XII

Ah ! ce fut, sans contredit, un jour mémorable !

Nous rentrons au lycée, les vacances finies et, non seulement en changeant de classe nous changeons de professeur, mais, cette fois, ce professeur est nouveau, il vient d’arriver, personne encore ne l’a vu, nul ne peut, à son sujet, donner le moindre renseignement. Attente pleine d’inquiétude… Sera-ce un vieux barbon paterne ? sera-ce un de ces gaillards secs à la voix brève, aux cheveux plats dont le nez est chevauché d’un lorgnon inquisiteur ? sera-ce un bon gros tout rond qui plaisante et se permet des calembours qu’il faut apprécier pour se faire bien voir ? Le vieux barbon m’ennuie d’avance ; du gaillard sec, je me méfie et le bon gros ne me plaît pas davantage, fût-il vraiment drôle. D’ailleurs nous ne savons rien. Nous saurons bientôt : dans un quart d’heure. Pour l’instant, nous nous occupons de notre rentrée, des camarades retrouvés, de quelques nouveau-venus, et nous échangeons nos impressions de vacances, sous les platanes maigres de la cour.

A l’entrée en classe, on se place d’abord à sa guise. Je me retrouve entre Saltier et Dalsant. Il règne encore un léger brouhaha d’emménagement. Silence subit : la porte vient de s’ouvrir. Chacun se lève. Le nouveau professeur est introduit.

Non, je ne le voyais pas ainsi, oh ! pas du tout ! Aucune de mes hypothèses ne tient bon. C’est donc à celui-là que nous aurons à faire, d’octobre en fin juillet ? Il est d’un type inattendu. Très jeune, mince, grand, de visage assez dur, il surprend d’abord. Je l’imagine, à la rigueur, nous dictant son cours, mais comment s’y prendra-t-il pour corriger nos devoirs et distribuer des retenues ? Il semble voué à de bien autres besognes. On peut croire qu’il manquera de bonhomie familière : sa bouche est d’un dessin trop net. Observons-le de plus près. Je n’avais pas remarqué le regard direct de ses yeux bleus. Son regard me met en confiance, mais surtout son allure m’étonne. Sa tenue n’a rien de négligé, elle est même élégante, ses manières ont à la fois quelque chose d’un peu raide, qui fait réfléchir, et d’affable : il ne se refuse pas. Néanmoins on devra se bien tenir, cela se devine.

Je murmure à l’oreille de Saltier :

« Que penses-tu de lui ?

— Tais-toi donc ! murmure Saltier qui déjà s’épouvante, mais Dalsant me répond tout bas :

— Ça m’a l’air d’un fameux numéro ! »

Le nouveau venu se nomme Monsieur Lequin.

« Aujourd’hui, nous dit-il, pas de classe ; nous causerons, nous ferons connaissance… »

Je ne demande pas mieux, mais quelle singulière idée !

Il nous explique sa méthode, sur un ton sérieux où cependant perce de l’ironie. Il tâchera, en somme, de ne pas trop nous embêter, du moins il l’affirme. Il se rend compte que l’étude est rarement réjouissante, que les textes classiques ont quelque chose d’austère qui rebute, qu’une attention soutenue ne se donne pas sans effort. Comme nous, il a passé par là et se souvient de son temps d’épreuves. Nous en profiterons peut-être.

Il nous regarde en parlant, il fixe les yeux sur l’un de nous, puis sur un autre. Quelques incidentes : « n’est-ce pas ?… voyez où je veux en venir… comprenez-vous ?… » permettent de participer à ce qu’il dit et le rapprochent.

Assurément, il m’effare un peu, mais je crois sentir que les débuts de notre professeur ne me sont pas antipathiques : je me rappelle des causeries entendues chez moi. Dans ces phrases sérieuses mais sans nulle pompe et qu’un sourire accompagne, je reconnais certaines façons de parler de mon père.

« Pour vous enseigner utilement, il faut que je me sois fait de vous, d’abord, une idée approximative. Si je m’adresse à un inconnu, comment m’y prendrai-je quand je voudrai lui enseigner quelque chose ? Comment saurai-je corriger une composition dont l’auteur m’est absolument étranger ? Je suis professeur, je ne suis pas sorcier ! d’ailleurs, je compte sur vous pour me faciliter la tâche : lorsque vous n’aurez pas bien saisi ma pensée, lorsqu’elle vous semblera obscure ou même injuste (ça peut m’arriver comme à un autre), ne vous gênez pas, venez me trouver en sortant de classe et priez-moi de mieux m’expliquer… C’est entendu, n’est-ce pas ?

« Il serait insensé de ma part de vouloir bien connaître mes quarante-sept élèves, mais, pourvu que chacun d’eux y mette du sien, je vous assure que nous pourrons avoir d’excellents rapports et même assez agréables. Je m’en féliciterai autant que vous. S’il est assommant de faire la classe à quarante-sept figures de bois, par contre on s’intéresse vite au commerce de quarante-sept personnes vivantes qui se donnent la peine, non seulement de travailler, mais aussi de collaborer avec leur maître… Et maintenant, comme je vous l’ai dit, causons… »

On se réservait, on attendait la suite. Au lieu de cette légère rumeur qui accompagne d’ordinaire la première classe d’un professeur nouveau, il régnait un silence merveilleux, un silence magique… M. Lequin était-il donc sorcier, quoi qu’il en dît ?

