« Sans doute vous amusiez-vous beaucoup, me dit Celia, mais ces extases, ces élévations lyriques, ces lectures dont vous ne reteniez que ce qui vous plaisait d’avance, tout cela suffisait-il vraiment à vous faire… comment dirai-je ?… une vie intérieure ? »
Sa question est judicieuse. Oui, d’autres sujets nous préoccupaient que nous gardions par devers nous ou dont nous parlions peu. Ils ne prêtaient pas à de beaux discours sonores, mais nous troublaient beaucoup. Si sommaire que soit la philosophie que l’on enseigne dans les lycées, elle n’en garde pas moins le privilège de bouleverser une jeune intelligence.
Chacun de nous en avait pris ce qu’il pouvait en prendre, durant l’année dévolue à cette étude. Nous en gardions, malgré notre fièvre littéraire, une vague empreinte : Vernon s’intéressait encore aux mythes où il voyait une matière de poèmes, Leveil à la psychologie, Silas aux dialogues de Platon. Landoux revenait à la science par ce détour, cependant que je me contentais d’être abasourdi, désorienté, du fait de la révélation qui s’imposait à moi et secrètement me séduisait. Quant à Morin, la philosophie le ravissait : « Elle apprend, disait-il, à danser des danses nouvelles, d’un pied plus léger, parfois même sur les pointes, mon cher ! »
Je ne partageais pas son aimable désinvolture. Chaque jour, vingt problèmes se présentaient à moi, qui exigeaient une solution prompte. Ils me harcelaient, me bourrelaient et lorsque, ma science étant fraîche et bien courte, je m’en référais aux livres, je n’arrivais à y découvrir que des problèmes nouveaux. Tous les systèmes avaient de quoi m’éblouir, toutes les théories savaient me convaincre et je trouvais la vérité dans tous les puits, à leur margelle, comme, récemment, je croisais le génie à tous les carrefours. En ces cruelles traverses, mon père ne m’était d’aucune aide.
« La bonne méthode philosophique, me disait-il, est celle avec qui l’on peut vivre. On ne la choisit pas à la façon d’une fleur, pour en sentir le parfum ; c’est elle qui vous choisit, docile ou réfractaire, n’importe. »
Vers cette époque, je rencontrai Déodat, à point nommé, semble-t-il.
L’intransigeant a d’excellents moyens de convaincre… Moi, je prends mon plaisir ailleurs, mais il n’en fut pas toujours ainsi : je me souviens d’un temps où, par besoin de certitude, certaines intransigeances m’imposaient. Ensuite, je vénérai moins l’homme de bois qui conforme avec rigueur sa vie à ses principes, qui juge de tout et qui tranche. Aujourd’hui, je demanderais encore quelque décompte en de si terribles affirmations et comme une sortie de secours, s’il me plaît de respirer un air plus libre.
Chez celui dont la vie se compose laborieusement, strictement et sans relâche, suivant des formules philosophiques d’inspiration même très haute, je me sens rebuté par une insupportable assurance, et chez celui qui spécule volontiers de façon rare et singulière, en son privé, mais qui vit humblement, au hasard des jours, je découvre quelque chose de plus humain, de plus digne d’honneurs. L’orgueil de celui-là m’effraie ou me fait rire, au lieu que la modestie sans apprêt de celui-ci fournira peut-être un exemple d’après lequel d’autres hommes vivront. Il est vrai que, de ce résultat, l’intransigeant, occupé de lui-même, ferait peu de cas.
Je vis Déodat pour la première fois chez mon libraire. Il feuilletait une revue à couverture épiscopale dont j’étais l’abonné fervent et, comme nous venions tous deux acheter un petit volume de poèmes dont le libraire ne possédait plus qu’un seul exemplaire, les politesses qui s’ensuivirent menèrent à une causerie. D’autres rencontres nous ayant liés, nous nous étonnions bientôt que le hasard nous eût si tardivement réunis.
Tout de suite, Déodat me surprit par le ton catégorique de ses moindres paroles. Ah ! ce n’était plus l’hymne où Vernon, Leveil et moi tâchions de mettre nos voix à l’unisson sous le vocable de l’Azur! Je pouvais, à juste titre, m’étonner : Déodat voulait bien que l’on chantât comme lui, mais il se refusait à subir aucune influence. Il imposait son thème, son rythme, sa mesure, convaincu d’avoir raison de faire ainsi, puisqu’il se fondait sur une méthode éprouvée, un goût réfléchi et d’anciennes traditions. En outre, il n’aimait rien tant que discuter, contredire, convaincre ; il n’usait ni de paradoxes ni de basses chicanes : il allait droit au but, apportant des raisons fortes, péremptoires, nombreuses, bien en ordre, qu’il employait suivant les règles d’une stratégie qu’il tenait pour invincible. Il parlait dru, sans fatigue et longtemps ; victorieux, il n’abusait pas de sa victoire : me voyant défait, il se retirait simplement et me laissait sur le carreau, livré à des réflexions qu’il espérait salutaires.
