Les deux vieillards, Langrevin et son caissier, sont seuls maintenant dans le prétoire.
— Vous avez compris, Nodel ?
— Oui, murmure celui-ci.
— Somme toute, ils me tirent d’affaire…
— C’est entendu, monsieur. Mais vous n’étiez tout de même point dans un si mauvais pas. C’était dur. Mais on en serait sorti.
— Peut-être. Mais il aurait fallu lutter… Et, avec la situation de mon gendre, ce n’était pas possible… On aurait su que nous avions des difficultés. Et ça ne doit pas se savoir… C’est pour cela que j’ai été forcé d’accepter leurs propositions… De cette façon, l’affaire ne s’ébruitera pas…
— Au fond, monsieur, c’est peut-être mieux. Vous allez être débarrassé de vos soucis. Vous serez tranquille…
Belle tranquillité ! M. Langrevin hoche la tête…
— Oui, je serai tranquille. J’aurai mon pain assuré. Je serai comme un vieux dans un asile… Ils me feront ma rente jusqu’à la fin de mes jours… Je ne crois pas, Nodel, que je leur coûterai bien cher.
— Qu’est-ce que vous dites là, patron ?
— Oh ! je n’ai pas l’intention de me supprimer complètement. Je ferai mon possible pour vivre… Mais, vous savez, Nodel, je n’y tiens pas.
Ce brave Nodel ne sait plus que dire. Le silence retombe sur eux.
— Ces jeunes gens ne sont pas méchants. Ils font ce qu’ils peuvent pour me ménager.
Mais, tous ces ménagements, ça me rend la chose encore plus pénible… C’est que j’en ai eu, tous ces temps-ci, j’en ai eu ! Il s’est passé des choses, voyez-vous… qui m’ont brisé. Vous savez que je dois trente mille francs à Pecq-Vizard, le banquier. C’est un ami, un camarade d’enfance…
— Je sais, monsieur, qu’il vous a prêté cette somme. Vous m’avez demandé de ne pas la faire figurer sur le bilan que j’ai remis à M. Girbel.
— J’aimais mieux pas… Il aurait fallu donner des explications sur cette dette…
Il baisse la voix.
— C’est de l’argent que j’ai perdu à la Bourse ! Il y a quinze jours… Fallait-il être affolé ! Moi qui n’avais jamais spéculé de ma vie ! Il fallait vraiment n’être plus dans mon assiette… pour écouter les renseignements que l’on est venu m’apporter… Je me suis dit : « C’est peut-être le salut. » Alors, pour exécuter cette opération, j’ai emprunté trente mille francs à Pecq-Vizard, sans lui dire pourquoi c’était, naturellement. Il ne connaissait pas ma situation. Il m’a donné l’argent tout de suite. Hier, quand il a été mis au courant, par des indiscrétions qu’il y a eu à droite et à gauche, il est venu me trouver et m’a dit des choses… vous savez… un peu dures. Il m’a reproché de l’avoir trompé, de ne l’avoir pas averti que j’étais dans une mauvaise passe… C’était juste, si vous voulez… C’est égal, en me voyant par terre, ce n’était pas à lui de me dire tout ça… pour trente mille francs… De vieux camarades… C’est dur à supporter…
— Qu’est-ce que vous avez, patron ?
M. Langrevin, en effet, a eu comme un tressaillement…
— Je crois qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre… J’ai entendu un bruit de voix.
— Je vais dire que l’on ne vous dérange pas.
— Voyez qui c’est, avant. Émile va nous le dire… Nodel ?
— Monsieur Langrevin ?
— Vous n’avez rien entendu dire… On ne vous a pas dit que… mon fils… était à Paris ?
— On me l’a dit, en effet, monsieur Langrevin.
— Je n’aurais pas été fâché… Qu’est-ce que c’est ?
Le garçon de bureau, qui a frappé, ouvre la porte. Mais qu’est-ce qu’il a donc, cet Émile ? Il est tout interdit. Ses mots ne sortent pas.
— Dites-lui d’entrer, dit M. Langrevin, qui comprend tout de même.
— Je m’en vais par là, dit Nodel.
M. Langrevin l’approuve de la tête.