Il y a maintenant, assis au bureau Empire, un homme pas très haut, mais de carrure large, armé d’une grosse barbe grise et de sourcils noirs touffus comme des moustaches. Marcel, sans mot dire, va jusqu’à lui, et, d’un geste rituel, lui met un baiser sur le front. Comme il se dirige de nouveau vers son poste, Langrevin l’arrête d’un mot…
— Je t’ai entendu dire que tu t’étais levé de bonne heure ? Tu t’es en effet levé de grand matin, car, à six heures, tu n’étais déjà plus dans ta chambre et ton lit était déjà refait.
Marcel n’est pas d’une humeur à goûter les reproches, ou l’ironie. Il « ressaute » comme un jeune taureau piqué…
Mais, comme c’est à son père qu’il répond, il ne hausse pas la voix. C’est sourdement qu’il répond :
— Si on n’entrait pas dans ma chambre, on ne ferait pas de constatation.
C’est au tour de M. Langrevin d’être touché. Lui n’a pas à se maîtriser. Offensé dans sa dictature, il réagit violemment, et tonne :
— Monsieur, j’entrerai dans votre chambre quand bon me semblera ! Et si ça ne vous plaît pas, vous irez habiter ailleurs ! Tu es majeur, je le sais. Mais ici, tu es sous mon toit. Je ne veux pas que tu découches. Tu as toute ta soirée pour voir des filles…
Marcel pense que son père n’a pas songé au poker, et cette idée le calme un peu. Mais une phrase de M. Langrevin va l’irriter à nouveau…
— J’en parlais hier encore avec ta sœur et Florentin…
Florentin, c’est le beau-frère de Marcel, M. Tury-Bargès, juge au tribunal de la Seine… Ce qui exaspère Marcel, c’est que, dans la famille, M. Tury-Bargès est l’exemple continuel, le modèle, et lui, Marcel, le repoussoir. On est devenu d’une austérité abominable, parce qu’on est désormais une famille de magistrats. On a acquis une sorte de noblesse de robe.
Les principes ? Non, le souci de la situation de M. Tury-Bargès. Marcel trouve que certains jeunes magistrats sont plus terribles que les anciens, qui étaient inflexibles par tradition plus que par ambition. Marcel n’accorde d’ailleurs à l’ancienne magistrature cette haute estime rétrospective que pour en accabler certains échantillons de la magistrature nouvelle et particulièrement son beau-frère…
M. Tury-Bargès a la réputation d’un juge indulgent. Mais Marcel ne croit pas à la sincérité de cette indulgence. Il prétend que c’est une attitude adoptée par certains, depuis l’invention des bons juges. Marcel, qui est généreux, ne se plaint pas de cette mode, qui profite au moins à quelques pauvres diables de délinquants. Mais quant à « couper » dans la bienveillance foncière de Tury-Bargès, Marcel laisse cela à des âmes plus naïves ou que ne préoccupe point l’exacte appréciation de la bonté.
Pratiquement, il vaut mieux avoir affaire à Tury-Bargès comme justiciable que comme parent ou allié. Il a le souci de la Justice, mais surtout celui de la bonne réputation des siens, condition nécessaire de son avancement…
Marcel, en d’autres circonstances, a constaté le manque de générosité de son beau-frère. Il n’aime pas non plus la façon dont il « cote » les gens… Le coefficient de fortune ou d’influence joue un rôle un peu trop capital dans ses évaluations…
Le plus triste, c’est que Cécile, la sœur de Marcel, s’est détachée de son frère en se rapprochant de Tury-Bargès. Marcel l’a connue généreuse… Comme ce n’est pas un mauvais garçon, il s’efforce de ne pas regretter le divorce qui s’est produit entre sa sœur et lui. En somme, il vaut mieux qu’elle s’accorde avec son magistrat, puisque c’est avec lui qu’elle doit passer sa vie…
— Et pourquoi, demande M. Maurice Langrevin, pourquoi me serais-je privé d’en parler à ton beau-frère ?
Mais Marcel n’accepte pas la discussion. Il balbutie quelques paroles vagues. A quoi bon « sortir » encore une fois ce qu’il pense de son beau-frère ? La dispute ne mènerait à rien. Il reproche à Tury-Bargès son « grimpage » continuel… Or, c’est précisément cet arrivisme, traité de noble ambition, qu’apprécie chez le gendre l’esprit commercial de M. Langrevin.
La discussion éteinte se rallume d’ailleurs tout de suite, à propos d’une lettre que Marcel était chargé d’écrire à un client. M. Langrevin a des idées à lui sur le style commercial. Son fils n’a jamais pu les saisir. Marcel a beau soigner son texte, c’est-à-dire en bannir toute élégance, M. Langrevin trouve toujours ses expressions déplacées. Il y a dans ce désaccord littéraire quelque chose de fatal et d’irrémédiable. Mais Marcel n’arrive pas à s’y résigner.
— Ce n’est pas ce que je t’avais dit d’écrire…
— Papa, dit Marcel énervé, j’ai pris note des phrases mêmes que tu as prononcées. Quand j’écris exactement ce que tu m’as dit, tu trouves que ce n’est pas bien, et, quand je change, j’ai toujours tort…
— C’est parce que tu ne te donnes aucune peine, répond M. Langrevin, qui, après tout, a peut-être raison. Marcel se dit un peu cela, et s’en exaspère davantage. M. Langrevin a pris la lettre et va la porter à un autre employé. Marcel ne se fait pas à cette humiliation.
Il reste seul devant sa table. Cette dispute avec son père l’a réveillé. Il n’a plus sommeil. Mais il a toujours un grand cafard. La perte de onze mille francs y est peut-être pour quelque chose.