De Paris, où il se prépare à l’Ecole Normale, Dalsant m’écrit la lettre suivante en réponse à l’une des miennes qui l’interrogeait sur ses projets d’avenir :
« Mon avenir ?… Tu l’imagines comme s’il était le tien, tu le bâtis comme pour toi-même, sur un plan à peine différent. Mon avenir… il n’aura rien de très singulier, quoi que tu en dises. Oui, je réussirai, sauf maladie, jambe cassée ou accident grave, mais toi, Ottavio, quand te guériras-tu de cette manie qui te pousse à me désigner, à m’imposer un destin illustre, simplement parce que je suis ton ami ? En somme, tu me repasses tes ambitions ; c’est là une forme de ta vanité qui peut m’être agréable… qui ne rime pas à grand chose.
« Sans doute reviendrai-je à Paris, l’an prochain. J’y louerai une petite chambre dans le quartier où j’ai mes habitudes, le vrai : quelque part entre la Sorbonne et le Panthéon. Pour me tirer d’affaire, je donnerai des répétitions, je m’intéresserai par devoir à des garçons qui, par goût, me seraient assez indifférents. Même si tu t’installes aussi à Paris, nous ne nous verrons pas très souvent : mon temps sera pris. Bientôt, je m’habituerai à ce train de vie, je tâcherai de le rendre monotone et n’y aurai pas grand’peine. En découpant les jours ouvrables de la semaine de façon bien parallèle, en les peignant du même gris qui ne se voit pas, ils filent plus vite et le dimanche arrive comme une surprise.
« Plus tard, on m’enverra en province dans un lycée, je ne sais où, plus tard encore, dans une faculté modeste ; enfin, un jour, un beau jour, quand ce sera possible, quand une telle folie me sera permise (ma folie ! j’aurai fait une folie dans ma vie !), j’épouserai ma cousine Marthe, ce qui me compliquera l’existence, mais, que veux-tu ! je me suis mis ça dans la tête. D’ailleurs maman trouve que j’ai bien raison ; il est donc inutile d’en parler davantage, pour le moment… Et la vie continuera, éclairée par un bonheur que j’aurai choisi. Je verrai, devant moi, un chemin montant, assez caillouteux, pas très ardu, car mes jambes s’y seront faites, avec, tout en haut, la perspective d’une honorable retraite… apothéose !
« Pendant ce temps, Ottavio sera allé courir le monde. Avant peu, il lui faudra des chemins de fer, des paquebots, des caravanes… L’omnibus ? fi donc ! Et puis encore des cocotiers, des gazelles qu’une girafe surveille de haut, ou des condors sur un pic des Andes. Il voudra se remplir les yeux d’un tas de belles images qu’il ira chercher au loin, parce que le port de sa ville natale n’est pas celui où l’on demeure, où l’on se chauffe au soleil, mais celui d’où l’on sort pour se rendre ailleurs. Il aura besoin aussi de musiques étranges : bruit du vent dans les cèdres, sons de flûte en Bactriane… comme si la brise de chez nous, la bonne petite brise qui dérange les pins, n’avait pas assez de chansons ! Il demandera mieux que des parfums de résine, d’algues et de romarin : des orchidées capiteuses, et pas en serre ! des fruits dont la saveur met la bouche en feu… toutes choses qui fournissent, au retour, d’excellents sujets de conversation.
« Et j’oublie, mon vieil Ottavio, qu’il te faudra encore vivre les bouquins que tu as lus… Les bien lire ne suffisait donc pas ? Il te faudra être là où se trouvait tel bonhomme de Kipling, de Loti et de ton Stevenson, te promener dans la savane et dans le bled et dans la forêt vierge, à cause d’un roman, d’un conte, d’une page traitant de fougères arborescentes et de lianes, coucher dans une fumerie d’opium chinoise, pour goûter la sensation tant de fois décrite…
« Enfin, tu reviendras et c’est moi qui serai chargé de ranger tout ça, de fouiller dans le panier à papier de ta mémoire, de trier, de classer, de coller des étiquettes, et, comme le goût des voyages est contagieux, dit-on, je m’imaginerai avoir voyagé avec toi, car je te connais assez bien, Ottavio, pour me représenter non ce que tu tâcheras de m’expliquer par des interjections enthousiastes et des phrases confuses, mais ce que tu auras vraiment vu de tes yeux. C’est donc à moi seul qu’il faudra t’adresser pour mettre au point tes souvenirs.
« Il me sera donc permis de voyager ainsi à peu de frais, d’admirer les nuits tropicales, de passer l’hiver aux Antilles, l’été sur une banquise pas trop froide et le printemps dans une île du Pacifique où danseront des femmes nues, couronnées de fleurs, sans quitter pour cela le petit appartement que nous habiterons alors, Marthe et moi, dans le VIearrondissement (j’en ai vu un, jeudi dernier, rue Lhomond, qui avait l’air bien joli), et sans, je le répète, qu’il m’en coûte un sou. Par ce moyen, tu m’auras rendu le service de m’aérer l’esprit, tous les dimanches de l’année scolaire et presque tous les jours de juillet à octobre, et aussi de me faire valoir aux yeux de ma femme. Merci d’avance, Ottavio. »
Il devait mourir trois ans plus tard.