Seul le pauvre Saltier, trop fortement dérangé dans ses habitudes, ne put pas se tenir. Il se pencha à mon oreille et d’une voix tremblante, mal exercée aux communications secrètes, balbutia ces paroles définitives :

« Celui-là n’est pas sérieux ! »

« Je voudrais savoir, dit M. Lequin, quel fut l’emploi de vos vacances. Je n’entends pas les quelques devoirs que vous avez pu faire, mais vos lectures, vos promenades, enfin ce que vous trouviez à ces vacances d’amusant et de nouveau. Voyons… Vous teniez, il me semble, la tête de la classe, Saltier ; vous aviez donc travaillé et ces deux mois de repos ont dû vous paraître bienvenus. A quoi furent occupés vos loisirs ? »

Je crus d’abord que Saltier ne soufflerait mot. Simplement il se recueillait :

« J’ai un peu étudié le programme de cette année, Monsieur, et j’ai lu plusieurs livres.

— Lesquels ?

— Ceux du programme de cette année, Monsieur.

— Ah ! vraiment !… Vous avez bien fait… Et vous… Dalsant ? »

Dalsant pensait sans doute que son tour était venu, car il répondit aussitôt :

« Moi, Monsieur, je n’ai pas ouvert un livre de tout l’été. Mes vacances se sont passées en promenades aux environs. J’ai longé le bord de mer, je suis monté sur les collines…

— De quel côté alliez-vous, Dalsant ? Je connais un peu le pays. »

Un dialogue s’engage. M. Lequin ne se vante pas : il connaît même le pays fort bien. On voit qu’il l’a parcouru en tous sens. Il propose à Dalsant de nouveaux itinéraires, il parle d’un raccourci qui permet, sans fatigue, de gagner du temps, il révèle un paysage curieux que le promeneur néglige, il donne des précisions qui m’intéressent, qui m’amusent.

Au fait… non, elles ne m’amusent pas. Je suis en dehors de la conversation. On ne demande pas mon avis et puisque M. Lequin choisit comme interlocuteurs les seuls bons élèves, je risque d’être laissé pour compte. Cette route, pourtant, je l’ai suivie, ce point de vue ne m’a pas échappé et j’ai fait l’ascension de cette colline difficile. Je suis aussi renseigné que mon maître et mon camarade, mieux peut-être, sur les bois et les rochers et les calanques. Pour l’instant, je me sens de très mauvaise humeur ; si, par hasard, M. Lequin me demandait l’emploi de mes vacances, je n’aurais aucun plaisir à lui parler des glaciers et des neiges que j’admirais au mois d’août… et même je ne saurais pas. « Moi, j’ai vu un glacier… » quelle phrase ridicule ! Une timidité soudaine m’envahit, une sorte de malaise fait de révolte quinteuse, de vanité blessée et de honte sourde à me trouver classé comme élève médiocre… Cependant, ces deux-là parlent toujours. On dirait qu’ils y prennent plaisir.

« Je vous garantis, Dalsant, que ce ne serait pas du temps perdu… Le sentier qui tourne à gauche, avant le grand rocher, doit mener à l’endroit dont nous parlons, sauf erreur de ma part, car mes souvenirs ne sont pas tout frais ! J’avais à peu près votre âge quand je faisais ces belles courses… »

Voici que je deviens tout rouge. Dalsant (de quoi se mêle-t-il ?) vient de répondre sur ce même ton paisible qui lui est habituel :

« D’ailleurs, Monsieur, si vous voulez des renseignements plus exacts, vous n’avez qu’à vous adresser à N… »

(N., c’est moi. Vous pensez bien qu’au lycée on ne m’appelle pas Ottavio.)

« Il connaît la contrée comme un loup. »

Je lui ai parlé de mes longues promenades avec maman, oui, sans doute, mais de quel droit mettre en tiers ce professeur bavard qui, au lieu de nous faire la classe, nous raconte des histoires, et que déjà je déteste ?

« Je vais en profiter tout de suite, dit M. Lequin. Dites-moi, N., peut-on atteindre les falaises de l’Oule en passant par terre ?

— Oh ! sûrement pas, Monsieur, à moins de descendre à la corde. Il faut arriver sous la brèche de Castelvieil en bateau.

— Merci bien, N. Au printemps, si le temps le permet et que j’en aie le loisir, je vous demanderai de me faire, pour les vacances de Pâques, un itinéraire de promenade. »

Ma timidité a fondu. Enfin nous avons un professeur intelligent ! J’aimerais tant me placer dans les premiers, à la prochaine composition !… Comment m’y prendre ?

« Et vous, Dubois ? »

Dubois est un gros pataud, rougeaud, assez malin. Je n’écoute pas sa réponse. Je pense à autre chose. Je ne projette rien encore. J’espère, sans savoir au juste quoi.


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