Déodat n’avait rien d’un sot, si ce n’est la magnifique assurance qui faisait les trois quarts de sa force. Cette assurance, je l’ai notée chez des imbéciles, quelquefois très comique. Chez Déodat, elle inspirait plutôt le respect.
Je ne tardai pas à subir l’ascendant de l’ami nouveau qui me secouait ainsi. D’abord il modéra mes admirations quotidiennes en me démontrant leur excès. Grâce à lui, j’y regardais à deux fois avant de me laisser éblouir. Impitoyablement, il douchait ma fièvre : en somme, il m’apprenait la critique, mais je crois vraiment que jamais il ne m’a rien fait aimer. Il admirait sans amour et voulait que l’on admirât de même, par conviction raisonnée, or je ne m’en sentais pas capable.
« Quel singulier homme que ton ami Déodat, me dit un jour mon père : il apprécie la saveur d’une pêche, la beauté d’une sonate ou les parfums de la campagne par le moyen de syllogismes !… »
Il est évident que je lui dois beaucoup, mais les services qu’il me rendait, l’affection très réelle qu’il me témoignait, ceux-là trop assurés, celle-ci trop sèche, me décevaient au lieu de m’émouvoir. Enfin, Déodat manquait de gaîté à un point peu ordinaire. Il riait souvent et son rire incommunicable renfrognait au lieu d’épanouir, car on n’y sentait rien de gai. Jamais il ne riait malgré lui, jamais il n’a ri sans raison plausible, comme faisaient souvent Vernon et Morin, simplement parce que la vie est bonne à vivre, ou que cette hirondelle, en passant, s’est heurtée à l’air, ou par désir de rire…
Sans doute n’aimait-il pas la vie… Mais pourquoi ? L’ai-je mal jugé, mal compris ? Cachait-il, au tréfonds de lui-même, quelque secrète amertume, une déception inavouée ? Peut-être… je n’ai fait que le soupçonner, car Déodat tenait bien son personnage et ne se laissait guère surprendre ; il se plaisait à paraître aride et ce n’est pas d’après de maigres broussailles, sèches, armées de piquants, que l’on peut deviner la source qui palpite au-dessous.
Bientôt il augmenta son ascendant, lorsque je lui eus confié mes inquiétudes philosophiques. Il détestait l’inquiétude et mit une sorte de passion froide à la détruire en moi, à la remplacer par la vérité qui apaise, qui rassure, la seule, la sienne, bien entendu… et cette vérité, il me la présentait de telle façon qu’elle m’épouvantait déjà.
Sa parole devenait hargneuse. Retenu par une belle promesse, je l’écoutais en tremblant. Il flétrissait comme à plaisir toutes ces fleurs qui devaient m’enchanter, il saccageait le jardin de mes rêves avec une sorte de fureur inspirée et me décrivait la vie que, selon lui, j’allais vivre, sous des couleurs qui me donnaient le frisson. Je me sentais à la fois convaincu et révolté. Ses propos d’inquisiteur et de prophète me donnaient une tristesse nouvelle dont j’avais honte.
« Tu comprendras bien, mon petit, qu’il ne saurait m’être agréable de te voir domestiqué… »
C’est encore mon père qui parle.
L’influence de Déodat fut profonde et de longue durée. Je ne me délivrai d’elle que peu à peu, en m’éloignant, en me laissant bousculer par la vie et, quand cette vie devint mauvaise, qu’elle ressembla au destin affreux que Déodat me prédisait jadis et que j’en souffris cruellement, de tout mon être déchiré, alors, comme je me confiais une fois de plus, une dernière fois, à mon ami et lui disais mon désarroi, mon désespoir et ma douleur, dans une lettre écrite à cœur perdu, Déodat ne me répondit que par une dissertation glacée qui m’abandonnait sans secours, mais où il se piquait de me démontrer en phrases brèves, avec une parfaite logique, que sa doctrine était la seule irréfutable et sa prédiction juste.