Pourtant l’horizon s’éclaire un peu par l’apparition de Gustave.

Gustave, qui a cinquante ans passés, est un cousin de M. Langrevin et un bon camarade de Marcel.

C’est un homme qu’il n’est pas désagréable de voir, les jours où l’on a été cogné par le sort. Car le bon Gustave a passé toute son existence à encaisser des atouts de la Destinée. Il mène une vie difficile. Sa femme Mathilde, aussi puissante d’aspect qu’il est lui-même mince et inoffensif, lui a donné trois enfants qu’il arrive péniblement à nourrir. Mais lui, depuis trente ans, s’alimente de magnifiques espoirs.

On ne l’a jamais connu sans un projet d’affaire en poche qui lui assure moins de cinq millions. Il ne manque pas de l’apporter à son cousin Langrevin, qui n’en prend pas connaissance, et se débarrasse de Gustave moyennant un billet de cinquante francs.

Gustave trouve tout de même à droite et à gauche quelques petites ressources. D’autre part, Mathilde possède un immeuble à Nancy qui ne donne pas ce qu’il devrait, à cause d’une écurie de dix-huit chevaux qui ne se loue pas. Pour la convertir en garage, il faudrait élever le plafond, travail qu’aucun entrepreneur n’a accepté encore, étant donné la fragilité de l’ensemble.

Il y a entre Marcel et Gustave beaucoup de souvenirs communs. Quand Marcel était petit, il sortait tous les jeudis avec Gustave, qui venait déjeuner à la maison. Personne, mieux qu’eux, à Paris, ne connaissait le Jardin d’Acclimatation et surtout le Jardin des Plantes, qu’ils préféraient à cause des bêtes féroces.

Ils connaissaient aussi des cafés glaciers où les glaces étaient plus grosses et moins chères que partout ailleurs. Meilleures aussi, cela va sans dire.

Gustave aimait les enfants, qui étaient seuls à le comprendre et à reconnaître la supériorité de son esprit. Peut-être eut-il le tort d’emmener Marcel aux courses, sur la pelouse d’Auteuil et de Longchamp, ce qui mécontenta les parents du petit garçon.

On ne se fâcha pas avec Gustave. Mais on cessa de lui confier Marcel le jeudi.

Depuis quelques années, ils se voient peu, mais le souvenir de leur ancienne camaraderie assure entre eux une solide affection. Marcel admire moins Gustave qu’il ne faisait au temps jadis, mais il ne lui laisse point deviner la diminution de ce prestige. Gustave reproche seulement au jeune homme de ne jamais aller le voir. Il n’y a jamais eu de sympathie véritable entre Mathilde et Marcel. Et Gustave, qui aime docilement sa femme, souffre de voir aussi étrangères l’une à l’autre les deux grandes affections de sa vie.

Ce matin-là, Gustave a surtout affaire à M. Langrevin père. Il s’agit de tout un quartier de Paris à démolir et à reconstruire à neuf en un béton nouveau qui devient avec le temps aussi beau que du marbre. C’est une invention d’un ingénieur liégeois. Gustave a dans sa poche un petit morceau de ce béton. Il ne faut que dix-huit millions, car on peut compter sur une subvention de la ville.

Marcel laisse Gustave aller voir M. Langrevin, qui est dans les bureaux. Il prie même Gustave de retenir « le patron » le plus longtemps possible… On vient d’annoncer une visite un peu inquiétante, un individu que papa n’a pas besoin de voir, et qui vient certainement pour le fils Langrevin.


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