Le voici enfin, accompagné de son vieux caissier Nodel.
Le père de Marcel a vieilli. Ses gros sourcils noirs font ressortir davantage la fatigue de son visage.
Il est intéressant, quand on contemple en spectateur une grosse partie de baccara, de suivre les mouvements du jeu sur la figure des banquiers. Presque tous, bien entendu, se surveillent. Ils font, à cause des assistants, un grand effort vers l’impassibilité. Mais les fakirs de l’Inde sont mieux dressés à cet exercice, qui leur est d’ailleurs plus aisé : leur indifférence, pourrait-on dire, vient précisément de ce qu’ils ne font pas de « différences ».
Un œil attentif saisit les rapides impressions qui crèvent un rien de temps le masque d’impassibilité. Le petit sourire forcé du perdant ne monte pas jusqu’à l’œil. Au contraire, la joie retenue du gagnant, qui ne dérange pas les lignes du visage, fait une irruption furtive dans le regard.
M. Langrevin ne posait pas pour la galerie. De l’autorité de son ancien visage, il ne restait qu’une sorte de dureté farouche, qui ne cherchait à impressionner personne. Elle exprimait simplement la rancœur d’un homme vaincu, qui en veut à la Destinée injuste, et aux employés de la Destinée, les hommes.
M. Girbel salua M. Langrevin avec un respect trop appuyé et qui ne présageait rien de bon. M. Tury-Bargès était déférent. Cécile se montra tendre — trop volontairement.
— Monsieur Langrevin, dit Tury-Bargès, j’étais en train d’expliquer à votre fille l’arrangement proposé par mon beau-frère Girbel, et dont je vous ai donné les grandes lignes. Je cède la parole à Henri, pour qu’il vous dise dans quelles conditions il prendra à sa charge le passif de votre maison.
— C’est une combinaison que monsieur Langrevin ne peut manquer d’approuver. Même s’il n’était pas dans une situation difficile, l’offre que je puis faire lui semblerait des plus acceptables. Il connaît trop les affaires pour ne pas saisir immédiatement tous les avantages de ma proposition. Vous n’êtes donc pas, monsieur Langrevin, en présence d’un homme qui a voulu abuser de la situation. D’ailleurs, vous me connaissez, n’est-ce pas ?
… M. Langrevin ne se décide pas à acquiescer, même simplement de la tête.
— Mais oui, dit Cécile, mon père vous connaît.
M. Girbel se contente de cette approbation par procuration.
— M. Langrevin, continue-t-il, a derrière lui une vie de labeur copieusement remplie, et l’on peut dire qu’en tout état de cause le moment n’était pas éloigné où il eût dû songer à un repos largement gagné. Même si les événements — un peu ennuyeux — de ces derniers temps ne s’étaient pas produits, il eût fallu envisager l’instant prochain où vous auriez fait peser sur d’autres épaules une partie du fardeau que vous avez été seul à supporter.
Un petit arrêt pour attendre une approbation qui ne se produit pas… Le discours reprend sa marche.
— Je comprends — nous comprenons tous — que c’eût été un crève-cœur de céder à quelqu’un cette maison que vous avez, pour ainsi dire, fondée… Ce n’est donc pas une cession que je viens vous proposer. La maison Langrevin, épaulée en secret par la firme Girbel, continuera à garder son importance propre. Mais vous serez débarrassé du souci de la soutenir, puisque la responsabilité de sa bonne marche n’incombera désormais qu’à nous. Aux yeux de tous, vous resterez le chef, le maître de votre librairie. Et nous insistons vivement pour n’avoir pas seulement votre nom, mais aussi votre concours effectif, qui nous est indispensable.
Silence.
— Mon père ne demande pas mieux, dit Cécile. Elle dit encore, avec un enjouement un peu forcé :
— Que deviendrait-il s’il ne se rendait pas tous les jours à son bureau ?
— Moyennant, dit Girbel, un versement annuel de cent quarante mille francs, que je continuerai pendant douze ans, je deviendrai, si vous le voulez bien, le propriétaire de votre firme. Nous imputerons sur les premières annuités, à raison de soixante-dix mille francs par an, les remboursements qui me seraient faits pour le paiement du passif actuel. Je comprends dans ce passif les cent quatre-vingt mille francs que je suis obligé de verser pour le rachat de l’affaire de Lyon. J’ajoute que vous toucherez en plus quarante mille francs…
— Mes appointements, murmure Langrevin, d’une voix presque chantante…
— Ce n’est pas des appointements. C’est un complément du prix d’achat, complément proportionné aux services que votre concours effectif rendra à la maison. Les conditions vous semblent-elles satisfaisantes ?
Langrevin, au bout d’un instant, dit d’une voix rauque :
— Elles ont été acceptées par ma fille et mon gendre. Je n’ai qu’à m’incliner.
— Il ne s’agit pas de vous incliner, mon beau-père, si vous n’êtes pas de notre avis.
— Je tiens à dire, affirme M. Girbel, que je renonce à l’affaire si j’ai l’air de vous forcer la main.
Il faut tout de même que Cécile s’interpose.
— Voyons, Henri ! nous forcer la main ! Mon père n’a jamais eu une idée pareille ! Il apprécie hautement le service que vous lui rendez. Et il vous est (elle se tourne vers son père) reconnaissant…
— Reconnaissant, répète sourdement M. Langrevin, comme un enfant docile qui fait un exercice de classe…
Évidemment, on ne doit pas être trop difficile sur ses manifestations de gratitude. On sait que sa situation n’est pas gaie. Il ne faut pas être exigeant pour le moment. Plus tard, il se rendra compte.
— On est en train, dit Girbel, de taper les traités. On vous les apportera tout à l’heure pour que vous ayez l’obligeance de les signer.
Langrevin incline la tête. Girbel et M. Tury-Bargès lui serrent la main. Cécile l’embrasse. Le tribunal se retire.