XXIII

Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me semble-t-il, fut toujours de mes intimes.

Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa chevelure d’un roux trop agressif) ; je revois les taches de rousseur qui marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs, malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois.

Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes : le menton fuyant de MmeX., la bouche molle de son mari, le port de tête impérial de MlleY. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu grave, tout à coup…

« J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio ?… Très bien, alors, ouvre la boîte. »

J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe.

Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas, un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves exotiques…

Je regardais les mains actives de Ferdinand.

« Sa gueule vient ! »

L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement la gueule de MmeX. paraissait en effet : non pas le portrait modelé de MmeX., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin de faire peur aux enfants… et Ferdinand se réjouissait.

« Je tiens le menton ! Il fout le camp comme il faut. C’est elle ! Son fils la reconnaîtrait tout de suite ! Ecoute-le, Ottavio : il s’écrie de sa petite voix d’imbécile rachitique : « Voilà maman ! »

C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation, abominable et fidèle, à la fois, et vivante.

Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas long.

Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine séance, devoir auquel je ne manquais pas.

Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel artiste voulait accentuer encore.

« Il en fait beaucoup comme ça ? »

Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de suite reconnu la moue prétentieuse de MlleY.

« On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont elle est si fière et qui écorchent les oreilles… Il a vraiment du talent, ce garçon… Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en dire. »

Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble. Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa classe ; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des avances. « Des enfants de bourgeois ! », disait-il, sur un ton péremptoire. Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal.

« Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux : fils de bourgeois. Je croyais que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si je peux la réussir ne te fera pas rigoler ! On y verra le pauvre bougre qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en souffre, et qui se déclare satisfait tout de même… »

A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa pensée intime ? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais :

« Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire : le beau, c’est pour le bon Dieu. Moi, je suis un homme ; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux en rire et que je me sens vilain moi-même… regarde ma tête ! Le beau, ça me fait peur… j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et, de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides, des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre ; parle-moi d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez, d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or… Voilà qui me convient ! Les choses sublimes : les anges, les temples, les palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents, les tableaux des Maîtres (ah ! les Maîtres !) où il n’y a jamais de vaches qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça, Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le répète, c’est pas mon affaire. »

Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues. Ferdinand reprit :

« Oh ! je te vois venir ! tu vas me parler des musées… je préfère la rue aux musées ! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre sculpté n’est pas du mensonge en pierre… J’attends… Mais les genoux cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les robes : on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires… Tiens ! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui fasse encore ce compliment-là… C’est tout différent.

« Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête vivante : un gorille, une girafe, un crapaud. Ah ! que j’imagine bien le cocher de la vieille MmeZ. en gorille ! Dans ta gueule à toi, je ne distingue pas encore la bête ; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout de suite. N’importe ! ça viendra ! Oui, je sculpterai l’image des hommes pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les portraits des dieux et des déesses… ou bien qu’on me les présente et que je puisse les regarder de près. »

Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante ; j’appréciais l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril.

Le hasard me fit faire une découverte inattendue.

Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait follement ; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas ! passé l’âge), mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses, voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je m’ingéniai pour causer à mon tour ; ce fut à vrai dire chose facile, le brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable :

« … Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin avec qui vous parliez tout à l’heure ? Je ne sais plus où je l’ai rencontré.

— Vous connaissez M. Ferdinand ?… Ah ! celui-là est un jeune monsieur que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi ! Souvent nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M. Ferdinand ! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire ; il amuse les enfants, il leur fait la leçon : il est aussi savant qu’un instituteur. Il s’occupe de nous aussi : c’est lui qui a donné, l’an dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs ; elle boitait que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons ailleurs, il ne nous oublie pas : il envoie des images aux gosses ; pas seulement aux miens ; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand ! Il m’a refait huit têtes de mon jeu de massacre ; celles-là, tenez, au fond, à gauche : la grosse femme rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez ! »

Il ne tarissait pas d’éloges ; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa chance au jeu, je me retirai.

Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et gardait ces plaisirs pour lui-même… Longtemps, je tins secrète ma découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris, sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel.

« Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien Marle… les deux petits étaient bien gentils… l’aîné fait maintenant son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup ; je n’en faisais pas mystère ; il n’y avait aucune indiscrétion à me parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais l’atmosphère foraine est si différente… Tu n’aurais rien compris à mes histoires. »

Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les singularisaient. Sa voix restait basse, paisible ; le sujet qu’il traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée.

« Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de Paris. »

Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris.

D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent très haut.

Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des offres très honorables. A cette occasion, il me parla de « caïmans qui sucent le sang des artistes », image assez mal venue, bien qu’elle lui fût chère.

Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable.

Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait ; ses petites rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne demandait pas autre chose.

Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle ; tout au plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée, d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait ; il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts, Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence.

D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son « rouquin », pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une « mauvaise influence ». Cela dura six mois au bout desquels j’appris, m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente.

« Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après, ça ne pouvait pas durer davantage : Mariette me trompait un peu trop. Je le savais, je ne lui en voulais pas : c’est encore ce sale Paris qui la gâtait ainsi, la pauvre fille ! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation bien établie de maquereau… Le fils du cafetier m’a été insupportable (un reste de prévention bourgeoise, Ottavio !), et je les ai mis à la porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures, sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout : tu viens d’entendre l’histoire complète de mes amours…

« Eh non, ce n’est pas tout ! Ecoute l’épilogue, Ottavio ! écoute l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte ?… un chien, un chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer ; c’est le plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette. Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux ? »

Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du cafetier.

Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là.

Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine.

La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis :

« Toi, dit-il, tu es un ami… alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration : ta gueule ne vient pas… pourtant, il y aurait à faire ! »

Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de sa bouche.

… Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes figurines qu’il a nommées « les Trois Disgrâces », laides, grotesques, émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte : trois exemples d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme un sacrilège, et que j’aime cependant.


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