A tout, car je n'ai rien étudié spécialement.

—Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?

—A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour acheter un lot de terrain.

—Veux-tu que j'aille te prendre?

—Non, non; c'est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?

—Je ne me rappelle plus au juste.

—Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»

M. de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans domicile connu, est ce qu'on appelle vulgairement une peste d'atelier. Son talent consiste à s'introduire chez les artistes, à leur donner de son gros encensoir dans le visage, à médire de l'un chez l'autre, à se faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu'on lui laisse prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en pointd'admiration le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu'à ce qu'il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l'artiste n'attache que peu de prix. Il y reporte tout l'effort de son admiration, il y donne de toute l'impétuosité de son enthousiasme. Il s'en écarte, puis il revient; il déprécie un chef-d'œuvre au profit de sa passion dominante; il s'en va. Mais il ajuste son dernier coup d'œil sur l'objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille. C'est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire à l'artiste: «Voilà ton premier chef-d'œuvre; le jour où tu as fait cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n'étais qu'un peintre comme les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il la porte à la fenêtre, il l'essuie du revers de sa manche, il la remet en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la couvrir d'or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs; il évite ce coin-là, il n'y jette les yeux qu'à la dérobée en étouffant un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher tableau était vendu à la reine d'Angleterre; il veut l'admirer encore une fois. Pour le coup l'artiste perd patience et luidit des injures: «Tu n'es qu'un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas t'épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n'en fera jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m'en reparle plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l'artiste, il le célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui donner un tableau, parce qu'on sait qu'il en a plusieurs, et des bons peintres; on se dit qu'on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l'antre du lion: on sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux qu'on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur, qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le hasard en rapportait quelqu'un à Paris, Chingru répondrait sans se troubler: «Je l'ai donné; je n'ai rien à moi; je suis si bon vivant!» ou bien: «Je l'ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui se plaindrait d'avoir été échangé contre un Van Dyck? C'est ainsi que Louis-Théramène de Chingru s'est fait un bureau de bienfaisance de tous les ateliers de Paris.

Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné,et pour cause: lorsqu'on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de le récompenser largement s'il menait à bonne fin l'affaire du mariage.

L'un et l'autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement les explications qu'il lui donnait sur le choix d'un terrain et la construction d'un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son père voulait vendre, ni s'il consentirait à couper un lot en deux moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu'Henri demanda la permission d'emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait pour s'entendre avec M. Gaillard. L'entrevue dura dix minutes et le peintre sortit ébloui.

«Eh bien? lui demanda Chingru dans l'escalier.

—Laisse-moi tranquille; j'ai des picotements dans les yeux, il me semble que je viens de faire un voyage en Italie.

—Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastiedes Gaillard est originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de descendre des conquérants du monde. On l'humilierait fort en lui prouvant que son nom n'est qu'un adjectif très-français parvenu au rang de nom propre. Lorsqu'on lui chante, comme à l'Opéra-Comique:

Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!

Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!

Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!

Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!

il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu'il existait des soldats ou valets d'armée, chargés de prendre soin des casques,galea, casque,galearius, d'où Gaillard; voir la Stratégie de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe.... Voilà comme tu m'écoutes?»

Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru poursuivit:

«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle est donc de ton goût?

—Ce n'est pas une femme, Chingru; c'est une déesse. Je m'attendais à voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée par l'ennui. Je ne l'aurais jamais crue si grande, si bien faite, si riche en beauté, et d'une couleur si éblouissante. Tu dis qu'elle a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l'âge de la perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!

—Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?

—J'ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées, ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j'ai remarqué ses yeux! Mais j'ai remarqué sa robe, qui est en alpaga anglais; son col et ses manches, qu'elle a dessinés elle-même, car on ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n'a pas de bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien que je la sais par cœur.

—Diantre! si le cœur s'en mêle déjà, je n'ai plus rien à faire ici.

—J'ai dû dire un millier de sottises; je ne m'entendais pas parler; j'étais tout dans mes yeux; j'éprouvais pour la première fois de ma vie le bonheur de contempler une beauté parfaite.

—Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.

—Quoi donc?

—Les terrains.

