Alger.
Alger.
La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la neige vue à travers un rêve.—Elle a couvert tout le jardin de Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche.
Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.
Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans laneige, songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer, comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.
Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement, Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit, s'incline,—et voici la porte fermée.
Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi.
Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque de soie.—Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu Pierrot... Il danse encore,—puis il s'en va.
Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir de volupté?—Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir (mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une lune voilée... il se décide enfin.
Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa vie, il aperçoit, non loin, contre le mur,une échelle dressée... Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre de Colombine qui, déjà, s'éclaire.
Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour, que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains, il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants, comme lui désespéré,—blanc comme lui.
Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots, à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se mirent à pleurer.
Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même, j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures, en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma vitrine redeviennent de faux visages.—Pour allumer les lampes, qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.
A qui parler?—Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte... Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans les cimetières.—Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtesà s'envoler: je crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui aussi.
Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!
Non! non! il ne faut pas!—Quelle épouvante si mon reflet se mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste! Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce serait plus horrible que d'être seul!
La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille, dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large, sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent l'ombre, par des points de feu.
Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux gamins grapillent ses fruits.
Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de clairon ajoutent une aile au vent.
Tanger.
Tanger.
Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau, pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage, une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.
Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.—Une famille de corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la toilette.
On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des boucles dans unecoiffure de douairière. Des fleurs, habilement disposées, cachaient les endroits chauves du pelage.
La cérémonie commença au lever du jour.
Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution. Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune, sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins de sa vieillesse.—Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et l'on procéda au défilé.
Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents.
Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les papillons arrivèrent en dansant.
On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait, car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les retardataires.
Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un petit enfant nu.
Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni la joie, ni le baiser.
Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.—Je ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.
Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien qui vient de passer et de fuir.
Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuagesme fassent des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux!
Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur:
«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»
Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly, Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques blondes et vos vingt-quatre pieds dansants!
Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis des gerbes, puis des bouquets mouvants,—et le cœur me battait à les voir!
Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les vingt-quatre mains troussaient le bord des calices.
Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles d'amour, car il m'a biensemblé que vos regards s'attristaient un peu, comme font les regards passionnés.
Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent, toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes.
Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses, charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les douze! oui! toutes les douze en même temps!
Folies-Bergère.
Folies-Bergère.
Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini?
Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent m'asseoir.—Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la brise, donne à sa voix un accompagnement.
C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux, comme il convient, une nuit transparente.—Et la nymphe chante son chant.
Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je tâche de retenir.—L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle, en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le Regard à travers l'Onde.
Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route divine, le ciel entier.
Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et celui-là est le frère du Soupir de Neige.
Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver.
Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis), une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites, puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul.
Tlemcen.
Tlemcen.
«C'est par ici?
—Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches, on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien, vous accompagner jusque-là.
—Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.»
Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine.Un sourire passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou; rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume touchait presque l'épaule mate.
«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»
Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton de rouge.
«Madame, vous semblez un peu pâle...
—Ce n'est rien...»
Et, tout aussitôt:
«Voilà... je suis prête», dit-elle.
Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone.
Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où grimpaient du lierre et de la vigne:
«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.
—Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»
Puis, retrouvant son calme:
«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.
—Je le pense», dit le satyreau.
Et il courut en avant.
Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de roches, et là, écartant le rideau dulierre, démasqua rentrée d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet.
«Entrez, madame!» fit-il en saluant.
Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame.
«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est, comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De grâce, prenez un siège».
Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait au juste comment s'adresser à un demi-dieu.
«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie pour...
—Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure...
Et il y eut un second silence.
«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute personnelle.
—Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des temps modernes.
—Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en rougissant quelque peu.
Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et s'en retourna chez lui.
«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là, dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je pense, vous divertir.
—Je... je veux bien», dit la dame.
Et ils disparurent tous deux.
Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson.
Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.
Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir.
Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.
Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.
Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie...
Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon.
Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue, près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de miaulements, tout à l'heure.
Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie intégrante d'une oie de Toulouse.
Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre, admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui semble bien sincère, murmure:
«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.»
Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui, avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux.
Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond, d'une voix posée:
«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler? J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin, et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une chaise, et je l'occupe en ce moment.»
Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse, monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce, la tragédienne...
Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.
Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines tombées, un narcisse neuf et bien verni.
Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis de sa trompe, il toucha la fleur.
Les fourmis se livrèrent un terrible combat.
Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger, voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et se trouva dans le vent du matin.—Elle lui ouvrit ses ailes...
Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se mit à sourire.
Biskra.
Biskra.
A PAUL FOUQUIAU
Les cygnes et les poètes déçoivent de près.A. S
Les cygnes et les poètes déçoivent de près.
A. S
Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez la sauterelle.—Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.
De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux encore.—Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir céder, mais ne cédera pas, culbuterpérilleusement, les reins cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?—Je le veux bien, mais il faut que ce soit vous!
Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de jouir de ce festin de beaux gestes.—Excusez-le! ne le méprisez pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la fête où vous nous conviez?...
Dix minutes,—dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est déjà fini!—Vous venez de tourbillonner autour de votre barre, follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue. Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre acrobatie... et le rideau se ferma.—Par son entre-bâillement, vous êtes venu reconnaîtrenotre enthousiasme. Ce fut tout.—Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...
Une critique, cependant, si vous le permettez,—une seule: vous portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.
Folies-Bergère.
Folies-Bergère.
Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à l'oreille, mais je ne le chercherai pas.
J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses.
Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime l'encens de ces roses que serrait une pâle main.
Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le narcisse.
Tu me fais signe?... Tu m'appelles?
Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous qu'une agonie de roses?
Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la lune et... et je trouverai le narcisse!
Biskra.
Biskra.
La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée comme l'est notre si grand amour.
Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et, depuis, il n'est plus sorti.
Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre, mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de hanter les caves où elles sont nées.
Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus beau, plus riche et plus enivrant, commele vin de ma folie qui se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais douce et savoureuse, chaque jour davantage.
Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour!
Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite. Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines d'une maison arabe!
Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et j'imaginais tant de choses en m'aidant desMille et une Nuits«Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires que, si souvent, je fais sous les palmes.
Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans le plus grand secret et transmises enfraude à l'amant; des lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel, où des jasmins embaumeraient la brise!
Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers d'affaires.
Casablanca.
Casablanca.
J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su que frissonner.
Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses branches.
Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas interrompu sa chanson.
Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a répété, car vous veniez de le lui dire.
Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé de lui conter un conte.
Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.
Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter mon histoire.
Je contai:
«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore, un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent bleu.
«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.
«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.
«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques, les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes, dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut renom se fussentainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant les veillées.
«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre, d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu n'était qu'un serpent rouge.
«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement, mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour distinguer les faux prophètes d'avec les vrais.
«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir.... et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une fillette aveugle et sentimentale.»
Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où naissait presque une espérance de seins.
Biskra.
Biskra.
Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre, que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même; tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge funèbre, tu règles tes funérailles.
Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés et de riches couleurs.
Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes immortelles. Un moralistepasse sa vie à composer des épitaphes. Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en lettres d'or.
Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si tu montres ainsi tes dents.
Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit. Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta maison... et tu riais déjà!
Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi.
Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie.
Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun, et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons nus, durant la baignade.
La nuit, tu courais comme une bête, dans le petitbois de palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et la plante, et la terre.
Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau!
Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air?
Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait!
Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me laver de tes impuretés.
Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un soupir qui est aussi un roucoulement.
Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.
Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle m'enveloppait et me caressait tout entier.
Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe, comme dans les poèmes philosophiques.
Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais permettait qu'on l'espérât toujours.
Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec satisfaction.
Alentour, la campagne était vide,—le ciel aussi. J'étais seul avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi (comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de papillons sur elle posés... engloutis bientôt.
Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure. Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre, en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà, elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin qu'il fût guéri.
L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est ma seule amie.