Ils en étaient là de leur entretien, quand Gustave entra, non comme un visiteur nouveau, mais comme quelqu’un de la maison, qui se trouvait déjà dans l’appartement.
— Marcel, c’est le propriétaire…
— Ah oui, c’est mon proprio. Il y a une petite chose pas régulière dans le bail, et il voudrait bien en profiter pour m’augmenter.
— Et tu vas te laisser faire ? dit Jean.
— Il n’est pas question de ça. Mais je me demande si je vais pouvoir lui placer des actions. Je te laisse un instant, mon vieux.
— Va… va… Vous travaillez avec Marcel ? demande Jean à Gustave, après que le jeune homme est sorti.
— Oui, dit Gustave, il m’a proposé de lui donner un coup de main. Pour le moment, je ne lui suis pas d’une grande utilité. Seulement, comme il n’a pas encore de garçon de bureau et que, bien entendu, il ne voudrait pas me faire porter une livrée, nous avons trouvé une combinaison. Je vais vous expliquer…
Il sort et rentre peu après, rapportant de l’antichambre une casquette galonnée.
— Je pose cette casquette sur la table de la pièce d’entrée, comme si le garçon de bureau était en course. Je me promène dans le vestibule, non comme un employé, mais comme un ami de la maison qui attend que le patron soit libre… Je dis aux visiteurs que le garçon est sorti et que, pour ne pas les faire attendre, je vais les annoncer à mon ami Marcel… N’est-ce pas, à cinquante-trois ans, en attendant un emploi plus conforme à mes aptitudes, il aurait été un peu dur de coiffer une casquette galonnée pour la première fois de sa vie ?
Ce disant, il avait mis timidement la casquette sur sa tête.
— Mais, dit Jean, ce n’est pas forcément une casquette de garçon de bureau. Ça vous donne un petit air militaire.
— Vraiment ? dit Gustave flatté. Je vous dirai que, comme tour de tête, elle est bien à ma mesure : c’est moi qui suis allé l’acheter. (Par hasard sans doute, il s’est dirigé du côté de la glace.)
— Elle vous va bien, dit Jean.
— Vous trouvez ?
— Vous me faites l’effet d’un de ces officiers étrangers qui suivent les grandes manœuvres…
Gustave semble oublier de retirer la casquette. Il se promène d’un air nonchalant. Il se trouve de nouveau devant la glace…
— Si je me faisais faire une photo rien que du buste, ça n’aurait pas l’air d’une casquette de livrée. Je connais un petit photographe à Neuilly. J’enverrai la photo à ma femme.
— Votre famille n’est plus à Paris ?
— Ma femme est retournée à Nancy dans notre immeuble. Il y avait un appartement vacant. Et, sur place, elle surveille mieux ses intérêts.
— Et vous êtes resté à Paris ?
— Il m’est difficile de m’éloigner. C’est le centre des affaires. Ma fille travaille avec Marcel.
— Oui, j’ai été présenté à MlleJacqueline.
— Elle avait de grandes dispositions pour le dessin, mais ses professeurs, qui ont des partis pris, ne l’ont pas encouragée. Je voudrais bien la marier… Elle a été demandée par un agent-voyer. Elle ne veut répondre ni oui ni non, mais ça n’a pas l’air de l’emballer… Mes deux fils, eux, sont avec leur mère.
— Vous avez un grand garçon, je crois ?
— Il a vingt et un ans. Il avait préparé Centrale. Mais il a dû y renoncer…
— Raison de santé ?
— Non… L’examen d’entrée… Il s’est présenté deux fois. Et il se trouve — c’est une loterie — que les questions qu’on lui a posées étaient précisément dans une partie du programme qu’il avait moins approfondie… Maintenant, a-t-il la bosse des sciences ? Nous l’avons mis dans une maison de commerce à Nancy.
— Et il réussit un peu ?
— On ne peut pas encore dire. Moi, n’est-ce pas ? j’ai toujours eu de grandes aptitudes pour les affaires. Et si j’avais eu… le nerf de la guerre !… Edmond, en tout cas, est très doué, mais nous ne savons pas encore pour quoi… Quelquefois ça se déclare très tard. Mon grand-père maternel est resté jusqu’à soixante ans sans s’imaginer qu’il avait une vocation de peintre. Vers la soixantaine, il s’est mis à dessiner. Malheureusement, dès qu’il a commencé, — coïncidence — il est devenu presque aveugle.
— Croyez-vous que Marcel en ait pour longtemps ? demande Jean en regardant sa montre…
— Vous avez une assez belle montre, mais ça ne vaut pas mon chrono…
— Votre chrono ?
— Certificat A de l’observatoire de Genève.
Jean s’incline, à tout hasard, poliment.
— J’ai été obligé de m’en séparer momentanément. Le Crédit Municipal ne m’a donné là-dessus qu’une somme dérisoire. Le boîtier n’était qu’en argent, et ils n’ont pas fait attention au certificat. Au fond, la somme étant faible, il me sera plus facile de le dégager. Et puis, il était arrêté…
— Il ne marchait pas bien ?
— Je vois que vous n’avez pas étudié de près ces instruments de précision. Des outils de cette qualité, ça ne se juge pas à la marche, mais à la fabrication. Quand je l’aurai dégagé, ne croyez pas que je le ferai réparer à Paris : la première patte d’horloger venue ne doit pas toucher à cette petite merveille. J’aurai à cette époque des disponibilités, et j’irai à Genève, mettre cette montre entre les mains de l’artiste qui l’a établie.