L’année précédente nous avions vu Marcel rentrer un matin chez son père un peu avant huit heures. Aujourd’hui, c’est vers cette heure-là qu’il a quitté la maison.
Émile, en arrivant pour faire le bureau, a vu son jeune maître prêt à sortir, le chapeau sur la tête, un portefeuille sous le bras. Une heure et demie plus tard, Marcel rentrait, ayant passé à la banque, et rapportant dans sa serviette les trente mille francs destinés à M. Pecq-Vizard.
Le père et le fils, la veille, avaient dîné ensemble. Et Marcel avait raconté toute sa campagne de Bordeaux au vieux Langrevin, qui n’avait cessé de le regarder avec des yeux malins et intéressés, ce qui était sa façon à lui de sourire. Toutes les récentes affaires de M. Isidore y avaient passé, depuis les terrains des Landes jusqu’au plomb argentifère, sans oublier un procédé pour fabriquer le bleu d’indigo, un nouveau four de boulanger et un engrais prodigieux.
Vers onze heures, ils s’étaient dit bonsoir, Marcel s’était endormi dans son lit de jeune garçon, où il fut très étonné de se retrouver au réveil. Les souvenirs du jour précédent, chassés la nuit par les rêves, reprenaient leur place dans sa tête.
Maintenant, ce matin, il était en pleine conversation avec son père. Il ne s’était pas installé à son ancienne petite table, comme au temps jadis, où ils se trouvaient séparés par toute la largeur de la pièce. M. Langrevin était à sa place, et Marcel, ayant tiré une des tablettes rentrantes, avait pris place à une aile du bureau. Un chercheur de symboles eût aimé à dire qu’il était devenu le bras droit de son père. Malheureusement le hasard avait voulu qu’il s’assît à sa gauche. Le symbole était loupé. Mais ça ne changeait rien à la réalité des choses.
— J’ai, dit Marcel, téléphoné à Pecq-Vizard que tu avais à lui parler d’urgence…
— Et qu’a-t-il répondu ?
— Ce n’est pas lui qui a pris la communication.
— Il est capable de ne pas venir. Il va croire que j’ai un service à lui demander.
— Tu commences à le connaître, papa. Mais j’ai pris mes précautions. J’ai dit à l’employé qui se trouvait à l’appareil que c’était pour la régularisation d’une opération récente dont M. Pecq-Vizard était venu entretenir M. Langrevin.
— Oui, je vois très bien ce qu’hier il aurait désiré. Il s’était dit : Langrevin va peut-être prendre un arrangement avec ses créanciers. Je ne veux pas être traité comme eux. Ma créance à moi est toute récente. Elle date du moment où Langrevin était déjà mal en point. Ce n’est pas une créance d’affaires. Il faudrait obtenir de Langrevin une reconnaissance de dette plus forte, afin qu’à la répartition je rentre à peu près dans mon argent.
— Ah ! papa ! tu le connais bien ! C’est certainement son idée de derrière la tête, et c’est pour ça qu’il viendra ce matin… Nous allons le recevoir ensemble. Seulement laisse-moi t’adresser une prière : reste calme. Froid, si tu veux, j’aime autant que tu sois froid, mais calme.
— Je ferai ce que tu voudras. Je suis ton employé maintenant.
— Oh papa !
— Ça m’est égal, d’être ton employé. Celui de Girbel, ça m’embêtait un peu.
— En deux mots, voici la situation. J’ai déjà placé la moitié de mon affaire d’Espagne. Pecq-Vizard est tout désigné pour m’en prendre un bon paquet. Je vais lui rendre le bien pour le mal. Je le fais entrer dans une affaire excellente.
— Si ces titres sont si bons, on pourrait trouver d’autres personnes à qui les offrir.
— On a Pecq-Vizard sous la main. On va lui rendre son argent : il sera dans des dispositions adorables dont il serait criminel de ne pas profiter.
— Entrez, Émile. Qu’est-ce que c’est ?
— Une jeune demoiselle qui demande à parler à M. Marcel…
— C’est Jacqueline. Faites-la venir… Papa, tu vas voir une charmante petite femme, ma secrétaire.
— Ta secrétaire…
— Ma secrétaire, et voilà tout. Papa, est-ce que tu commencerais à avoir l’esprit mal tourné ?… La voilà. Jacqueline, venez dire bonjour à mon père… Comment la trouves-tu ?
— Mais je ne puis encore me prononcer sur ses mérites… D’aspect, elle est charmante.
— Eh bien, à partir d’aujourd’hui, je t’autorise à l’appeler ma cousine.
— Ma cousine ?
— C’est la fille de Gustave. Mais oui ! On accuse ce pauvre Gustave — je le dis devant sa fille qui a entendu cela assez souvent — on lui reproche de ne pas réussir ce qu’il entreprend. Tu reconnaîtras maintenant que c’est injuste. Jacqueline, vous avez les papiers ?
— Les voici.
— Je vais voir ça. Ce sont les rapports pour la mine du haut ? Tu vois, papa, elle les a terminés elle-même. Je lui avais dicté le premier exposé, et pour l’autre je n’ai fait que lui donner les notes.
— Et je suis sûr que tu n’as pas besoin de vérifier ?
— Mais je vérifie toujours. Elle ne me pardonnerait pas de ne pas revoir ce qu’elle a fait. Elle et moi, nous sommes des gens trop sérieux pour croire à l’infaillibilité des esprits humains.
Il disait cela en feuilletant le rapport…
— Oui, je l’attendais là… Un petit chapitre de cuivre de trente mille francs que j’avais oublié de lui rappeler hier.
— Mais dont vous aviez parlé l’autre jour…
— Tu vois, papa, voilà pourquoi j’ai confiance en elle… Elle s’intéresse tellement à ce qu’elle fait !
Jacqueline, qui semblait ne pas entendre (elle entendait peut-être tout de même), Jacqueline feuilletait le premier rapport.
— Je voudrais avoir un petit coin pour retoucher cela… Il y a là des chiffres qui ne ressortent pas…
— Mais, ça me paraît bien, dit Marcel.
— Excusez-moi, mais à moi, ça ne me paraît pas bien… Est-ce qu’il y a une pièce où je pourrais travailler ?
— Mais oui, mademoiselle, dit le père Langrevin.
— Appelle-la Jacqueline, papa.
— Mais oui, Jacqueline, allez donc par ici…
— Jacqueline, dit Marcel, je crois que vous ferez bien de choisir votre installation une fois pour toutes, car nous allons déménager. Oui, nous allons habiter ici. Nous rentrons, vous et moi, dans la maison Langrevin.
Jacqueline, qui s’en allait, se retourne, fait : Ah ! puis, tout de suite :
— C’est par cette porte-là ?
— Écoute, dit Langrevin à son fils, la jeune fille une fois disparue, tu n’as pas remarqué qu’elle faisait une drôle de figure, quand tu lui as annoncé que tu revenais à la maison ?
— Non, dit Marcel. Pourquoi ?
Il ne s’attarda pas à cette idée…