Marcel entre, l’instant d’après. Le seuil passé, il s’arrête sans mot dire.
— Te voilà, Marcel…
— Papa, dit Marcel, d’une voix suppliante, je te demande pardon…
— Ça va, ça va.
M. Langrevin a fermé les yeux, crispant tant qu’il peut les sourcils et serrant les paupières. Il ne les rouvre qu’au bout d’un instant. Il regarde Marcel en silence.
Puis il a un petit rugissement, comme pour chasser quelque chose de sa gorge.
— Tu as pris de la carrure dit-il d’une voix plus nette…
— Papa, c’est vrai qu’il y a du nouveau ici ?
M. Langrevin hoche la tête.
— Beaucoup de nouveau, c’est vrai.
— On m’a dit… On m’a dit que tu avais des ennuis ?…
— Oh ! c’est arrangé…
Marcel est très soulagé. Il s’assoit.
— Je suis content de ce que tu me dis là…
— Oui, c’est arrangé. Ton beau-frère…
Marcel lève le nez.
— Et Girbel…
Marcel ne baisse pas le nez.
— Ils ont trouvé une combinaison. Girbel prend tout le passif à sa charge. Il achète la librairie à des conditions… très convenables… même assez larges… Personne n’en saura rien… Je viendrai au bureau comme par le passé… J’aurai toujours l’air d’être à la tête de mes affaires. Mais je n’aurai plus aucun souci. Je serai tranquille… très tranquille… comme un vieil employé de la maison.
Un sanglot lui a échappé en disant cette dernière phrase… Est-il ennuyé d’avoir trahi ses vraies impressions ?… On ne sait pas… On ne sait pas… Peut-être est-il soulagé de ne plus mentir…
Marcel, d’ailleurs, était bien fixé avant, dès le début même. Il a laissé son père aller jusqu’au bout.
— Ils t’ont fait accepter cela !
— Ils préparent un sous-seing privé que l’on m’enverra tout à l’heure.
— Tu n’as pas signé ?
Marcel s’est levé du coup.
— Comment veux-tu ? balbutia son père.
— Tu ne signeras pas… Ton fils est là, papa. Si tu passes la main, ce sera à ton fils. Et seulement quand ça te fera plaisir.
— Voyons, Marcel. As-tu les moyens ?
— Ils ne sont pas loin.
— Mon petit, il faut de grosses sommes.
— Mais encore ?
— Il faut cent quatre-vingt mille francs pour l’affaire de Lyon. Je t’expliquerai. Plus trois cent mille.
Marcel enregistre.
— Et pour quand ?
— Les cent quatre-vingt mille assez pressés. Enfin… quinze jours. Pour le reste, sans compromettre davantage notre crédit, on peut attendre de deux mois à six mois.
— Alors, ne t’en fais plus.
— Comment ?
— Avec mes ressources personnelles, et un coup d’épaule d’un ami du Midi… on passera ça sans douleur…
— Je voulais te dire encore une autre chose…
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je n’ai pas voulu leur parler à eux de trente mille francs… que m’a prêtés Pecq-Vizard.
— Pecq-Vizard !… Ah ! ah ! fait Marcel, dont les jeunes dents se découvrent.
— Figure-toi qu’il y a quinze jours j’étais tellement désemparé que j’ai écouté quelqu’un qui était venu ici m’apporter un renseignement de Bourse.
— Ce quelqu’un, dit Marcel illuminé, c’était, pardi bien Gustave !
— Tu le sais ?
— Non. Mais Gustave, avec sa bonne étoile, devait sûrement se trouver là.
— Alors, Pecq-Vizard, ce matin, est venu me réclamer cette somme.
… Oh ! je ne sais pas ce que j’aurais donné pour lui flanquer son argent à la figure.
— Eh bien, papa, je pourrai t’offrir ce plaisir-là… Quoique, trente mille francs, pour se payer la tête de Pecq-Vizard, ça me paraisse un peu cher. D’ailleurs, il ne faudra pas les lui jeter à la figure… Il faudra les lui rendre simplement… Je vais distiller ça… Et ce qui serait bien, ce serait de les lui reprendre ensuite, avec quelques autres billets… Je ne suis d’ailleurs pas fâché de renouer des relations avec ce monsieur peu sympathique, mais plein aux as… Il pourra m’être utile pour mon émission. Je voulais placer mes titres moi-même… Mais je prévois que les affaires de chez nous vont absorber pendant quelque temps mon activité…
— Marcel, tu es devenu un garçon magnifique… Qu’est-ce que tu as fait pour ça ?
— Le soir, dans Bordeaux, j’étais si préoccupé par mes affaires que je marchais beaucoup, sans m’en douter.
— Alors, maintenant, voilà que tu aimes les affaires ?
— Tu verras ça, puisque nous allons travailler ensemble… Tu ne seras pas mécontent de ton petit compagnon.
Ils restent quelques instants à se regarder.
— J’en avais assez d’être seul, dit M. Langrevin.
— Et moi aussi, papa. Tiens, on n’a même pas pensé à s’embrasser.
