Mathilde rentrait. Elle avait croisé dans l’escalier un monsieur qui avait semblé ne pas la voir et en qui elle avait cru, elle, reconnaître M. Langrevin.
— C’était lui, fit négligemment Gustave.
— C’est à peine s’il m’a fait bonjour de la tête. Je veux bien qu’il ne m’ait pas reconnue. Quand on croise une femme dans un escalier, on peut bien risquer un rhume en retirant son chapeau.
— Tais-toi, dit Gustave. Tu n’as pas besoin de faire attention au coup de chapeau d’un individu pareil. Tu vaux mieux dans ton petit doigt que lui dans toute sa personne.
— Qu’est-ce que vous avez eu ensemble ?
— Rien ! rien ! ce sont ses théories que je n’admets pas…
— Il vient te voir pour t’exposer des théories ?
— C’est à propos d’une petite affaire sans importance…
— C’est encore malin dans ta position de te mettre mal avec des gens comme M. Langrevin !… Quelle bêtise as-tu faite encore ?
— C’est entendu : je ne fais que des bêtises. Je t’expliquerai ça un jour et tu ne me donneras pas tort.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Ce n’est pas une affaire à moi : c’est un secret qui ne m’appartient pas…
— Oh ! garde-le ! fait Mathilde impatientée… Il y a là quelqu’un pour toi…
— Et tu ne me le dis pas !
— Quelqu’un de la plus haute importance : ton horloger.
— M. Noulet ! Et tu fais attendre ce pauvre homme !…
Pendant que Mathilde sort en haussant les épaules, Gustave va chercher lui-même M. Noulet.
On comprend tout de suite en les voyant ensemble pourquoi Gustave tient tellement à M. Noulet. La déférence du vieil horloger le replace tout de suite au niveau social élevé d’où le ton méprisant de M. Langrevin voudrait le faire descendre.
M. Noulet s’excuse beaucoup de venir déranger chez lui son conseiller, ami attitré.
— Cela ne fait rien, dit Gustave avec condescendance. Il a le geste d’un monsieur assez indépendant pour ne pas être l’esclave de ses occupations, si graves et si urgentes soient-elles.
— C’est une lettre à mon proprio pour ma prolongation… je ne peux pas en sortir.
— Voyons, dit Gustave… Oh ! non, non, non, fait-il en parcourant le papier des yeux. Il faut lui écrire autre chose.
— Vous êtes épatant ! dit M. Noulet avec admiration. On en parlait hier avec ma femme. Nous nous disions que, si le bon Dieu était juste, vous devriez être riche à millions…
— Oh ! dit Gustave dédaigneux, ça finit toujours par venir, ces choses-là… Asseyez-vous là, mon brave monsieur Noulet ; je vais vous dicter votre lettre… Qu’est-ce que c’est ? fait-il en tournant vers la porte le visage d’un ministre que l’on dérange en pleine séance du cabinet… Ah ! c’est Marcel ! dit-il en changeant de ton…
— Mon vieux Gustave, je viens t’embrasser. Je pars ce soir pour Bordeaux…
Gustave l’entraîne à part et lui dit à demi-voix :
— Mon petit, tu vas rentrer chez ton père.
— Non, non ! c’est cassé ! fait Marcel avec décision.
— Tu t’es fâché de ce qu’il m’avait dit ? C’était dans la colère ; ça n’a aucune importance. Je ne veux pas que tu te fâches avec ton père à cause de moi…
— Ce n’est pas à cause de toi ; c’est venu à ton propos ; mais ça devait éclater d’un jour à l’autre. Il y a un abîme entre ma famille et moi…
— Je t’assure qu’après ton départ il était déjà plus gentil…
— Ce n’est pas vrai ; tu dis ça pour me retenir, et ça serait vrai, que ça ne changerait rien à ma résolution… Il me reste un millier de francs ; je trouverai ce qu’il me faut là-bas… Au revoir, mon vieux. Tiens ! que je t’embrasse…
— Attends un peu, que je te présente… Monsieur Noulet… Mon cousin Marcel Langrevin…
Et il ajoute :
— Le fils du grand éditeur…
Voici M. Langrevin remis en bonne place par le peu rancuneux Gustave. Celui-ci accompagne Marcel à la porte d’entrée, puis revient auprès de M. Noulet, docilement assis, la plume à la main, à un petit guéridon.
Il dicte :
« … Monsieur, j’ai en main votre honorée du 17… »
Gustave regrette évidemment de n’avoir pas autour de lui sept horlogers, en différend avec sept personnes, pour leur dicter, tel Bonaparte, sept lettres à la fois.