C’est un monsieur au nom espagnol, un garçon d’une trentaine d’années, mis de la façon la plus élégante, et qui doit facilement supporter les nuits d’insomnie, car il est plus frais qu’il ne paraissait la veille au soir.
— Bonjour, cher monsieur, dit le nouveau venu. A ce que je vois, vous n’êtes pas trop fatigué de cette nuit ?
— Ni vous non plus, me semble-t-il.
— Oh ! moi, il m’arrive fréquemment de rester deux nuits sans dormir. J’ai beaucoup joué sur les bateaux, en allant à New-York et à Rio. Nous faisions quelquefois des pokers de trente heures consécutives… avec des gens que l’on connaissait plus ou moins, et il fallait ouvrir l’œil, je vous assure.
… Marcel pense que ce n’est pas uniquement pour lui raconter des souvenirs de bateau que ce monsieur se présente chez lui à cette heure matinale.
— Asseyez-vous donc, lui dit-il. Ce qui est une façon polie de dire : « Au fait, s’il vous plaît ! »
Le monsieur ne pose sur la chaise indiquée qu’une toute petite part de son séant. Marcel aime autant ça que de le voir s’installer. Car M. Langrevin peut revenir d’un moment à l’autre, et il faudrait faire des présentations inutiles.
— Je suis assez pressé, dit le monsieur… Je viens de recevoir un télégramme de Madrid qui bouleverse mes projets. Je me faisais une fête de rester encore quelques semaines à Paris, et de vous retrouver quelquefois encore chez l’ami Raoul, à une table de poker.
— Bon ! bon ! pense Marcel ; il s’en va… ma revanche est dans l’eau.
— Je ne me suis pas amusé parce que je gagnais, dit le monsieur. J’aime tant le poker, que je m’amuse autant quand j’y perds…
« Au fait, au fait ! » voudrait encore dire Marcel, qui ne s’arrête pas à ces révélations d’état d’âme, purement mensongères, d’ailleurs…
— Je n’ai point oublié, dit le monsieur, tout ce qui a été convenu au début de la partie… qu’il ne serait pas question de payer immédiatement les différences… Rien n’est changé, et la question du règlement n’a aucune importance. Je reviendrai à Paris dans six mois ou dans un an, et vous n’aurez pas besoin de m’envoyer de l’argent avant… Seulement, si… sans vous gêner en aucune façon, vous pouviez me remettre une partie de la somme avant mon départ, qui a lieu ce soir, cela me serait d’une grande utilité, et je n’aurais pas à réclamer télégraphiquement des fonds à Madrid… Je tiens à répéter que c’est un service que je demande et non le paiement d’une dette. Je me serais bien adressé à notre ami Raoul, mais je sais qu’il est un peu gêné en ce moment et que sa famille lui tient la dragée haute…
Marcel a écouté en silence tout ce petit discours. Il n’y a pas à dire, il va falloir payer… Comment ? On ne sait pas… Mais il faut payer avant le départ de cet individu sinistre, qui dit peut-être vrai, ou probablement faux… Ce n’est pas notre affaire de juger sa sincérité. Il nous réclame de l’argent que nous lui devons. En l’écoutant, nous avons le temps de préparer notre ton et de parler simplement, sans un air de dignité hautaine qui serait ridicule.
— Soyez tranquille, monsieur, je vais m’organiser pour avoir toute la somme et vous la faire porter aujourd’hui à votre hôtel…
— Toute la somme, non ! dit l’Espagnol d’une voix plaintive.
Il n’a pas trop d’accent. Mais son origine se trahit un peu dans sa protestation languissante…
— J’aime autant régler cela, dit Marcel d’un air détaché…
— Je ne veux pas que cela vous gêne…
— Cela me gênerait que je serais content de me gêner pour vous rendre ce service, dit Marcel, poussant la politesse jusqu’à adopter la formule du madrilène, et à feindre de croire que cet homme du monde ne se présentait pas en créancier.
Le monsieur veut absolument que Marcel vienne déjeuner avec lui.
Marcel refuse poliment, alléguant des occupations qui n’ont rien d’illusoire, bien qu’elles soient encore assez indéterminées… Comment se procurera-t-il cette somme avant quatre heures ? En tout cas, il n’y a pas de temps à perdre.
Rendez-vous est pris pour quatre heures à l’hôtel. Le monsieur prend congé en faisant promettre à Marcel de venir le voir à Madrid. Marcel note l’adresse. Et cet engagement est enregistré, chacune des parties restant persuadée qu’il n’aura jamais le moindre commencement d’exécution.
Cependant, la question de savoir où trouver onze mille francs reste absolument entière.
Marcel était sûr qu’il les rendrait. Tout au moins, au moment où il l’avait déclaré au monsieur espagnol.
Demeuré seul, il sentait cette certitude diminuer un peu.
Les onze mille francs étaient quelque part, comme un trésor dans un champ. Mais il semblait que les dimensions de ce champ devenaient de plus en plus vastes.