—Je me soucie bien des terrains! Que cettefille-là soit sans le sou et qu'elle veuille de moi, je l'épouse!

—Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t'ennuient, tu me les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n'être pas né propriétaire.»

Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M. de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir les terrains; qu'elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu'il a une autre idée en tête, car il n'a regardé que moi; il a parlé sans savoir ce qu'il disait; et d'ailleurs.... il est beaucoup trop bien pour un simple acheteur de terrains.»

M. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le nez, qu'il avait fort beau, et répondit:

«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J'irai demain matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu'il veut de nous.»

Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste d'atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, très-sec,très-poli, un peu timide, et précédé d'un nez magnifique: c'était M. Gaillard. Il s'assit, et expliqua, avec force circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu'il était impossible de partager un lot en deux moitiés d'égale valeur, puisque chaque lot n'avait que quinze mètres en façade, qu'il serait fort difficile de calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur n'était pas en mesure ou en humeur d'acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en rester là.

«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru..., mais, tenez! j'aime mieux vous parler franchement, quoique les choses que j'ai à vous dire ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n'êtes pas seulement propriétaire; vous êtes père. J'avais entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle votre fille, qu'il m'est venu un incroyable désir de la connaître et de lui parler. J'ai pris prétexte de ces terrains; j'ai choisi, je l'avoue, un moment où j'espérais la trouver seule; j'ai obtenu par surprise l'honneur de causer dix minutes avec elle; elle m'a paru merveilleusementbelle et tout à fait bien élevée; et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j'aurais sollicité aujourd'hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus chère ambition serait d'obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»

M. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:

«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de commandes, que j'exécuterai avant le 1erjanvier 1857, sans me presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votrefille, je vous supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....

—Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»

Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.

«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait souvent. Ellea toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»

Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:

«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai besoin de causeravec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si vous ne devez rien à personne....

—Monsieur....

—Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?

—Au collége Charlemagne, institution Jauffret.

—Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»

Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit acte deprudence en dénouant les liens qui l'attachaient à Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu'il lui avait promis, et il la consigna sévèrement à sa porte.

Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait tout; il sait que tu as obtenu un prix d'histoire au concours général en quatrième, sur l'organisation des colonies romaines: ceci l'a particulièrement touché. C'est moi qu'il a interrogé sur la question délicate: inutile de te dire que nous n'avons pas parlé de Mellina.»

M. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l'on m'a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample connaissance avec ma fille, car ce n'est pas moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous les jourspendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons d'affaires.»

Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous m'autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?

—Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l'affaire tombait dans l'eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu'il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut prévoir ce qu'on dirait?»

Henri retint fort à propos un mouvement d'impatience. «Monsieur, dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous rencontrer tous les jours?

—Ma foi, non, et c'est ce qui m'embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous êtes amoureux: c'est à vous de trouver des idées!

—S'il ne s'agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les théâtres, les concerts; mais on n'y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous ne voulez pas que j'aille chez vous? Venez chez moi.

—Jeune homme! avec ma fille!

—Pourquoi pas? Je suis artiste avant d'être homme. Vous n'avez jamais vu d'atelier?

—Non, et voici le premier....

—Sachez donc que l'atelier d'un artiste est comme un terrain neutre, une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l'on vient quand on veut, d'où l'on sort quand on en a assez, où l'on se rencontre, où l'on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Un étranger qui vient à Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c'est l'artiste qui remercie.

—Mais je ne veux pas que la France et l'étranger viennent ici défiler devant ma fille!

—N'est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.

—Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.

—Rien de plus simple: je ferai son portrait.

—Jamais, monsieur! Je suis incapable d'accepter....

—Vous me le payerez!

—Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.

—Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!

—Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.

—Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espèreque vous ne confondez pas un portrait avec un tableau!

—La différence n'est pas si grande.

—Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; mais le cadre n'est pas compris!

—Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre Henri Tourneur?

—Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.

—Alors vous me promettez de ne pas signer?

—Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?

—Écoutez; j'ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que je n'ai profité de mon droit; j'économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer l'attention de tout le ministère: je suis prudent.»

Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, amène sa fille dans un atelier!»

