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Mussidan.

Mussidan.

«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si haut?

—Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de nouveau, et voilà les alouettes reparties.

—Elles sont donc très malheureuses?

—Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont rassemblées.Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.

—Ah!...»

Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!» car il faut être courtois.

J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais; mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les insectes aussi! n'est-ce pas, grillon?

Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un peu bête, mais plein de bonne volonté.

Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs parents.

Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous, le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq sous... écoutez bien! je rends l'espoir!

Je m'en vais, clopin-clopant....

Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et, tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le plus grand fracas des mains qui battent.

Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province, en robe de bal.

Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans.

A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre, de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille.

Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon.

Pourquoi ce délire?—Pourquoi?

Elle a été belle!

Eden-Concert.

Eden-Concert.

Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre, a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort, roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air, l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles.

C'est l'heure du phonographe.—De toutes les fenêtres, des cornets vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des beuglementsque l'on étrangle.—C'est, vous dis-je, l'heure du phonographe.

Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie de Lamermoor devient folle à grands cris.—L'histoire sainte et l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée de héros....

Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que les blancs aient fini de faire les enfants.

Dakar.

Dakar.

Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités! Vous ne savez pas!

Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez pas être obscène! Vous ne savez pas!

Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut; leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.

Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la, perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si tristement!

Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer, vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre fait,—non, ma chère amie, pas du tout.

Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de pleurs?

Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en riant!

N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt! «Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé, lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)... et, maintenant, quittons-nous!

Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète. Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse, lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.

Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre, tu paraîtrais, petite, un peu noiraude!

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Un marchand de jasmins passe près de nous.

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi, chère, je t'ai beaucoup aimée!

Biskra.

Biskra.

C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux, qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures, tramaient de secrètes choses.

Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet, tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois.

Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme couronnée.

Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles, et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se couvrirent de leurs manteauxde mousse pour ne risquer plus qu'un œil pâle, un œil pâle et doux.

C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique.

Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux caresses surtout.

Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise.

Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde, mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un mendiant espagnol.

Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.

La princesse de Golconde abaissa son regard et, au même instant, les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le feu follet tâchèrent de fairecomprendre à la jeune fille la qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le masque.—Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point l'aumône à ce pauvre qui la suppliait.

Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable.

C'était un soir de jadis.

Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et un fils.—Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes. Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie. Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.—Elle ne sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas un personnage, elle en joue le rôle.—Belle, un peu fardée, souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien d'une femme; elle n'est pas une femme...

Cléonice est une «femme du monde».

Elle n'en finit pas de mourir.

Voilà trois heures qu'elle agonise.

La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange, aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des cheminées.—Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la soie de son ventre, comme si de rien n'était.

Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour un moment émue redevient silencieuse.

Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respireavec difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des apôtres dans les toiles de Rembrandt.

Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route, des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit pas de mourir.

C'est alors que la Mort apparaît.

On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de mal aux souris, aujourd'hui.

Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange grince et la chaîne du puits gémit.

Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur trois ânes.

Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.

Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un carême et qui se tortille derrière lui.

Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots et qui fait pleurer chacun.

Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.

La Mort pousse la porte.

Elle entre.

Elle ressort.

Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison. Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front avec l'index et dit:

«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»

La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller, durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à ta louange.

La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta de te regarder d'un œil sévère.

J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas, légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des torrents.—L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage...

Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais ailleurs,—puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent que je ne te connaissais pas,—enfin, tu t'enfuis, mais ton dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure.

Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du berceau.

Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune! on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route, vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous paraissiez plus joli!

Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.

Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à une chauve-souris déployée, à unechauve-souris douce et qui ne ferait point de mal aux gens!

Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?

Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée? oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!

Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est brisé! le saviez-vous?

Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils brillent comme deux carpes au soleil!

Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte, votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à garder les vaches!...

Ohé! Brunette! ne t'en va pas!

Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais fessée! oui, monsieur!...

Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Çaressemble à des lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et, pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin de la grange...

Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli! Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!

Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais, jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si vous voulez me fesser, je suis prête!

Venez de ce côté-ci de la haie!

Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je chanterai!

Venez! fessez-moi, Monsieur!

Attendez! je vais attacher Brunette!

Ne bouge pas, ma fille!

Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est chaude!

A EDMOND JALOUX

Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur lesquels elle trouvera des airs.H. T.

Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur lesquels elle trouvera des airs.

H. T.

La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on fit à vingt ans.

Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là.

Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.

Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles, il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour le surprendre à l'improviste.

La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix.

Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier rêve.

Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des regards.

Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration, là-bas, c'est la mer.

Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort.

Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent, tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du silence. Je songe.

Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer.

Cotonou.

Cotonou.

La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches mènent au seuil.

Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien sagement épanouies et très droites.

Le ruisseau roule des morceaux d'orange.

Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.

C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi bleue que dans les tableaux.

Le vent qui passe sent la saumure.

Il est six heures du soir.

A l'intérieur, une salle pleine.

Des tables, des verres, du vin.

Un rire, puis un cri, puis un juron.—Beaucoup de gestes, point de discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire des constructions malaisées.—Syntaxe simple d'une simple joie! vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!

Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.—Onfraternise.—C'est le premier jour de franche bordée après la campagne.

«Lina est morte.

—Et Jeanne?

—Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.

—Elle a forci!»

On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.

«Qui est celle-là?

