D’ailleurs, cette attente fut brusquement écourtée par la rencontre au coin d’une rue de M. Isidore lui-même qui, avec un besoin bien méridional de manifestations, fit de sa petite surprise véritable une grande scène de bras levés au ciel et de stupéfaction.
Il ne se calma que lorsque Marcel lui eut dit qu’il se trouvait précisément à Bordeaux pour le voir.
— Parfait ! Parfait ! Qu’y a-t-il pour votre service ?
Mais cette comédie d’obligeance était moins bien jouée que la précédente. On se demandait si quelque petite inquiétude secrète ne gênait pas l’acteur dans sa conviction.
— Tenez… Nous allons prendre l’apéritif ensemble. Ce qui est une façon de parler, parce que moi, je ne prends que de l’eau minérale.
Tous deux se dirigèrent vers les allées de Tourny. Ils n’étaient dégagés d’esprit ni l’un ni l’autre, à en juger par l’empressement qu’ils mettaient à ne pas laisser tomber la conversation, à parler de Bordeaux, de l’animation croissante de la ville, des Américains, et de divers sujets qui leur tenaient aussi peu à cœur.
Quand ils furent installés à la terrasse…
— Vous avez devant vous un enfant prodigue, dit Marcel en tâchant de prendre un ton léger…
Et, comme M. Isidore s’efforçait de sourire en attendant la suite…
— Oui, dit Marcel, j’ai quitté ma famille hier. Je ne dis pas que ça soit sans espoir de retour… Je ne m’entendais plus avec mon père. Rien de grave d’ailleurs… Une résolution que j’avais prise depuis quelque temps déjà… Je veux faire ma position moi-même…
Il eut tout à coup l’impression qu’il fallait dissiper une certaine anxiété.
— J’ai un peu d’argent devant moi ; ce qui me permet de ne pas presser les événements…
M. Isidore avait assez de tact pour ne pas changer son attitude, un peu réservée, trop vite après cette déclaration rassurante. Pourtant il ne fallait pas perdre de temps pour faire téléphoner à Bastien qu’il y aurait un invité à déjeuner.
Le banquier ne conseilla pas à Marcel de retourner dans sa famille. Il se doutait que ce conseil ne serait pas suivi. Au temps de sa jeunesse, il aurait craint sans doute de mécontenter M. Langrevin en ne mettant pas d’entrave à la rébellion de son fils. Mais l’âge et la fortune lui avaient donné un esprit plus indépendant.
Il n’encouragea ni découragea le jeune homme. Et, si celui-ci avait eu davantage l’habitude des hommes, cette attitude « expectante » lui eût semblé un bon signe.
Elle indiquait que M. Isidore ne repoussait pas l’idée de favoriser les projets de Marcel. Autrement il aurait feint un pessimisme qui l’eût dispensé d’agir, ou un optimisme fait de paroles vaines, destiné poliment à procurer à l’interlocuteur le plaisir passager de l’espoir.
Séance tenante, M. Isidore présenta Marcel à deux personnes éventuellement utiles. Puis ils rentrèrent à la maison.
La fortune avait gâté M. Isidore. Mais elle ne lui avait jamais accordé la faveur d’avoir une bonne table. Il est vrai qu’elle l’avait gratifié du don avantageux de ne pas s’apercevoir que chez lui on mangeait mal. Ceci d’ailleurs était la cause de cela. Après des œufs sur le plat, fort secs et trop salés, on servit un gigot de mouton assez plantureux, mais qui ne reniait pas ses origines, et rappelait trop aux convives les qualités du précieux ruminant, qui nourrit les hommes et les réchauffe de sa laine. Un quart de camembert tourna autour de la table, et s’en fut comme il était venu. Il semblait bien, d’après le jaune solide de sa tranche, que ce n’était pas la première fois qu’il rentrait bredouille au garde-manger. Puis on apporta de petites pêches et des prunes vertes. M. Isidore, Marcel une fois servi, en remplit aux trois quarts sa propre assiette, en déclarant qu’il adorait les fruits.
Marcel, quand on passa au bureau-fumoir, eut bonne envie de prendre les devants par une affirmation de principe, en disant bien haut qu’il ne fumait pas le cigare. Il craignait en effet de voir arriver un de ces petits cigares de famille, rachitiques et craquants. Mais le hasard avait voulu que M. Isidore, au cours de sa vie, eût été mis en relations avec de bons amateurs. Il tendit à Marcel une grande boîte fort engageante.
Sur une table de travail se trouvaient un certain nombre de dossiers à l’étude et Marcel vit tout de suite que chez son hôte l’expression « à l’étude » n’avait pas le sens dilatoire qu’on lui donne dans beaucoup d’administrations.
Il fut frappé de voir avec quelle netteté, avec quelle promptitude M. Isidore exposait le bilan d’une affaire en projet. On éprouvait la même satisfaction qu’à regarder travailler un ouvrier modèle, as de sa spécialité.
L’idée maîtresse qui avait guidé, au cours de sa carrière, M. Isidore, était que l’on proposait rarement de mauvaises affaires, mais que, parmi les bonnes, très nombreuses, il y en avait fort peu qui restassent bonnes, à partir de l’instant où intervenait l’élément humain, c’est-à-dire la négligence, et, ce fléau plus grave, la fausse activité.
Son système instinctivement mis en pratique, et formulé après coup, avait été de choisir les bons projets, d’évaluer scrupuleusement les prix de revient et les débouchés possibles, sans trop tenir compte des chiffres affirmés par les rapports.
Puis, l’affaire adoptée, il la mettait en actions, et se débarrassait ainsi, au profit de son prochain, des risques d’une mauvaise gestion.
Toutefois, il ne se lassait pas de surveiller l’entreprise, autant dans l’intérêt de sa clientèle, qu’il était important pour lui de ménager, que parce qu’il lui restait toujours des parts de fondateur, qui ne lui coûtaient rien, et pouvaient lui rapporter beaucoup.
En tout cas, les évaluations de ses prospectus n’étaient jamais mensongères. Évidemment, elles n’avaient rien de pessimiste ; mais le pessimisme est assez rare dans les prospectus d’émission.
— Je ne demande pas mieux, dit M. Isidore à Marcel, de vous faire travailler avec moi. Je ne vous dis pas cela pour vous passer de la pommade, mais je considère que vous avez des qualités, de l’audace. A votre âge, si vous vous y mettiez tout seul, vous auriez les plus fortes chances de vous casser les reins. Il ne faut pas trop faire le malin. Je commence par vous dire que je vous estime beaucoup : il sera donc inutile de chercher à m’épater. Je vous demande pardon de vous parler ainsi. Mais, étant jeune, il m’est arrivé de faire des gaffes pour cette raison-là.
— C’est entendu, dit Marcel en souriant : je ne chercherai pas à vous épater.
— Seulement ne soyez pas trop sage et trop prudent. Et confiez-moi toutes les idées qui vous passeront par la tête, même si elles vous paraissent un peu extravagantes. Je crois que s’il y a du bon dans ce que vous proposez, je saurai toujours le mettre au point. Ça va-t-il comme ça ?
— Si ça va ! dit Marcel. C’est plus beau que ce que j’osais espérer…
— On verra à l’usage ce que ça donnera. Tant mieux déjà si vous êtes content.
Après le déjeuner, Bastien prenait l’auto et allait chercher à l’hôtel les bagages de Marcel. Selon les instructions de M. Isidore, on installait le jeune homme dans la chambre d’ami.