Tanger.
Tanger.
Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots!
Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais, bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun destin des hommes!...mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait toujours, était, en vérité, trop peu charitable!
«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et, toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!»
Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt, tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma voix.
Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh! vent cruel!
Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!... alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts, ils m'atteignaienttoujours! Tu criais dans ma cervelle et mon crâne résonnait comme une cloche!
Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant malade et qui ne veut pas mourir.
Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en! laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble, maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir, tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques instants de plus, à m'ensevelir!
Marseille.
Marseille.
Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.
C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas apparaître.—Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout à fait nue.—Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis comme une chatte.—Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les échos, puis tu regardes autour de toi.—Il n'y a rien qui te blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu me les demanderais.—Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours: tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise: tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.—Mais, particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tuvoles et tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.—Ton voile est déplié, tu te blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans la nuit.—Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.—Tu n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes, mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore!
Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus, comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme!
Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui composent l'agrément de cette salle de restaurant.
Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne, me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison, vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants.
Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire, comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont retenu.
De même que certains soleils couchants, malgréleur excès de coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou, de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise, étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix, pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de mille végétaux inconnus.
Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis et le gazouillis général.
Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines, écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer tropicale.
Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne... Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise tzigane nous évente...
Je crois... oui... je crois que je suis ivre.
Maxim.
Maxim.
En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le rossignol s'est moqué de moi:
«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi?
—Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?»
Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et que possède un seigneur opulent.
Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière, car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le clair de lune.
A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles! ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et malicieux.
Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en se pinçant la pointe de l'oreille.
Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il ne se fâche point si j'en varie souvent le détail.
N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais, soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient dans la palmeraie.
Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent, et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent. Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir. Ils troublent, au passage, les vols de moucherons.
Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons.
Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce soir.
Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc, répandue par la brise, flattera ses narines.
Le vieux venait de mourir.—C'était prévu.
Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un adversaire de qualité.
Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées, et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un enfant à sa femme.
Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient, riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe, avec, de ci, de là, quelques mots français.
Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée sans doute que le vieux eutencore assez de sang pour animer un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le dessus.—Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de croix et se mit à genoux.
L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au chœur funèbre, du mieux qu'il put.
La mère sanglotait au pied du lit.
Le mort se composait lentement une figure de cercueil.
Les enfants beuglaient à l'envi.
Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.—C'était dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et d'ombres chaudes.
Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit l'essor.—Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut bientôt plein de leur harmonie.
Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.—La mère arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle, se turent, et le toutpetit changea sa clameur aiguë en un roucoulement.—La musique divine venait d'entrer. Elle flottait au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots, unissant des pluies de perles à des chants d'airain.
La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la voix pleine d'extase, murmura:
«Senti che belle campane!»
Carthage.
Carthage.
C'est l'heure paisible où l'ombre descend.
Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive, la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume, d'un air satisfait.—Dans quelques instants, ils mangeront en commun, puis, chacun s'en ira dormir, pour trouver des rêves à sa mesure.
Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui, plutôt, et qui se fanera! belle union qui va se dissocier!—Ils sont heureux depuis trop longtemps. Je cherche le point qui menace de pourrir, qui, sans doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.—Se trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci d'argent qu'il ne laisse point voir?) dans le travail attentif de la mère? (quelque douleur secrète qui l'épuise?) dans la rêverie de la jeune fille? dans l'air satisfait du jeune homme? au plâtre du plafond qui s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant qu'elle ne soit évidente!
Je vous dis que ce bonheur est trop mûr!
A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement. Ne la cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont leurs voluptés: quand le soir descend sur elles, ainsi que nous elles soupirent; quand le soleil paraît, elles s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre l'oiseau. Respecte cette rose riante, ronde et radieuse.
Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et pourquoi imiter les cris de la palombe? Ne t'attriste pas sur les étangs qui dorment; ils sont heureux: ils rêvent de toi. N'écoute rien, souris et passe, avec, pour seul emblême de puissance, une couronne de fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe plaintive, pure et pérégrine.
Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point; regarde la mer d'un long regard de tes longs yeux. Contemple les bateaux qui vont partir. Ils ne seront pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu, par un faible abaissement de tes paupières, cependant que, de ma cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée.