—Charlotte, une nouvelle.»

Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait. La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.

C'est l'amour.

Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie. Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de Mireille, vraiment prodigieux.

Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune, elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est tordue. Elle boite.

«Enlève ta robe!

—Montre-toi!»

Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte, mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.

Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au brasun superbe tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un poignard, une ancre, et divers autres attributs.

Il regarde Fathma.

«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»

Fathma ne souffle mot.

Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses! valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...

La fête est complète.

On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.

Le vin coule.

Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance, s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.—Yves le remplacera, dans un instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche, elle se voue, tout entière.

Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et de l'homme.

... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regardeplus loin, absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très triste,tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts distraits, Fathma tourne une fleur rouge.

Toulon.

Toulon.

Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune, chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses, coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.

Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant, occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que s'ils étaient empaillés.

Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons: je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la grammaire Noël et Chapsal.

Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbeêtre:

«Dieuestgrand.—L'âmeestimmortelle.»

Maintenant on lit:

«Parisestgrand.—L'âneestpatient.»

Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux... Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt après la bête, en vociférant.

Casablanca.

Casablanca.

Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.

J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.

Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de l'agrément.

Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir afin d'être tout à fait comestibles.

Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.—Ils sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée, un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les manchettes et le col sont crayeux.—Ils ne s'amusent pas plus que moi, je pense.—En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient honteusement et cachent cette honte dans degrands verres où leur nez s'abîme.—Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre de riz, sauces, vieilles dentelles.—C'est l'encens de cette pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.

Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les objets qui les confrontent.—Cela est cruel, car je ne puis m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois, accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.

Si cela continue, je vais m'enivrer.

Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils recommencent.

... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.

Maxim.

Maxim.

Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un bleu trop pur.

Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop fines senteurs.

Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles brûlent trop clair...

Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le grand silence, vous serez émue par ses battements.

Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son jeu.—Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers, mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.

Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte d'Ariane, princesse très répandue.

Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent: les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le feuillage, pose sur les gazons.

Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses premiers jeux. Du fond verdâtre del'eau, montait parfois une bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle, car il lui semblait toujours que la mare allait parler.

Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:

«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers vous je m'envolerai!»

La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à Colombine.

Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il semblait endimanché.

Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu, toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler enfin, mieux que personne, des bulles de savon.

Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile et rose, un monde qu'il connaissait déjà.

Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes concentriques dans les mares dormantes.

Tout le monde sait qu'il aima Colombine.

C'était Pierrot.

Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!

La place est libre. Viendra-t-il?

Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors, tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre, en attendant l'amour.

Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser, et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en attendant l'amour.

Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire, nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant les mains.

Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.

Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.

Et, demain, ce sera de même, et...

Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...

Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...

C'est Lui!

Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque, une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te plaît.

Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.

Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le moins du monde.

Je voudrais t'emmener captive dans un pays dunord et que, saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou; je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise, inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.

Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!... Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.

Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.

Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.

Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui, poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse rêvant d'amour,malgré l'averse, de tenter une vocalise qui frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.

La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons, à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour, jusqu'à t'incliner vers une tombe.

Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait, avec un peu de patience, habiller de belles phrases.—Toi, tu ne t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.

Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.

Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis, s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour considérer le visage de la mort.

Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois, pour attendre le dernier réveil.

Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.

Il ne se trompe point.

Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même étourderie.—Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité, qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je songerais à Licaste.

Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort, mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.—Ses premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants: ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit garçondont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût naturel, et qui passait inaperçu.

Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.—Il a de l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse, bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.

On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli.

Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen, essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le treizième de la douzaine?...

Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer, sait-il souffrir?

Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.

Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à peu.

Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.—Les qualités se modèlent sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.

Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages, mais qui ne parvientpas à le réchauffer. Il ne sent plus le feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir, jusqu'au jugement.

Avec lui, tout semble s'éteindre.

Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore, est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais augure.

Chacun des animaux familiers se porte mal.

Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris, prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune, qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec tant d'aise, craquent comme du bois gelé.

Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer, car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleterla Clavicule de Salomon; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles àprononcer en cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son bâton de vieillesse.

Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers, claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.—Pourtant, il a encore un moment d'espoir.

Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire duParfait Thaumaturge, sous un tas de cornues brisées.—C'est un cristal cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.

Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont, depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis annos Petri...» et se termine en hébreu.

Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour. Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est mélancolique.

Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.

Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué, ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de cette femme.

Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un galet de plage...

Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,—et les pieds sont parfaitement décharnés.

Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à courir dans la chambre, sur la pointede ses osselets, en agitant de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:

«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»

Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se couche devant l'âtre, pour mourir.

Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner.

Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.

Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent encore.

Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts contre mes lèvres et de ta bouchecontre mes lèvres et de ce verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier baiser.

Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et nous croirons être morts de notre premier baiser.

Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.

A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens, choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient, pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et ses paroles trouvaient leur accompagnementdans le chant d'un ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.

Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...

Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment, exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt, disputait avec son épouse.

Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français» quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au ravissement.—Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante; j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!

Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs, teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.—C'était la paix d'un cimetière.

Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade, la palme dressée au-dessus d'un mur,et, couché au pied de ce mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris.

Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau. Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète.

Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes, alors qu'on les chantait au fond descatacombes, et cela m'impose comme une cérémonie...

N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne faut pas être sacrilège.


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