On ne sait pas combien le spectacle d'un bel atelier peut troubler l'imagination d'une femme. Je parle d'un atelier de peinture; car le froid, l'humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l'effet des plus beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu'il soit riche et qu'il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée aux ameublementsconvenus, où chaque chose a son emploi marqué, où tout se comprend et s'explique, reste délicieusement ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d'objets en objets, de mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe sur une large épée à deux mains; il s'arrête sur une cuirasse romaine grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d'un pifferaro, un tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une légende, chaque pot à bière unlied, chaque vase étrusque un roman, chaque lame d'acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été trempées dans lecurare, ce poison de l'Afrique centrale qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu'ils auraient trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu'on le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d'hiéroglyphesqu'il comprend, on l'admire. Ses habits quels qu'ils soient, ajoutent au charme. C'est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, et bien en harmonie avec ce qui l'entoure. S'il est en cotonnade, il doit venir de l'Inde; s'il est en flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de l'Australie: on ne s'avisera jamais qu'il sort de laBelle-Jardinière. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher, dont la porte entr'ouverte laisse voir un lit couvert d'algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s'étonnerait qu'à moitié si l'on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu'on voie rôder dans l'atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l'orientale, l'illusion est complète. Il n'est pas jusqu'à l'odeur capiteuse des vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et Rosalie Gaillard, qui n'a jamais bu que de l'eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.

La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans son jardin tout le fonds d'un fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes jusque dans l'atelier. «Si j'allais chez elle, pensait-il, je lui porterais un bouquet tous lesjours; je ne veux pas qu'elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l'espérance d'un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s'allumaient à la vue d'un bel attelage, quoiqu'elle ne fût jamais sortie qu'à pied ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu'on ne l'eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et tous les châteaux qu'elle voyait à vendre sur la quatrième page duConstitutionnel. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son cœur jusqu'au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu'on observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de son père; elle était sûre de l'avenir; elle se consolait en jetant un coup d'œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle avait pris pour devise:Un temps viendra!et elle vivait d'espoir. Elle s'était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où rien ne lui manquait, pas même l'amour d'unbeau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation des amis de son père, et l'éternelle partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du monde, de même que dans l'échelle animale le singe est placé entre le chien et l'homme. Lorsqu'elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu'elle avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu'on se moquait.

Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté qui l'avait d'abord ébloui. Son premier coup d'œil ne l'avait pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille est véritablement belle. L'éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une certaine mesure d'embonpoint composent souvent une beauté factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. On a épousé une fille adorable, et l'on promène à travers la vie une femme laide. La vraie beauté n'est pas dans l'épiderme, mais dans la structure, qui nechange jamais; de là vient qu'une femme vraiment belle l'est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront aisément, si je leur dis que c'est une Romaine aux petits pieds.

La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l'avait vue aussi gaie, aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au penchant d'un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait dans l'atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait comme une grive en vendange. Elle n'avait plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la misère et l'économie l'avaient condamné, tout lui tombait du ciel en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, et il s'étonnait un peu d'être aimé pour rien par une fille plus jolie et plus spirituelle que toutes celles qu'il avait connues. Il avait bien prévu la possibilité d'un mariage d'argent, mais comme un soldat en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortunesi belle, et il n'avait jamais entendu dire qu'un million eût de si petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu'il prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu'il jouait les plus jolis motifs desNoces de Jeannette, ou les plus joyeuses mélodies desTrovatelles, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l'on n'apprend plus. Épris de l'histoire romaine, comme on s'éprend de l'histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes d'érudition surannée; il les citait à tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa partie avec tout le respect qu'on doit à l'âge, à la fortune et à la qualité d'un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s'embarquait dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n'estencore décidé.» En dépit de ces petites précautions, l'atelier de Henri était un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru essaya plusieurs fois de s'y introduire; il soupçonnait quelque mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,—maître à moi dîner en ville.—Bon petit blanc partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.» C'est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque de Vendredi. Au lieu de l'envoyer à l'école, où on lui eût appris le français, il s'est imposé à lui-même les fonctions d'instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit au monde, selon lui.

Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On n'eut garde de l'envoyer chez l'encadreur, où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu'il y était il versa les 50 francs du portrait contre quittance.

Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d'échaudés à tous ses amis: c'était unancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires, le maître d'écriture de Rosalie et un ex-fabricant de visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça une surprise: il enleva délicatement l'abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de Rosalie. Il n'y eut qu'un cri d'admiration:

«Le beau cadre! s'écria le fabricant de visières.

—Eh! mais, c'est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.

—Et ressemblant! dit le chœur des employés.

—Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le front de sa fille.

—Je me permettrai une observation, reprit le maître d'écriture, qui n'avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n'a-t-il pas attendu, pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?

—Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.

—Vous avez le moyen! dit le chœur.

—Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous revient?

—A 70 francs, tout compris.

—C'est cher, et cela n'est pas cher. Et de qui est-ce?

—Cela n'est de personne; c'est un portrait.

—Cela! s'écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, c'est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»

M. Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.

«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans l'annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.

—Le temps est lourd, dit le notaire haletant.

—L'atmosphère est électrique, reprit le maître d'écriture, sérieusement oppressé.

—Il pleuvra demain,» dit le chœur.

La conversation continua sur ce ton jusqu'à dix heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez M. Gaillard.

Le lendemain matin, Chingru se présenta à l'atelier, et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il raconta l'événement de la veille et félicita chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l'affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t'en félicite. Sans moi!...

—Je sais ce que je te dois, et je ne l'oublierai pas.

—Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t'apporte une belle occasion. J'ai déniché, moi aussi, un mariage d'or.

—Peste! Il y en a donc pour tout le monde!

—Une affaire magnifique, te dis-je.... Je commence à faire ma cour.

—Bravo!

—Le diable est qu'il y a des avances à faire, des bouquets, des cadeaux, et je suis momentanément sans le sou.

—Je te croyais à ton aise.

—On ne me paye pas mes rentes. Ah! mon cher ami, te préserve le ciel d'avoir jamais des fermiers!

—Tu veux de l'argent? Voici.

—Deux cents francs! que veux-tu que je fasse de deux cents francs?

—On a pas mal de bouquets pour ce prix-là. Mais s'il te faut les cinq cents reviens à midi, je te les remettrai.

—Mon cher bon, je vois avec douleur que nous sommes loin de compte. Il faudrait, pour bien faire, que tu pusses me prêter dix billets de mille.

—Pour tes bouquets?

—Pour mes bouquets et pour autre chose. As-tu peur de moi? Ne suis-je pas bon pour dix mille francs?

—Tout beau! ne te fâche pas. Tu sais que je puis me marier d'un moment à l'autre. J'ai annoncé cinquante mille; si je n'ai pas mon compte, le père Gaillard poussera les hauts cris.

—Tu lui présenteras mon titre.

—Voilà qui change la thèse. Ah! si tu me donnes un titre, je n'ai plus d'objection à faire. Où sont tes propriétés?

—Une hypothèque! Pour qui me prends-tu? On donne une hypothèque à un usurier; mais je croyais qu'avec un ami il suffisait d'une signature. Je t'offre ma signature!

—Bien obligé!

—Tu me refuses?

—Positivement.

—Tu ne sais pas ce qui peut arriver!

—Advienne que pourra!

—Ton mariage n'est pas encore fait.

—Qu'est-ce à dire? et sur quel ton le prends-tu?

—Je te donne vingt-quatre heures de réflexion. Si demain....»

Le peintre n'en entendit pas davantage. Il ouvrit la porte, saisit Chingru par les épaules et le lança horizontalement sur une corbeille d'hortensias qui ne s'en releva jamais.

M. Gaillard se répandit en doléances après le départ de ses amis. Sa fille et sa sœur le consolèrent. «Où est le mal? disait la vieille Mlle Gaillard.Un peu plus tôt, un peu plus tard, il aurait fallu leur annoncer le mariage.

«Quel mariage?

—Le mien, papa, reprit hardiment Rosalie.

—Tu en parles comme s'il était fait. Tu n'as peur de rien, toi!

—Il faudrait être bien poltronne pour s'effrayer du bonheur.

—Tu aimes donc ce jeune artiste? (Le nom d'artisteécorchait encore un peu cette bouche vénérable.)

—Je crois l'aimer de tout mon cœur.