L'ombre était noire.
Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres, et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient, à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris. Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de cendre. Des parfums gras montaient de la terre.
L'ombre était noire.
Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre. De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort patientdes pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement varié de la terre et des bois.
Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.
Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais, auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.—Quelque chose m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne présageait rien de bon.
Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois, des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège, de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche vite.
Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré, j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la plus étrange des processions.
C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve dans le regard.—Je les connaissais bien!—Ils parlaient tous entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois surprendre leurs paroles.
En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait Arlequin.
Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent, semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement) était accrochée au bout de la batte.
Et Arlequin murmurait:
«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les Flandres?—L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est peuplée que de moulins!—Ne pouvais-je vieillir paisiblementet fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des passantes?»
Et le svelte Arlequin se tut.
Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé, la fille de l'herboriste disait à mi-voix:
«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»
Et la fille de l'herboriste s'enfuit.
Venait ensuite le coiffeur de la marquise.
Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture capillaire. Il portait douze peignesdans ses cheveux et un bâton de cosmétique derrière l'oreille.
«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces boucles... ces boucles...»
Il était parti.
Venait ensuite Polichinelle.
Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées, mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps, on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague rumination.
Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses souliers—et passa.
Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche.
«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de cœur?»
Cela semblait l'inquiéter fort.
Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée.
Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi.
Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur lepoing, à son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe inconvenant.
Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,—et Clélie qui balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,—et Scaramouche qui chantait un air de fête,—et cette princesse, née en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de fards et de bijoux.
Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche, de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de Polichinelle.
Et je vis celui-ci.
Et je vis celui-là.
Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et par l'habit.
Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et j'appelai Pierrot, par trois fois:
«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce.
Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple:
«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respirela senteur des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde, marcher longtemps et se reposer peu.—Au revoir, mon ami! Les premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma lanterne.—Au revoir! ou plutôt, adieu!»
Il essuya une larme.
Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune.
Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur.
Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres; il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel rougissait l'horizon.
L'ombre était noire.
A CLAUDE FARRÈRE
Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.C. B.
Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.
C. B.
J'entre dans le marché par un petit porche blanc.
Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes, sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des mouches noires, vertes, bleues! des mouches!
Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est le palais des mouches.
Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups, poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts, choux violets.
Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par les trous de la toile à sac.
Une Anglaise de caricature, montée sur un ânonpâle, et voilée d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus, coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner un sou, en suivant la vieille Anglaise.
Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit, les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.
Je n'en puis plus. Je fuis.
Tanger.
Tanger.
Un monde meilleur?—Je veux parler du monde où vivent les acrobates américains,les excentriques, comme dit le programme.—J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.
Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.—Dans ce monde bien ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique sûre, mais inattendue.
Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que d'offrir un spectacle charmant à l'observateurattentif et sympathique.—On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort, à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement.
Il faut admettre cela.
... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués, couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve, mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci.
Folies-Bergère.
Folies-Bergère.
Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un mouvement dévot des lèvres.
Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se dirigent avec un gourdin.
Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus, mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage.
Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le nègre devient un automate,un mort mal ressuscité, une grande poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire.
Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant une complainte, toujours la même complainte,—infatigablement.
A la longue, cela fait peur.
Dakar.
Dakar.
Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis du linceul, couché sous une dalle blanche.
Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs, les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion, nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles de ta pourriture?
Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et je ne sais d'action prévoyante.
C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginerle monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous transportons vers lui.—Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau, par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge futur.
Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce papier que garde ton notaire!
Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les paroles posthumes donnent de mauvais rêves.
Tu te sens mourir?
Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une caverne! et puis meurs! meursintestat!
L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber des fleurs roses dans vos cheveux noirs.
Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses plus chauds rayons.
L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe une libellule.
Et tout le printemps sourit à votre grâce.
Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse dame que je courtise, quel symbole de ma fidèle flamme, quel truchement de mon amour?...
J'ai si peur d'un refus!
... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre baiser de ma bouche, ou bien, entre tous mes regards, le plus doux—et cette révérence profonde.
Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les qualités de certaines bêtes et leurs vices; il les a même si fort, la bête est, en lui, tellement à fleur de peau, son âme féline est si évidente, que l'on oublie de voir l'homme pour voir d'abord, pour admirer, pour craindre la bête, la bête souple, indifférente, bien élevée, subtile, capricieuse: le chat.—Clitandre est un chat. Clitandre n'est qu'un chat.—Vous savez déjà qu'il a l'œil vert.
Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend. Il caresse ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait qu'il pense à autre chose. Sa main vous échappe. Les hommes, les vrais, craignent cela; les femmes l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe promettent également le baiser. Elles regardent Clitandre avec une affection où il y a toujours un peu de crainte. Elles disent qu'il est «séduisant». Alors, elles ont tout dit. Elles se souviennent de Clitandre. Lesoir, elles songent à lui et, dans cette songerie, il y a déjà de l'adultère.
Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une moustache de chat. Blonde, elle suit les sinuosités de la lèvre, elle sourit avec le sourire et s'attriste aux instants de mélancolie. Clitandre a les cheveux souples. Clitandre a le teint clair, de vives couleurs, une mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de sa figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il marche, il ne presse guère la laine des tapis. A chaque pas, il se pose, avec délicatesse. Bien qu'il soit gourmand, Clitandre ne mange que du bout des lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses mains qui sont presque trop soignées... et je songe encore au chat qui se lèche les pattes.
Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait vite l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut un tailleur, un chapelier, un bottier, un coiffeur sans reproche. Il n'est Clitandre, il n'est tout Clitandre qu'avec leur aide. Sa mise est simple, elle n'a rien d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun vous dira que Clitandre s'habille bien.
Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas reconnaissant. Clitandre manque d'indulgence. Clitandre méprise volontiers. Il n'a pas d'amis, que je sache, mais il connaît la ville entière. Clitandre médit beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-cemême de la médisance? Sa voix est douce; elle n'est pas agréable; elle manque d'ampleur et j'y perçois comme le souvenir d'un miaulement.
J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une «tête à gifles». Oui, mais il le dit tout bas et devant des gens sûrs: Clitandre sait tenir une épée de façon très experte. D'ailleurs Clitandre est brave. Il est brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave la nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût un homme d'honneur.
Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il, au coin de son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il et le verrons-nous courir, de son pas élastique, dans le sillage des petites filles; mais je gage que sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je l'imagine assez bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant à la jeune lune.
Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier fleurissant.
Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles et, parfois même, elles poussent un cri. Mais Achmet était injuste et fourbe, aussi bien sourient-elles et, parfois même, on voit briller leurs dents.
Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier fleurissant.
Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais, restées seules, elles sourient, en relevant un coin du voile, et le sourire est sincère, si les pleurs étaient décevants.
Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier fleurissant.
Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent parce que c'est l'usage, et maintenant, comme une brise défleurit l'amandier, elles restent bien sages, elles ne pleurent ni se sourient, elles rêvent sous les corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies.
Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le flot chantant des fontaines faiblissait, et les bosquets avaient cessé de ramager pour bruire.—La lune se leva sur un monde presque silencieux.
Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits, je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages; les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus subtiles caresses de l'air.—Peu à peu, je sens monter de mon cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est, proprement, le sang de mes rêves.
Soudain, le rossignol préluda.—Il avait changé d'arbre et je me mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce qui reste d'unepauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont le cygne fut, par un orage, décapité.
Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon souffle, je m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant vint doubler le trille du rossignol.—C'était la voix rustique d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même, perpétuait une roulade à mille inflexions.
Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons bleuâtres, un spectacle bien singulier.
Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda.
Ah! ce fut une belle leçon de musique!—Le rossignol était patient, recommençait les phrases, détachait les roulades, s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que, note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas moins l'inutilité de son effort...
Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.
Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage, tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes petites mains de singe.
Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai, savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon désir.
Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse.
Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots, ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai, car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise figure.
Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers Alger où tu traînes paresseusement tesjours, je te sourie d'une bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers n'ombragèrent.
Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète.
Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi.
O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y impriment!
Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!
Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence! c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau!