XXII

Si Morin le fantaisiste continue à se plaire aux mêmes jeux, il me rendra tout à fait enragé.

Vous vous le rappelez peut-être chérissant du plus tendre amour une dame chemisière chez qui il achetait ses cravates. Or cette passion fut courte ; elle ne survécut pas longtemps à l’honorable faillite d’Azur, mais je ne sache pas que ces deux déchéances fussent autrement liées que par le hasard.

Aujourd’hui, Morin poursuit de ses assiduités une honorable fleuriste dont la boutique bien achalandée a quelque renom dans notre ville. Les anciens rédacteurs, réconciliés depuis peu, s’y réunissent parfois, non plus pour se rapprocher des Muses, mais simplement pour humer en commun de délicieuses senteurs. La jeune femme que Morin courtise est agréable, délurée, elle nous supporte sans mauvaise humeur, il lui arrive même d’orner gratuitement nos boutonnières de corolles discrètes. Ces attentions lui donnent le droit de nous mettre à la porte quand sa boutique s’encombre, sans refuser le bénéfice de la réclame que lui vaut notre reconnaissance.

Ce ne sont d’ailleurs pas les amours de notre ami Morin qui m’enragent. Sur le quai du port où je me promenais au soleil, je viens de le rencontrer.

« Ah ! me dit-il en me prenant le bras, j’ai deux grandes nouvelles à t’annoncer, Ottavio ! D’abord, un arrivage extraordinaire de mimosas. Nous irons les voir ; on se dirait sur les bords du Pactole, dans la tour de Danaé ou la bouche de Saint Jean Chrysostome, chez Rothschild, au Pérou, en Eldorado, dans le jardin des Hespérides ! C’est étonnant !… Mais il y a mieux encore ! Ecoute, Ottavio : j’ai trouvé ma forme, celle que je cherchais depuis si longtemps et qui m’attendait, accrochée comme un pardessus dans le vestiaire de l’Olympe, mais que je ne découvrais pas, faute d’un numéro ou de quoi payer le pourboire. Ah ! les temps sont durs !… Ma forme ! C’est un petit livre de quatre sous qui me l’a révélée : un livre sur la poésie japonaise… Ces japonais, des gens sublimes ! en trois vers ils disent tout ; et, moi aussi, en trois vers, je vais tout dire à ma façon : mes peines et mes joies, mes ambitions réalisées, mes rêves, et ton nez qui s’allonge de jalousie, mauvais bougre !… Allons vite admirer les mimosas de Marianne… »

Un temps pour respirer, puis il reprit :

« …Dans la boutique parfumée«Où mon délice nous retient«Par ses grâces de brune almée.

« …Dans la boutique parfumée

«Où mon délice nous retient

«Par ses grâces de brune almée.

« Néanmoins,odoranteetcorybanteeussent rimé aussi bien. Ces vers te donneront, en passant, un exemple du divertissement japonais qui sert à ponctuer mes propos. »

Nous approchions et, quand il poussa la porte, nous vîmes, chez Marianne, le plus somptueux étalage de fleurs : une orgie en jaune.

« Salut, Danaé ! » s’écria Morin, la voix vibrante.

Danaé me tendit la main.

« Vous qui le connaissez bien, Monsieur N., me disait-elle, un instant plus tard, priez-le donc de ne pas me rendre ridicule ! Chaque fois qu’il vient ici, jamais il ne manque de me donner un nom nouveau, et pas du calendrier ! Hier, c’était Hertulie, un autre soir, Ismène, aujourd’hui, Danaé… Danaé ! de quoi ça a-t-il l’air ? C’est pas des noms de chrétiens, pour sûr… et j’en oublie. Il m’arrive de faire une tête devant les clients ! Votre ami est charmant, mais je ne sais pas deviner quand il plaisante et quand il ne plaisante plus… Enfin, pour tout vous dire, j’ai quelquefois peur que ces noms ne soient des noms de belles dames qu’il a connues autrefois, des noms d’amour… Vous comprenez ?… Alors, j’en aurais vraiment du chagrin. »

Je la rassurai de mon mieux. Morin n’écoutait pas, occupé d’autre chose.

« Allons ! voilà que ma manche est toute tachée ! Douce amie, seriez-vous assez bonne pour me prêter une brosse ? Je vous promets de ne l’employer qu’à des usages honnêtes.

«C’est l’impertinent mimosa«Qui, sans respect pour ma vêture,«D’un pollen d’or me saupoudra…

«C’est l’impertinent mimosa

«Qui, sans respect pour ma vêture,

«D’un pollen d’or me saupoudra…

« Merci, bientôt il n’y paraîtra plus et je songerai peut-être à vous rendre la brosse.

— Je la réclamerai, dit Marianne. Mais puisque vous aimez les fleurs, Monsieur N., venez voir dans l’arrière-boutique les roses que j’ai reçues de Nice ; elles sont encore dans leur panier.

— Oh ! les roses, dit Morin, cela ne m’excite plus guère. Vas-y tout seul, si ça t’amuse.

«Trop de gens ont vanté les roses«Et sur un mode bien banal…«Ces fleurs omnibus m’indisposent.

«Trop de gens ont vanté les roses

«Et sur un mode bien banal…

«Ces fleurs omnibus m’indisposent.

« Parle-moi plutôt de ce bouquet d’arums : ils s’embêtent, les pauvres, sur le coin du comptoir d’où le chat les fera tomber. A quoi pensez-vous, Marianne ? Tant de pureté laissée à l’abandon !

«Dans le cornet de cet arum,«Je goûterais bien, il me semble,«La saveur d’un cocktail au rhum.

«Dans le cornet de cet arum,

«Je goûterais bien, il me semble,

«La saveur d’un cocktail au rhum.

« Voilà comme je comprends l’alcoolisme, Ottavio : relevé par une pointe de raffinement et d’élégance. »

Je lui demandai quelques nouvelles de nos camarades. Il me parla d’abord de Leveil.

« J’ai lu son dernier roman en manuscrit. Plein de choses, très curieux, très… décoratif, et néanmoins sa psychologie mondaine a toujours quelque chose de gourmé, de guindé qui donne envie de mettre les coudes sur la table et de boire à la bouteille.

«Le talent de Leveil m’inspire,«Par sa recherche du contraint,«Le goût de la crapule, ou pire…

«Le talent de Leveil m’inspire,

«Par sa recherche du contraint,

«Le goût de la crapule, ou pire…

« Quant à notre vieux Vernon, il vit toujours sur les hauteurs et compose, paraît-il, une tragédie, oui, Monsieur ! Ça se passe en Grèce, dans une Grèce plutôt alpestre.

«L’air subtil des sommets me gêne :«Pour suivre Vernon sans effort,«Je veux un ballon d’oxygène.

«L’air subtil des sommets me gêne :

«Pour suivre Vernon sans effort,

«Je veux un ballon d’oxygène.

« Et, pendant ce temps, Landoux s’obstine à triturer laborieusement des odes chimiques où je n’entends rien et qui, même mises au point, me resteraient sur l’estomac.

«Les effusions de Landoux«Ne laissent pas que d’être lourdes :«Il fait sa cuisine au saindoux.

«Les effusions de Landoux

«Ne laissent pas que d’être lourdes :

«Il fait sa cuisine au saindoux.

« Enfin, Silas…

— Assez, Morin ! m’écriai-je. Tais-toi ! Si tu continues…

— Mais oui, Mesdames, nous avons des roses, disait Marianne à de nouvelles clientes qui entraient. Justement, je venais de les montrer à ces deux messieurs, toutes fraîches de Nice : bien belles. »

Par un amical petit signe d’entente, elle nous avertit que nous étions de trop et pouvions nous retirer, ce que nous fîmes, peu après.

Tout est matière à tercets japonais pour notre cher Morin : Marianne, ses fleurs, une affiche, un nuage, un tramway grinçant sur ses rails, l’heure qui sonne, le coq qui chante, la lune qui se moque… Je n’en puis plus ! S’il persiste, je lui serrerai le cou entre mes doigts !

Cela dura quinze jours, un mois peut-être, où je m’épouvantai de sa présence, et puis, subitement, une autre idée le ravit : écrire un roman… et les tercets japonais se flétrirent.

« … Des amusettes pour orientaux maniaques ! des bibelots d’amateur ! Tu entendras un autre son de cloche en lisant les premières pages de mon livre dont le titre provisoire est « Nausicaa et son chat persan ».

Je ne demandais pas mieux.


Back to IndexNext