Marcel est en train d’expliquer à son ami Jean comment s’est opéré son avatar. Il lui présente Jacqueline, et lui fait l’éloge de sa jeune secrétaire. C’est pour moi, dit-il, un auxiliaire de premier ordre.

— Oh ! Marcel, fait Jacqueline, comment pouvez-vous dire ça ?

— Je le dis parce que c’est vrai… Écoute un peu, Jean : je lui indique une lettre en trois mots, et ce qu’elle écrit est toujours conforme à mes idées. Je puis dire qu’elle m’économise beaucoup de temps… Alors, Jacqueline, si vous voulez aller par là, vous taperez ce que je vous ai dit hier.

— Le rapport sur Santa Felicia ?

— Oui, sur la mine principale. Pour les terrains de droite…

— Je sais que ce n’est pas encore au point.

— Eh bien, allez, ma petite…

Ceci dit avec toute l’autorité pesante que confère à un jeune homme une différence d’âge de quatre ans.

Marcel finit de raconter à son ami l’emploi de ses derniers dix mois.

— Je vois, mon vieux, que tu t’es formé.

— Une veine extraordinaire a voulu que je sois à bonne école. Un homme de vraie valeur, et qui savait s’expliquer. Et, avec ça, pas présomptueux, et n’ignorant pas que l’on ne commande jamais aux événements, mais qu’il faut savoir s’arranger avec eux.

— Et te voilà riche ?

— Pas précisément. Mais j’ai des ressources, de quoi me procurer des disponibilités. J’ai aussi des relations, qui ont confiance en moi. Et alors, entre les mains, une possibilité de grosse fortune. C’est pour cela que je suis venu à Paris, sur le conseil de mon maître. Il aurait bien voulu me garder là-bas. Il s’était habitué à moi. Mais c’est un brave bonhomme, assez sensible pour avoir deviné en moi une espèce de nostalgie… Je suis venu constituer à Paris une société avec un gros capital d’exploitation pour une mine de plomb argentifère, près de Burgos. C’est l’affaire la plus sûre que l’on puisse proposer.

— Tu as pris des renseignements ?

— Mon ami, si tu savais qui est M. Isidore, tu ne me poserais pas une question pareille. C’est chez lui que j’ai appris ce que signifiait ce mot : se renseigner. Et je me suis renseigné moi-même. J’ai vérifié sur place tous les chiffres qui m’avaient été fournis, main-d’œuvre, transport, rendement probable. J’ai occupé les trois semaines que j’ai passées là-bas. Ce n’était pas ce qu’on appelle un voyage d’étude, une expédition grassement payée à un ingénieur… Notre pèze marchait… Je n’ai pas perdu de temps.

— Et tu vas t’adresser à une banque pour placer tes actions ?

— Ce n’est pas le système du patron. En principe, il n’est pas ennemi des intermédiaires. Beaucoup de gens les considèrent comme des parasites, parce qu’ils semblent ne rien produire. En réalité, ils produisent du mouvement. Seulement, la plupart des intermédiaires sont créés par la paresse des gens d’affaires, qui, pour alléger leur propre tâche, aiment assez à se fier à autrui. M. Isidore, et moi, à son exemple, nous nous donnons la peine d’étudier la valeur des gens qui demandent à s’employer pour nous : le résultat, c’est que nous ne les employons pas souvent…

— Mais ce doit être un boulot sérieux de placer des titres…

— Ça n’est pas embêtant. C’est difficile. On a tellement gâté le métier qu’il devient aussi dur de placer des titres sérieux que du mauvais papier… Les gens méfiants sont aussi réfractaires aux bonnes affaires qu’aux plus détestables. Pour les gens confiants, les affaires solides ne sont jamais assez tentantes. Parce que, tu comprends, dans ces cas-là, le placeur de titres est trop sûr de la valeur de sa marchandise… Alors, il ne cherre pas assez.

— Oui, il se dit qu’il n’y a pas à dorer la pilule. Il a trop confiance dans la force de la vérité.

— Et qu’est-ce que la force de la vérité auprès de celle du mensonge ! Heureusement que mon affaire à moi est tout près d’être fabuleuse. Je n’ai rien à ajouter à ce qui est… Je ne leur raconte pas de blagues… Seulement, écoute-moi : j’évite de leur dire des choses trop précises, parce qu’il faut laisser un peu de jeu à leur imagination. Je pourrais parfaitement, avec des chiffres établis, leur promettre un dividende extrêmement avantageux. Mais ça ne paraît jamais aussi beau que l’imprécision. D’abord, une somme — mettons de dix mille francs — n’a pas une valeur fixe. Cette valeur varie selon les individus. Dans une pièce que j’ai vu jouer, un personnage racontait qu’il avait fait une souscription pour une statue de marbre et qu’il avait réuni deux cent trente francs. Je connaissais l’acteur chargé de ce rôle. Il paraît que, le dimanche soir, il disait vingt-trois francs, parce qu’il avait affaire à un public populaire.

— Je trouve, somme toute, dit Jean, que ton aventure est très immorale… Tu quittes ta famille parce que tu as perdu de l’argent au poker, et c’est l’origine de ta fortune.

— Tais-toi, sophiste. L’origine de ma fortune, c’est ma libération.

… Ma perte au poker a été la cause première de ma rupture avec ma famille, mais ça se serait cassé fatalement pour un autre motif. Mon aventure n’est pas la justification de la dissipation, mais de l’initiative. Elle condamne surtout les parents timorés qui craignent de laisser à leurs enfants la bride sur le cou.

— Tu n’as pas revu tes parents ?

— Je crois qu’il vaut mieux attendre. Je ne me sens pas encore assez émancipé. Je ne veux pas retomber sous leur tutelle.

— Et tu n’as pas envie de revoir ton papa ?

— Je ne sais pas… Vraiment, je ne sais pas… Suis-je insensible ? Suis-je au contraire trop sensible ? J’ai peur de cette entrevue. J’ai peur aussi que ça se fasse bêtement. Je l’embrasserai avec un élan forcé… ou retenu… Il faudra expliquer mon départ. Comprendra-t-il ? Il sait ce que c’est, en fait, que ce besoin d’initiative, d’indépendance. Mais les mots ne lui diraient rien. Il n’est pas habitué aux mots… Non, ce rapprochement se fera peut-être : j’ai l’impression que ce n’est pas le moment…

— Tu ne l’as pas rencontré depuis ton retour ?

— Pas une fois. Avant-hier, j’ai cru l’apercevoir sur la place de l’Étoile. J’ai été ému comme un gosse, avec des battements de cœur, la sueur aux tempes… Je vais t’avouer une chose : je sors le moins possible, parce que j’ai peur de rencontrer papa…

— … C’est donc pour ça que tu ne voulais pas venir déjeuner au restaurant ?

— Peut-être ! Pourtant, j’avais peu de chances d’y trouver mon père. Il dîne presque tous les soirs chez ma sœur et M. Tury-Bargès.

— Qu’est-ce qu’il devient, ce magistrat ?

— Je ne veux pas le savoir. Il continue à grimper. Je crois qu’il va encore être nommé quelque chose ces jours-ci. Qu’est-ce qu’il fera quand il sera au haut de l’échelle, et qu’il n’y aura plus d’échelons !

— Mais toi, tu es aussi un ambitieux.

— Pas la même chose… Lui, c’est un grimpeur triste. Il regarde avec une jalousie torturante ceux qu’il voit encore au-dessus de lui. Moi, je ne regarde pas les autres. Je ne joue plus, comme jadis au poker, pour triompher, mais pour gagner. Je m’occupe de mon affaire à moi, et ne perds pas mon temps à détester mon prochain. Je ne déteste personne, pas même mon beau-frère. Il me dégoûte, voilà tout.


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