Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète ; on y marche à pas feutrés et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit… Cette activité silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de chambre : elle semblait gênée.
Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner, pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir. Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement, je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait pas un meilleur accueil : il s’occupe de ses framboisiers et ne répond que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne s’ouvre plus à moi.
Oui, je sais que bonne-maman est malade ; j’en ai du chagrin ; cependant, l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente : au juste, je me sens perdu.
Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne soit pas venue ; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain. Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.
Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer, mais ce n’est pas la mer que je regarde : je regarde à mes pieds un tas de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.
Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette heure je ne la reconnais pas. J’ai froid ; j’ai froid d’être seul ; j’ai froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop profond. — Ah ! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers pour me réchauffer le cœur !
« Ottavio ! »
C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal ; sa voix aussi est différente : très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans savoir pourquoi.
« Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton père dans son bureau. »
Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais difficile ; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis encore me le représenter aujourd’hui.
Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne semblent changés.
« Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien : je vais te parler très sérieusement, comme à un grand garçon. »
Il tousse et respire un peu fort.
« Tu savais, n’est-ce pas ? que ta bonne-maman était malade. Nous ne t’avions pas dit qu’elle était même très malade, depuis dimanche dernier. Cet après-midi, à trois heures, elle est morte, mais elle n’a pas souffert. Le médecin déclare qu’elle s’est éteinte : cela signifie qu’elle est morte doucement, au lieu que, pour mourir, on a quelquefois très mal. Tu ne la verras plus. »
Je ne verrais plus bonne-maman !…
Aucune douleur, point de larmes… je me sentais tout ahuri, tout éberlué et ce que Papa venait d’affirmer ne me paraissait pas vrai. Ne plus voir bonne-maman ! cela était impossible. Je le lui dis du mieux que je pus.
Brusquement, une idée nouvelle surgit : les morts, on les emporte au cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit, bien tranquille, comme si elle dormait… Je voulais la voir, tout de suite.
Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis murmura d’une voix un peu confuse :
« Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé, c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange pas. Je t’attendrai ici. »
Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le laissai à sa peine.
Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans l’escalier sombre et le gravis à pas comptés… Comment serait bonne-maman ?… Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir, oui, mais morte… Je ne concevais pas cela ; je ne l’imaginais pas. Maintenant j’allais le voir.
Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si désagréable ? pourquoi le silence me gênait-il à ce point ? Je n’avais pas peur : ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse parti.
Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela me chavirait. — Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin…
Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal définies, de sensations brouillées… Enfin je me trouvai sur le palier, devant la chambre où il me fallait entrer.
Je poussai doucement la porte…
Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y avait quelques fleurs : des roses prises au jardin. J’avais aperçu le fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien autour de la maison. Je m’approchai de maman.
« Ah ! c’est toi ! fit-elle, un peu effrayée.
— Je viens dire adieu à bonne-maman.
— Elle t’aimait bien, mon petit. »
Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur ses lèvres. Dormait-elle ? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant on parle ; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les vieilles mains froides, très froides sous le baiser… Où donc avais-je lu que les morts sont froids ? Je baisai le visage chéri et restai ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas :
« Ottavio, tu devrais rejoindre ton père : il a peut-être besoin de toi. Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue. »
Elle m’embrassa et je sortis.
Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui.
« Ecoute, Ottavio : nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez maman. »
Il a dit « chez maman ». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa maman qu’il a perdue !
« S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu leur expliqueras que je descends bientôt. »
J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que toutes ses intelligentes et tendres bontés.