Cependant Marcel, conduit au collet par Marcel lui-même, se dirigeait vers la gare d’Orsay de toute la vitesse de son taxi.
C’est qu’il fallait se hâter, et, pour mettre de l’irrévocable entre sa famille et lui, prendre son billet.
Comme son plan d’évasion était concerté depuis le matin, dans l’hypothèse, maintenant réalisée, où les traites seraient présentées à son père, il avait fait porter sa malle à la consigne des bagages, à tout événement.
Vu l’état actuel de sa trésorerie, il avait pris l’énergique résolution de voyager en seconde classe. Il avait toujours pris les premières… Il lui semblait entrer dans l’âpre chemin des privations et des sacrifices.
Avant de partir, il envoya un pneu à son père. Il disait en termes brefs qu’il voulait mener une vie indépendante, et qu’il donnerait de temps en temps de ses nouvelles. Il pensa qu’il ne pouvait s’abstenir de mettre : « Je t’embrasse » à la fin de cette courte lettre. Il s’en tint à cette tendresse protocolaire.
Il allait retrouver à Bordeaux l’oncle de son ami Raoul.
L’année précédente, il était venu avec son camarade passer une quinzaine chez cet ancien banquier, homme fort aimable, et qui avait à Bordeaux, dans le monde des affaires, une grande réputation d’intelligence.
Tout le monde l’appelait de son prénom : M. Isidore. Mais il tenait de sa famille — des israélites de Bayonne — un nom espagnol très ancien, qu’ils portaient depuis la Révolution française.
En dépit de ses soixante années, ce petit homme au visage busqué restait plus vivace qu’un jeune pur sang arabe.
II était venu à Bordeaux à l’âge de dix-huit ans. Il était entré comme employé chez un courtier en vins, dont il devint rapidement le fondé de pouvoir, et dont il épousa la fille.
Il fit prospérer la maison, mais ne put féconder sa femme, une longue personne souffrante et gémissante.
Ils essayèrent ensemble des quantités de villes d’eaux, d’où ils revenaient, elle toujours plus fragile, lui plus riche de relations.
Il était veuf maintenant depuis dix ans. Le coup avait été terrible, mais il s’en était remis assez vite. Il s’habitua en somme aisément à ne plus voir la pauvre créature souffrir à ses côtés. Mais, chaque fois qu’il parlait d’elle, ses grands yeux noirs s’assombrissaient de vraies larmes. C’était si impressionnant qu’on se gardait désormais d’évoquer cette séparation navrante. Et tout était mieux ainsi.
Marcel, en arrivant à Bordeaux par le train du matin, alla retenir une chambre à l’hôtel, puis se rendit chez M. Isidore. Il pensait qu’en se présentant chez lui vers dix heures, il ne serait pas trop indiscret.
Mais M. Isidore était déjà sorti. Bastien, le valet de chambre, accueillit jovialement Marcel, avec qui il avait fait connaissance l’année précédente, et dont il avait apprécié la générosité. Il apprit au jeune homme que, tous les matins, vers midi, M. Isidore se trouvait à l’apéritif, à la terrasse d’un café très achalandé des allées de Tourny.
M. Isidore menait une vie plutôt simple. Il avait acheté, deux ans auparavant, une auto d’occasion qui datait d’avant la guerre, et qui avait pris, tout de suite, devant sa maison, l’aspect sérieux d’une vieille voiture de famille.
M. Isidore avait donc son auto, moins pour sa commodité — car il aimait circuler à pied dans les rues de Bordeaux, — que par une sorte de dignité d’homme cossu, qui comprend que maintenant, avec les mœurs nouvelles, il faut avoir sa voiture, mais qui cependant n’a rien d’un faiseur, et ne cherche pas à éblouir les gens avec ces longues six-cylindres neuves, qui représentent parfois à elles seules toute la fortune, et même plus que la fortune de leurs propriétaires.
Il retrouvait de bons camarades à la terrasse du café. Il ne recherchait pas les plus riches, mais, sans affectation, il s’était écarté doucement de ceux qui n’avaient pas réussi.
M. Isidore n’avait pas une réputation d’avare. Mais l’argent ne lui coulait pas entre les doigts.
Il n’appartenait pas à cette époque d’hommes d’affaires disparus, où l’on engageait un employé parce qu’on l’avait vu ramasser une épingle. Il n’était pas non plus de ces fous, qui envoient des capitaux devant eux, sans compter, pour appeler et ramener d’autres capitaux. Il pensait bien, que pratiqué de l’une ou de l’autre manière, le jeu n’est pas si aisé et si simple, qu’il ne s’agit pas d’être une fois pour toutes ou aventureux, ou ménager de ses fonds.
En vieillissant, sa roublardise était devenue de la sagesse. Pendant ses années de réussite, il n’avait pas, fort heureusement pour lui, songé à codifier la méthode inconsciente qui avait fait sa fortune…
Il ne s’en était rendu compte que bien plus tard, au moment où sa philosophie des affaires ne risquait plus, par une prétention pédante, d’entraver l’heureux développement de ses opérations.
Marcel avait été presque content de ne pas rencontrer tout de suite M. Isidore. Et pourtant, la veille au soir, il lui semblait que le train n’allait pas assez vite, tant il était impatient d’avoir un entretien avec le banquier.
Entretien très vague d’ailleurs, et que le jour matinal, qui éclaire mieux la vie, l’invitait crûment à préciser.
L’année précédente, il avait eu avec M. Isidore des conversations assez longues, d’après lesquelles il lui semblait que le banquier appréciait chez les jeunes gens l’allant et l’audace. Il se disait qu’il accueillerait avec sympathie un fils de famille qui s’était dégagé du joug paternel.
Maintenant, à la réflexion, il n’en était plus aussi sûr. M. Isidore devait avoir le respect des situations assises. Il approuverait moins le goût du risque chez un jeune homme qui avait son pain tout cuit.
Car le proverbe : « Qui ne risque rien n’a rien » peut se compléter d’un autre adage aussi sûr : « Qui n’a rien ne risque rien. »
M. Isidore lui dirait sans doute : « Mon ami, rentrez donc chez vous », et ne se soucierait pas de mécontenter le père Langrevin en donnant asile à son fils en rupture de ban.
Marcel craignait que dans une heure l’insuccès de sa démarche ne fût un fait accompli. Alors il n’était pas fâché d’avoir encore un peu de répit.
Il eut un instant l’idée de passer cette heure à préparer son entrée en matière et le développement de sa plaidoirie… Puis, autant par raison que par indolence, il se dit qu’il valait mieux s’en remettre au hasard et ne pas avoir l’air de réciter un discours appris.