Ils s’embrassent rapidement. La peau de vieux père, c’est rugueux, et l’on ne s’y attarde pas.
Émile, un instant après, frappe à la porte. C’est pour annoncer — il y a vraiment des gens qui savent choisir leur heure — M. Tury-Bargès.
Langrevin, du regard, interroge son fils…
— Eh bien, dit Marcel, il faut le faire entrer.
Il y a chez Émile, simple garçon de bureau, un dramaturge qui s’ignore. Il s’est bien gardé de prévenir le magistrat de la présence de Marcel, et en introduisant M. Tury-Bargès, il met quelque temps à s’effacer, pour avoir son petit coin de spectacle…
— Tiens, c’est Marcel !
— Mais oui, Florentin.
Il va à son beau-frère, et lui donne une de ces poignées de main solides, proportionnée non à l’affection véritable, mais à l’intervalle qui a séparé deux entrevues.
— On m’a dit que vous étiez revenu à Paris, et je suis étonné de ne vous avoir pas vu plus tôt.
Marcel répondit simplement :
— J’attendais une occasion.
Tury-Bargès cherche d’abord s’il y a quelque chose à comprendre. Puis il s’approche de Langrevin et à demi-voix :
— Je vous ai apporté le papier à signer.
— Mon fils est au courant, Florentin.
— Oui, dit Marcel, mon père m’a raconté… Je vous remercie, Florentin, des efforts que vous avez faits pour le tirer d’embarras…
… Mais je dois vous dire que nous avons trouvé ensemble une autre combinaison.
— Une autre combinaison ?
Marcel se contient.
— Oui… Une combinaison qui nous permettra de laisser mon père à la tête de ses affaires, et ne l’obligera pas à abandonner en fait cette maison qui est son œuvre.
M. Tury-Bargès sait garder, lui aussi, un certain empire sur lui-même. Il s’adresse à M. Langrevin…
— Monsieur Langrevin, je ne pense pas que vous ayez changé d’avis, et que vous ayez oublié les avantages de la proposition Girbel, qui nous permet de couper court à tous les bruits fâcheux.
— Vous vous adressez à mon père, Florentin. Mais il m’autorise à vous répondre pour lui. Il m’a dit toutes vos raisons qui sont des plus honorables. Vous tenez à ce que notre réputation et la vôtre, par ricochet, ne soient pas atteintes. Sentiment, je le répète, fort acceptable. Et je me sens disposé à le ménager, autant seulement qu’il se concilie avec un autre sentiment auquel on n’a peut-être pas assez songé…
Sa voix se hausse malgré lui.
— Je suis décidé à faire l’impossible pour ne pas porter atteinte à votre situation, mais je pense d’abord à ménager la fierté, l’orgueil, si vous voulez, du fondateur de la maison Langrevin…
Il continue avec moins de solennité, d’une voix plus sourde et plus brutale :
— Je ne veux pas de cette abdication qu’on cherche à lui imposer. Je veux que mon père, secondé par son fils, reste à la tête de ses affaires. Nous allons tâcher de sauver la barque, le père et le fils, par les moyens du bord.
Un silence.
— C’est très bien, dit M. Tury-Bargès, les lèvres amincies… Vous me voyez très satisfait de ces belles résolutions, mais je suis étonné de ce dévouement subit. Voici près d’un an que nous n’avons pas entendu parler de vous…
— Si j’avais su mon père dans l’embarras, croyez bien que je serais revenu plus tôt !
— J’ai tout de même, dit le gendre, un peu voix au chapitre. Et, quand je vous vois prendre en main le sort de la maison Langrevin, il m’est impossible de ne pas éprouver quelque… inquiétude, en songeant à votre passé…
Ce n’est pas mal dit, mais c’est un peu direct. Cela fait sursauter M. Langrevin.
— Florentin !…
— Laisse-le parler, papa. J’attendais ce reproche. C’est entendu, j’ai signé des traites du nom de mon père, ce nom qui se trouvait être le mien. Il a fait honneur à ma signature qui était aussi la sienne. Alors permettez-moi de m’en souvenir aujourd’hui. Il n’est jamais trop tard pour ça. Vous avez rappelé à papa que j’avais vis-à-vis de lui une vieille dette. Il ne me la réclamait pas, mais elle sera portée en compte.
— C’est bien, dit M. Tury-Bargès, c’est bien…
Il n’a pas encore sa phrase de sortie. Mais il la trouvera sur le pas de la porte.
— Je n’ai plus rien à faire ici. Vous êtes responsable de ce qui arrivera.
— J’accepte cette responsabilité.
M. Langrevin est gonflé de satisfaction. Il a assisté à une belle passe, dont le côté un peu théâtral ne l’a pas gêné. Marcel est moins content. Il lui semble qu’il a fait des phrases au contact de Tury-Bargès. C’est effrayant ce que ça s’attrape, l’éloquence !
— J’attends qu’il soit bien parti pour descendre. Je vais à un rendez-vous à mon bureau. Et puis je téléphonerai à Bordeaux.
— Quand est-ce que je te revois ?
— Mais tout de suite. Je suis rentré maintenant. Je dîne et je couche à la maison !