—Il ne suffit pas de croire, il faudrait être bien sûre. Réfléchis encore; pèse bien le pour et le contre.

—C'est tout pesé, mon père.

—Tu n'éprouves pas le besoin de te recueillir un mois ou deux avant une affaire aussi importante?

—Voici vingt-cinq ans et trois mois que je me recueille, mon bon père.

—Oh! les enfants! Si ce mariage se fait, tu commenceras par me signer une déclaration olographe, c'est-à-dire entièrement écrite de ta main, comme quoi c'est toi qui veux épouser M. Tourneur.

—Je signerai des deux mains, mon cher père.

—De cette façon, ma responsabilité sera couverte;et si tu viens me dire dans dix ans: «Pourquoi m'avez-vous mariée à un artiste? je te répondrai, preuves en main: C'est toi qui l'as voulu!»

—Je ne me plaindrai jamais, mon excellent père. Mais qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces pauvres artistes, pour que vous les jugiez si mal?

—Tu as beau dire, ils forment une caste en dehors de la société. Je comprends les fabricants qui produisent, les négociants qui débitent, les soldats qui illustrent leur pays, les fonctionnaires qui l'administrent. L'artiste est en dehors de tout; les Romains, nos ancêtres, n'en faisaient aucun cas; ils le considéraient comme une superfétation du corps social.

—Fi! les vilains grands mots! Lorsque ce pauvre Henri s'enferme dans son atelier devant ses toiles ou ses panneaux, que fait-il?

—Ce qu'il fait? pas grand'chose: il fabrique des tableaux.

—Ah! je vous y prends. Il fabrique. Il est fabricant. Un peintre est un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes, comme votre ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes!

—C'est bien différent!

—J'en conviens. Et lorsqu'il a fini un tableau, qu'en fait-il? le garde-t-il en magasin?

—Non, il le vend.

—Vous voyez bien! il le vend. Il écoule ses produits, il débite sa marchandise, il fait du commerce; il est négociant!

—Tu joues sur les mots.

—Pas du tout, je raisonne; et lorsqu'il aura fait une centaine de chefs-d'œuvre (car il fait des chefs-d'œuvre), que dira-t-on dans le monde? On dira: «Paris s'honore d'avoir donné naissance au célèbre Henri Tourneur; Henri Tourneur, dont les tableaux ont humilié la vieille Hollande et illustré la France moderne.» Cela vaut bien une épaulette de sous-lieutenant. Il sera décoré avant deux ans, le ministre le lui a promis. Qu'entendez-vous donc par la gloire?

—Tu auras beau dire, ce n'est pas....

—Non, non, je ne vous ferai pas grâce d'une syllabe, et vous entendrez tout. Vous avez parlé des fonctionnaires! mais Henri l'est dix fois plus que vous, fonctionnaire!

—Ah! je voudrais bien voir cela.

—Qu'est-ce qu'un fonctionnaire? un homme au service de l'État, et payé sur le budget; plus cher on est payé, plus on est fonctionnaire. Et maintenant, lorsque Henri reçoit une commande du ministère qui l'occupera durant toute une année, se met-il au service de l'État, oui ou non? Et lorsqu'au bout de l'année il s'en va au trésor toucher 40 000 francs, n'est-il pas dix fois plusfonctionnaire que vous, qui n'en touchez que 4000?

—Grand enfant! ceci nous prouve....

—Qu'il faut me marier à mon cher Henri, si vous voulez que j'épouse à la fois un fabricant, un marchand et un fonctionnaire!

—Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de 20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?

—Accepter, puisque c'est fort beau.

—Mais dans dix ans cela serait superbe!

—Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni vous ni moi n'en profiterions.

—Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.

—Sans rien décider, papa?

—La nuit porte conseil.»

Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont.Il y a en lui deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»

Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se transformait en ouvroir.

«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les suites de mon imprudence!

—Hâtez-vous, monsieur, parlez; qu'y a-t-il? dit Rosalie.

—Mademoiselle, vous êtes témoin que j'ai toujours fait l'éloge de M. Tourneur.

—Oui, monsieur; ensuite?

