Je viens de cueillir et, paraît-il, assez brillamment, des lauriers universitaires. On m’en félicite, on s’en réjouit autour de moi ; or ce n’est pas, cette fois, à M. Lequin que je suis redevable de mon succès mais, par un très singulier détour, au souvenir chéri de bonne-maman. Oui, c’est grâce à bonne-maman que mes parents ont cet air de satisfaction souriante qui leur va si bien et que je m’offre sans scrupule le plaisir d’être content de moi. Les longues causeries que j’avais avec elle demeurent vivantes en ma mémoire, je n’en ai oublié aucun détail et lorsqu’elle me parlait de quelque personnage illustre, il prenait aussitôt à mes yeux une importance nouvelle : je tâchais de me renseigner à son sujet, de compléter par des livres ce que bonne-maman venait de m’en dire.
S’il lui plaisait de voir danser, le jeune duc de Reichstadt n’aimait plus la danse, dès qu’il la pratiquait lui-même. Les leçons de danse qu’on lui donnait l’ennuyaient à tel point que, pour les interrompre, il se fit à la jambe une petite blessure. D’autre part, friand de spectacles, quand le père de bonne-maman, qui dansait alors au théâtre de Vienne, paraissait dans un ballet, il ne manquait pas de l’applaudir et souvent même de lui faire savoir le plaisir qu’il avait pris à ses légers entrechats.
Flatté par cette illustre approbation, mon arrière-grand-père demanda une audience afin de mieux exprimer sa gratitude. Le jeune duc n’essaya pas de cacher son point de vue et ce fut de sa bouche que le danseur reçut l’aveu de la blessure qu’avec intention il s’était faite. La réponse ne manqua point d’adresse : son auteur n’avait pas d’esprit que dans les jambes. Si le duc de Reichstadt aimait peu danser lui-même, la faute en revenait à ceux-là seuls qui l’enseignaient et, probablement, s’y étaient mal pris. Danser deviendrait vite un agréable divertissement pour un adolescent bien bâti, souple et mince comme le duc. Il ne fallait que lui faciliter les premiers pas, au lieu de les entraver par d’absurdes indications à contre-sens et d’ennuyeuses reprises. La bonne volonté de son Altesse paraissait acquise du fait de l’agrément qu’elle ressentait à voir danser autrui.
Le petit discours dut être bien tourné, la flatterie habile, car le duc de Reichstadt promit aussitôt de convoquer son nouveau maître à danser, un jour prochain qu’il fixait déjà. De la blessure il n’était plus question. Ce fut ainsi que mon arrière-grand-père sut réconcilier Terpsichore et le fils de l’Empereur.
Cette histoire m’inspira l’envie de lier plus étroite connaissance avec le jeune homme qui avait honoré ma famille de si gracieuse façon. Quand me vint le goût de la lecture, je fouillai dans la bibliothèque de papa, je me procurai chez les bouquinistes quelques portraits du roi de Rome, quelques monographies consacrées à sa courte histoire. Je m’émus de son cruel destin ; longtemps il fut l’un de mes familiers et certain poème d’Hugo prenait pour moi plus d’ampleur encore, un sens plus douloureux, quand il célébrait l’enfant au souffle duquel avaient frémi, sous le dôme des Invalides, « les drapeaux prisonniers ».
En vérité, ce fut un coup de veine : mon baccalauréat débutait honnêtement, mais sans éclat. L’écrit avait été suffisant : l’oral m’effrayait un peu et je risquais d’y perdre pied, quand, au cours de l’examen d’histoire, un vieux monsieur grave et barbu qui certes ne savait pas si bien faire, me proposa de lui parler du roi de Rome. Je me retrouvai campé sur un terrain solide.
Je bavardai longtemps et, je crois, non sans aisance. L’examinateur amusé par ma faconde, me laissa dire ; d’autres, à côté de lui, écoutaient en souriant. Je ne cessais pas de fournir des renseignement précis, d’ingénieux développements, et même, je citais mes sources. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, la séance ayant été levée en mon honneur (eh oui !), j’appris que j’étais reçu avec l’octroi d’une mention spéciale !
« N’importe ! me disait Papa, le soir même. Que ta chance ait été bonne ou mauvaise, tu n’en as pas moins passé ton bachot très brillamment. Viens m’embrasser encore une fois : tu es un brave garçon. »
Tout naturellement, nous parlâmes de nouveau de bonne-maman et des histoires qu’elle contait si bien.
« Tu te rappelles, disais-je, qu’un jour elle fit pleurer les vieux amis de ses parents par des danses inventées ?
— Oui, mais, telle que tu la sais, Ottavio, l’anecdote n’est pas complète. Ta bonne-maman l’ayant dite à un poète que tu admires et qui fréquentait chez elle, celui-ci la remercia en déclarant que la beauté, la grâce et le charme féminins ont toujours, à leur point de perfection, ce même pouvoir émouvant.
« Souvenez-vous, Madame, ajouta-t-il, d’Hélène passant sur les remparts de Troie et faisant palpiter le cœur de ceux qui la voyaient, des vieillards qui se lamentaient sur leurs maux et les oublièrent, un instant, ravis par son seul aspect. Ronsard a rendu cette scène dans un bien beau sonnet dont voici les premiers vers :
«Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards«Dessus le mur troyen voyant passer Hélène«Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines«Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards… »
«Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards
«Dessus le mur troyen voyant passer Hélène
«Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines
«Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards… »
« Il conclut ainsi :
« Lorsque vous dansez, Madame, vous usez du même sortilège. »
« Alfred de Vigny, car c’était lui, pensait qu’on lui saurait gré d’un compliment aussi délicat, mais ta bonne-maman le prit tout autrement qu’il ne s’y attendait. Etre comparée à une personne aussi légère que l’amante du berger Pâris lui déplaisait (sans doute passait-il dans sa mémoire un souvenir de la musique de son autre ami, Jacques Offenbach), et, pour rentrer en grâce, le poète dut copier, sur un album que nous avons encore, une dizaine de vers d’Eloa où elle put se voir comparée à un ange, ce qui remettait les choses au point. Si tu veux, je te montrerai cet autographe. Vigny avait une bien jolie écriture… Sa page voisine avec un quatrain de Musset. »