—Je vous ai dit, à vous comme à Mlle votre tante et à M. votre père, que Tourneur était un artiste de talent, un excellent cœur, et ce que nous appelons, nous autres hommes de plaisir, un vrai bon enfant. Je le jugeais en camarade, et mon opinion n'a pas changé; vous m'interrogeriez encore sur ces points-là, je vous répondrais la même chose. Mais pourquoi n'ai-je pas su plus tôt que M. votre père avait d'autres idées, et qu'il voulait vous marier à lui? Certes, je ne vous aurais pas crié: «Ne l'épousez pas, il est indigne de vous, vous vous en repentiriez plus tard!» Non, je ne suis pas homme à desservir un ami. Mais je vous aurais dit tout doucement, là, dans votre intérêt: «Voilà l'obstacle; il y a des femmes qui s'en épouvanteraient; il y en a d'autres qui croiraient que ce n'est rien; à vous de voir si vous voulez engager la lutte avec cette personne, et le souvenir d'une longue liaison, et les gages réciproques, et tout ce qui s'ensuit. Si vous espérez être la plus forte, mariez-vous!»

M. de Chingru n'eut pas plutôt parlé, qu'il recueillit les fruits de son discours. Les larmes ne tombèrent pas des yeux de Rosalie, elles jaillirent devant elle, comme lancées par une force invisible. Mais ce fut l'affaire d'un instant. La courageuse fille contint sa douleur.

«Je vous remercie de vos bonnes intentions, dit-elle, nous savions tout.» Elle ajouta, pour assurer l'effet de son mensonge trop évident: «M. Tourneur nous a confié l'histoire de la liaison dont vous parlez, et votre zèle ne nous apprend rien. Du reste, tout est rompu, n'est-il pas vrai?

—Je le crois, mademoiselle, autant qu'on peut rompre....

—Il suffit, monsieur; et si aucun autre devoir à remplir ne vous retient chez nous....

—Je.... Si vous.... Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la nécessité de parler ou de me taire....

—Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»

C'est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.

Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.

«Monsieur, s'écria-t-elle avec un accent très-marqué,ilest un monstre! Je l'aimais, je l'aime encore; j'ai quitté pour lui mon pays, ma famille et le théâtre de la Scala où j'étaisprima donnaabsolue. Il veut se marier; il m'abandonne avec nos deux pauvres enfants,Enricoet Henriette. C'est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l'air d'un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille! Je suis folle, vois-tou; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne sais pas le français, jemi spiegomal; mais tu vois bien que je.... je n'ai plus ma tête. S'il se marie, jel'ammazzero.... je le tuerai avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l'église, et j'irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!»

M. Gaillard essuya un déluge de paroles où l'italien et le français se mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d'exclamations, et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il écrivit, séance tenante, le billet suivant qu'il fit porter par un commissionnaire:

«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.«Monsieur,

«J'ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n'ai rien de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je ne suispas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses enfants.

«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus distinguée

«Gaillard.»

La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et la correspondance de ses employés.

Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.

Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.

Elle était en peignoir blanc et répétait l'allegrod'un morceau magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger de sonmariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde deM. de Pourceaugnac. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre que le remède serait pire que le mal.

Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier, il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.

«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En dehors des grandesmaisons qui affichent leur prospectus, il existe toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique, car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la complicité de Chingru.»

En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du Havre:

«Mon pauvre Tourneur, si je t'avais offert de te donner 990 000 francs et une femme adorable par-dessus le marché, tu m'aurais mis au rangdes dieux. J'ai fait la sottise de te présenter l'affaire autrement; je t'ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t'es fâché, il t'en cuit. Je me suis vengé en artiste. J'ai trouvé le moyen de persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le mari ou à peu près d'une femme jaune. C'est un coup dont tu ne te relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m'as couché sur les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?

Chingruet Cie.»

Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais, comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s'agit plus que de le forcer à lire cette lettre.»

Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru, cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et écrivit l'adresse en belle ronde:

A MonsieurMonsieurGaillard,archiviste,Au ministère de....

M. Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s'il eût décacheté une dépêche. La signaturede Chingru piqua sa curiosité: il s'était promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de Chingru. Ce singulier document lui mit l'esprit à l'envers. Il se taxa d'injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le bureau à deux heures: c'était la première fois depuis trente ans!


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